Le livre des visions et instructions


arbredor.com

https://www.duran-subastas.com/media/catalog/product/cache/1/image/444x608/17f82f742ffe127f42dca9de82fb58b1/i/m/image_77703.jpg  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcStTtpJvKSTZDyBIwY9KzTFWsPdKz79fa0gAmAsxuinHyf7ZCpW1A
Auteur : De Foligno Angèle
Ouvrage : Le livre des visions et instructions
Année : 12**

Traduit et présenté
par Ernest Hello

 

 

Préface
De loin, toutes les étoiles se ressemblent. Nos yeux sont si faibles que ces mondes, cachés par la distance, sont pour nous des points d’or qui, dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir du même tremblement. Mais, s’il était permis d’approcher, s’il était possible de regarder, nous apercevrions avec des admirations inconnues. Nous verrions que la distance qui sépare les soleils établit entre eux des rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions que la main du Créateur a semé dans ses champs des graines différentes, que ses pieds n’ont pas laissé partout la même trace dans la poussière que sa voix faisait sortir du néant.
De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion vulgaire croit pouvoir les confondre dans une même indifférence. L’ignorance, qui affirme toujours, croit que la vie des élus est une chose monotone, que, pour être élu, il faut être coulé dans un certain moule et que ce moule, toujours le même, promet l’uniformité aux figures qu’il confectionne.
Or, rien n’est plus faux.
Le monde des élus est un univers ; plus grand que l’univers matériel, mais composé, comme celui-ci, d’unité et de variété. Pour nommer l’univers, il faut nommer ces deux éléments.
Les élus sont tous élus ; mais chacun a sa vertu propre. Jésus-Christ, qui est leur unité, leur paix, leur type universel, marque sur eux, comme un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais se souvenant d’avoir fait les violettes, les lis et les roses différemment capables de s’assimiler les rayons du même soleil, il a laissé à chacun sa marque, son caractère, sa forme et son nom. Il n’y a pas dans le monde deux feuilles d’arbre qui soient semblables exactement. Toutes les pierres de l’éternel temple sont les pierres de la Jérusalem qui ne finira pas ; mais pas une d’entre elles n’est taillée comme sa voisine.
Si sainte Gertrude fut, dit Olier, la sainte de l’humanité de Jésus-Christ et sainte Catherine de Gênes, la sainte de sa divinité, il semble que la bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux genres de contemplation, de lumière et d’adoration. Il semble qu’elle pénétra dans les abîmes de la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. Le double abîme, dont elle parle quelquefois, nommant sans s’en apercevoir un des douze apôtres, Thomas Didyme1, le double abîme fut la


