Les contes populaires de L’Égypte Ancienne


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Auteur : Maspero Gaston
Ouvrage : Les contes populaires de l’Egypte ancienne
Année : 1900

Introduction
Lorsque M. de Rougé découvrit en 1852 un conte d’époque pharaonique
analogue aux récits des Mille et une Nuits, la surprise en fut grande, même chez
les savants qui croyaient le mieux connaître l’Égypte ancienne. Les hauts personnages dont les momies reposent dans nos musées avaient un renom de gravité
si bien établi, que personne au monde ne les soupçonnait de s’être divertis à de
pareilles futilités, au temps où ils n’étaient encore momies qu’en espérance. Le
conte existait pourtant ; le manuscrit avait appartenu à un prince, à un enfant
de roi qui fut roi lui-même, à Sétouî II, fils de Ménéphtah, petit-fils de Sésôstris.
Une Anglaise, madame Élisabeth d’Orbiney, l’avait acheté en Italie, et comme
elle traversait Paris au retour de son voyage, M. de Rougé lui en avait enseigné le
contenu. Il y était question de deux frères dont le plus jeune, accusé faussement
par la femme de l’autre et contraint à la fuite, se transformait en taureau, puis
en arbre, avant de renaître dans le corps d’un roi. M. de Rougé avait paraphrasé
son texte plus qu’il ne l’avait traduit. Plusieurs parties étaient analysées simplement,
d’autres étaient coupées à chaque instant par des lacunes provenant,
soit de l’usure du papyrus, soit de la difficulté qu’on éprouvait alors à déchiffrer
certains groupes de signes ou à débrouiller les subtilités de la syntaxe : même le
nom du héros était mal transcrit. Depuis, nul morceau de littérature égyptienne
n’a été plus minutieusement étudié, ni à plus de profit. L’industrie incessante des
savants en a corrigé les fautes et comblé les vides — aujourd’hui le Conte des deux
Frères se lit couramment, à quelques mots près.
Il demeura unique de son espèce pendant douze ans. Mille reliques du passé
reparurent au jour, listes de provinces conquises, catalogues de noms royaux,
inscriptions funéraires, chants de victoire, des épîtres familières, des livres de
comptes, des formules d’incantation magique, des pièces judiciaires, jusqu’à des
traités de médecine et de géométrie, rien qui ressemblât à un roman. En 1864,
le hasard des fouilles illicites ramena au jour, près de Déîr-el-Médinéh et dans
la tombe d’un religieux copte, un coffre en bois qui contenait, avec le cartulaire
d’un couvent voisin, des manuscrits qui n’avaient rien de monastique, les recommandations
morales d’un scribe à son fils, des prières pour les douze heures de la
nuit, et un conte plus étrange encore que celui des deux Frères. Le héros s’appelle
Satni-Khâmoîs et il se débat contre une bande de momies parlantes, de sorcières,

de magiciens, d’êtres ambigus dont on se demande s’ils sont morts ou vivants.
Ce qui justifierait la présence d’un roman païen à côté du cadavre d’un moine,
on ne le voit pas bien. On conjecture que le possesseur des papyrus a dû être un
des derniers Égyptiens qui aient entendu quelque chose aux écritures anciennes ;
lui mort, ses dévots confrères enfouirent dans sa fosse des grimoires auxquels
ils ne comprenaient rien, et sous lesquels ils flairaient je ne sais quels pièges du
démon. Quoi qu’il en soit, le roman était là, incomplet du début, mais assez
intact par la suite pour qu’un savant accoutumé au démotique s’y orientât sans
difficulté. L’étude de l’écriture démotique n’était pas alors très populaire parmi
les égyptologues : la ténuité et l’indécision des caractères qui la composent, la
nouveauté des formes grammaticales, l’aridité ou la niaiserie des matières, les effrayaient
ou les rebutaient. Ce qu’Emmanuel de Rougé avait fait pour le papyrus
d’Orbiney, Brugsch était seul capable de l’essayer pour le papyrus de Boulaq : la
traduction qu’il en a imprimée, en 1867, dans la Revue archéologique, est si fidèle
qu’aujourd’hui encore on y a peu changé.
Depuis lors, les découvertes se sont succédé sans interruption. En 1874,
Goodwin, furetant au hasard dans la collection Harris que le Musée Britannique
venait d’acquérir, mit la main sur les Aventures du prince prédestiné, et
sur le dénouement d’un récit auquel il attribua une valeur historique, en dépit
d’une ressemblance évidente avec certains des faits et gestes d’Ali Baba. Quelques
semaines après, Chabas signalait à Turin ce qu’il pensait être les membres
disjoints d’une sorte de rapsodie licencieuse, et à Boulaq les restes d’une légende
d’amour. Golénicheff déchiffra ensuite, à Saint-Pétersbourg, trois nouvelles dont
le texte est inédit en partie jusqu’à présent. Puis Erman publia un long récit sur
Chéops et les magiciens, dont le manuscrit, après avoir appartenu à Lepsius, est
aujourd’hui au musée de Berlin. Krall recueillit dans l’admirable collection de
l’archiduc Régnier, et il rajusta patiemment les morceaux d’une Emprise de la
Cuirasse ; Griffith tira des réserves du Musée Britannique un deuxième épisode
du cycle de Satni-Khâmoîs, et Spiegelberg acquit pour l’Université de Strasbourg
une version thébaine de la chronique du roi Pétoubastis. Enfin, on a signalé, dans
un papyrus de Berlin, le début d’un roman fantastique trop mutilé pour qu’on
en devine sûrement le sujet, et sur plusieurs ostraca dispersés dans les musées de
l’Europe les débris d’une histoire de revenants. Ajoutez que certaines oeuvres
considérées au début comme des documents sérieux, les Mémoires de Sinouhît,
les Plaintes du fellah, les négociations entre le roi Apôpi et le roi Saqnounrîya, la
Stèle de la princesse de Bakhtan, le Voyage d’Ounamounou, sont en réalité des oeuvres
d’imagination pure. Même après vingt siècles de ruines et d’oubli, l’Égypte possède encore presque autant de contes que de poèmes lyriques ou d’hymnes
adressés à la divinité.

