L’ÉTAT DES JUIFS suivi de Essai sur le sionisme de Claude Klein


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Auteur : Herzl Theodor
Ouvrage : L’état des juifs suivi de Essai sur le sionisme de Claude Klein
Année : 1904

 

4ème de couverture

Alors que le conflit israélo-arabe prend une tournure de plus en plus tragique, il importe d’avoir accès au document fondateur du sionisme politique : Der Judenstaat de Théodore Herzl. Claude Klein nous en offre une nouvelle traduction entièrement refaite et annotée.
L’Essai sur le sionisme qui accompagne ce célèbre texte, publié en 1896, est bien davantage qu’une présentation de la vie et de l’oeuvre de Théodore Herzl (1860-1904), juriste, journaliste et écrivain viennois, auteur d’un roman utopique Altneuland. C’est une réflexion courageuse sur la force et les limites de la culture politique du mouvement sioniste que nous propose Claude Klein. Il s’agit pour lui de questionner, sans concession, l’actualité du sionisme et l’avenir d’Israël, et plus généralement la situation du peuple juif, à l’heure où la mobilisation nationale s’affaiblit.
Claude Klein, juriste, né en France, a émigré par conviction, en 1968, en Israël. Professeur à la faculté de droit de l’Université hébraïque de Jérusalem, il a enseigné également dans de nombreuses universités françaises et américaines.

 

 

Note sur les différentes éditions
du Judenstaat1 et sur la présente traduction
Le 14 février 1896, la première édition du Judenstaat était mise en vente à Vienne. Herzl avait eu beaucoup de mal à faire paraître son ouvrage. Plusieurs éditeurs avaient refusé le manuscrit. Cronbach, un éditeur juif de Berlin auquel il s’était adressé, argua qu’il ne pouvait publier l’opuscule, parce qu’il recélait des thèses contraires aux siennes2. De même, la célèbre maison Duncker et Humblot3, qui avait fait paraître un an plus tôt ses notes sur la vie politique et parlementaire


1. La présente note doit beaucoup à l’article (en hébreu) de H. Abrahamiet A. Bein, paru dans l’ouvrage collectif : Hatsionut, Recueil sur l’histoire du sionisme et de la colonisation juive en Eretz Israël, vol. 1, Tel-Aviv, 1970, sous le titre : « Les éditions du “Judenstaat” de Théodore Herzl », p. 464-472. J’ai également utilisé un autre article d’Alex Bein écrit comme texte de présentation à une édition hébraïque (qui reprend une traduction de 1953 signée Shmuel Perlman) du Judenstaat (la Bibliothèque sioniste de l’Exécutif de l’Organisation sioniste, Jérusalem, 1972). Pour établir ma propre traduction j’ai utilisé le fac-similé de l’édition originale de 1896, encarté dans cette édition hébraïque de 1972.
2.« Je ne suis pas d’accord avec vous, écrit Cronbach à Herzl, l’antisémitisme ne se renforce pas. Au cours des cent dernières années, nous autres Juifs avons vu notre condition politique et sociale s’améliorer régulièrement. »
3.Spécialisée dans les publications juridiques et politiques.


française sous le titre de Palais-Bourbon, se déroba. Herzl envisagea, semble-t-il, de publier à compte d’auteur, mais, dans son Journal, il affirme qu’il serait gêné de passer pour un homme d’affaires, au cas où la brochure aurait du succès4. N’oublions pas qu’à cette époque Herzl est l’un des journalistes de langue allemande les plus connus: n’est-il pas le critique littéraire du journal viennois le plus influent ? Finalement il signa avec un petit éditeur viennois Max Breitenstein, séduit tant par la nouveauté de la thèse que par la renommée de son auteur.
Quelques semaines plus tôt (le 17 janvier 1896), le Jewish Chronicle de Londres avait publié (en anglais) un article de Herzl, sous le titre « A Solution of the Jewish Question ». Celui-ci représente en fait un résumé très détaillé du livre5. Une autre ébauche du Judenstaat doit être également rappelée: il s’agit de la fameuse Adresse aux Rothschild, rédigée dans sa chambre de l’hôtel de Castille, rue Cambon6 en mai-juin 1895, alors qu’il se dit lui-même avoir été saisi d’une fièvre extraordinaire. Cette adresse aurait dû être lue aux Rothschild (de Vienne) : mais ceux-ci ne répondirent même pas à la lettre de Herzl.
Quant au titre de l’article paru à Londres, c’était en fait celui qu’à l’origine Herzl avait choisi pour son livre: il en fera le sous-titre, souvent méconnu, du Judenstaat. Dans son Journal, à la date du 19 janvier 18967, il indique simplement: « J’ai changé le titre. Ce sera Der Judenstaat… » Bien qu’il ne fournisse