1 Didyme en hébreu signifie « double abîme ».


demeure où elle passa sa vie terrestre. Ce fut son palais, son temple, sa résidence royale. Quand elle interroge la profondeur, la Passion de Jésus-Christ lui dit des secrets redoutables. Elle plonge dans ses douleurs humaines et même dans ses douleurs physiques, un regard effrayé et effrayant. Elle voit comme elle aime, c’est pourquoi elle voit jusqu’à la forme des clous ; elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. Elle calcule les aggravations de cette douleur d’après les détails qu’elle a découverts.
Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles auxquelles on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre chose. Angèle a eu, avec les tortures physiques de la Passion, de redoutables familiarités qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu, comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux.
L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses découvertes, s’enrichit de ses trésors et se plaint ensuite de sa pauvreté pour arracher de nouveaux secrets.
Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri d’impuissance, une lamentation éternelle ; elle pleure sur la limite qui l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se plaindre de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours vraie.
Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés, elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend, se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du désert, ébranle les barreaux de sa cage.
Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus, de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir plus magnifique qu’elles-mêmes ; le pardon qu’Angèle demande pour ses blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent derrière les abîmes ; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas.
Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle inimaginable où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici-bas. Au-delà, dit-il, de ce qui est probable, Dieu vit sa vie de gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées.
Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore, dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme ?
C’est de cette obscurité sublime que jaillissaient les foudres dont les reflets lointains, éblouissant le coeur d’Angèle, jetaient son corps à terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre, elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois ; car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand, après avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les joies fausses étaient changées en joies vraies et duraient, sans interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés, avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible, l’exagération et quand, après avoir additionné toutes les joies connues et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est une gloire à elle, son éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au-delà.
Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme l’Évangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seule à seul, dans le secret de la vision, elle demande à chaque épine de la croix comment coulait le sang du front du Fils de Dieu. Interrogeant chaque instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans l’intérieur des plaies de Jésus ; avec l’audace de l’adoration elle regarde fixement, et son oeil ne se trouble pas. Car l’amour est plus fort que la mort et, s’il connaît les tremblements du désir, il ignore ceux de la peur.
Le P. Faber remarque que les douleurs de la Vierge furent augmentées par la puissance qu’elle avait de les regarder en face, sans distraction, au lieu de les fuir, comme font les autres créatures, secourues par leur faiblesse.
Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de Jésus qui lui fut accordée et dispensée, avec la lumière divine, par la main de Dieu. Cette lumière, par laquelle il voyait lui-même ce qu’il était en lui-même, ce que le péché avait fait de lui, cette lumière terrible par laquelle il voyait dans toute leur horreur sa mort et le crime de sa mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière qui transforma, dit-elle, Jésus-Christ en douleur, et en douleur ineffable, semble avoir révélé à la contemplatrice quelques choses de ce qu’elle révéla à l’âme humaine de Jésus. Et, dans la soif qui la dévore, d’autant plus altérée de science et d’amour qu’elle en a bu davantage, tour à tour interrogeant toutes les créatures sur la Passion de leur Dieu crucifié, et tour à tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la voit, elle lance ce cri sublime : « Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais : “ C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte. ” » Et dans la sécurité de ses transports, si un ange lui prédisait la mort de son amour, elle répondrait : « C’est toi qui es tombé du ciel. »
Saint Denis l’Aréopagite, ayant éprouvé les insuffisances de la parole et de la lumière, s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond d’elle, le Dieu inconnu : Obscurité très lumineuse, dit-il, obscurité merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs et qui, ne pouvant être ni vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits saintement aveuglés2.
Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs de la théologie mystiques, avec Saint Denis, avec Saint Jean de la Croix, etc., reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique ardente et pure des sublimes théories qui ont illustré la haute science.
La parole manque toujours à Angèle, et toujours de plus en plus, parce que la gloire qu’elle contemple recule en s’élevant toujours et toujours de plus en plus. La parole est un blasphème à ses yeux, parce qu’au-delà des choses que cette parole détermine, son oeil contemple celles qu’elle ne peut pas déterminer.


2 Saint Denis, Traité de la théologie mystique, traduction de Mgr Darboy, page 466.


Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues dans les nuits d’été qui se déterminent en nébuleuses quand les télescopes se perfectionnent. Puis au-dessus apparaît une autre traînée de lumière vague qui va devenir un nouvel amas d’étoiles au prochain perfectionnement du télescope. Après chaque explosion de lumière et d’amour, Angèle demande pardon. Le sentiment qu’elle a de Dieu fait que son adoration est un blasphème aux yeux de son âme.
Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie. Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d’or. On dirait que la lumière, ne se trouvant pas assez pure pour subsister devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du trône et porter plus haut que les regards le repentir des soleils.
La traduction est toujours une oeuvre difficile. La traduction d’une chose intime est une oeuvre très difficile. Quand il s’agit d’une oraison funèbre, d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à un certain point, remplacer les périodes latines par des périodes françaises. Mais quand il s’agit de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il s’agit de lutter avec l’intimité des forces intérieures, quand ce sont non pas seulement des paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, des silences et des sanglots, la tâche devient redoutable : l’exactitude est la loi de la traduction. Mais il y a deux sortes d’exactitudes : l’exactitude selon la lettre qui rend les mots les uns après les autres ; l’exactitude selon l’esprit qui infuse le sang de l’auteur d’une langue dans une autre. Sans négliger la première de ces deux exactitudes, j’ai essayé surtout de m’attacher à la seconde. J’ai essayé de faire vivre en français le livre qui vivait en latin. J’ai essayé de faire crier en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé de traduire les larmes.
Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée d’Angèle, a mis en tête de son livre les deux prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver aussi à cet excellent homme les caractères qui le distinguent, son profond respect et son admirable sincérité.
La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle se déclare comme une réalité visible. La vérité secrète devient quelque chose de tangible et de palpable. Il n’est plus possible de la prendre pour un rêve ; elle est un drame plein de sang et de feu. En revanche, la vie extérieure des hommes menteurs, la vie sans lumière, sans vérité, la vie loin de l’Esprit apparaît comme une ombre, comme une figure, comme un fantôme et comme un cauchemar.
L’affinité des choses intimes et des choses sublimes est la lumière qui éclaire ce drame où la hauteur et la profondeur se donnent le baiser de paix.
Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un éclair qui déchire une nuée. Le langage d’Angèle est une lutte corps à corps avec les choses qui ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où elle est introduite, comme un profane épouvanté par le voisinage du sanctuaire, le vocabulaire des hommes recule silencieusement. Captive dans la parole humaine, Angèle fait comme Samson. Manué en hébreu veut dire repos. Comme Samson, fils de Manué, Angèle, fille de l’Extase, prend sur ses épaules les portes de sa prison et les emporte sur la Hauteur.
Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui le regard froid de la curiosité. Souvenez-vous des réalités glorieuses, souvenez-vous des réalités terribles et priez le Dieu d’Angèle pour le traducteur de son livre.
Ernest Hello