I
L’examen en soulève diverses questions difficiles à résoudre. Et d’abord de
quelle manière ont-ils été composés ? Ont-ils été inventés du tout par leur auteur ?
ou celui-ci en a-t-il emprunté la substance à des oeuvres préexistantes qu’il a juxtaposées
ou fondues pour en fabriquer une fable nouvelle ? Plusieurs sont venus
certainement d’un seul jet et ils constituent des pièces originales, les Mémoires
de Sinouhît, le Naufragé, la Ruse de Thoutîyi contre Joppé, le Conte du prince prédestiné.
Une action unique s’y poursuit de la première ligne à la dernière, et si
des épisodes s’y rallient en chemin, ils ne sont que le développement nécessaire
de la donnée maîtresse, les organes sans lesquels elle ne pourrait atteindre le dénouement
saine et sauve. D’autres au contraire se divisent presque naturellement
en deux morceaux, trois au plus, qui étaient indépendants à l’origine, et entre
lesquels le conteur a établi un lien souvent arbitraire afin de les disposer dans
un même cadre. Ainsi, ceux qui traitent de Satni-Khâmoîs contiennent chacun
le sujet de deux romans, celui de Nénoferképhtah et celui de Thoubouî dans le
premier, celui de la descente aux enfers et celui des magiciens éthiopiens dans le
second. Toutefois, l’exemple le plus évident d’une composition artificielle nous
est fourni jusqu’à présent par le conte de Chéops et des magiciens.
Il se résout dès l’abord en deux éléments : l’éloge de plusieurs magiciens morts
ou vivants, et une version miraculeuse des faits qui amenèrent la chute de la IVe
et l’avènement de la Ve dynastie. Comment l’auteur fut-il amené à les combiner,
nous le saurions peut-être si nous possédions encore les premières pages du manuscrit
; en l’état, il est hasardeux de rien conjecturer. Il paraît pourtant qu’ils
n’ont pas été fabriqués tout d’une fois, mais que l’oeuvre s’est constituée comme
à deux degrés. Il y avait, dans un temps que nous ne pouvons déterminer encore,
une demi-douzaine d’histoires qui couraient à Memphis ou dans les environs
et qui avaient pour héros des sorciers d’époque lointaine. Un rapsode inconnu
s’avisa d’en compiler un recueil par ordre chronologique, et pour mener à bien
son entreprise, il eut recours à l’un des procédés les plus en honneur dans les
littératures orientales. Il supposa que l’un des Pharaons populaires, Chéops, eut
un jour la fantaisie de demander à ses fils des distractions contre l’ennui qui le
rongeait. Ceux-ci s’étaient levés devant lui l’un après l’autre, et ils lui avaient
vanté tour à tour la prouesse de l’un des sorciers d’autrefois ; seul Dadoufhorou,

le dernier d’entre eux, avait entamé l’éloge d’un vivant. En considérant les choses
de plus près, on note que les sages étaient des hommes au livre ou au rouleau
en chef de Pharaon, c’est-à-dire des gens en place, qui tenaient leur rang dans la
hiérarchie, tandis que le contemporain, Didou, ne porte aucun titre. Il était un
simple provincial parvenu à l’extrême vieillesse sans avoir brigué jamais la faveur
de la cour ; si le prince le connaissait, c’est qu’il était lui-même un adepte, et qu’il
avait parcouru l’Égypte entière à la recherche des écrits antiques ou des érudits
capables de les interpréter. Il se rend donc chez son protégé et il l’amène à son
père pour opérer un miracle plus étonnant que ceux de ses prédécesseurs. Didou
refuse de toucher à un homme, mais il ressuscite une oie, il ressuscite un boeuf,
puis il rentre au logis comblé d’honneurs. Le premier recueil s’arrêtait ici à coup
sûr, et il formait une oeuvre complète en soi. Mais il y avait, dans le même temps
et dans la même localité, une histoire de trois jumeaux fils du Soleil et d’une
prêtresse de Râ, qui seraient devenus les premiers rois de la Ve dynastie. Didou
y jouait-il un rôle dès le début ? En tout cas, l’auteur à qui nous devons la rédaction
actuelle le choisit pour ménager la transition entre les deux chroniques.
Il supposa qu’après avoir assisté à la résurrection de l’oie et du boeuf, Chéops
avait requis Didou de lui procurer les livres de Thot. Didou ne se refuse pas à
confesser qu’il les connaît, mais il déclare aussi qu’un seul homme est capable
d’en assurer la possession au roi, l’aîné des trois garçons qu’une prêtresse de Râ
porte actuellement dans son sein, et qui sont prédestinés à régner au bout de
quatre générations. Chéops s’émeut de cette révélation, ainsi qu’il est naturel,
et il s’informe de la date à laquelle les enfants naîtront : Didou la lui indique, il
regagne son village et l’auteur, l’y laissant, s’attache sans plus tarder aux destinées
de la prêtresse et de sa famille.
Il ne s’était pas torturé longuement l’esprit à chercher sa transition, et il avait
eu raison, car ses auditeurs ou ses lecteurs n’étaient pas exigeants sur le point de
la composition littéraire. Ils lui demandaient de les amuser, et pourvu qu’il y
réussît, ils ne s’inquiétaient pas des procédés qu’il y employait. Les romanciers
égyptiens n’éprouvaient donc aucun scrupule à s’approprier les récits qui circulaient
autour d’eux, et à les arranger selon leur guise, les compliquant au besoin
d’incidents étrangers à la rédaction première, ou les réduisant à n’être plus qu’un
épisode secondaire dans un cycle différent de celui auquel ils appartenaient par
l’origine. Beaucoup des éléments qu’ils combinaient présentent un caractère nettement
égyptien, mais ils en utilisaient aussi qu’on rencontre dans les littératures
des peuples voisins et qu’ils avaient peut-être empruntés au dehors. On se
rappelle, dans l’Évangile selon saint Luc, cet homme opulent, vêtu de pourpre
et de fin lin, qui banquetait somptueusement chaque jour, tandis qu’à sa porte

