Le présent liquide


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Auteur : Bauman Zygmunt
Ouvrage : Le présent liquide Peurs sociales et obsession sécuritaire
Année : 2007

traduit de l’anglais par Laurent Buiy

Titre original : Modus vivendi. Inferno e utopia del mondo liquida

[Liquid Times. Living in an Age of Uncertainty]

 

 

Introduction

Au cœur de l’incertitude
Un certain nombre de ruptures se sont produites ou sont en train de se produire dans le monde, dans sa zone « développée » du moins. Toutes ces ruptures étroitement liées entre elles créent un contexte neuf dans lequel les individus doivent affronter une série de défis sans précédent.
Premièrement, la modernité est en train de passer de la phase « solide » à une phase « liquide », dans laquelle les formes sociales (les structures qui limitent les choix individuels, les institutions qui veillent au maintien des traditions, les modes de comportement acceptables) ne peuvent plus – et ne sont plus censées – se maintenir durablement en l’état, parce qu’elles se décomposent en moins de temps qu’il ne leur en faut pour être forgées et se solidifier. N’ayant plus le loisir de s’implanter durablement, les formes existantes ou esquissées ne peuvent plus servir de cadre de référence aux actions humaines et aux stratégies à long terme en raison de leur faible espérance de vie : elles durent moins de temps qu’il n’en faut pour élaborer une stratégie commune et cohérente, et encore moins qu’il n’en faut pour mener à bien un « projet de vie » individuel.
Deuxièmement, pouvoir et politique se sont séparés et sont en instance de divorce. Depuis la naissance de l’État moderne, et tout récemment encore, ces deux conjoints étaient censés cohabiter à l’intérieur de l’État-nation « jusqu’à ce que la mort les sépare ». Le pouvoir – l’efficacité d’action dont jouissait auparavant l’État moderne – se disperse actuellement dans l’espace politiquement incontrôlé (et souvent extraterritorial), tandis que la politique – la faculté d’imposer à l’action une orientation et un objectif – ne peut opérer efficacement au niveau planétaire puisqu’elle reste, comme autrefois, locale. L’absence de contrôle politique fait des pouvoirs émancipés depuis peu une source d’incertitude profonde et théoriquement insurmontable, tandis que la perte de pouvoir rend les institutions politiques, leurs initiatives et leurs mesures de moins en moins pertinentes pour les problèmes existentiels des habitants de l’État-nation ; c’est pourquoi elles retiennent de moins en moins leur attention. Ces deux conséquences du divorce incitent ou obligent les organes étatiques à abandonner, transférer ou, pour utiliser un terme à la mode, « externaliser » un volume croissant de fonctions qu’ils accomplissaient jusque-là. Délaissées par l’État, ces fonctions deviennent le terrain d’élection des forces du marché, notoirement capricieuses et intrinsèquement imprévisibles, et/ou sont confiées à l’initiative privée et aux bons soins des individus.
Troisièmement, la lente mais certaine disparition, ou érosion, des garanties communes, financées par l’État, en cas d’échec ou de malheur individuel prive l’action collective d’une bonne partie de ses attraits passés et sape les bases communautaires de la sécurité sociale ; pris au sens de « totalité de la population habitant le territoire souverain d’un État », le terme « communauté » sonne de plus en plus creux. Les liens humains tissaient jadis un filet de sécurité, digne qu’on y investisse continûment beaucoup de temps et d’efforts, digne qu’on lui sacrifie les intérêts individuels immédiats – ou ce qui pouvait passer pour l’intérêt d’un individu : ces liens deviennent de plus en plus fragiles et sont désormais considérés comme éphémères. Les risques auxquels les errances du marché du travail et de la consommation soumettent les individus favorisent la division et non l’unité ; ils encouragent les attitudes concurrentielles, ravalent la collaboration et le travail en équipe au rang de stratagèmes temporaires auxquels il faut renoncer dès qu’on en a exploité tous les avantages. La « société » est de plus en plus envisagée et traitée comme un « réseau » plutôt que comme une « structure », et encore moins comme un « tout » solide : elle est perçue et traitée comme une matrice de connexions et de déconnexions qui sont le fruit du hasard et d’un nombre par essence infini de permutations possibles.
