La route de la servitude


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Auteur : Von Hayek Friedrich August
Ouvrage : La route de la servitude
Année : 1944

Traduction de G. Blumberg
(1946)

 

 

Il est rare qu’une liberté se perde d’un seul coup.
David Hume

Je crois que j’aurais aimé la vérité en tout temps,
mais au temps où nous vivons je suis prêt à
l’adorer.
A. de Tocqueville

 

 

AUX SOCIALISTES DE TOUS LES PARTIS

Préface de l’auteur
Lorsqu’un spécialiste de questions sociales écrit
un livre politique, son premier devoir est d’en
avertir le lecteur. Ceci est un livre politique.
J’aurais pu le dissimuler en lui donnant le nom
plus élégant et plus prétentieux d’ « essai de
philosophie sociale », mais je n’en ferai rien. Le
nom fait peu de chose à l’affaire. Ce qui compte,
c’est que tout ce que j’ai à dire provient d’un
certain nombre de valeurs essentielles. Et je pense
que mon livre lui-même révèle sans aucune
équivoque en quoi consistent ces valeurs, dont tout
dépend.

J’ajouterai ceci : encore que ce livre soit un
livre politique, je suis aussi certain qu’on peut
l’être que les croyances qui y sont exposées ne sont
pas déterminées par mes intérêts personnels. Je ne
vois pas pourquoi la société qui me paraît
désirable m’offrirait plus d’avantages qu’à la
majorité des gens de ce pays. Mes collègues
socialistes ne cessent de me dire qu’un économiste
comme moi aurait une situation beaucoup plus
importante dans le genre de société dont je suis
l’adversaire. Mais il faudrait évidemment que je
parvienne à adopter leurs opinions. Or, j’y suis
opposé, bien que ce soient les opinions que j’ai
eues dans ma jeunesse et qui m’ont amené à
devenir économiste de profession. Pour ceux qui,
comme c’est la mode, attribuent à des mobiles
intéressés toute profession de foi politique,
j’ajouterai que j’ai toutes les raisons du monde de
ne pas écrire ni publier ce livre. Il blessera
certainement beaucoup de gens avec lesquels je
tiens à conserver des relations d’amitié ; il m’a
forcé à abandonner des travaux pour lesquels je
me sens mieux qualifié et auxquels j’attache plus
d’importance en définitive ; et par-dessus tout il
aura une influence fâcheuse sur l’accueil fait aux
résultats du travail plus strictement académique
auquel me mènent tous mes penchants.

Malgré tout, j’en suis venu à considérer la
rédaction de ce livre comme un devoir auquel je ne
saurais me dérober. Voici pourquoi : il y a un
élément particulier, et très sérieux, qui domine les
discussions actuelles portant sur l’avenir de
l’économie et dont le public ne se rend compte que
très insuffisamment. C’est que la majorité des
économistes sont absorbés depuis plusieurs années
par la guerre et réduits au silence par les fonctions
officielles qu’ils occupent. En conséquence, le soin
de guider l’opinion publique à ce sujet se trouve
dans une mesure alarmante remis aux mains
d’amateurs et de fantaisistes, de gens qui ont une

rancune à satisfaire ou une panacée à vendre.
Dans ces conditions, un homme qui dispose de
suffisamment de loisirs pour écrire n’a guère le
droit de garder pour lui les inquiétudes que les
tendances actuelles inspirent à bien des gens
placés dans l’impossibilité de les exprimer en
public. Mais en temps normal, j’aurais volontiers
laissé à des hommes plus autorisés et plus qualifiés
que moi-même le soin de discuter des problèmes
politiques à l’échelle nationale.

L’argument central du présent ouvrage a été
esquissé dans un article intitulé « Freedom and the
Economie System » (Liberté et Régime
Economique) paru d’abord dans la Contemporary
Review d’Avril 1938, puis sous une forme plus
complète dans la série des « Public Policy
Pamphlets » publiés par le professeur H. D.
Gideonse pour les Presses Universitaires de
Chicago en 1939. Je remercie les rédacteurs et
éditeurs de ces publications d’avoir autorisé la
reproduction de certains de leurs passages.

London School of Economies
Cambridge, décembre 1943.