Lazare, rongé d’ulcères, se consumait en vain du désir de ramasser seulement les
miettes qui tombaient de la table du riche. « Or, il arriva que le mendiant, étant
mort, fut emporté au ciel par les anges, et que le riche mourut aussi et fut enterré
pompeusement ; au milieu des tortures de l’enfer, il leva les yeux, et il aperçut
très loin Lazare, en paix dans le sein d’Abraham. » On lit, au second roman de
Satni-Khâmoîs, une version égyptienne de la parabole évangélique, mais elle y
est dramatisée et amalgamée à une autre conception populaire, celle de la descente
d’un vivant aux enfers. Sans insister sur ce sujet pour le moment, je dirai
que plusieurs des motifs développés par les écrivains égyptiens leur sont communs
avec les conteurs des nations étrangères, anciennes ou modernes. Analysez
le Conte des deux Frères et appliquez-vous à en définir la structure intime : vous
serez étonnés de voir à quel point il ressemble pour la donnée et pour les détails
à certains des récits qui ont cours chez beaucoup d’autres nations. Il se dédouble
à première vue : le conteur, trop paresseux ou trop dénué d’imagination pour inventer
une fable, en avait choisi deux ou plus parmi celles que ses prédécesseurs
lui avaient transmises, et il les avait soudées bout à bout de façon plus ou moins
maladroite, en se contentant d’y introduire quelques menus incidents qui pussent
faciliter le contact entre elles. L’Histoire véridique de Satni-Khâmoîs est de
même un ajustage de deux romans, la descente aux Enfers, et l’aventure du roi
Siamânou ; le rédacteur les a reliés en supposant que le Sénosiris du premier réincarnait
l’Horus qui était le héros du second. Le Conte des deux Frères met d’abord
en scène deux frères, l’un marié, l’autre célibataire, qui habitent ensemble et qui
s’occupent aux mêmes travaux. La femme de l’aîné s’éprend du cadet sur le vu
de sa force, et elle profite de l’absence du mari pour s’abandonner à un accès
de passion sauvage. Baîti refuse ses avances brutalement ; elle l’accuse de viol,
et elle le charge avec tant d’adresse que le mari se décide à le tuer en trahison.
Les boeufs qu’il rentrait à l’étable l’ayant averti du danger, il s’enfuit, il échappe
à la poursuite grâce à la protection du soleil, il se mutile, il se disculpe, mais il
refuse de revenir à la maison commune et il s’exile au Val de l’Acacia : Anoupou,
désespéré, rentre chez lui, il égorge la calomniatrice, puis il « demeure en deuil
de son petit frère ».
Jusqu’à présent, le merveilleux ne tient pas trop de place dans l’action : sauf
quelques discours prononcés par les boeufs et l’apparition, entre les deux frères,
d’une eau remplie de crocodiles, le narrateur s’est servi surtout de moyens empruntés
à l’ordinaire de la vie. La suite n’est que prodiges d’un bout à l’autre. Baîti
s’est retiré au Val pour vivre dans la solitude, et il a déposé son coeur sur une fleur
de l’Acacia. C’est une précaution des plus naturelles. On enchante son coeur, on
le place en lieu sûr, au sommet d’un arbre par exemple ; tant qu’il y restera, aucune force ne prévaudra contre le corps qu’il anime quand même. Cependant, les
dieux, descendus en visite sur la terre, ont pitié de l’isolement de Baîti et ils lui
fabriquent une femme. Comme il l’aime éperdument, il lui confie son secret, et
il lui enjoint de ne pas quitter la maison, car le Nil qui arrose la vallée est épris de
sa beauté et ne manquerait pas à vouloir l’enlever. Cette confidence faite, il s’en
va à la chasse ; et elle lui désobéit aussitôt : le Nil l’assaille et s’emparerait d’elle si
l’Acacia, qui joue le rôle de protecteur, on ne sait trop comment, ne la sauvait en
jetant à l’eau une boucle de ses cheveux. Cette épave, charriée jusqu’en Égypte,
est remise à Pharaon, et Pharaon, conseillé par ses magiciens, envoie ses gens à
la recherche de la fille des dieux. La force échoue la première fois ; à la seconde
la trahison réussit, on coupe l’Acacia, et sitôt qu’il est à bas Baîti meurt. Trois
années durant il reste inanimé ; la quatrième, il ressuscite avec l’aide d’Anoupou
et il songe à tirer vengeance du crime dont il est la victime. C’est désormais
entre l’épouse infidèle et le mari outragé une lutte d’adresse magique et de méchanceté.
Baîti se change en taureau : la fille des dieux obtient qu’on égorge le
taureau. Le sang, touchant le sol, en fait jaillir deux perséas qui trouvent une voix
pour dénoncer la perfidie : la fille des dieux obtient qu’on abatte les deux perséas,
qu’on en façonne des meubles, et, pour mieux goûter sa vengeance, elle assiste à
l’opération. Un copeau, envolé sous l’herminette des menuisiers, lui entre dans
la bouche ; elle l’avale, elle conçoit, elle accouche d’un fils qui succède à Pharaon,
et qui est Baîti réincarné. A peine monté sur le trône, il rassemble les conseillers
de la couronne et il leur expose ses griefs, puis il envoie au supplice celle qui,
après avoir été sa femme, était devenue sa mère malgré elle. Somme toute, il y
a dans ce seul conte l’étoffe de deux romans distincts, dont le premier met en
scène la donnée du serviteur accusé par la maîtresse qu’il a dédaignée, tandis que
le second dépeint les métamorphoses du mari trahi par sa femme. La fantaisie
populaire les a réunis par le moyen d’un troisième motif, celui de l’homme ou
du démon qui cache son coeur et meurt lorsqu’un ennemi le découvre. Avant de
s’expatrier, Baîti a déclaré qu’un malheur lui arriverait bientôt, et il a décrit les
prodiges qui doivent annoncer la mauvaise nouvelle à son frère. Ils s’accomplissent
au moment où l’Acacia tomba et Anoupou part d’urgence à la recherche du
coeur : l’aide qu’il prête en cette circonstance compense la tentative de meurtre
du début, et elle forme la liaison entre les deux contes.
La tradition grecque, elle aussi, avait ses fables où le héros est tué ou menacé
de mort pour avoir refusé les faveurs d’une femme adultère, Hippolyte, Pélée,
Phinée. Bellérophon, fils de Glaucon, « à qui donnèrent les dieux la beauté et
une aimable vigueur », avait résisté aux avances de la divine Antéia, et celle-ci,
furieuse, s’adressa au roi Proetos : « Meurs, Proetos, ou tue Bellérophon, car il a

voulu s’unir d’amour avec moi, qui n’ai point voulu. » Proetos expédia le héros
en Lycie, où il comptait que la Chimère le débarrasserait de lui. La Bible raconte
en détail une aventure analogue au récit égyptien. Joseph vivait dans la maison
de Putiphar comme Baîti dans celle d’Anoupou : « Or il était beau de taille et de
figure. Et il arriva à quelque temps de là que la femme du maître de Joseph jeta
ses yeux sur lui et lui dit : « Couche avec moi ! » Mais il s’y refusa et lui répondit
: « Vois-tu, mon maître ne se soucie pas, avec moi, de ce qui se passe dans sa
maison, et il m’a confié tout son avoir. Lui-même n’est pas plus grand que moi
dans cette maison, et il ne m’a rien interdit si ce n’est toi, puisque tu es sa femme.
Comment donc commettrais-je ce grand crime, ce péché contre Dieu ? » Et
quoiqu’elle parlât ainsi à Joseph tous les jours, il ne l’écouta point et il refusa de
coucher avec elle et de rester avec elle. Or, il arriva un certain jour qu’étant entré
dans la chambre pour y faire sa besogne, et personne des gens de la maison ne s’y
trouvant, elle le saisit par ses habits en disant : « Couche avec moi ! » Mais il laissa
son habit entre ses mains et il sortit en toute hâte. Alors, comme elle vit qu’il
avait laissé son habit entre ses mains et qu’il s’était hâté de sortir, elle appela les
gens de sa maison et elle leur parla en ces termes : « Voyez donc, on nous a amené
là un homme hébreu pour nous insulter. Il est entré chez moi pour coucher avec
moi, mais j’ai poussé un grand cri, et quand il m’entendit élever la voix pour
crier, il laissa son habit auprès de moi et il sortit en toute hâte. » Et elle déposa
l’habit près d’elle, jusqu’à ce que son maître fût rentré chez lui ; puis elle lui tint le
même discours, en disant : « Il est entré chez moi, cet esclave hébreu que tu nous
as amené, pour m’insulter, et quand j’élevai la voix pour crier, il laissa son habit
auprès de moi et il se hâta de sortir. » Quand son maître eut entendu les paroles
de sa femme qu’elle lui adressait en disant : « Voilà ce que m’a fait ton esclave ! »
il se mit en colère, et il le prit, et il le mit en prison, là où étaient enfermés les
prisonniers du roi. Et il resta là dans cette prison. La comparaison avec le Conte
des deux Frères est si naturelle que M. de Rougé l’avait instituée dès 1852. Mais la
séduction tentée, les craintes de la coupable, sa honte, la vengeance qu’elle essaie
de tirer sont données assez simples pour s’être présentées à l’esprit des conteurs
populaires, indépendamment et sur plusieurs points du globe à la fois. Il n’est
pas nécessaire de reconnaître dans l’aventure de Joseph la variante d’une histoire,
dont le Papyrus d’Orbiney nous aurait conservé la version courante à Thèbes, vers
la fin de la XIXe dynastie.
Peut-être convient-il de traiter avec la même réserve un conte emprunté aux
Mille et une Nuits, et qui n’est pas sans analogie avec le nôtre. Le thème primitif
y est dédoublé et aggravé d’une manière singulière : au lieu d’une belle-soeur qui
s’offre à son beau-frère, ce sont deux belles-mères qui essaient de débaucher les