Quatrièmement, l’effondrement de la réflexion, de la prévision et de l’action à long terme, ainsi que la disparition ou l’affaiblissement des structures sociales dans lesquelles la réflexion, la prévision et l’action pouvaient s’inscrire, entraînent un éclatement de l’histoire politique et des parcours individuels en une quantité théoriquement infinie d’épisodes et de projets à court terme non combinables en séquences auxquelles pourraient raisonnablement s’appliquer des concepts comme « développement », « maturation », « carrière » ou « progrès ». Une vie aussi fragmentée stimule les orientations « latérales » plutôt que « verticales ». Chaque nouvelle démarche doit réagir à un ensemble différent de possibilités et à une répartition différente des chances, et nécessite donc un ensemble différent de compétences et une répartition différente des atouts. Les réussites passées n’augmentent pas nécessairement la probabilité de victoires futures, et les garantissent encore moins, tandis que les méthodes employées avec soin par le passé doivent être constamment inspectées et révisées, puisqu’elles peuvent s’avérer inutiles, voire contre-productives, dès que les circonstances changent. L’oubli rapide et total des informations périmées et des habitudes vite obsolètes peut davantage contribuer à un succès futur que la mémorisation des actes passés et l’élaboration de stratégies fondées sur des connaissances acquises.
Cinquièmement, la responsabilité de la résolution des difficultés causées par le caractère changeant et insaisissable des circonstances repose désormais sur les épaules des individus, censés exercer leur « libre choix » et en supporter entièrement les conséquences. Les risques inhérents à tout choix peuvent être le produit de forces qui dépassent l’entendement et la faculté d’action de l’individu, mais il revient à celui-ci d’en payer le prix parce qu’il n’existe aucune recette officiellement approuvée dont l’apprentissage et la mise en pratique permettent d’éviter les erreurs ou que l’on puisse accuser en cas d’échec. La vertu dont on prétend qu’elle sert au mieux les intérêts de l’individu n’est pas la conformité aux règles – qui, de toute façon, sont rares et souvent contradictoires –, mais la flexibilité : l’aptitude à changer rapidement de tactique et de style, à abandonner sans regret ses engagements et ses loyautés, et à profiter des occasions dans l’ordre où elles se présentent plutôt que dans l’ordre de ses préférences personnelles.
Il est temps de se demander comment ces phénomènes nouveaux modifient la gamme de défis qu’hommes et femmes doivent affronter et comment ils influencent indirectement la façon dont ils vivent leur vie. C’est ce que tente de faire ce livre : poser des questions, mais sans y répondre et, surtout, sans prétendre offrir des réponses définitives, puisque l’auteur est persuadé que toute réponse serait péremptoire, prématurée et source potentielle de malentendus. Après tout, les ruptures énumérées plus haut ont pour effet de nous obliger à agir, à projeter des actions, à en prévoir les pertes et profits et à en évaluer le résultat, et ce dans des conditions d’incertitude endémique. L’auteur ne s’est donc senti autorisé qu’à explorer les causes de cette incertitude et, peut-être, à mettre au jour certains des obstacles qui en gênent la compréhension, entravant donc également notre capacité, seuls et, surtout, en tant que collectivité, à relever le défi que représente nécessairement toute tentative de les contrôler.