 

Prologue du frère Arnaud
De peur que l’enflure de la sagesse du monde ne reçût pas du Dieu éternel la confusion qu’elle mérite, le Seigneur a suscité une femme habituée aux choses du siècle, liée par les obligations du monde, qui avait un mari, des enfants, une fortune ; une femme simple, dépourvue de science et de force ; mais qui, ayant reçu et accepté au fond d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, la puissance infuse de Dieu, brisa les liens du monde, gravit le sommet de la perfection évangélique, renouvela dans la plénitude la folie de la croix, sagesse des parfaits, et montra, dans la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette voie déclarée impossible et insupportable par la parole et l’exemple de quiconque fait le grand personnage, montra, disais-je, non pas seulement une vie possible, non pas seulement une vie facile, mais les délices inouïes, les délices de la hauteur.
Ô sagesse divine et parfaite, comme vous avez révélé dans votre servante la folie de toute sagesse humaine ! Vous avez opposé aux hommes une femme, aux enflés une humble, aux habiles une simple, aux savants une ignorante, aux hypocrites qui s’admirent une créature qui se méprise, aux langues pleines de paroles, aux mains vide d’actions, le silence des lèvres et l’activité dévorante, brûlante, stupéfiante de la vie ! Et la sagesse de la chair a été confrontée avec la sagesse de l’esprit qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié ! Dans une femme forte, Dieu a manifesté sa lumière qui était enterrée, comme dans un sépulcre de chair humaine, sous l’aveuglement des théoriciens.
Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au respect humain ! Apprenez de notre Angèle, apprenez de notre ange, apprenez de l’Ange du grand conseil, la voie de la magnificence et la sagesse de la croix ! Apprenez la pauvreté, les douleurs, les opprobres et l’obéissance du Dieu Bon ; apprenez Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand vous aurez appris, enseignez cette science aux hommes, enseignez-là aux femmes, enseignez-là à toutes créature dans le langage des actes réels, effectifs et puissants ! Et pour que la gloire de votre vocation, enfants de la haute science, apparaisse à vos yeux, sachez, mes bien-aimés, que celle qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a enseigné. Souvenez-vous, mes bien-aimés, que les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle du Sauveur, et d’une femme sa résurrection.
Ainsi, chers fils de notre mère sacrée, venez apprendre avec moi la loi possédée, la loi prêchée par saint François d’Assise et ses compagnons, la loi immortalisée par la pratique d’Angèle.
Il n’est pas d’ordre ordinaire de la Providence qu’une femme enseigne et confonde la grossièreté des savants. Mais saint Jérôme, parlant de la prophétesse Olda vers qui se faisait le concours des peuples, dit que, pour confondre la fierté de l’homme et la science prévaricatrice, le Seigneur a transporté sur la tête d’une femme de don de prophétie.
Frère Arnaud

 

 

LES PREMIERS PAS
Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de ma vie.

Premier pas — Angèle prend connaissance de ses péchés
Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la connaissance ; mon âme entra en crainte ; elle trembla à cause de sa damnation et je pleurai, je pleurai beaucoup.