 

Introduction

Peu de découvertes sont plus irritantes que celles
qui révèlent la paternité des idées.
Lord Acton

Les événements contemporains ne sont pas de
l’histoire. Nous ne savons pas quels effets ils
produiront. Avec un certain recul, il nous est
possible d’apprécier le sens des événements passés
et de retracer les conséquences qu’ils ont produites.
Mais l’histoire, au moment où elle se déroule, n’est
pas encore de l’histoire pour nous. Elle nous mène
à une terre inconnue et nous ne pouvons que
rarement avoir une échappée sur ce qui nous
attend. Il en serait tout autrement s’il nous était
donné de revivre les mêmes événements en sachant
tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses
nous paraîtraient bien différentes. Et des
changements que nous remarquons à peine nous
sembleraient très importants et souvent très
inquiétants. Il est sans doute heureux que l’homme
ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse
aucune loi qui s’impose à l’histoire.

Cependant, quoique l’histoire ne se répète jamais
tout à fait et précisément parce qu’aucun
développement n’est inévitable, nous pouvons
jusqu’à un certain point apprendre du passé
comment on évite d’y retomber. On n’a pas besoin
d’être un prophète pour se rendre compte qu’un
danger vous menace. Une combinaison
accidentelle d’expérience et d’intérêt permet
souvent à un homme de voir les choses comme peu
de gens les voient.

Les pages qui suivent, sont le résultat d’une
expérience ressemblant d’aussi près que possible à
celle qui consisterait à vivre deux fois la même
période, ou à assister deux fois à une évolution
d’idées presque identiques. C’est une expérience
qu’on ne peut guère faire qu’en changeant de pays,
qu’en vivant longtemps dans des pays différents.
Les influences auxquelles obéit le mouvement des
idées dans la plupart des pays civilisés sont presque
les mêmes, mais elles ne s’exercent pas
nécessairement en même temps ni sur le même
rythme. On peut ainsi, en quittant un pays pour un
autre, assister deux fois à des phases analogues de
l’évolution intellectuelle. Les sens deviennent alors
particulièrement aiguisés. Lorsqu’on entend
exprimer des opinions ou recommander des
mesures qu’on a déjà connues vingt ou vingt-cinq
ans auparavant, elles prennent une valeur nouvelle

de symptômes.

Elles suggèrent que les choses, sinon
nécessairement, du moins probablement vont se
passer de la même façon.

J’ai maintenant une vérité désagréable à dire : à
savoir que nous sommes en danger de connaître le
sort de l’Allemagne. Le danger n’est pas immédiat,
certes, et la situation dans ce pays ressemble si peu
à celle que l’on a vue en Allemagne ces dernières
années qu’il est difficile de croire que nous allions
dans la même direction. Mais, pour longue que soit
la route, elle est de celles où l’on ne peut plus
rebrousser chemin une fois qu’on est allé trop loin.
A la longue, chacun de nous est l’artisan de son
destin. Mais chaque jour nous sommes prisonniers
des idées que nous avons créées. Nous ne pourrons
éviter le danger qu’à condition de le reconnaître à
temps.

Ce n’est pas à l’Allemagne de Hitler, à
l’Allemagne de la guerre actuelle que notre pays
ressemble. Mais les gens qui étudient les courants
d’idées ne peuvent guère manquer de constater
qu’il y a plus qu’une ressemblance superficielle
entre les tendances de l’Allemagne au cours de la
guerre précédente et après elle, et les courants
d’idées qui règnent aujourd’hui dans notre pays. En
Angleterre aujourd’hui, tout comme en Allemagne

naguère, on est résolu à conserver à des fins
productives l’organisation élaborée en vue de la
défense nationale. On a le même mépris pour le
libéralisme du XIXe siècle, le même « réalisme »,
voire le même cynisme, et l’on accepte avec le
même fatalisme les « tendances inéluctables ». Nos
réformateurs les plus tonitruants tiennent beaucoup
à ce que nous apprenions les « leçons de cette
guerre ». Mais neuf fois sur dix ces leçons sont
précisément celles que les Allemands ont tirées de
la précédente guerre et qui ont beaucoup contribué
à créer le système nazi. Au cours de cet ouvrage,
nous aurons l’occasion de montrer que sur un
grand nombre d’autres points, nous paraissons
suivre l’exemple de l’Allemagne à quinze ou vingt
ans d’intervalle. Les gens n’aiment guère qu’on
leur rafraîchisse la mémoire, mais il n’y a pas tant
d’années que la politique socialiste de l’Allemagne
était donnée en exemple par les progressistes. Plus
récemment, ce fut la Suède qui leur servit de
modèle. Tous ceux qui n’ont pas la mémoire trop
courte savent combien profondément, pendant au
moins une génération avant la guerre, la pensée et
les méthodes allemandes ont influencé les idéaux et
la politique de l’Angleterre.