 

La modernité « liquide » et ses peurs
« Si tu veux la paix, œuvre pour la justice », disait la sagesse antique ; et, contrairement au savoir, la sagesse ne vieillit pas. L’absence de justice fait obstacle à la paix, aujourd’hui comme il y a deux millénaires. Cela n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est que la « justice » est à présent une question planétaire, mesurée et évaluée par le biais de comparaisons planétaires, et ce pour deux raisons.
D’abord, sur une planète quadrillée par les « autoroutes de l’information », rien de ce qui se passe dans une partie du monde ne peut rester, en acte ou du moins en puissance, dans un « ailleurs » intellectuel. Il n’existe aucune terra nulla, aucun blanc sur la carte mentale, aucun pays, aucun peuple inconnaissable ou même inconnu. La misère humaine de lieux reculés et d’autres modes de vie lointains, tout comme l’extravagance humaine d’autres lieux reculés et d’autres modes de vie lointains, nous est montrée et imposée par les images électroniques de manière aussi poignante, scandaleuse ou humiliante que la détresse ou la prodigalité ostentatoire de nos voisins quand nous nous promenons dans les rues de la ville. Les injustices grâce auxquelles nous nous formons un concept de justice ne se limitent plus à notre entourage immédiat, elles ne proviennent plus de la « privation relative » ou du « différentiel des salaires » par rapport à nos voisins ou à ceux qui occupent les catégories proches de la nôtre dans la hiérarchie sociale.
Ensuite, sur une planète ouverte à la libre circulation du capital et des biens, tout ce qui se produit à un endroit donné influe sur la vie, les espoirs et les attentes des hommes dans le reste du monde. Rien ne peut être raisonnablement considéré comme appartenant à un « ailleurs » matériel. Rien n’est réellement ou ne peut demeurer longtemps hors d’atteinte, indifférent à tout le reste. Le bien-être d’une société n’est jamais sans lien avec la misère d’une autre. Pour reprendre la formule succincte de Milan Kundera, cette « unité de l’humanité » qu’entraîne la mondialisation signifie surtout que « personne ne peut s’échapper nulle part 1».
Comme l’a souligné Jacques Attali dans La Voie humaine2, la moitié du commerce mondial et plus de la moitié des investissements ne profitent qu’à vingt-deux pays où résident seulement 14 % de la population planétaire, alors que les quarante-neuf pays les plus pauvres, habités par 11 % de la population mondiale, se partagent seulement 0,5 % du produit global, soit à peu près le revenu combiné des trois hommes les plus riches de la planète. Quatre-vingt-dix pour cent de la richesse totale sont concentrés dans les mains de tout juste 1 % des habitants de la planète. Et l’on ne voit pas ce qui pourrait endiguer la marée mondiale de polarisation des revenus, qui continue à monter dangereusement.
Les pressions visant à percer et à démanteler les frontières, communément appelées « mondialisation », ont accompli leur travail, avec de rares exceptions qui sont en train de disparaître très vite ; toutes les sociétés sont aujourd’hui bel et bien grandes ouvertes, matériellement et intellectuellement. Combinez ces deux formes d’« ouverture » et vous comprendrez pourquoi à tout préjudice, à toute privation relative ou négligence délibérée, où que ce soit, s’ajoute l’injustice, le sentiment qu’un tort a été commis, qui appelle réparation, mais surtout qui crie vengeance…
L’« ouverture » de la société ouverte a pris un sens que n’avait jamais imaginé Karl Popper, l’inventeur de cette expression. Il s’agit toujours d’une société qui avoue franchement sa propre incomplétude et qui désire donc découvrir ses propres possibilités, encore mal définies et sous-exploitées ; mais c’est aussi une société incapable de choisir son orientation avec certitude et de protéger ensuite l’itinéraire retenu. Jadis résultat précieux quoique fragile d’une affirmation de soi courageuse mais éprouvante,


1 Milan Kundera, L’Art du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 22.
2 Jacques Attali, La Voie humaine. Pour une nouvelle social-démocratie, Paris, Fayard, 2004.


la qualité d’« ouverture » est surtout associée de nos jours à un destin irrésistible, aux effets secondaires imprévus de la « mondialisation négative », c’est-à-dire une mondialisation sélective des échanges et des capitaux, de la surveillance et de l’information, de la violence et des armes, du crime et du terrorisme, qui bafouent unanimement le principe de souveraineté territoriale et ne respectent aucune frontière nationale. Une société « ouverte » est une société exposée aux coups du « destin ».
Si l’idée de « société ouverte » symbolisait à l’origine l’autodétermination d’une société libre qui chérit sa propre ouverture, elle évoque désormais souvent l’expérience terrifiante d’une population hétéronome, désemparée et vulnérable, confrontée à des forces qu’elle ne contrôle ni ne comprend vraiment, voire écrasée par elles ; une population horrifiée de se savoir indéfendable, obsédée par l’étanchéité de ses frontières et par la sécurité des individus qui vivent à l’intérieur de ces frontières, alors que c’est précisément cette imperméabilité, cette sécurité de vie qui lui échappent et qui semblent devoir lui échapper tant que la planète sera soumise à une mondialisation exclusivement négative. Sur une telle planète, la sécurité ne peut être ni atteinte ni assurée dans un seul pays ou dans un groupe de pays, par leurs seuls moyens propres ou indépendamment de ce qui se passe dans le reste du monde.
La justice, condition préliminaire d’une paix durable, ne peut pas davantage être atteinte, et encore moins garantie. L’« ouverture » pervertie des sociétés, imposée par la mondialisation négative, est en soi la principale cause d’injustice et donc, indirectement, de conflit et de violence. Comme le dit Arundhati Roy, « pendant que l’élite poursuit son voyage vers une destination imaginaire, quelque part au sommet du monde, les pauvres sont pris dans la spirale du crime et du chaos ». Selon elle, l’action du gouvernement des États-Unis, ainsi que de ses différents satellites, à peine déguisés sous le nom d’« institutions internationales » – la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation internationale du travail –, a entraîné des « sous-produits dangereux tels que le nationalisme, le fanatisme religieux, le fascisme et, bien sûr, le terrorisme, qui