4.Notation dans son Journal à la date du 24 décembre 1895 : Herzl, Briefeund Tagebücher, volume 2, Propylaen, Berlin-Francfort, 1983, p. 289.
5. L’article (retraduit en allemand) figure à l’annexe des Briefe und Tagebücher, volume 2, p. 821-830. Le texte représente près d’un dixième de l’ensemble du Judenstaat.
6. Briefe und Tagebücher, volume 2, p. 152. L’hôtel existe toujours. Sur sa
façade, une plaque rappelle que Herzl y entreprit la rédaction du Judenstaat.
7. Briefe und Tagebücher, vol. 2, p. 289.


aucune raison à ce changement, on peut supposer qu’il lui fut suggéré par l’éditeur. Dans le Journal la phrase annonçant le nouveau titre suit immédiatement celle qui signale la signature du contrat avec Breitenstein.
Du vivant de Herzl (il ne faut pas oublier que celui- ci mourut huit ans seulement après la parution du Judenstaat, soit en 1904), l’ouvrage connut dix-sept éditions dont six en allemand (y compris une édition allemande en lettres hébraïques), deux en hébreu, deux en anglais, trois en russe et une respectivement en français, en yiddish, en bulgare et en roumain. Par la suite et jusqu’en 1970, on a recensé un total de soixante-deux éditions différentes.
La première édition française suivit de quelques mois seulement l’édition originale. Elle parut dans la Nouvelle Revue internationale, en deux parties: la première le 31 décembre 1896, la seconde le 15 janvier 1897. Quelques semaines plus tard, cette même traduction paraissait en brochure séparée, présentée comme Extrait de la Nouvelle Revue internationale. Cette première traduction, à l’impression très serrée, ne couvre que quarante-trois pages. Curieusement, aucune indication n’est fournie quant au nom du traducteur8.
Par la suite, on relève plusieurs éditions en français: une édition à Salonique en 1923, une nouvelle édition en France en 19269, une édition à Tunis en 1946, une édition à Jérusalem en 1946. A partir de 1954, les différentes éditions françaises sont toutes


8. Je relève la présentation du texte dans la Revue qui n’est pas dénuée d’uncertain piquant. « Nous sommes heureux de pouvoir offrir à nos lecteurs la remarquable étude qu’on va lire, sous la plume autorisée de M. le Dr Herzl, l’éminent directeur littéraire de la Neue Freie Presse, le grand journal viennois dans lequel notre directrice, sous le pseudonyme de baron Stock, a écrit une série d’articles dont le succès a été retentissant. La question juive est à l’ordre du jour; elle est devenue l’un des problèmes palpitants de notre époque. On lira donc avec intérêt le travail de M. le Dr Herzl, dont nous avons obtenu la primeur en France, par une faveur exceptionnelle. »
9. Librairie Lipschutz (avec une introduction de Baruch Hagani).


