Confession d’un masque – roman


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Auteur : Mishima Yukio (Hiraoka Kimitake)
Ouvrage : Confession d’un masque (Kamen no kokuhaku)
Année : 1949

Traduit de l’anglais par Renée Villoteau

 

 

Yukio Mishima, pseudonyme de Kimitake Hiraoka, est né à Tokyo en 1925. Après des études de droit, il se consacre à la littérature et publie à vingt-quatre ans Confession d’un masque, un premier roman autobiographique qui fait scandale et lui apporte la célébrité. Son oeuvre littéraire est aussi diverse qu’abondante. De 1949 à 1970, il écrit une quarantaine de romans, des essais, du théâtre, des récits de voyage et un nombre considérable de nouvelles qui reflètent tout à la fois la diversité des talents de Mishima et celle des univers qu’il pénètre.
Au sommet de sa gloire, en novembre 1970, il se donne la mort d’une façon spectaculaire, qui a frappé l’imagination du monde entier. Le jour même de sa mort, il a mis un point final à sa tétralogie, La mer de la fertilité.

 

 

La beauté est une chose terrible et effrayante. Terrible parce que insaisissable et incompréhensible, car Dieu a peuplé ce monde d’énigmes et de mystères. La beauté ! Ce sont les rivages de l’infini qui se rapprochent et se confondent, ce sont les contraires qui s’unissent dans la paix. Je ne suis guère instruit, frère, mais j’ai beaucoup médité là-dessus. Que de mystères en ce monde ! L’âme humaine est opprimée de vivre parmi tant
d’énigmes indéchiffrables : « Résous-les comme tu peux et arrange-toi pour en sortir indemne ! » La beauté… ce que je ne puis souffrir est de voir des hommes d’esprit supérieur et de coeur élevé, adorer d’abord l’idéal de la Madone, pour sombrer ensuite dans celui de Sodome et Gomorrhe. Mais il est encore plus affreux d’être voué à Sodome et Gomorrhe sans pouvoir renier l’idéal de la Madone et de le sentir brûler dans son coeur, brûler sincèrement, comme jadis, dans les années sans péché de la jeunesse. L’âme humaine est vaste, trop vaste, je l’aurais diminuée volontiers. Le diable sait ce qui se cache dans tout cela, après tout !
Y a-t-il une beauté en Sodome ? Crois-le, la beauté n’existe, pour l’immense majorité des hommes, que dans le péché et la perdition. Connaissais-tu ce mystère, oui ou non ? Le plus terrible dans la beauté n’est pas d’être effrayante, mais d’être mystérieuse. En elle, Dieu lutte avec le diable, et le champ de bataille se trouve
dans le coeur de l’homme. Si j’en parle tant, c’est parce que j’en souffre. Ecoute-moi maintenant, j’en arrive aux faits.

Dostoïevski,
Les Frères Karamazov.
Traduction de Marc Chapiro,
La Guilde du Livre, Lausanne

 

 