marchent main dans la main avec le projet de mondialisation libérale3 ».
Les « marchés sans frontières » sont l’une des recettes de l’injustice et de ce nouveau désordre mondial où se trouve renversée la fameuse formule de Clausewitz, de sorte que c’est au tour de la politique de devenir la continuation de la guerre par d’autres moyens. La dérégulation, qui entraîne le non-respect de la loi, et la violence armée s’entretiennent et se renforcent mutuellement. Comme le signale la sagesse antique, « inter arma silent leges » : quand les armes parlent, la loi se tait.
Avant d’envoyer l’armée en Irak, Donald Rumsfeld a déclaré : « La guerre sera gagnée quand les Américains se sentiront de nouveau en sécurité4. » Ce message a depuis lors été répété quotidiennement par George W. Bush. Mais l’envoi de troupes en Irak n’a fait qu’aggraver la crainte de l’insécurité, aux États-Unis et ailleurs.
Comme on aurait pu s’y attendre, le sentiment de sécurité ne fut pas la seule victime collatérale de cette guerre. Les libertés personnelles et la démocratie ont vite connu le même sort. Pour citer l’avertissement prophétique d’Alexander Hamilton :
La destruction violente des vies et des biens que cause la guerre et l’inquiétude permanente qu’entraîne un état de danger permanent obligeront les nations les plus attachées à la liberté à chercher le calme et la sécurité auprès d’institutions qui tendent à détruire leurs droits civils et politiques. Pour être plus protégées, elles finissent par accepter le risque d’être moins libres5.


3 Arundhati Roy, « L’Empire n’est pas invulnérable », Manière de voir, 75, juin-juillet 2004, p. 64-66.

4 Cité par Matthew J. Morgan, « The Garrison State Revisited : Civil-Military Implications of Terrorism and Security », Contemporary Politics, 10/1, mars 2004, p. 5-19.

5 Voir Alexander Hamilton, « The Consequences of Hostilities between States », in Alexander Hamilton, John Jay, James Madison, The Federalist Papers, New York, New American Library, 2003.


Cette prophétie s’est à présent réalisée.
Dès qu’elle descend sur le monde des humains, la peur acquiert son énergie propre, sa propre logique de croissance : elle n’exige que très peu d’attention et presque aucun investissement supplémentaire pour grandir et se répandre, irrésistiblement. Comme le note David L. Altheide, ce n’est pas la peur du danger qui est problématique, mais plutôt ce que cette peur peut devenir, l’ampleur qu’elle peut prendre6. La vie sociale change quand les hommes commencent à vivre derrière des murs, à engager des gardes, à conduire des véhicules blindés, à porter des matraques et des revolvers et à suivre des cours d’arts martiaux. La difficulté est la suivante : ces activités renforcent et contribuent à produire la sensation de désordre que nos actions visaient à empêcher.
Nos craintes nous poussent à prendre des mesures défensives qui, à leur tour, confèrent un caractère immédiat et tangible à notre peur. Ce sont nos réactions qui transforment les sombres prémonitions en réalité de tous les jours, qui permettent au verbe de se faire chair. La peur s’est maintenant installée dans notre quotidien au point de le saturer ; elle n’a plus guère besoin de stimuli extérieurs, puisque les actions qu’elle inspire jour après jour lui fournissent toute la motivation et toute l’énergie dont elle a besoin pour se reproduire. Parmi les mécanismes qui rivalisent pour s’approcher de l’idéal du mouvement perpétuel, l’autoreproduction du mélange de craintes et d’actions suscitées par ces craintes occupe l’un des tout premiers rangs.
Il semble que nos peurs soient devenues capables de s’auto-perpétuer et de s’autorenforcer, comme si elles avaient acquis un dynamisme propre et pouvaient continuer à croître en puisant exclusivement dans leurs propres ressources. Cette autosuffisance apparente est bien sûr une illusion, de même que pour tant d’autres mécanismes qui prétendaient avoir accompli le miracle du