identiques: il s’agit de la traduction d’Elian J. Finbert10.
Reste le problème du titre. Depuis la première traduction française, der Judenstaat — qui, en allemand, signifie l’État des Juifs — a toujours été rendu par l’État juif. Cette manière défaire se retrouve également en anglais. Dès la première traduction11, on trouve A Jewish State. Certaines traductions ultérieures porteront The Jewish State. On trouve le même phénomène dans d’autres langues, notamment en italien Lo stato ebraico12, en espagnol El estado judio13. En revanche, la traduction hébraïque a toujours été constante dans sa fidélité au texte: depuis la première traduction en 189614 on trouve toujours Medinat Hayehoudim, c’est-à-dire L’État des Juifs. Signalons enfin les étranges variations de la traduction en yiddish : tantôt Di Yddische Medine (c’est-à-dire L’État juif, utilisant une terminologie plus hébraïque pour le mot État)15, tantôt Der Jiddenstaat (qui utilise une terminologie germanique) 16.
Pourquoi le Judenstaat ? Quelle traduction convient- il d’adopter en français ? La nuance que l’on trouve en allemand doit être explicitée pour être bien comprise. Depuis fort longtemps, ce que l’on appelle en français la question juive est qualifié en allemand de Juden- frage, c’est-à-dire la question des juifs. Qu’on songe par


10. La première de ces éditions fut publiée à Jérusalem, en 1954 (département de la Jeunesse de l’Organisation sioniste mondiale, avec une préface de D. Ben Gourion). Une nouvelle édition paraît à Jérusalem, en 1960 (elle comprend des extraits du Journal de Herzl). La même traduction paraît à Paris en 1981 (Stock-Plus, coll. « Judaïsme-Israël ») avec une préface de Moché Schaerf. L’Herne a également publié cette même traduction en 1969.

11. Elle est signée Sylvie d’Avigdor, David Nutt, Londres, 1896.
12. Traduit par G. Servadio, Lanciano, Carabba, 1918.
13. Première traduction par N. Grinfeld, Buenos Aires, 1929.
14. Michel Berkowitz, Varsovie, 1896.
15. Ainsi de la première traduction, signée Shmuel Bramberg, Jitomir, 1899.
16. Éditions de New York, 1915 et 1927 ; Varsovie, 1917, Buenos Aires, 1946.


exemple à Karl Marx et à son fameux écrit Zur Juden- frage17 ou encore au célèbre pamphlet antisémite d’Eugen Dühring Die Judenfrage als Rassen, Sitten und Kulturfrage18 (1882) qui impressionna beaucoup Herzl.
A cette même époque, Drumont publie La France juive19. En 1946, Jean-Paul Sartre choisit le titre Réflexions sur la question juive20. Shmuel Trigano publie quant à lui La Nouvelle Question juive, en 1979 21.
Ainsi, là où en allemand on traite de la question des Juifs (die Judenfrage), on parlerait plus volontiers en français de la question juive22. Pourtant, on est fondé à se demander s’il y a là une différence autre que purement stylistique dont l’origine se trouverait dans des problèmes d’esthétique de traduction.
On sait bien que le français s’accommode mieux d’un qualificatif (par exemple, la maison paternelle) que d’un complément (la maison du père), alors même que celui- là serait logiquement mieux adapté.
Il est vrai qu’il eût sans doute été difficile de traduire en anglais autrement que par The Jewish State. Qui ne voit que la traduction littérale qui aurait dû être The State of the Jews (ou encore The Jews’ State) serait, à tout le moins, inélégante et lourde ?


17. Paru en 1844. Cf. l’édition bilingue publiée par Aubier en 1971 (avec uneintroduction de François Châtelet). On sait que Marx répondait à Bruno Bauer, lui aussi issu de la gauche hégélienne qui venait de publier un ouvrage portant le même titre Zur Judenfrage (cf. coll. 10/18, Plon, 1968 : cette édition comporte aussi le texte de Marx). Cf. également E. de Fontenay, Les Figures juives de Marx, Galilée, Paris, 1973 ; Robert Misrahi, Marx et la question juive, Gallimard, Paris, 1972. Sur Marx et le judaïsme, cf. surtout Julius Carle- bach, Karl Marx and the Radical Critique of Judaïsm, Routledge and Kegan Paul, Londres, 1978.
18. La Question des Juifs comme question de races, de moeurs et de culture.
19. Première édition 1886.
20.Première édition 1946, Gallimard, collection « Idées », Paris, 1964.
21.Gallimard, 1979, coll. « Idées », 1964.
22.On dira aussi plus volontiers en allemand der Judenfriedhof (le cimetièredes Juifs) là où en français on dira le cimetière juif .