fils de leur mari commun. Le prince Kamaralzaman avait eu Amgiâd de la princesse
Badour et Assâd de la princesse Haïât-en-néfous. Amgiâd et Assed étaient
si beaux que, dès l’enfance, ils inspirèrent aux sultanes une tendresse incroyable.
Les années écoulées, ce qui semblait affection maternelle éclate en passion violente
: au lieu de combattre leur ardeur criminelle, Bâdour et Haïât-en-néfous se
concertent et elles déclarent leur amour par lettres de haut style. Évincées avec
mépris, elles craignent une dénonciation. A l’exemple de la femme d’Anoupou,
elles prétendent qu’on a voulu leur faire violence ; elles pleurent, elles crient, elles
se couchent ensemble dans un même lit, comme si la résistance avait épuisé
leurs forces. Le lendemain matin, Kamaralzaman, revenu de la chasse, les trouve
plongées dans les larmes et leur demande la cause de leur douleur. On devine
la réponse : « Seigneur, la peine qui nous accable est de telle nature que nous ne
pouvons plus supporter la lumière du jour, après l’outrage dont les deux princes
vos enfants se sont rendus coupables à notre égard. Ils ont eu, pendant votre
absence, l’audace d’attenter à notre honneur. » Colère du père, sentence de mort
contre les fils : le vieil émir chargé de l’exécuter ne l’exécute point, sans quoi il
n’y aurait plus de conte. Kamaralzaman ne tarde pas à reconnaître l’innocence
d’Amgiâd et d’Assâd : cependant, au lieu de tuer ses deux femmes comme Anoupou
la sienne, il se borne à les emprisonner pour le restant de leurs jours. C’est la
donnée du Conte des deux Frères, mais adaptée aux besoins de la polygamie musulmane
: à se modifier de la sorte, elle n’a gagné ni en intérêt, ni en moralité.
Les versions du deuxième conte sont plus nombreuses et plus curieuses. On
les rencontre partout, en France, en Italie, dans les différentes parties de l’Allemagne,
en Transylvanie, en Hongrie, en Russie et dans les pays slaves, chez les
Roumains, dans le Péloponnèse, en Asie-Mineure, en Abyssinie, dans l’Inde. En
Allemagne, Baîti est un berger, possesseur d’une épée invincible. Une princesse
lui dérobe son talisman ; il est vaincu, tué, coupé en morceaux, puis rendu à la
vie par des enchanteurs qui lui concèdent la faculté de « revêtir toutes les formes
qui lui plairont. » Il se change en cheval. Vendu au roi ennemi et reconnu par la
princesse qui insiste pour qu’on le décapite, il intéresse à son sort la cuisinière du
château : « Quand on me tranchera la tête, trois gouttes de mon sang sauteront
sur ton tablier ; tu les mettras en terre pour l’amour de moi. » Le lendemain, un
superbe cerisier avait poussé à l’endroit même où les trois gouttes avaient été
enterrées. La princesse coupe le cerisier ; la cuisinière ramasse trois copeaux et les
jette dans l’étang où ils se transforment en autant de canards d’or. La princesse
en tue deux à coups de flèche, s’empare du troisième et l’emprisonne dans sa
chambre ; pendant la nuit, le canard reprend l’épée et disparaît. En Russie, Baîti
s’appelle Ivan, fils de Germain le sacristain. Il trouve une épée magique dans

un buisson, il va guerroyer contre les Turcs qui avaient envahi le pays d’Arinar,
il en tue quatre-vingt mille, cent mille, puis il reçoit pour prix de ses exploits
la main de Cléopâtre, fille du roi. Son beau-père meurt, le voilà roi à son tour,
mais sa femme le trahit et livre l’épée aux Turcs ; quand Ivan désarmé a péri dans
la bataille, elle s’abandonne au sultan comme la fille des dieux à Pharaon. Cependant,
Germain le sacristain, averti par un flot de sang qui jaillit au milieu de
l’écurie, part et recueille le cadavre. « Si tu veux le ranimer, dit son cheval, ouvre
mon ventre, arrache mes entrailles, frotte le mort de mon sang, puis, quand
les corbeaux viendront me dévorer, prends-en un et oblige-le à t’apporter l’eau
merveilleuse de vie. » Ivan ressuscite et renvoie son père : « Retourne à la maison ;
moi je me charge de régler mon compte avec l’ennemi. » En chemin, il aperçoit
un paysan : « Je me changerai pour toi en un cheval merveilleux, avec une crinière
d’or : tu le conduiras devant le palais du sultan. » Le sultan voit le cheval,
l’enferme à l’écurie et ne se lasse pas de l’aller admirer. « Pourquoi, seigneur, lui
dit Cléopâtre, es-tu toujours aux écuries ? — J’ai acheté un cheval qui a une crinière
d’or. — Ce n’est pas un cheval, c’est Ivan, le fils du sacristain : commande
qu’on le tue. » Un boeuf au pelage d’or naît du sang du cheval : Cléopâtre le fait
égorger. De la tête du taureau naît un pommier aux pommes d’or : Cléopâtre le
fait abattre. Le premier copeau qui s’envole du tronc sous la hache se métamorphose
en un canard magnifique. Le sultan ordonne qu’on lui donne la chasse et
il se jette lui-même à l’eau pour l’attraper, mais le canard s’échappe vers l’autre
rive. Il y reprend sa figure d’Ivan, avec des habits de sultan, il jette sur un bûcher
Cléopâtre et son amant, puis il règne à leur place.
Voilà bien, à plus de trois mille ans d’intervalle, les grandes lignes de la version
égyptienne. Si l’on voulait se donner la peine d’en examiner les détails, les analogies
se révéleraient partout presque aussi fortes. La boucle de cheveux enivre
Pharaon de son parfum ; dans un récit breton, la mèche de cheveux lumineuse de
la princesse de Tréménéazour rend amoureux le roi de Paris. Baîti place son coeur
sur la fleur de l’Acacia ; dans le Pantchatantra, un singe raconte qu’il ne quitte jamais
sa forêt sans laisser son coeur caché au creux d’un arbre. Anoupou est averti
de la mort de Baîti par un intersigne convenu à l’avance, du vin et de la bière qui
se troublent ; dans divers contes européens, un frère partant en voyage annonce à
son frère que, le jour où l’eau d’une certaine fiole se troublera, on saura qu’il est
mort. Et ce n’est pas seulement la littérature populaire qui possède l’équivalent
de ces aventures : les religions de la Grèce et de l’Asie occidentale renferment des
légendes qu’on peut leur comparer presque point par point. Pour ne citer que le
mythe phrygien, Atys dédaigne l’amour de la déesse Cybèle, comme Baîti celui
de la femme d’Anoupou, et il se mutile comme Baîti ; de même aussi que Baîti