6 David L. Altheide, « Mass Media, Crime, and the Discourse of Fear », HedgehogReview, 5/3, « Fear itself », automne 2003, p. 9-25.


perpetuum mobile autœntretenu. Évidemment, le cycle de la peur et des actions dictées par la peur ne pourrait se dérouler ainsi et prendre de la vitesse s’il ne continuait à tirer son énergie de nos frissons existentiels.
La présence de ces frissons n’a rien de bien neuf ; ces craintes existentielles accompagnent l’homme tout au long de son histoire, parce que aucun contexte social humain n’a jamais offert de garantie absolue contre les coups du « destin » – ainsi nommés pour les distinguer des incidents que les hommes pouvaient éviter et pour refléter moins leur nature spécifique que la conscience de notre incapacité à les prévoir et encore plus à les maîtriser. Par définition, le « destin » frappe sans prévenir et il est indifférent à ce que ses victimes feraient, ou s’abstiendraient de faire, pour échapper à ses coups. Le « destin » représente en réalité l’impuissance et l’ignorance humaines, et il doit sa puissance effrayante aux faiblesses mêmes de ses victimes. Comme l’ont noté les rédacteurs de la Hedgehog Review dans leur introduction au numéro spécial consacré à la peur, « en l’absence de réconfort existentiel », les hommes ont tendance à choisir « la sécurité, ou l’illusion de la sécurité »7.
Nos perspectives de vie sont censées reposer sur un fondement dont la fragilité est reconnue ; même chose pour nos emplois et les entreprises qui les fournissent, pour nos compagnons et notre réseau d’amis, pour le statut dont nous jouissons dans la société ainsi que pour l’estime de soi et l’assurance qui l’accompagnent. Le « progrès », jadis manifestation la plus extrême de l’optimisme radical et promesse d’un bonheur durable et universellement partagé, a basculé vers le pôle diamétralement opposé, celui de l’anticipation fataliste et dystopique : ce terme incarne aujourd’hui la menace d’un changement impitoyable et inévitable qui, au lieu d’augurer la paix, n’annonce que crise et tension continue et interdit tout moment de répit. Le progrès est devenu comme un interminable jeu de chaises musicales dans lequel un instant d’inattention entraîne une défaite irréversible et une exclusion irrévocable. Au lieu de grandes