Deuxième pas — La confession
Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte que je reculais devant l’aveu, je n’osais pas avouer et j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne cessait de gronder. Je priai saint François de me faire trouver le confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je pusse parler. La même nuit, le vieillard m’apparut. « Ma soeur, dit-il, si tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucé plus tôt. Ce que tu demandes est fait. »
Le matin, je trouvai dans l’église de Saint-Félicien un frère qui prêchait.
Après le sermon, je résolus de me confesser à lui. Je me confessai pleinement ; je reçus l’absolution. Je ne sentis pas d’amour ; l’amertume seulement, la honte et la douleur.

Troisième pas — La satisfaction
Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée ; j’essayai de satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur.

Quatrième pas — Considération de la miséricorde
Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde ; je fis connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui m’avait fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination ; la douleur et les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence sévère ; mais je ne veux pas dire laquelle.

Cinquième pas — Connaissance profonde d’elle-même
Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec une certitude pleine que j’avais mérité l’enfer ; je gémissais dans l’amertume et je prononçai ma condamnation.
Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle. Ayez donc pitié d’une pauvre âme qui se meurt si lourdement, qui traîne vers Dieu son grand poids, sa grande lourdeur et qui fait à peine un petit mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour pleurer et je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci : le pouvoir de pleurer ; c’était la seule et celle-là était amère.

Sixième pas — Elle se reconnaît coupable envers toutes les créatures
Une illumination ne donna la vue de mes péchés dans la profondeur. Ici je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me revenaient profondément à la mémoire et, dans la confession que je faisais à Dieu, je les pesais très profondément. Par la sainte Vierge et par tous les saints, j’invoquais la miséricorde de Dieu et, me sentant morte, je demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes les créatures que je sentais avoir offensées de ne pas prendre la parole pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la pitié de toutes les créatures et la pitié de tous les saints. Et je reçus alors un don, c’était un grand feu d’amour et la puissance de prier comme jamais je n’avais prié.

Septième pas — Vue de la croix
Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle je contemplais avec l’oeil du coeur et celui du corps de Jésus-Christ mort pour nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse.

Huitième pas — Connaissance de Jésus-Christ
Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde connaissance de la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de mes propres péchés un sentiment très cruel et je m’aperçus que l’auteur du crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne pénétrais pas dans le comment de ces choses. La profondeur de l’intelligence me fut donnée plus tard. Dans le regard que je raconte il n’y avait que du feu, feu d’amour et de regret, feu tel que, debout au pied de la croix, je me dépouillai de toutes choses par la volonté et m’offris toute entière et, avec tremblements, je fis voeu de chasteté et, accusant mes membres l’un après l’autre, je promis de les garder sans tache désormais. Et je priai qu’il me gardât fidèle à cette chasteté : d’une part je tremblais de faire cette promesse, de l’autre le feu me l’arrachait, et il me fut impossible de résister.

Neuvième pas — La voie de la croix
Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin de savoir me tenir debout à ses pieds et trouver le refuge, l’universel refuge des pécheurs. La lumière vint et voici comment me fut montrée la voie. Si tu veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de toutes choses, car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, hommes et femmes, amis, parents et toute créature ; et de la possession de moi et enfin de moi-même, et donner mon coeur à Jésus-Christ de qui je tenais tout bien, et marcher par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je me défis pour la première fois de mes meilleurs vêtements et des aliments les plus délicats et des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup de peine, beaucoup de honte, peu d’amour divin. J’étais encore avec mon mari, c’est pourquoi toute injure qui m’était dite ou faite avait un goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce fut alors que Dieu voulut m’enlever ma mère qui m’était, pour aller à lui, d’un grand empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et parce que, étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me débarrassât d’eux tous, leur mort me fut d’une grande consolation3. Ce n’était pas que je fusse exempte de compassion ; mais je pensais qu’après cette grâce, mon coeur et ma volonté seraient toujours dans le coeur de Dieu, le coeur et la volonté de Dieu toujours dans mon coeur.

Dixième pas — Larmes
Je demandai à Dieu la chose la plus agréable à ses yeux. Alors, dans sa pitié, il m’apparut plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille, crucifié. « Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies. » Et par un procédé étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi. Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une après l’autre, en détail, et me disait : « Que peux-tu faire pour moi qui me récompense ? »


3 Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnel tiennent à la voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. Les dernière lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard. (note du traducteur).