en arrive de changement en changement à n’être plus qu’un perséa, Atys se transforme
en pin. Toutefois, ni Anoupou, ni Baîti ne sont des dieux ou des héros
venus à l’étranger. Le premier est allié de près au dieu chien des Égyptiens, et le
second porte le nom d’une des divinités les plus vieilles de l’Égypte archaïque,
ce Baîti à double buste et à double tête de taureau dont le culte s’était localisé de
très bonne heure dans la Moyenne Égypte, à Saka du nome Cynopolite, à côté
de celui d’Anubis : il fut plus tard considéré comme l’un des rois antérieurs à Ménés,
et son personnage et son rôle mythique se confondirent dans ceux d’Osiris.
D’autres ont fait ou feront mieux que moi les rapprochements nécessaires : j’en
ai dit assez pour montrer que les deux éléments principaux existaient ailleurs
qu’en Égypte et en d’autres temps qu’aux époques pharaoniques.
Y a-t-il dans tout cela une raison suffisante de déclarer qu’ils n’en sont pas
ou qu’ils en sont originaires ? Un seul point me paraît hors de doute pour le
moment : la version égyptienne est de beaucoup la plus vieille en date que nous
ayons. Elle nous est parvenue en effet dans un manuscrit du XIIIe siècle avant
notre ère, c’est-à-dire nombre d’années avant le moment où nous commençons
à relever la trace des autres. Si le peuple égyptien en a emprunté les données ou
s’il les a transmises au dehors, l’opération s’est accomplie à une époque plus ancienne
encore que celle où la rédaction nous reporte ; qui peut dire aujourd’hui
comment et par qui elle s’est faite ?

II
Que le fond soit ou ne soit pas étranger, la forme est toujours indigène : si par
aventure il y eut emprunt du sujet, au moins l’assimilation fut-elle complète. Et
d’abord les noms. Quelques-uns, Baîti et Anoupou, appartiennent à la religion
ou à la légende : Anoupou est, je viens de le dire, en rapport avec Anubis, et son
frère, Baîti, avec Baîti le double Taureau.
D’autres dérivent de l’histoire et ils rappellent le souvenir des plus célèbres
parmi les Pharaons. L’instinct qui porte les conteurs de tous les pays et de tous
les temps à choisir comme héros des rois ou des seigneurs de haut rang, s’associait
en Égypte à un sentiment patriotique très vif. Un homme de Memphis,
né au pied du temple de Phtah et grandi, pour ainsi dire, à l’ombre des Pyramides,
était familier avec Khoufouî et ses successeurs : les bas-reliefs étalaient à
ses yeux leurs portraits authentiques, les inscriptions énuméraient leurs titres
et célébraient leur gloire. Sans remonter aussi loin que Memphis dans le passé
de l’Égypte, Thèbes n’était pas moins riche en monuments : sur la rive droite

comme sur la rive gauche du Nil, à Karnak et à Louxor comme à Gournah et
à Médinét-Habou, les murailles parlaient à ses enfants de victoires remportées
sur les nations de l’Asie ou de l’Afrique et d’expéditions lointaines au-delà des
mers. Quand le conteur mettait des rois en scène, l’image qu’il évoquait n’était
pas seulement celle d’un mannequin affublé d’oripeaux superbes : son auditoire
et lui-même songeaient à ces princes toujours triomphants, dont la figure et la
mémoire se perpétuaient vivantes au milieu d’eux. Il ne suffisait pas d’avancer
que le héros était un souverain et de l’appeler Pharaon : il fallait dire de quel
Pharaon glorieux on parlait, si c’était Pharaon Ramsès ou Pharaon Khoufouî,
un constructeur de pyramides ou un conquérant des dynasties guerrières. La
vérité en souffrait souvent. Si familiers qu’ils fussent avec les monuments ; les
Égyptiens qui n’avaient pas fait de leurs annales une étude attentive inclinaient
assez à défigurer les noms et à brouiller les époques. Dès la XIIe dynastie, Sinouhît
raconte ses aventures à un certain Khopirkérîya Amenemhaît, qui joint au
nom propre Amenemhaît le prénom du premier Sanouosrît : on le chercherait
en vain sur les listes officielles. Sanafrouî, de la IVe dynastie, est introduit dans
le roman conservé à Saint-Pétersbourg avec Amoni de la XIe ; Khoufouî, Kháfrîya
et les trois premiers Pharaons de la Ve dynastie jouent les grands rôles dans
les récits du papyrus Westcar ; Nabkéouriya, de la IXe, se montre dans l’un des
papyrus de Berlin ; Ouasimarîya et Mînibphtah de la XlXe, Siamânou de la XXIe
avec un prénom Manakhphré qui rappelle celui de Thoutmôsis III, dans les deux
Contes de Satni ; Pétoubastis de la XXVIe ; Râhotpou et Manhapourîya dans un
fragment d’histoire de revenant, et un roi d’Égypte anonyme dans le Conte du
prince prédestiné. Les noms d’autrefois prêtaient au récit un air de vraisemblance
qu’il n’aurait pas eu sans cela : une aventure merveilleuse, inscrite au compte de
l’un des Ramsès, devenait plus probable qu’elle n’aurait été, si on l’avait attribuée
à quelque bon bourgeois sans notoriété.
Il s’établit ainsi, à côté des annales officielles, une chronique populaire parfois
bouffonne, toujours amusante. Le caractère des Pharaons et leur gloire même
en souffrit : de même qu’il y eut dans l’Europe au moyen âge le cycle de Charlemagne
où le rôle et l’esprit de Charlemagne furent dénaturés complètement, on
eut en Égypte des cycles de Sésôstris et d’Osimandouas, des cycles de Thoutmôsis
III, des cycles de Chéops, où la personne de Ramsès II, de Thoutmôsis III, de
Chéops, se modifia au point de devenir souvent méconnaissable. Des périodes
entières se transformèrent en sortes d’épopées romanesques, et l’âge des grandes
invasions assyriennes et éthiopiennes fournit une matière inépuisable aux rapsodes
: selon la mode ou selon leur propre origine, ils groupèrent les éléments que
cette époque belliqueuse leur prodiguait autour des Saïtes Bocchoris et Psam