I
Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler
des choses vues à l’époque de ma naissance. Chaque fois que je tenais de tels
propos, les grandes personnes commençaient par rire, puis, se demandant si je
ne cherchais pas à les mystifier, elles considéraient avec antipathie le pâle
visage de cet enfant si peu enfantin. Parfois il m’arrivait de dire cela devant
des visiteurs qui n’étaient pas des amis intimes de ma famille ; alors ma grand-mère,
craignant qu’on me prît pour un idiot, m’interrompait d’une voix aigre et
m’ordonnait d’aller jouer ailleurs.
Alors qu’un sourire flottait encore sur leur visage, les grandes personnes
entreprenaient d’ordinaire de réfuter mes allégations au moyen d’une
quelconque explication scientifique. S’efforçant de trouver des arguments
accessibles à l’esprit d’un enfant, elles se mettaient à discourir avec une ardeur
des plus impressionnantes ; elles affirmaient que les yeux d’un bébé ne sont
pas encore ouverts à sa naissance et que, même s’ils sont complètement
ouverts, un nouveau-né ne peut absolument pas voir les choses assez nettement
pour se les rappeler.
« N’est-ce pas évident ? » disaient-elles en secouant la mince épaule de
l’enfant, qui n’était pas convaincu pour autant. Mais en même temps les
adultes semblaient frappés par l’idée qu’ils étaient sur le point de se laisser
abuser par les malices de l’enfant : même si l’on considère qu’on a affaire à un
enfant, il importe de rester sur ses gardes. Ce petit coquin cherche sans nul
doute à vous amener insidieusement à lui parler de « cela », et alors qu’est-ce
qui pourra l’empêcher de demander avec une innocence encore plus enfantine:
« D’où suis-je venu ? Comment suis-je né ?» Pour finir, ils m’examinaient à
nouveau en silence, un mince sourire figé sur les lèvres, montrant que, pour
une raison que je ne parvenais jamais à comprendre, ils avaient été
profondément blessés.
Mais leurs craintes étaient sans fondement. Je n’avais pas le moindre
désir de m’informer de « cela ». Même si j’en avais eu envie, je craignais si
fort d’offenser les grandes personnes que l’idée de recourir à la ruse ne me
serait jamais venue.
En dépit de leurs explications, en dépit des rires avec lesquels ils
écartaient mes assurances, je ne pouvais m’empêcher de croire que je me
rappelais ma propre naissance. Peut-être ce souvenir était-il fondé sur un propos que j’avais entendu tenir par une personne présente à cette naissance,
ou peut-être était-il le fruit de mon imagination obstinée. Quoi qu’il en fût, il y
avait une chose que j’étais convaincu d’avoir vue nettement, de mes propres
yeux. C’était le rebord du cuvier dans lequel on m’avait donné mon premier
bain. Un cuvier tout neuf, dont la surface de bois soigneusement rabotée était
fraîche et lisse comme de la soie ; et quand je regardais de l’intérieur, un rai de
lumière venait frapper le rebord, où il formait une tache. Le bois ne brillait
qu’à cet endroit et il avait l’air d’être en or. Des langues d’eau vacillantes
semblaient s’efforcer de lécher la tache sans jamais parvenir à l’atteindre. Et,
soit à cause d’un reflet, ou parce que le rai de lumière coulait aussi dans le
cuvier, l’eau, au-dessous de cette tache sur le rebord, luisait doucement et de
menues vagues brillantes semblaient sans cesse s’y cogner la tête…
L’argument le plus fort contre la véracité de ce souvenir, c’était le fait
que j’étais né, non pas en plein jour, mais à neuf heures du soir. Le soleil ne
pouvait donc couler à flots. Même si, pour me taquiner, on me disait : « Eh
bien alors, ce devait être la lumière électrique », je n’éprouvais pas grande
difficulté à me cramponner à ma conviction absurde et à croire que, fût-il
même minuit, un rayon de soleil avait sûrement frappé le cuvier, à cet endroit
précis. De sorte que le bord de ce cuvier et sa lumière vacillante demeuraient
dans mon souvenir comme une chose que j’avais certainement vue lors de mon
premier bain.
Je suis né deux ans après le grand tremblement de terre. Dix ans plus tôt,
à la suite d’un scandale survenu alors qu’il remplissait les fonctions de
gouverneur colonial, mon grand-père avait dû subir les conséquences des
erreurs commises par un sous-ordre et donner sa démission. (Je n’exagère pas :
jamais jusqu’à présent je n’ai rencontré quelqu’un qui eût, autant que mon
grand-père, une totale, une folle confiance dans les êtres humains.) Dès lors,
ma famille commença à glisser sur la pente avec rapidité, mais avec une telle
insouciance que je pourrais presque dire qu’elle la descendait en chantonnant
gaiement – dettes énormes, forclusions, vente des propriétés familiales, puis, à
mesure que se multipliaient les difficultés financières, une vanité morbide
flambant de plus en plus haut comme une impulsion mauvaise…
En conséquence, je suis né dans un quartier pas très reluisant de Tokyo,
dans une vieille maison en location. C’était une bâtisse prétentieuse, à l’angle
d’une rue, d’un aspect plutôt tarabiscoté, l’air assez crasseuse et comme
calcinée. Elle avait une imposante grille de fer, un jardin devant et un salon de
réception de style occidental, aussi grand que l’intérieur d’une église de
banlieue. On y trouvait deux étages sur une façade et trois de l’autre côté, de
nombreuses pièces sombres et six servantes. Dans cette maison, qui craquait
comme une commode ancienne, dix personnes se levaient et se couchaient
matin et soir : mon grand-père et ma grand-mère, mon père et ma mère, ainsi
que les domestiques.
A l’origine de nos difficultés familiales il y avait la passion de mon
grand-père pour les entreprises, et aussi la maladie et les façons extravagantes