Il m’apparut plusieurs fois dans le jour. Les visions du jour étaient plus apaisées que celles de la nuit ; toutes avaient l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait les tortures de sa tête, les poils de sourcils, les poils de barbe arrachés ! Il comptait les coups de la flagellation, me montrait en détail à quelle place chacun d’eux avait porté et me disait : « C’est pour toi, pour toi, pour toi. » Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire, je compris que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle devait être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant : « Que peux-tu faire qui me récompense ? » Je pleurais, je pleurais, je pleurais, je sanglotais à ce point que je vis mes larmes brûler ma chair : quand je vis que je brûlais, j’allais chercher de l’eau froide.

Onzième pas — Pénitence
Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise ; et je m’efforçais de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration divine qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante, et voici comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint et je craignais de mourir avant d’avoir été pauvre : d’un autre côté, j’étais combattue de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité était entourée de périls et de hontes. Il me faudra, disais-je, mourir de faim, mourir de froid et mourir nue : personne au monde ne m’approuvera. Enfin Dieu eut pitié et la lumière se fit dans mon coeur, et l’illumination fut si puissante que jamais elle ne s’éteindra : je résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrai pour Dieu ; et je me décidai résolument.

Douzième pas — La Passion
Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la douleur qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ.

Treizième pas — Le coeur
Le coeur Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Coeur du Christ me fut montré et j’entendis ces paroles : « Voici le lieu sans mensonge, le lieu où tout est vérité. » Il me sembla que cela se rapportait aux paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée.

Quatorzième pas — Agrandissement de la connaissance
Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. Il m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me sembla que j’appuyais mes lèvres et que je buvais du sang, et dans ce sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le Seigneur de répandre mon sang pour lui comme il avait répondu le sien pour moi. Je désirais pour chacun de mes membres une passion et une mort plus terrible et plus honteuse que la sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un qui voulût bien me tuer ; je voulais seulement mourir pour la foi, pour son amour et, puisqu’il était mort sur une croix, je demandais à mourir ailleurs et par un plus vil instrument. Je me sentais indigne de la mort des martyrs ; j’en voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne pouvais en imaginer une assez honteuse pour me satisfaire, ni assez différente de la mort des saints, auxquels je me trouvais indigne de ressembler.

Quinzième pas — Marie et Jean
Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean ; ils habitaient dans ma mémoire et je les suppliais, par la douleur qu’ils reçurent au jour de la Passion, de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ ou au moins celles qui leur furent données, à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette faveur, et saint Jean m’en combla tellement un jour que ce jour-là compte parmi les plus terribles de ma vie. J’entrevis, dans un moment de lumière, que la compassion de saint Jean en face de Jésus et de Marie fit de lui plus qu’un martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller de tout avec une pleine volonté. Le démon s’y opposa ; les hommes aussi, tous ceux de qui je prenais conseil, sans excepter les Frères Mineurs ; mais tous les biens ni tous les maux du monde réunis n’auraient pu m’empêcher de donner ma fortune aux pauvres, ou du moins de la planter là, si on m’eût ôté les moyens de m’en débarrasser autrement. Je sentis que je ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de qui venait l’illumination. Cependant je restais encore dans l’amertume, ne sachant si Dieu agréait mes sacrifices ; mais je pleurais, je criais et je disais : « Seigneur, si je suis damnée, je n’en veux pas moins faire pénitence et me dépouiller et vous servir. » Je restais dans l’amertume du repentir, vide de douceur divine. Voici comment je fus changée.

Seizième pas — L’oraison dominicale
Entrée dans une église, je demandai à Dieu une grâce quelconque. Je priais : je disais le Pater : tout à coup Dieu écrivit de sa main le Pater dans mon coeur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des paroles du Pater se dilatait dans mon coeur ; je les disais l’une après l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde et, malgré les larmes que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de mon indignité, je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine. La bonté divine se fit sentir à moi dans le Pater mieux que nulle part ailleurs et cette impression dure au moment où je parle. Cependant, comme le Pater me révélait en même temps mes crimes, mon indignité, je n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers rien ; mais je suppliai la Vierge de demander grâce pour moi, et l’amertume persistait.
Ô pécheurs ! avec quelle lourdeur l’âme part pour la pénitence ! Que ces chaînes sont pesantes ! Que de mauvais conseillers ! Que d’empêchements ! Le monde, la chair et le démon !
Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me traîner un pas plus loin : tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était moindre.