métique, autour du Tanite Pétoubastis, ou autour du Bédouin Pakrour, le grand
chef de l’Est. Toutefois, Khoufouî est l’exemple le plus frappant peut-être que
nous ayons de cette dégénérescence. Les monuments nous suggèrent de lui l’opinion
la plus avantageuse. Il fut guerrier et il sut contenir les Nomades qui menaçaient
les établissements miniers du Sinaï. Il fut constructeur et il bâtit en peu
de temps, sans nuire à la prospérité du pays, la plus haute et la plus massive des
Pyramides. Il fut dévot, il enrichit les dieux de statues en or et en matières précieuses,
il restaura les temples anciens, il en édifia de nouveaux. Bref, il se montra
le type accompli du Pharaon memphite. Voilà le témoignage des documents
contemporains, mais écoutez celui des générations postérieures, tel que les historiens
grecs l’ont recueilli. Chez eux, Chéops est un tyran impie qui opprime son
peuple et qui prostitue sa fille pour achever sa pyramide. Il proscrit les prêtres,
il pille les temples, et il les tient fermés cinquante années durant. Le passage de
Khoufouî à Chéops n’a pu s’accomplir en un jour, et, si nous possédions plus
de la littérature égyptienne, nous en jalonnerions les étapes à travers les âges,
comme nous faisons celui du Charlemagne des annalistes au Charlemagne des
trouvères. Nous saisissons, avec le conte du Papyrus Westcar, un des moments
de la métamorphose. Khoufouî n’y est déjà plus le Pharaon soumis religieusement
aux volontés des dieux. Lorsque Râ se déclare contre lui et suscite les trois
princes qui ont détrôné sa famille, il se ligue avec un magicien pour déjouer les
projets du dieu ou pour en retarder l’exécution : on voit qu’il n’hésiterait pas à
traiter les temples de Sakhîbou aussi mal que le Chéops d’Hérodote avait traité
tous ceux de l’Égypte.
Ici, du moins, le roman n’emprunte pas le ton de l’histoire sur la Stèle de la
princesse de Bakhtan, il s’est entouré d’un appareil de noms et de dates combiné
si habilement qu’il a réussi à revêtir les apparences de la vérité. Le thème fondamental
n’y a rien d’essentiellement égyptien : c’est celui de la princesse possédée
par un revenant ou par un démon, délivrée par un magicien, par un dieu ou
par un saint. La variante égyptienne, en se l’appropriant, a mis en mouvement
l’inévitable Ramsès II, et elle a profité du mariage qu’il contracta en l’an XXXIV
de son règne avec la fille aînée de Khattousîl II, le roi des Khâti, pour transporter
en Asie le théâtre principal de l’action. Elle le marie à la princesse presque un
quart de siècle avant l’époque du mariage réel, et dès l’an XV, elle lui expédie
une ambassade pour lui apprendre que sa belle-soeur Bintrashît est obsédée d’un
esprit, dont seuls des magiciens habiles sont capables de la délivrer. Il envoie le
meilleur des siens, Thotemhabi, mais celui-ci échoue dans ses exorcismes et il revient
tout penaud. Dix années s’écoulent, pendant lesquelles l’esprit reste maître
du terrain, puis en l’an XXVI, nouvelle ambassade : cette fois, une des formes, un

des doubles de Khonsou consent à se déranger, et, partant en pompe pour l’étranger,
il chasse le malin en présence du peuple de Bakhtan. Le prince, ravi, médite
de garder le libérateur, mais un songe suivi de maladie a promptement raison
de ce projet malencontreux, et l’an XXXIII, Khonsou rentre à Thèbes, chargé
d’honneurs et de présents. Ce n’est pas sans raison que le roman affecte l’allure
de l’histoire. Khonsou était demeuré très longtemps obscur et de petit crédit. Sa
popularité, qui ne commença guère qu’à la fin de la XIXe dynastie, crût rapidement
sous les derniers Ramessides : au temps des Tanites et des Bubastites, elle
balançait presque celle d’Amon lui-même. Il n’en pouvait aller ainsi sans exciter
la jalousie du vieux dieu et de ses partisans : les prêtres de Khonsou et ses dévots
durent chercher naturellement dans le passé les traditions qui étaient de nature à
rehausser son prestige. Je ne crois pas qu’ils aient fabriqué notre conte de toutes
pièces. Il existait avant qu’ils songeassent à se servir de lui, et les conquêtes de
Ramsès en Asie, ainsi que son mariage exotique, le désignaient nécessairement
pour être le héros d’une aventure dont une Syrienne était l’héroïne. Voilà pour
le nom du roi : celui du dieu guérisseur était avant tout affaire de mode ou de
piété individuelle. Khonsou étant la mode au temps que le conteur écrivait, c’est
à sa statue qu’il confia l’honneur d’opérer la guérison miraculeuse. Les prêtres
se bornèrent à recueillir ce roman si favorable à leur dieu ; ils lui donnèrent les
allures d’un acte réel, et ils l’affichèrent dans le temple.
On conçoit que les égyptologues aient pris au sérieux les faits consignés dans
une pièce qui s’offrait à eux avec toutes les apparences de l’authenticité : ils ont
été victimes d’une fraude pieuse, comme nos archivistes lorsqu’ils se trouvent en
face des chartes fausses d’une abbaye. On conçoit moins qu’ils se soient laissé
tromper aux romans d’Apôpi ou de Thoutîyi. Dans le premier, qui est fort mutilé,
le roi Pasteur Apôpi dépêche message sur message au thébain Saqnounrîya
et le somme de chasser les hippopotames du lac de Thèbes qui l’empêchent de
dormir. On ne se douterait guère que cette exigence bizarre sert de prétexte à
une propagande religieuse : c’est pourtant la vérité. Si le prince de Thèbes refuse
d’obéir, on l’obligera à renoncer au culte de Râ pour adopter celui de Soutekhou.
Aussi bien la querelle d’Apôpi et de Saqnounrîya semble n’être que la variante
locale d’un thème populaire dans l’Orient entier. « Les rois d’alors s’envoyaient
les uns aux autres des problèmes à résoudre sur toutes sortes de matières, à condition
de se payer une espèce de tribut ou d’amende, selon qu’ils répondraient bien
ou mal aux questions proposées. » C’est ainsi qu’Hiram de Tyr débrouillait par
l’entremise d’un certain Abdémon les énigmes que Salomon lui intentait. Sans
examiner ici les fictions diverses qu’on a établies sur cette donnée, j’en citerai
une qui nous rend intelligible ce qui subsiste du récit égyptien. Le Pharaon

Nectanébo expédie un ambassadeur à Lycérus, roi de Babylone, et à son ministre
Ésope :
« J’ai des cavales en Égypte qui conçoivent au hennissement des chevaux qui
sont devers Babylone : qu’avez-vous à répondre là-dessus ? » Le Phrygien remit sa
réponse au lendemain ; et, retourné qu’il fut au logis, il commanda à des enfants
de prendre un chat et de le mener « foüettant » par les rues. Les Égyptiens, qui
adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement que
l’on lui faisait. Ils l’arrachèrent des mains des enfants, et allèrent se plaindre au
Roy. On fit venir en sa présence le Phrygien. « Ne savez-vous pas, lui dit le Roy,
que cet animal est un de nos dieux ? Pourquoy donc le faites-vous traiter de la
sorte ?
— C’est pour l’offense qu’il a commise envers Lycérus, reprit Ésope ; car la
nuit dernière il lui a étranglé un coq extrêmement courageux et qui chantait à
toutes les heures.
— Vous êtes un menteur, reprit le Roy ; comment serait-il possible que ce chat
eût fait, en si peu de temps, un si long voyage ?
— Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si
loin nos chevaux hennir et conçoivent pour les entendre ? »
Un défi porté par le roi du pays des Nègres au Pharaon Ousimarès noue la
crise du second roman de Satni, mais là du moins il s’agit d’une lettre cachetée
dont on doit deviner le contenu, non pas d’animaux prodigieux que les deux
rivaux posséderaient. Dans la Querelle, les hippopotames du lac de Thèbes, que
le roi du Sud devra chasser pour que le roi du Nord dorme en paix, sont cousins
des chevaux dont le hennissement porte jusqu’à Babylone, ou du chat qui
accomplit en une seule nuit le voyage d’Assyrie, aller et retour. Je ne doute pas
qu’après avoir reçu le second message d’Apôpi, Saqnounrîya ne trouvât, dans son
conseil, un sage aussi perspicace qu’Ésope le phrygien, et dont la prudence le tirait
sain et sauf de l’épreuve. Le roman allait-il plus loin, et décrivait-il la guerre
éclatée entre les princes du Nord et du Sud, puis l’Égypte délivrée du joug des
Pasteurs ? Le manuscrit ne nous mène pas assez avant pour que nous devinions
le dénouement auquel l’auteur s’était arrêté.
Bien que le roman de Thoutîyi soit incomplet du début, l’intelligence du
récit ne souffre pas trop de cette mutilation. Le sire de Joppé, s’étant révolté
contre Thoutmôsis III, Thoutîyi l’attire au camp égyptien sous prétexte de lui
montrer la grande canne de Pharaon et il le tue. Mais ce n’est pas tout de s’être
débarrassé de l’homme, si la ville tient bon. Il empote donc cinq cents soldats
dans des cruches énormes, il les transporte jusque sous les murs, et là, il contraint
l’écuyer du chef à déclarer que les Égyptiens ont été battus et qu’on ramène leur