J’ai passé la moitié environ de ma vie d’adulte
dans mon pays natal, l’Autriche, en contact étroit
avec la vie intellectuelle allemande, et l’autre moitié
aux États-Unis et en Angleterre. Voilà douze ans que

je suis fixé en Angleterre, et au
cours de cette période j’ai acquis la conviction de
plus en plus profonde que certaines des forces qui
ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de
se manifester ici aussi, et juge le caractère et
l’origine de ce danger sont, si faire se peut, encore
moins bien compris ici qu’ils l’ont été en Allemagne.

Suprême tragédie qu’on ne comprend pas
encore : en Allemagne, ce sont des hommes de
bonne volonté, des hommes qu’on admire et qu’on
se propose pour exemple en Angleterre, qui ont
préparé sinon créé le régime qu’ils détestent
aujourd’hui. Nous pouvons éviter de subir le même
sort. Mais il faut que nous soyons prêts à faire face
au danger et à renoncer à nos espérances et à nos
ambitions les plus chères s’il est prouvé qu’elles
recèlent la source du danger. Nous ne paraissons
guère encore avoir assez de courage intellectuel
pour nous avouer à nous-mêmes que nous nous
sommes trompés. Peu de gens sont prêts à
reconnaître que l’ascension du fascisme et du
nazisme a été non pas une réaction contre les
tendances socialistes de la période antérieure, mais
un résultat inévitable de ces tendances. C’est une
chose que la plupart des gens ont refusé de voir,
même au moment où l’on s’est rendu compte de la

ressemblance qu’offraient certains traits négatifs
des régimes intérieurs de la Russie communiste et
de l’Allemagne nazie. Le résultat en est que bien
des gens qui se considèrent très au-dessus des
aberrations du nazisme et qui en haïssent très
sincèrement toutes les manifestations, travaillent en
même temps pour des idéaux dont la réalisation
mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée.

A comparer les évolutions de plusieurs pays, on
risque naturellement de se tromper. Mais mon
raisonnement n’est pas appuyé seulement sur des
comparaisons. Je ne prétends pas non plus que les
évolutions en question soient inéluctables. Si elles
l’étaient, ce livre ne servirait à rien. Je pense
qu’elles peuvent être évitées si les gens se rendent
compte à temps de l’endroit où les mèneraient leurs
efforts. Jusqu’à une époque très récente, il semblait
inutile d’essayer même de faire comprendre le
danger. Mais le temps paraît aujourd’hui plus
propice à une discussion complète de l’ensemble
de la question. D’une part le problème est mieux
connu, de l’autre il y a des raisons particulières qui
exigent aujourd’hui que nous le posions crûment.

On dira peut-être que ce n’est pas le moment de
soulever une question qui fait l’objet d’une
controverse passionnée. Mais le socialisme dont
nous parlons n’est pas affaire de parti et les

questions que nous discutons n’ont que peu de
choses en commun avec celles qui font l’objet des
conflits entre partis politiques. Certains groupes
demandent plus de socialisme que d’autres,
certains le veulent dans l’intérêt de tel groupe
particulier, d’autres dans celui de tel autre groupe.
Mais tout cela n’affecte guère notre débat. Ce qu’il
y a d’important c’est que, si nous considérons les
gens dont l’opinion exerce une influence sur la
marche des événements, nous constatons qu’ils
sont tous plus ou moins socialistes. Il n’est même
plus à la mode de dire : « Aujourd’hui tout le
monde est socialiste », parce que c’est devenu trop
banal. Presque tout le monde est persuadé que nous
devons continuer à avancer vers le socialisme, et la
plupart des gens se contentent d’essayer de
détourner le mouvement dans l’intérêt d’une classe
ou d’un groupe particuliers.