Dix-septième pas — L’espérance
Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte et mes anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit et je conçus le désir d’une pénitence plus énorme. Mon coeur fut enfermé dans la Passion du Christ et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion. Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes. Mes songes étaient beaux et la consolation m’était donnée en eux. La douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au-dedans dans le coeur, au-dehors dans le corps. Éveillée ou endormie, je la sentais continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude, l’amertume se mêlait à ma joie ; mon coeur n’était pas en repos, il me fallait autre chose. Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Évangile, parole de miséricorde et d’amour : il y avait un livre à côté de moi, c’était le Missel : j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre ; je résistai à la soif excessive et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision : et il me fut dit que l’intelligence de l’Écriture contient de telles délices que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. « En veux-tu la preuve ? me dit mon guide. — Oui, oui, » répondis-je. Et j’avais soif, j’avais soif. La preuve me fut donnée : je compris, j’oubliai le monde. Mon guide reprit : « Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il s’oublierait lui-même. » Il parla et j’éprouvai. Je compris, je sentis et je demandai à ne plus sortir de là jamais. « Il n’est pas encore temps, » dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux ; je sentais à la fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir. Alors la certitude me vint et me resta ; c’était une lumière, c’était une ardeur dans laquelle je vis et j’affirmai avec une science parfaite que tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien : les prédicateurs ne sont pas capables d’en parler et ne comprennent seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la vision.

Dix-huitième et dernier pas — Le sentiment de Dieu
Ici je commençai à sentir Dieu et, saisie dans la prière par l’immense délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de manger trop peu ; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était le feu dans mon coeur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.
À partir de ce moment, quand on parlait de Dieu mon cri m’échappait, même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne dis pas le contraire ; c’est une infirmité, disais-je ; mais je ne peux pas faire autrement. Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri : cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir ; la fièvre me prenait et je me trouvais faible ; c’est pourquoi ma compagne me cachait les tableaux de la Passion. À cette époque j’eus plusieurs illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes seront écrites plus loin.

Dix-neuvième chapitre — Tentations et douleurs
De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné un tentateur à milles formes qui multiplie autour de moi les tentations et les peines ; peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables tourments déchirent mon corps : ils viennent des démons qui les excitent de milles manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et fragile au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine ; je suis fatiguée au lit, et je ne peux manger suffisamment.
Quant aux tourment de l’âme, sans comparaison, plus nombreux et plus terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains liées derrière le dos et les yeux couverts d’un voile, resterait attaché par une corde à une potence et vivrait là, sans secours, sans remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme : et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui et mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir ; quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est telle que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces. Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle et je vocifère à Dieu, et je crie sans relâ-che : Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas !
Je souffre un autre tourment ; c’est le retour, au moins apparent, des anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur empire, mais ils me tordent cruellement. Les vices même que je n’eus jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent pas toujours et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais et en produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux redoubler.
Quelquefois il se produit une affreuse et infernale obscurité où disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps ; mais les démons les réveillent en-dehors de l’âme et en excitent d’autres qui n’y furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du corps : le feu de la concupiscence est tel, dans ces moments-là, qu’avant d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans l’espoir d’éteindre l’autre. Ah ! j’aimerais mieux être brûlée vive ! Je crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu : « Si je suis damnée, eh bien ! tout de suite : pas de retard ; puisque vous m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse. » Et je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se joint à la douleur et si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme se voit dépourvue de ses puissances et, quoiqu’elle ne consente pas aux vices, elle se voit sans force contre eux : elle voit entre Dieu et elle une effroyable contradiction ; elle voit sa chute et sent son martyre. Un vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale : je sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse, je crois, tous les autres : la vertu par laquelle je le combats est un don manifeste du Dieu libérateur et, si je doutais de Dieu, dans la ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a là une espérance assurée, tranquille et le doute est impossible ; la force l’emporte ; le vice a le dessous : la force me tient suspendue au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que je n’ose nommer m’altère si cruellement que, si la force divine se cache un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte et aucun châtiment ne m’empêcherait de me ruer sur lui. Mais la force divine survint et me délivre : tous les biens et tous les maux de ce monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant plus de deux ans !
Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent douloureusement et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre d’humilité qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des vides, m’enlève toute espérance et me ca-che toute miséricorde. Je me vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent, chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie, celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de démons ; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts : Dieu m’est fermé ; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du Seigneur m’est interdit ; me voyant damnée, je ne m’inquiète pas de ma damnation ; je ne m’inquiète que de mes crimes que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je me roidis toute entière pour combattre les démons et triompher de mes vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte ni fenêtre et je mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la surabondance de mes iniquités ; je cherche inutilement par où les découvrir et les manifester au monde ; je voudrais aller nue par les cités et par les places, des viandes et des poissons pendus à mon cou, et crier : Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge ! Voilà la graine du vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des hommes ; je faisais dire : Elle ne mange ni poisson, ni viande. Ecoutez-moi : j’étais gourmande et ivrogne ; je faisais semblant de ne vouloir que le nécessaire : je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la malice de mon coeur ! Ecoutez bien : je suis l’hypocrisie, fille du diable ; je me nomme celle qui ment ; je me nomme l’abomination de Dieu ! Je me disais fille d’oraison, j’étais fille de colère et d’enfer et d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme et sa joie dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule et le diable dans mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de sainteté : sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les infamies de mon coeur, j’ai trompé des nations.
Homicide, voilà mon nom !
Homicide des âmes, homicide de mon âme !
Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là qu’on appelle mes fils, et je leur disais : « Ne me croyez plus ; ne me croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée ? Vous qui vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur et que Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge ?