La véritable question dès lors est de savoir ce qu’il en est de l’allemand. On peut, à la vérité, écrire aussi bien der jüdische Staat (l’État juif) que der Judenstaat (L’État des Juifs), même si cette dernière expression est plus usitée.
On aurait tort, me semble-t-il, de négliger les éléments propres au génie particulier de chaque langue. C’est ainsi qu’en hébreu, on l’a indiqué, la traduction Medinat Hayehoudim (L’État des Juifs) s’imposait assez évidemment, à tel point que plus tard, lorsqu ’on voudra parler d’un État juif, on devra utiliser une périphrase, Haofi Hayehoudi Chel Hamedina, que j’ai rendue en français sous le titre Le Caractère juif de l’État d’Israël 23.
Mais il me semble que plusieurs éléments doivent être envisagés, pour comprendre le choix final de Herzl et, à sa suite, celui de la présente traduction.
Entre État juif et État des Juifs, il pourrait y avoir une différence assez évidente, quant à la nature réelle de l’État envisagé. Un État juif, c’est-à-dire marqué par une culture juive, par des valeurs particulières dont la religion constituerait la composante essentielle sinon exclusive, ou un État des Juifs, où les Juifs seraient majoritaires, tout en établissant un État « comme les autres » ? Si l’on cherche la réponse à travers cette interrogation fondamentale, celle de Herzl ne fait pas de doute: c’est bien d’un État des Juifs qu’il s’agit, non d’un État juif. Qu’on se reporte au texte, notamment au passage concernant la place de la religion et des rabbins (« qu’il faut tenir dans les synagogues comme l’on doit tenir les soldats dans les casernes »). Herzl est bien loin de concevoir un État d’une spécificité particulière, serait-ce au niveau de sa langue, si ce n’est qu’il envisage un État moderne, un État modèle. Ce que Herzl


23. Cujas, Paris, 1977.


envisageait est donc clair et n’est pas uniquement motivé par des considérations tirées du bon usage en allemand. Entre un État juif et un État pour les Juifs, Herzl a clairement choisi la deuxième formule.
Il nous faut même introduire un élément supplémentaire. Il semble bien qu’en allemand une nuance quelque peu péjorative s’attache à l’expression der Judenstaat choisie par Herzl. Il y aurait là une forme très particulière de cet humour juif, dont on sait que l’une des caractéristiques consiste précisément à se tourner soi-même quelque peu en dérision. En d’autres termes, en allemand, l’expression Judenstaat recèle une connotation quelque peu antisémite24 que l’on peut rattacher à l’humour juif d’auto-dénigrement, certains y verront même une manière de SelbsthaB, cette haine de soi caractéristique de l’époque viennoise. Quoi qu’il en soit, cette nuance-là ne pouvait pas échapper à Herzl : bien au contraire. Notre auteur, journaliste de renom, recherche un certain effet de style, résultant du contraste entre les Juifs, objets de mépris, et la majesté de l’État. Cet effet, incontestablement il l’obtient en créant le terme Judenstaat.
C’est pour tenir compte des différentes données qui me paraissent avoir inspiré Herzl qu’il convenait donc de traduire Der Judenstaat par L’État des Juifs. Pour des raisons tenant avant tout à une stricte commodité de langage, j’ai traduit le sous-titre qu’a donné Herzl à son livre25 par Contribution à une solution moderne de la question juive, reprenant donc ici l’expression française classique la question juive (pour Judenfrage).


24.Qu’on se reporte au texte même pour voir combien Herzl « comprenait »l’antisémitisme. Il entendait d’ailleurs s’adresser aux antisémites honnêtes auxquels il entend même donner un rôle dans le contrôle des opérations d’émigration.
25.Versuch einer modernen Lôsung der Judenfrage.


La présentation respecte scrupuleusement le découpage — parfois étonnant — de l’édition allemande originale. Il est vrai que Herzl semble avoir consacré beaucoup de soin au plan de son livre, à la progression des idées et des enchaînements logiques.

 

 

Contribution à une solution moderne de la question juive
par Théodore Herzl Docteur en droit

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