7 Hedgehog Review, 5/3, « Fear itself », op. cit., p. 9-25.


espérances et de rêves agréables, le « progrès » évoque une insomnie peuplée de cauchemars où nous nous imaginons « laissés pour compte » : nous manquons notre train, nous tombons par la vitre d’un véhicule en pleine accélération.
Faute de pouvoir ralentir le rythme perturbant du changement, sans parler de prédire et de maîtriser son orientation, nous nous concentrons sur ces choses que nous pouvons, croyons pouvoir ou sommes assurés de pouvoir influencer : nous tentons de calculer et de minimiser les risques que nous courons, nous ou ceux qui nous sont alors les plus proches et les plus chers, face aux dangers innombrables que le monde opaque et son avenir incertain sont soupçonnés de nous réserver. Nous cherchons à dépister « les sept signes du cancer » ou « les cinq symptômes de la dépression », nous tentons d’exorciser le spectre de la tension trop forte, du taux de cholestérol trop important, du stress ou de l’obésité. Autrement dit, nous sommes en quête de cibles de substitution sur lesquelles décharger le surplus de crainte existentielle qui n’a pas pu trouver ses débouchés naturels, et nous découvrons ces cibles de fortune en prenant de grandes précautions pour ne pas inhaler la fumée de cigarette des autres, pour ne pas ingérer d’aliments gras ou de « mauvaises » bactéries – tout en avalant goulûment les liquides qui se vantent de contenir « les bonnes » –, pour éviter l’exposition au soleil ou les relations sexuelles non protégées. Ceux d’entre nous qui en ont les moyens se fortifient contre tous les dangers visibles et invisibles, présents ou à venir, familiers ou encore inconnus, diffus mais omniprésents, en s’enfermant derrière des murs, en truffant de caméras les abords de leur habitation, en louant les services de gardes armés, en conduisant des véhicules blindés (comme les fameux 4×4), en portant des vêtements renforcés (comme les « chaussures à semelles épaisses ») ou en suivant des cours d’arts martiaux. Pour citer une fois de plus David L. Altheide, « le problème est que ces activités renforcent et contribuent à produire une sensation de désordre que nos actions précipitent ». Chaque verrou supplémentaire en réponse aux rumeurs successives faisant état de criminels à la mine d’étrangers et armés jusqu’aux dents, chaque modification de notre alimentation en réponse aux diverses « paniques alimentaires », tout cela fait paraître le monde plus redoutable et plus traître, et suscite plus d’actions défensives encore, lesquelles donnent, hélas, plus de vigueur encore à la faculté qu’a la peur de s’autopropager.
L’exploitation commerciale de l’insécurité et de la peur a des retombées commerciales considérables. Selon Stephen Graham, « les publicitaires exploitent délibérément la crainte très répandue du terrorisme catastrophique pour dynamiser les ventes très lucratives de 4 x 4 ». Ces monstres militaires très gourmands en carburant, que les Américains appellent SUV (sport utility vehicules), représentent déjà 45 % de l’ensemble des ventes de voitures aux États-Unis et s’intègrent dans la vie urbaine de tous les jours sous le nom de « capsules défensives ». Le 4 x 4 est
un signifiant de sécurité que les publicités dépeignent, à l’instar des communautés fermées au sein desquelles on les voit souvent rouler, comme permettant d’affronter la vie urbaine, pleine de risques et d’imprévus […]. Ces véhicules semblent apaiser les craintes que ressentent les membres de la bourgeoisie lorsqu’ils se déplacent en ville (ou sont bloqués dans les embouteillages)8.
Comme l’argent liquide, prêt pour n’importe quel type d’investissement, le capital-peur est susceptible de produire n’importe quel type de profit, commercial ou politique. Et il est aujourd’hui très exploité. C’est donc la sécurité personnelle qui est devenue l’un des principaux arguments de vente – sinon le principal – dans toutes sortes de stratégies marketing. Le « respect de l’ordre », de plus en plus réduit à la promesse de sécurité personnelle (ou, plus précisément, corporelle), est devenu l’un des principaux arguments de vente, sinon le principal, dans les programmes politiques et les campagnes électorales. Parallèlement, la focalisation sur tout ce qui menace la sécurité personnelle est devenue l’un des principaux atouts, sinon le principal, dans la guerre pour l’audience que se livrent les médias ; ce phénomène enrichit constamment le