de ma grand-mère. Mon grand-père, tenté par les combinaisons que lui
proposaient des amis douteux, partait souvent pour des endroits lointains,
rêvant des rêves d’or. Ma grand-mère était issue d’une vieille famille ; elle
détestait et méprisait mon grand-père. Elle avait des idées étroites, un caractère
indomptable et un esprit poétique assez fantasque. Des névralgies crâniennes à
l’état chronique lui tenaillaient les nerfs de façon indirecte, mais sans répit, et
ajoutaient en même temps à son intelligence une inutile acuité. Qui sait si les
crises de dépression qu’elle ne cessa d’avoir jusqu’à sa mort n’étaient pas un
souvenir des vices auxquels mon grand-père s’était abandonné dans sa
jeunesse ?
Dans cette maison, mon père avait un jour amené ma mère, frêle et belle
épousée.
Au matin du 4 janvier 1925, ma mère fut prise des douleurs de
l’enfantement. A neuf heures du soir, elle donnait le jour à un petit bébé,
pesant deux kilos six cents.
Au soir du septième jour, le nouveau-né fut revêtu de linge de flanelle et
de soie couleur crème, puis d’un kimono en crêpe de soie à dessins bariolés.
En présence de toute la maisonnée rassemblée, mon grand-père traça mon nom
sur une bande de papier rituel et la plaça sur un support à offrandes dans le
tokonoma.
Mes cheveux furent longtemps blondasses, mais on les enduisait
régulièrement d’huile d’olive, si bien qu’ils finirent par devenir noirs.
Mes parents vivaient au premier étage de la maison. Sous prétexte qu’il
était périlleux d’élever un enfant à l’étage supérieur, ma grand-mère m’arracha
des bras de ma mère alors que j’avais quarante-neuf jours. Mon lit fut placé
dans la chambre de ma grand-mère, toujours fermée, où régnaient
d’étouffantes odeurs de maladie et de vieillesse, et je fus élevé là, à côté de son
lit.
A l’âge d’un an environ, je tombai de la troisième marche de l’escalier et
me blessai au front. Ma grand-mère était allée au théâtre, et des cousins de
mon père, en compagnie de ma mère, profitaient bruyamment de ce répit. Ma
mère avait eu besoin d’emporter quelque chose à l’étage. En la suivant, je
m’étais empêtré dans la jupe à traîne de son kimono et j’étais tombé.
On appela ma grand-mère par téléphone au théâtre Kabuki. Quand elle
arriva, mon grand-père alla à sa rencontre. Elle demeurait sur le seuil sans
retirer ses chaussures, appuyée sur la canne qu’elle tenait à la main droite et
regardait fixement mon grand-père.
Quand elle parla, ce fut d’une voix étrangement calme, comme si elle
découpait chaque mot :
« Est-il mort ?
– Non. »