Si nous marchons dans cette direction, c’est
parce que presque tout le monde le veut. Il n’y a
pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement
inévitable. Nous aurons à parler plus tard de
l’inéluctabilité du « planisme », mais la question
essentielle est celle de savoir où ce mouvement
nous mènera. Si les gens qui lui donnent
aujourd’hui un élan irrésistible commençaient à
voir ce que quelques-uns ne font encore
qu’entrevoir, ils reculeraient d’horreur et

abandonneraient la voie sur laquelle se sont
engagés depuis un siècle tant d’hommes de bonne
volonté. Où nous mèneront ces croyances si
répandues dans notre génération ? C’est un
problème qui se pose, non pas à un parti, mais à
chacun de nous, un problème de l’importance la
plus décisive. Nous nous efforçons de créer un
avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons
au résultat exactement opposé à celui que nous
recherchions. Peut-on imaginer plus grande
tragédie ?
Il y a aujourd’hui une raison encore plus
pressante pour que nous essayions sérieusement de
comprendre les forces qui ont créé le nationalsocialisme
; c’est que cela nous permettra de
comprendre notre ennemi et l’enjeu de notre lutte.
Il est certain qu’on ne connaît pas encore très bien
les idéaux positifs pour lesquels nous nous battons.
Nous savons que nous nous battons pour être libres
de conformer notre vie à nos idées. C’est beaucoup
mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas à nous
donner les fermes croyances dont nous avons
besoin pour résister à un ennemi dont une des
armes principales est la propagande, sous ses
formes non seulement les plus tapageuses, mais
encore les plus subtiles. Cela suffit encore moins
pour lutter contre cette propagande dans les pays
que l’ennemi domine et dans les autres, où l’effet

de cette propagande ne disparaîtra pas avec la
défaite de l’Axe. Cela ne suffit pas si nous voulons
montrer aux autres que la cause pour laquelle nous
combattons mérite leur appui. Cela ne suffit pas à
nous, guider dans l’édification d’une nouvelle
Europe immunisée contre les dangers auxquels
l’ancienne a succombé.

Une constatation lamentable s’impose : dans leur
politique à l’égard des dictateurs avant la guerre,
dans leurs tentatives de propagande et dans la
discussion de leurs buts de guerre, les Anglais ont
manifesté une indécision et une incertitude qui ne
peuvent s’expliquer que par la confusion régnant
dans leurs esprits tant au sujet de leur propre idéal
qu’au sujet des différences qui les séparent de leurs
ennemis. Nous avons refusé de croire que l’ennemi
partageait sincèrement certaines de nos
convictions. Nous avons cru à la sincérité de
certaines de ses déclarations. Et dans les deux cas
nous avons été induits en erreur. Les partis de
gauche aussi bien que ceux de droite se sont
trompés en croyant que le national-socialisme était
au service du capitalisme et qu’il était opposé à
toute forme de socialisme. N’avons-nous pas vu les
gens les plus inattendus nous proposer en exemple
telles ou telles institutions hitlériennes, sans se
rendre compte qu’elles sont inséparables du régime
et incompatibles avec la liberté que nous espérons

conserver ? Nous avons fait, avant et depuis la
guerre, un nombre saisissant de fautes, uniquement
pour n’avoir pas compris notre adversaire. On
dirait que nous refusons de comprendre l’évolution
qui a mené au totalitarisme, comme si cette
compréhension devait anéantir certaines de nos
illusions les plus chères.

Nous ne réussirons jamais dans notre politique
avec les Allemands tant que nous ne comprendrons
pas le caractère et le développement des idées qui
les gouvernent aujourd’hui. La théorie suivant
laquelle les Allemands seraient atteints d’un vice
congénital n’est guère soutenable et ne fait pas
honneur à ceux qui la professent. Elle déshonore
les innombrables Anglais qui, au cours des derniers
siècles, ont allègrement adopté ce qu’il y avait de
meilleur, et aussi le reste, dans la pensée
allemande. Elle néglige le fait qu’il y a quatre-vingts
ans John Stuart Mill s’est inspiré, pour son
essai Sur la Liberté, avant tout de deux Allemands,
Goethe et Guillaume de Humboldt[1]. Elle oublie
que deux des précurseurs intellectuels les plus
importants du nazisme, Thomas Carlyle et
Chamberlain, étaient l’un Ecossais et l’autre
Anglais.