général prisonnier. On le croit, on ouvre les portes, les soldats sortent de leurs
cruches et enlèvent la place. Avons-nous ici le récit d’un épisode réel des guerres
égyptiennes ? Joppé a été l’un des premiers points de la Syrie occupés par les
Égyptiens : Thoutmôsis Ier l’avait soumise, et elle figure sur la liste des conquêtes
de Thoutmôsis III. Sa condition sous ses maîtres nouveaux n’avait rien de
particulièrement fâcheux : elle payait tribut, mais elle conservait ses lois propres
et son chef héréditaire. Le Vaincu de Jôpou, car Vaincu est le titre des princes
syriens dans le langage de la chancellerie égyptienne, dut agir souvent comme
le Vaincu de Tounipou, le Vaincu de Kodshou et tant d’autres, qui se révoltaient
sans cesse et qui attiraient sur leurs peuples la colère de Pharaon. Le fait d’un
sire de Joppé en lutte avec son suzerain n’a rien d’invraisemblable en soi, quand
même il s’agirait d’un Pharaon aussi puissant qu’était Thoutmôsis III et aussi dur
à la répression. L’officier Thoutîyi n’est pas non plus un personnage entièrement
fictif. On connaît un Thoutîyi qui vivait, lui aussi, sous Thoutmôsis et qui avait
exercé de grands commandements en Syrie et en Phénicie. Il s’intitulait « prince
héréditaire, délégué du roi en toute région étrangère des pays situés dans la Méditerranée,
scribe royal, général d’armée, gouverneur des contrées du Nord. »
Rien n’empêche que dans une de ses campagnes il ait eu à combattre le seigneur
de Joppé.
Les principaux acteurs peuvent donc avoir appartenu à l’histoire. Les actions
qu’on leur prête ont-elles la couleur historique, ou sont-elles du domaine de la
fantaisie ? Thoutîyi s’insinue comme transfuge chez le chef ennemi et il l’assassine.
Il se déguise en prisonnier de guerre pour pénétrer dans la place. Il introduit
avec lui des soldats habillés en esclaves et qui portent d’autres soldats cachés dans
des jarres en terre. On trouve chez la plupart des écrivains classiques des exemples
qui justifient suffisamment l’emploi des deux premières ruses. J’accorde volontiers
qu’elles doivent avoir été employées par les généraux de l’Égypte, aussi
bien que par ceux de la Grèce et de Rome. La troisième renferme un élément
non seulement vraisemblable, mais réel : l’introduction dans une forteresse de
soldats habillés en esclaves ou en prisonniers de guerre. Polyen raconte comment
Néarque le Crétois prit Telmissos, en feignant de confier au gouverneur Antipatridas
une troupe de femmes esclaves. Des enfants enchaînés accompagnaient
les femmes avec l’appareil des musiciens, et une escorte d’hommes sans armes
surveillait le tout. Introduits dans la citadelle, ils ouvrirent chacun l’étui de leur
flûte, qui renfermait un poignard au lieu de l’instrument, puis ils fondirent sur la
garnison et ils s’emparèrent de la ville. Si Thoutîyi s’était borné à charger ses gens
de vases ordinaires ou de bottes renfermant des lames bien affilées, je n’aurais
rien à objecter contre l’authenticité de son aventure. Mais il les écrasa sous le

poids de vastes tonneaux en terre qui contenaient chacun un soldat armé ou des
chaînes au lieu d’armes. Si l’on veut trouver l’équivalent de ce stratagème, il faut
descendre jusqu’aux récits véridiques des Mille et une Nuits. Le chef des quarante
voleurs, pour mener incognito sa troupe chez Ali Baba, n’imagine rien de mieux
à faire que de la cacher en jarre, un homme par jarre, et de se représenter comme
un marchand d’huile en tournée d’affaires qui désire mettre sa marchandise en
sûreté. Encore le conteur arabe a-t-il plus souci de la vraisemblance que l’égyptien,
et fait-il voyager les pots de la bande à dos de bêtes, non à dos d’hommes.
Le cadre du récit est historique ; le fond du récit est de pure imagination.
Si les égyptologues modernes ont pu s’y méprendre, à plus forte raison les
anciens se sont-ils laissé duper à des inventions analogues. Les interprètes et les
prêtres de basse classe, qui guidaient les étrangers, connaissaient assez bien ce
qu’était l’édifice qu’ils montraient, qui l’avait fondé, qui restauré ou agrandi et
quelle partie portait le cartouche de quel souverain ; mais, dès qu’on les poussait
sur le détail, ils restaient courts et ils ne savaient plus que débiter des fables.
Les Grecs eurent affaire avec eux, et il n’y a qu’à lire Hérodote en son second
livre pour voir comment ils furent renseignés sur le passé de l’Égypte. Quelques-
uns des on-dit qu’il a recueillis renferment encore un ensemble de faits
plus ou moins altérés, l’histoire de la XXVIe dynastie par exemple, ou, pour les
temps anciens, celle de Sésôstris. La plupart des récits antérieurs à l’avènement
de Psammétique Ier sont chez lui de véritables romans où la vérité n’a point de
part. Le canevas de Rhampsinite et du fin larron existe ailleurs qu’en Égypte. La
vie légendaire des rois constructeurs de pyramides n’a rien de commun avec leur
vie réelle. Le chapitre consacré à Phéron renferme l’abrégé d’une satire humoristique
à l’adresse des femmes. La rencontre de Protée avec Hélène et Ménélas est
l’adaptation égyptienne d’une tradition grecque. On pouvait se demander jadis
si les guides avaient tout tiré de leur propre fonds : la découverte des romans
égyptiens a prouvé que, là comme ailleurs, l’imagination leur manqua. Ils se
sont contentés de répéter en bons perroquets les fables qui avaient cours dans le
peuple, et la tâche leur était d’autant plus facile que la plupart des héros y étaient
affublés de noms ou de titres authentiques. Aussi les dynasties des historiens qui
s’étaient informés auprès d’eux sont-elles un mélange de noms véritables, Ménès,
Sabacon, Chéops, Chéphrên, Mykérinos, ou déformés par l’addition d’un
élément parasite pour les différencier de leurs homonymes, Rhampsinitos à côté
de Rhamsès, Psamménitos à côté de Psammis et de Psammétique ; de prénoms
altérés par la prononciation, Osimandouas pour Ouasimarîya ; de sobriquets
populaires, Sésousriya, Sésôstris-Sésoôsis ; de titres, Phérô, Prouiîti, dont on a