Alors elle se déchaussa et, montant les marches de l’entrée, elle enfila le
corridor d’un pas assuré, telle une prêtresse…
Le matin du Nouvel An qui précéda mon quatrième anniversaire, je
vomis une matière couleur de café. On appela le médecin de famille. Après
m’avoir examiné, il déclara n’être pas certain que je puisse guérir. On me fit
une telle quantité d’injections de camphre et de glucose que je finis par
ressembler à une pelote à aiguilles. Mon pouls, au poignet et en haut du bras,
devint imperceptible.
Deux heures s’écoulèrent. Debout autour de moi, tous considéraient mon
cadavre.
On prépara un linceul, on réunit mes jouets préférés, et tous les membres
de la famille furent rassemblés. Il s’écoula encore près d’une heure et soudain
de l’urine apparut. Le frère de ma mère qui était médecin dit : « Il est
vivant ! » Il déclara que c’était signe que le coeur avait recommencé à battre.
Un peu plus tard, l’urine apparut de nouveau. Petit à petit, la vague
lumière de la vie renaquit sur mes joues.
Cette maladie – une auto-intoxication – devint chronique. Elle me
frappait environ une fois par mois, tantôt légèrement, tantôt gravement. Je
subis ainsi de nombreuses crises. D’après le bruit des pas de la maladie tandis
qu’elle s’approchait, j’en vins à être capable de pressentir si la crise allait ou
non être voisine de la mort.
Mon plus ancien souvenir, indiscutable celui-là, et qui a imprimé en moi
une image d’une intensité extraordinaire, date à peu près de cette époque.
Je ne sais si c’était ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une
tante qui me tenait par la main. La saison n’est pas précise non plus. Le soleil
de l’après-midi tombait faiblement sur les maisons le long de la pente. Conduit
par la main de cette femme oubliée, je grimpais la pente pour rentrer à la
maison. Quelqu’un descendait vers nous et la femme me tira brusquement la
main. Nous nous écartâmes et restâmes à attendre au bord du chemin.
Sans aucun doute l’image de ce que je vis alors a pris une nouvelle
signification chaque fois où elle a été examinée, ranimée, méditée. Car à
l’intérieur du périmètre flou de la scène, seule la silhouette de ce « quelqu’un
qui descendait la pente » se détache avec une netteté hors de proportion. Et
non sans raison : cette image est la plus ancienne de celles qui n’ont cessé de
me tourmenter et de m’effrayer pendant toute ma vie.
C’était un jeune homme qui descendait vers nous, avec de belles joues
rouges et des yeux brillants, portant autour des cheveux un rouleau d’étoffe
sale en guise de serre-tête. Il descendait la pente, portant à l’aide d’une
palanche deux seaux de vidange sur une épaule, équilibrant adroitement leur
poids par sa démarche. C’était un vidangeur, un collecteur d’excréments. Il
était vêtu en ouvrier, chaussé de sandales à semelle de caoutchouc et à dessus
de toile noire, les jambes serrées dans un pantalon de coton bleu foncé, du genre ajusté qu’on appelle « cuissard ».
J’observais le jeune homme avec une attention insolite de la part d’un
enfant de quatre ans. Bien que je ne m’en rendisse pas clairement compte à
l’époque, il représentait à mes yeux la révélation d’un certain pouvoir, le
premier appel que me lançait une certaine voix étrange et secrète. Il est
significatif que ceci se soit d’abord manifesté à moi sous la forme d’un
vidangeur : l’excrément est un symbole de la terre et c’était sans aucun doute
l’amour malveillant de la Terre Nourricière qui m’appelait.
J’eus alors le pressentiment qu’il existe en ce monde une sorte de désir
pareil à une douleur aiguë. Levant les yeux vers ce jeune homme sale, je me
sentis suffoqué par le désir en pensant : « Je veux me changer en lui, je veux
être lui. » Je me souviens nettement que mon désir était concentré sur deux
points. Le premier était son « cuissard » bleu foncé, l’autre son métier. Le
pantalon collant dessinait avec précision la partie inférieure de son corps, qui
se mouvait avec souplesse et semblait se diriger tout droit vers moi. Une
adoration inexprimable pour ce pantalon était née en moi. Je ne comprenais
pas pourquoi.
Son métier… A cet instant, de même que d’autres enfants, dès qu’ils
possèdent la faculté du souvenir, veulent devenir généraux, je fus saisi par
l’ambition de devenir vidangeur. Cette ambition peut avoir eu en partie pour
origine le pantalon bleu foncé, mais en partie seulement, j’en suis certain. Par
la suite, elle ne fit que croître et, grandissant en moi, connut une étrange
évolution.
Ce que je veux dire, c’est que le métier de cet homme m’inspirait en
quelque sorte le violent désir d’un chagrin amer, d’un chagrin qui me
déchirerait le corps. Son métier me donnait le sentiment d’une « tragédie »
dans le sens le plus voluptueux du mot. Un certain sentiment de « renoncement
à soi-même », un certain sentiment d’indifférence, un certain sentiment
d’intimité avec le danger, comme un singulier mélange de néant et de force
vitale – tous ces sentiments suscités en foule par son métier fondirent sur moi
et me tinrent captif à l’âge de quatre ans. Sans doute me faisais-je une idée
erronée du travail d’un vidangeur. Sans doute m’avait-on parlé d’un autre
métier et, abusé par son costume, je faisais rentrer de force sa besogne dans le
cadre de ce qu’on m’avait raconté. Je ne puis trouver d’autre explication.
Tel doit avoir été le cas, car bientôt mon ambition se transféra,
accompagnée des mêmes émotions, sur les conducteurs de hana-densha – ces
tramways si gaiement décorés de fleurs à l’occasion des jours de fêtes – ou
bien encore sur les poinçonneurs du métro. Ces deux métiers me donnaient
une violente impression de « vies tragiques » que j’ignorais et dont il semblait
que je fusse à jamais exclu. C’était particulièrement vrai dans le cas des
poinçonneurs : les rangées de boutons dorés sur la tunique de leur uniforme
bleu se confondaient dans mon esprit avec l’odeur qui flottait dans les métros à
l’époque – comme une senteur de caoutchouc ou de menthe poivrée – et
suggéraient aisément des associations d’idées avec des « choses tragiques ». Je