8 Stephen Graham, «Postmortem City : towards an Urban Geopolitics», City, 2, 2004, p. 165-166.


capital-peur et ajoute encore au succès de ses utilisations en marketing comme en politique. Comme le dit Ray Surette, la télévision nous montre un univers où « les policiers-chiens de berger » protègent « les citoyens-moutons » contre « les criminels-loups »9.
Parmi les avatars actuels de craintes par ailleurs bien connues dans toutes les variétés antérieures d’existence humaine, la distinction la plus féconde est peut-être celle qui sépare les actions inspirées par la peur et les frissons existentiels qui engendrent cette peur. Autrement dit le déplacement de la peur, qui quitte les fissures de la condition humaine où naît le « destin » pour s’installer dans des zones de vie généralement sans lien avec la véritable source d’angoisse. Si importants et ingénieux qu’ils soient, tous les efforts accomplis dans ces zones semblent incapables de neutraliser ou de tarir la source de peur, et donc d’apaiser l’angoisse. Voilà pourquoi l’on ne sort pas du cercle vicieux de la peur et des actions qu’elle inspire, sans pour autant se rapprocher de ses objectifs avoués.
Il est temps de formuler explicitement ce qui est resté jusqu’ici sous-entendu : ce cercle vicieux a quitté le domaine de l’assurance (c’est-à-dire la confiance en soi, ou son absence) pour gagner celui de la sécurité (c’est-à-dire le fait d’être protégé, ou victime, des menaces contre notre propre personne et ses prolongements).
Le premier domaine, peu à peu dépouillé de toute protection institutionnalisée, soutenue par l’État, a été soumis aux errances du marché ; du même coup, il est devenu le terrain de jeu de forces planétaires qui échappent au contrôle politique ainsi qu’à la faculté qu’ont les intéressés à réagir de manière appropriée, voire à résister efficacement aux coups. Les politiques de protection contre les infortunes individuelles, qui ont reçu l’appellation collective de « sécurité sociale », sont actuellement supprimées, en totalité ou en partie, ou ramenées en dessous du niveau à partir duquel elles peuvent engendrer une certaine assurance, une certaine confiance en


9 Ray Surette, Media, Crime and Criminal Justice, Pacific Grove, CA, Brooks/Cole, 1992, p.43.


soi chez leurs bénéficiaires. En outre, on ne peut plus avoir l’espoir – sans parler de la certitude – que ce qui subsiste de la promesse initialement incarnée par ces institutions survivra aux coupes budgétaires imminentes.
Quand les protections fournies par l’État contre les frissons existentiels sont ainsi peu à peu démantelées, quand les institutions d’autodéfense collective, comme les syndicats et les autres instruments de négociation collective, perdent de leur pouvoir sous la pression de la concurrence économique qui amenuise la solidarité des faibles, il appartient désormais aux individus de chercher, de trouver et de mettre en place des solutions individuelles aux difficultés sociales et de les expérimenter par le biais d’actions individuelles et isolées, en utilisant des outils et des ressources dont l’inadéquation au but poursuivi est flagrante.
À en croire les messages que le pouvoir politique adresse aux fortunés comme aux démunis, une « flexibilité accrue » serait le seul remède à une insécurité déjà insupportable, ce qui laisse présager une incertitude accrue, une privatisation accrue des difficultés, une solitude et une impuissance accrues. Ces messages excluent la possibilité d’une sécurité existentielle reposant sur des bases collectives et n’encouragent donc nullement les actions solidaires. Au contraire, ils invitent chacun à se concentrer sur sa survie individuelle, selon les principes du « chacun pour soi, et malheur aux vaincus », dans un monde incurablement fragmenté et atomisé, et donc de plus en plus incertain et imprévisible.
Depuis un siècle, l’État se retire de la fonction sur laquelle se fondaient ses prétentions à la légitimité, qui se trouve ainsi remise en cause. Un nouveau consensus entre citoyens (« le patriotisme constitutionnel », pour reprendre les termes de Jürgen Habermas) ne peut désormais être créé de la manière dont il l’était il n’y a pas si longtemps : en garantissant une protection constitutionnelle contre les errances du marché, qui ont souvent des conséquences tragiques pour le statut social des individus et sapent les droits à l’estime sociale et à la dignité personnelle. L’intégrité du corps politique dans sa forme aujourd’hui la plus courante (l’État-nation) étant en danger, il est urgent de trouver une forme nouvelle de légitimation. À la lumière de ce qui vient d’être évoqué, rien d’étonnant à ce que l’on cherche dans la promesse d’une protection de la sécurité personnelle cette autre légitimation de l’autorité de l’État, en même temps qu’une autre formule politique d’avantages accordés aux bons citoyens. Le spectre de la dégradation sociale contre laquelle la « sécurité sociale » jurait de garantir les citoyens est remplacé, dans la formule politique de « sécurité personnelle », par les menaces que constituent un pédophile en cavale, un tueur en série, un mendiant gênant, un voyou, un pervers, un empoisonneur, un terroriste ou, mieux encore, par toutes ces menaces réunies en la personne de l’immigré clandestin, contre qui l’État moderne dans son plus récent avatar promet de défendre ses sujets.

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