fait des noms propres, enfin de noms forgés de toutes pièces comme Asychis,
Ouchoreus, Anysis.
La passion du roman historique ne disparut pas avec les dynasties nationales.
Déjà, sous les Ptolémées, Nectanébo, le dernier roi de race indigène, était devenu
le centre d’un cycle, important. On l’avait métamorphosé en un magicien habile,
un constructeur émérite de talismans : on l’imposa pour père à Alexandre le Macédonien.
Poussons même au delà de l’époque romaine : la littérature byzantine
et la littérature copte qui dérive de celle-ci avaient aussi leurs Gestes de Cambyse
et d’Alexandre, cette dernière calquée sur l’écrit du Pseudo-Callisthènes, et il n’y
a pas besoin de scruter attentivement les chroniques arabes pour extraire d’elles
une histoire imaginaire de l’Égypte empruntée aux livres coptes. Que l’écrivain
empêtré dans ce fatras soit Latin, Grec ou Arabe, on se figure aisément ce que
devient la chronologie parmi ces manifestations de la fantaisie populaire. Hérodote,
et à son exemple presque tous les écrivains anciens et modernes jusqu’à
nos jours, ont placé Moiris, Sésôstris, Rhampsinite, avant les rois constructeurs
de pyramides. Les noms de Sésôstris et de Rhampsinite sont un souvenir de la
XIXe et de la XXe dynastie ; celui des rois constructeurs de pyramides, Chéops,
Chéphrên, Mykérinos, nous reporte à la quatrième. C’est comme si un historien
de la France plaçait Charlemagne après les Bonaparte, mais la façon cavalière
dont les romanciers égyptiens traitent la succession des règnes nous enseigne
comment il se fait qu’Hérodote ait commis pareille erreur. L’un des contes dont
les papyrus nous ont conservé l’original, celui de Satni, met en scène deux rois
et un prince royal. Les rois s’appellent Ouasimâriya et Minibphtah, le prince
royal Satni Khâmoîs. Ouasimâriya est un des prénoms de Ramsès II, celui qu’il
avait dans sa jeunesse alors qu’il était encore associé à son père. Minibphtah est
une altération, peut-être volontaire, du nom de Minéphtah, fils et successeur de
Ramsès II. Khâmoîs, également fils de Ramsès II, administra l’empire pendant
plus de vingt ans, pour le compte de son père vieilli. S’il y avait dans l’ancienne
Égypte un souverain dont la mémoire fût restée populaire, c’était à coup sûr
Ramsès II. La tradition avait inscrit à son compte ce que la lignée entière des
Pharaons avait accompli de grand pendant de longs siècles. On devait donc espérer
que le romancier respecterait la vérité au moins en ce qui concernait cette
idole et qu’il ne toucherait pas à la généalogie :

OUASIMARÎYA RAMSÈS II.
Khâmoîs MINÉPHTAH Ier

Il n’en a pas tenu compte. Khâmoîs demeure, comme dans l’histoire, le fils
d’Ouasimâriya, mais Minibphtah, l’autre fils, a été déplacé. Il est représenté
comme étant tellement antérieur à Ouasimâriya, qu’un vieillard, consulté par
Satni-Khâmoîs sur certains événements arrivés du temps de Minibphtah, en est
réduit à invoquer le témoignage d’un aïeul très éloigné. « Le père du père de
mon père a dit au père de mon père, disant : « Le père du père de mon père a dit
au père de mon père : « Les tombeaux d’Ahouri et de Maîbét sont sous l’angle
septentrional de la maison du prêtre… » Voilà six générations au moins entre le
Minibphtah et l’Ouasimâriya du roman :

MÎNIBPHTAH
Nénoferképhtah Ahouri
Maîhét
OUASIMARÎYA
Satni Khâmoîs

Le fils, Mînibphtah, est passé ancêtre et prédécesseur lointain de son propre
père Ouasimâriya, et pour achever la confusion, le frère de lait de Satni
porte un nom de l’âge persan, Éiernharérôou, Inaros. Ailleurs, Satni, devenu le
contemporain de l’Assyrien Sennachérib, est représenté comme vivant et agissant
six cents ans après sa mort. Dans un troisième conte, il est relégué avec son
père Ramsès II, quinze cents ans après un Pharaon qui paraît être un doublet de
Thoutmôsis III.
Supposez un voyageur aussi disposé à enregistrer les miracles de Satni qu’Hérodote
l’était à croire aux richesses de Rhampsinite. Pensez-vous pas qu’il eût
commis, à propos de Mînibphtah et de Ramsès II, la même erreur qu’Hérodote
au sujet de Rhampsinite et de Chéops ? Il aurait interverti l’ordre des règnes et
placé le quatrième roi de la XIXe dynastie longtemps avant la troisième. Le drogman
qui montrait le temple de Phtah et les pyramides de Gizeh aux visiteurs
avait hérité vraisemblablement d’un boniment où il exposait, sans doute après
beaucoup d’autres, comme quoi, à un Ramsès dit Rhampsinite le plus opulent
des rois, avait succédé Chéops le plus impie des hommes. Il le débita devant
Hérodote et le bon Hérodote l’inséra tel quel dans son livre. Comme Chéops,
Chéphrên et Mykérinos forment un groupe bien circonscrit, que d’ailleurs, leurs

pyramides s’élevant au même endroit, les guides n’avaient aucune raison de rompre
l’ordre de succession à leur égard, Chéops une fois transposé, il devenait nécessaire
de déménager avec lui Chéphrên, Mykérinos et le prince qu’on nommait
Asychis, le riche. Aujourd’hui que nous contrôlons le témoignage du voyageur
grec par celui des monuments, peu nous importe qu’on l’ait trompé. Il n’écrivait
pas une histoire d’Égypte. Même bien instruit, il n’aurait pas attribué à celui de
ses discours qui traitait de ce pays plus de développement qu’il ne lui en a donné.
Toutes les dynasties auraient tenu en quelques pages, et, il ne nous eût rien appris
que les documents originaux ne nous enseignent aujourd’hui. En revanche, nous
y aurions perdu la plupart de ces récits étranges et souvent bouffons qu’il nous
a contés si joliment sur la foi de ses guides. Phéron ne nous serait pas familier,
ni Protée, ni Séthôn, ni Rhampsinite : je crois que ce serait grand dommage. Les
hiéroglyphes nous disent, ou ils nous diront un jour, ce que firent les Chéops, les
Ramsès, les Thoutmôsis du monde réel. Hérodote nous apprend ce qu’on disait
d’eux dans les rues de Memphis. La partie de son second livre que leurs aventures
remplissent est pour nous mieux qu’un cours d’histoire : c’est un chapitre
d’histoire littéraire, et les romans qu’on y lit sont égyptiens au même titre que
les romans conservés par les papyrus. Sans doute, il vaudrait mieux les posséder
dans la langue d’origine, mais l’habit grec qu’ils ont endossé n’est pas assez lourd
pour les déguiser : même modifiés dans le détail, ils gardent encore des traits de
leur physionomie primitive ce qu’il en faut pour figurer, sans trop de disparate,
à côté du Conte des Deux Frères ou des Mémoires de Sinouhît.

 

III

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