sentais confusément qu’il était « tragique » de gagner sa vie dans une pareille
odeur. Les existences et les événements se déroulant sans aucun rapport avec
moi, dans des endroits qui non seulement me séduisaient, mais de plus
m’étaient interdits, tous ces éléments, en même temps que les êtres qui s’y
rattachaient, constituaient ma définition des « choses tragiques ». Il semblait
que mon chagrin d’être éternellement exclu était toujours transformé dans mes
rêveries en chagrin pour ces êtres et leur façon de vivre, et que c’était
seulement par mon propre chagrin que je m’efforçais de participer à leur
existence.
Si tel était le cas, les prétendues « choses tragiques » dont je prenais
conscience n’étaient probablement que des ombres projetées par l’éclat
flamboyant du pressentiment d’un chagrin encore plus grand à l’avenir, d’une
exclusion plus rigoureuse encore…
J’ai gardé aussi un autre souvenir très lointain, au sujet d’un livre
d’images. Bien que j’eusse appris à lire et à écrire à l’âge de cinq ans, je ne
pouvais encore lire les mots de ce livre. Aussi ce souvenir doit-il remonter à
mes quatre ans.
J’avais plusieurs livres d’images à cette époque, mais mon imagination
avait été séduite, complètement et exclusivement, par celui-là seul et par une
seule image qui fut pour moi une révélation. II m’arrivait de passer de longs et
ennuyeux après-midi à rêver en la contemplant ; pourtant, si quelqu’un
survenait, je me sentais coupable sans raison et, troublé, je passais vivement à
une autre page. La surveillance exercée par une garde-malade ou une servante
m’était intolérable. Je désirais ardemment mener une vie qui me permettrait de
contempler cette image tout le long du jour. Chaque fois que j’arrivais à cette
page, mon coeur battait très vite. Aucune autre n’avait le moindre intérêt pour
moi.
L’image représentait un chevalier monté sur un cheval blanc, l’épée
levée. Le cheval, les naseaux flamboyants, piaffait, frappant le sol de ses
jambes puissantes. Il y avait un magnifique écusson sur l’armure d’argent
portée par le chevalier. Son beau visage se devinait à travers la visière et il
brandissait son épée nue de façon terrifiante, sous le ciel bleu, affrontant, soit
la mort soit tout au moins quelque redoutable objet, doué d’un pouvoir
maléfique. Je pensais qu’il allait être tué l’instant d’après : si je tourne
vivement la page, je peux sûrement le voir tué. Sûrement il existe un moyen
par lequel, avant qu’on s’en rende compte, les images d’un livre peuvent se
transformer et devenir l’ « instant d’après »…
Mais un jour ma garde-malade vint à ouvrir le livre à cette page. Tandis
que j’y jetais un rapide regard de côté, elle dit :
« Le petit maître connaît-il l’histoire de cette image ?
– Non.