Sous sa forme la plus vulgaire, cette théorie
déshonore ceux qui, en l’adoptant, adoptent en

même temps le racisme allemand. Il ne s’agit pas
de savoir pourquoi les Allemands sont méchants.
Ils n’ont probablement pas plus de méchanceté
congénitale qu’aucun autre peuple. Il s’agit de
déterminer les circonstances qui, au cours des
dernières soixante-dix années, ont permis la
croissance progressive et enfin la victoire d’une
certaine catégorie d’idées, et de savoir pourquoi
cette victoire a fini par donner le pouvoir aux plus
méchants d’entre eux. Haïr tout ce qui est
allemand, et non pas les idées qui dominent
aujourd’hui l’Allemagne, est de plus très
dangereux. Cette attitude masque aux yeux de ceux
qui la prennent une menace très véritable. Elle
n’est bien souvent qu’une manière d’évasion à
laquelle recourent ceux qui ne veulent pas
reconnaître des tendances qui n’existent pas
seulement en Allemagne, et qui hésitent à
réexaminer, et au besoin à rejeter, des croyances
que nous avons prises chez les Allemands et qui
nous abusent tout autant qu’elles abusent les
Allemands eux-mêmes. Double danger : car en
prétendant que seule la méchanceté allemande est
cause du régime nazi, on a un prétexte pour nous
imposer les institutions qui ont précisément
déterminé cette méchanceté.

L’interprétation de l’évolution allemande et
italienne qui sera exposée dans cet ouvrage est très

différente de celle qu’offrent la plupart des
observateurs étrangers et des émigrés d’Allemagne
et d’Italie. Mais si notre interprétation est exacte,
elle expliquera pourquoi il est presque impossible à
des gens qui professent les opinions socialistes
aujourd’hui prédominantes de bien comprendre
l’évolution en question. Or, c’est le cas de la
plupart des émigrés ainsi que des correspondants
de presse anglais et américains[2]. Il existe une
explication superficielle et erronée du national-socialisme
qui le représente comme une simple
réaction fomentée par tous ceux dont le progrès du
socialisme menaçait les prérogatives et les
privilèges. Cette opinion a naturellement été
adoptée par tous ceux qui, tout en ayant contribué
au mouvement d’idées qui a mené au national-socialisme,
se sont arrêtés en chemin, ce qui les a
mis en conflit avec les nazis et les a obligés à
quitter leur pays. Ils représentent, par leur nombre,
la seule opposition notable qu’aient rencontrée les
nazis. Mais cela signifie simplement que, au sens le
plus large du terme, tous les Allemands sont
devenus socialistes et que le vieux libéralisme a été
chassé par le socialisme. Nous espérons montrer
que le conflit qui met aux prises en Allemagne la
« droite » nationale-socialiste et la « gauche » est
ce genre de conflit qui s’élèvera toujours entre
factions socialistes rivales. Si cette explication est

exacte, elle signifie toutefois que bon nombre de
ces réfugiés, en s’accrochant à leurs croyances,
contribuent de la meilleure foi du monde à faire
suivre à leur pays d’adoption le chemin de
l’Allemagne.

Je sais que bon nombre de mes amis anglais ont
parfois été choqués par les opinions semi-fascistes
qu’ils ont eu l’occasion d’entendre exprimer par
des réfugiés allemands dont les convictions
authentiquement socialistes ne sauraient être mises
en doute. Les Anglais attribuent les idées des
réfugiés en question au fait qu’ils sont Allemands.
Mais la véritable explication est qu’il s’agit de
socialistes qui sont allés sensiblement plus loin que
ceux d’Angleterre. Certes, il est vrai que les
socialistes allemands ont trouvé dans leur pays un
grand appui dans certains éléments de la tradition
prussienne ; et cette parenté entre prussianisme et
socialisme dont on se glorifiait en Allemagne des
deux côtés de la barricade vient à l’appui de notre
thèse essentielle[3]. Mais ce serait une erreur de
croire que c’est l’élément spécifiquement
allemand, plutôt que l’élément socialiste, qui a
produit le totalitarisme. Ce que L’Allemagne avait
en commun avec l’Italie et la Russie, c’était la
prédominance des idées socialistes et non pas le
prussianisme. C’est dans les masses, et non dans
les classes élevées dans la tradition prussienne, que

le national-socialisme a surgi.

Chapitre Premier. – La route abandonnée

Un programme dont la thèse essentielle est non
pas que le système de l’entreprise libre et du profit
a échoué dans notre génération, mais qu’il n’a pas
encore été essayé.
F. D. Roosevelt

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