– On dirait un homme, mais c’est une femme.
Réellement. Elle s’appelait Jeanne d’Arc. II paraît qu’elle est allée à la
guerre habillée en homme pour servir son pays.
– Une femme … ? »
J’avais l’impression d’avoir reçu un coup de massue. La personne dont
j’avais pensé qu’elle était il était elle. Si ce magnifique chevalier était une
femme et non un homme, que restait-il ? (Aujourd’hui même j’éprouve une
répugnance, profondément ancrée et difficile à expliquer, à l’égard des femmes
en costume masculin.) C’était la première « revanche par la réalité » dont je
faisais l’expérience et elle me semblait cruelle, en particulier à propos des
délicieuses visions auxquelles je m’étais complu concernant sa mort. Dès ce
jour, je n’accordai plus le moindre intérêt à ce livre d’images, je ne voulus
même plus l’avoir entre les mains. Des années plus tard, je devais découvrir la
glorification de la mort d’un beau chevalier dans un poème d’Oscar Wilde :
Il est beau ce chevalier qui gît frappé à mort
Parmi les joncs et les roseaux …
Dans son roman Là-bas, Huysmans étudie le personnage de Gilles de
Rais, garde du corps de Jeanne d’Arc par ordre royal de Charles VII. Celui-ci,
dit Huysmans, devait être bientôt perverti et commettre « les cruautés les plus
subtiles, les crimes les plus outrés »1, néanmoins l’impulsion première de son
mysticisme venait de ce qu’il avait vu de ses yeux les multiples actions
miraculeuses accomplies par Jeanne d’Arc. Bien qu’elle eût produit sur moi un
effet contraire, en éveillant en moi un sentiment de répugnance, dans mon cas
aussi la Pucelle d’Orléans joua un rôle important…
Encore un autre souvenir : c’est l’odeur de sueur, une odeur qui semblait
m’emporter, éveillait mes désirs, me subjuguait…
Dressant l’oreille, j’entends une sorte de craquement sourd et très faible,
qui me fait l’effet d’une menace. Par moments un clairon s’y joint. Un bruit de
chant, simple et étrangement plaintif se rapproche. Tirant par la main une
servante, je la supplie d’aller vite, vite, avec l’envie folle d’être à la grille,
serré dans ses bras.
C’était la troupe qui passait devant chez nous en revenant de l’exercice.
Les soldats aiment les enfants et j’étais toujours impatient de recevoir les
cartouches vides qu’ils me donnaient. Comme ma grand-mère m’avait défendu
d’accepter ces cadeaux, qu’elle déclarait dangereux, mon attente était aiguisée
par les joies de la clandestinité. Le lourd piétinement des godillots, des
uniformes tachés et une forêt de fusils sur l’épaule suffisent à fasciner un
enfant. Mais moi c’était simplement leur odeur de sueur qui me fascinait,
créant un stimulus qui demeurait caché sous mon espoir de recevoir d’eux des
cartouches.

L’odeur de sueur des soldats – cette odeur pareille à la brise marine, à
l’air brûlant et doré qui règne au-dessus du rivage de la mer – frappait mes
narines et me grisait. Ce fut probablement mon plus ancien souvenir d’une
odeur. A l’époque, inutile de le dire, cette odeur ne pouvait avoir le moindre
rapport direct avec des sensations sexuelles, mais elle éveilla en moi, petit à
petit et obstinément, un violent désir sensuel pour des choses telles que la
destinée des soldats, la nature tragique de leur métier, les pays lointains qu’ils
verraient, les conditions dans lesquelles ils mourraient…
Ces images bizarres furent les premières choses que je connus dans la
vie. Dès le début, elles se dressèrent devant moi avec une perfection
véritablement toute-puissante. Il n’y manquait pas un seul détail. Plus tard j’y
cherchai les sources de mes sentiments et de mes actions et à nouveau il n’y
manquait pas un seul détail.
Depuis mon enfance, mes idées sur l’existence humaine ne se sont
jamais écartées de la théorie augustinienne de la prédétermination. A maintes
reprises je fus tourmenté par de vains doutes – comme je continue à l’être
aujourd’hui – mais je considérai ces doutes comme une forme de tentation et je
demeurai fermement attaché à mes idées déterministes. On m’avait remis ce
qu’on pourrait appeler un menu complet de toutes les difficultés de ma vie,
alors que j’étais trop jeune pour le lire. Mais je n’avais rien d’autre à faire que
de déplier ma serviette et de me mettre à table. Même l’assurance que
j’écrirais, comme je le fais en ce moment, un curieux livre tel que celui-ci,
était indiquée avec précision sur le menu, où j’ai dû l’avoir sous les yeux dès
le début.
La période de l’enfance est une scène de théâtre sur laquelle l’espace et
le temps s’enchevêtrent. Par exemple, il y avait d’une part les nouvelles que
j’apprenais par les adultes au sujet des événements survenus dans divers pays –
l’éruption d’un volcan ou l’insurrection d’une armée – d’autre part les choses
qui se passaient sous mes yeux – les crises de ma grand-mère ou les petites
querelles de famille – enfin les événements imaginaires du monde des contes
de fées dans lequel je venais d’être plongé. Ces trois catégories me semblaient
toujours être d’égale valeur et de même sorte. Je ne pouvais croire que le
monde fût plus compliqué qu’un édifice de jeux de construction, ni que la
prétendue « communauté sociale » dans laquelle il me faudrait entrer bientôt,
pouvait être plus éblouissante que l’univers des contes de fées. Ainsi, sans que
je m’en rendisse compte, l’un des éléments déterminants de ma vie était entré
en jeu. Et à cause de mes luttes contre lui, dès le début toutes mes rêveries
furent teintées de désespoir, étrangement complètes et en soi semblables à un
désir passionné.
Une nuit, de mon lit, je vis une cité brillante flottant sur l’étendue des
ténèbres qui m’entouraient. Elle était étrangement immobile et pourtant

débordait d’éclat et de mystère. Je discernais nettement un sceau mystique
imprimé sur le visage des gens de cette cité. C’étaient des adultes qui
rentraient chez eux dans le silence de la nuit, gardant encore dans leurs paroles
et dans leurs gestes des traces de quelque chose comme des signes et des mots
d’ordre secrets, quelque chose qui sentait la franc-maçonnerie. De plus leur
visage brillait d’une sorte de fatigue luisante, si bien qu’ils ne tenaient pas à ce
qu’on les regardât en face. Comme pour ces masques de fête qui laissent des
marques de poudre d’argent sur le bout des doigts quand on les touche, il me
semblait que si je pouvais seulement toucher leur visage je découvrirais les
couleurs dont la cité de la nuit les avait peints.
Bientôt la Nuit leva un rideau juste devant mes yeux, dévoilant la scène
sur laquelle Shokiokusai Tenkatsu accomplissait ses tours de magie. (Elle
faisait alors l’une de ses rares apparitions dans un théâtre du district de
Shinjuku ; bien que le numéro du magicien Dante, que je vis au même théâtre
quelques années plus tard, fût infiniment plus impressionnant, ni Dante, ni
même l’Exposition universelle du cirque Hagenbeck, ne m’émerveillèrent
autant que Tenkatsu quand je la vis pour la première fois.)
Elle parcourait la scène avec nonchalance, son corps plantureux voilé par
des vêtements semblables à ceux de la Grande Prostituée de l’Apocalypse. Ses
bras s’ornaient de bracelets étincelants surchargés de pierreries artificielles ;
son maquillage était aussi violent que celui d’une chanteuse de ballades, avec
une couche de poudre blanche s’étendant jusqu’au bord de ses ongles de pied,
et elle était affublée d’un costume de mauvais goût qui livrait sa personne à
cette sorte d’éclat insolent que donne la camelote. Pourtant, chose curieuse,
tout cela parvenait à créer une harmonie mélancolique avec son air hautain de
suffisance, cet air qu’on voit aux prestidigitateurs et aux nobles en exil, avec
son espèce de charme sombre, avec son attitude d’héroïne. Le grain délicat de
l’ombre projetée par ces éléments discordants produisait une impression
d’harmonie surprenante et unique.
Je compris, quoique vaguement, que le désir de « devenir Tenkatsu » et
celui de « devenir conducteur de tramway » différaient dans leur essence. Leur
dissemblance la plus prononcée consistait en ceci que dans le cas de Tenkatsu,
le besoin de cette « qualité tragique » manquait presque absolument. En
souhaitant devenir Tenkatsu, je n’avais pas à m’abreuver de cet amer mélange
de désir et de honte. Pourtant, un jour, en m’efforçant de calmer les battements
de mon coeur, je me glissai dans la chambre de ma mère et j’ouvris les tiroirs
de la commode où elle rangeait ses vêtements.
Parmi ses kimonos, je m’emparai du plus somptueux, celui qui s’ornait
des couleurs les plus éclatantes. Comme ceinture, je choisis un obi où des
roses écarlates étaient peintes à l’huile et l’enroulai plusieurs fois autour de ma
taille, à la manière d’un pacha turc. Je me couvris la tête d’un carré de crêpe de
Chine. Mes joues brillèrent d’une joie folle quand, debout devant le miroir, je
vis que cette coiffure improvisée ressemblait à celle des pirates dans L’Ile au
trésor.

Mais mon oeuvre était encore loin d’être achevée.

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