Est-ce que vous ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le remplirais toute seule par la surabondance de la mienne ? Ne me croyez plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable ; tout ce que je vous ai dit est mensonge et mensonge diabolique. Suppliez la justice de Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses oeuvres diaboliques soient manifestes ; car je me couvrais d’or avec des paroles divines, pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme. C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que, s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je fasse dire aux hommes et aux femmes : « Oh ! comme elle était dorée, dorée au-dedans et dorée au-dehors ! » Ah ! que je voudrais avoir au cou un collier ou un lacet et me faire traîner par les places ou par les villes ; et les enfants me traîneraient et diraient : « Voilà la misérable qui a menti toute sa vie ! » Et les hommes crieraient, ainsi que les femmes : « Oh ! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu ! La malice cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même ! »
Mais tout cela est peu de choses et rien ne suffit. Voici un désespoir nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une autre proie aussi parfaite que moi-même ; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs, tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer ! Oh ! Je vous en supplie, mettez-vous en prière ; que la justice Dieu fasse sortir les démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon coeur ; ma tête se fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges ! Sache, toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux, de mes iniquités et de mes mensonges ; j’étais toute petite quand j’ai commencé !
Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et puis l’orgueil arrive !
Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute amertume et toute enflure ! Les biens que m’a faits Dieu se changent dans mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien ! Ils ne remédient à rien ! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble à une insulte faite à mon désespoir ! Pourquoi toujours en moi ce vide de vertu ? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Et puis je doute et je me dis : Est-ce qu’il m’aurait trompée ? Cette tentation ferme et cache tout bien. Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne peux rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs promesses et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient au-delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma douleur et mon aveuglement !
Ah ! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde et prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres. Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre, n’importe de quelle espèce !
Mes tourments ont commencé quelques temps avant le pontificat du Pape Célestin (1294), ils ont duré plus de deux ans et leurs accès étaient fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur atteinte soit maintenant légère et seulement extérieure. La situation étant changée, je comprends que l’âme broyée entre l’humilité mauvaise et l’orgueil subit une immense purgation par laquelle j’ai acquis l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la connaissance de ces vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, avec la pureté, l’aptitude des hauteurs.
L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de l’abîme où elle a ses racines et ses fondations.

Vingtième chapitre — Pèlerinage
Béni soit Dieu et le père de Notre Seigneur Jésus qui nous console en toute tribulation.
Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le dix-huitième pas où le nom de Dieu me faisait crier, après l’illumination que m’apporta le Pater , je sentis la douceur de Dieu et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par l’attrait. Ce fut jusqu’à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant la plus grande partie du jour, je restai debout dans ma cellule, abîmée dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon coeur reçut si fort le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma compagne courut à moi, s’agita et me crut morte ; mais elle m’ennuyait et me faisait obstacle.
Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir, privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu : « Tout ce que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverais-je quand je l’aurai fini ?… » La réponse vint. « Que veux-tu ? dit-elle. — Ni or, ni argent, ni le monde entier ; vous seul. — Fais donc et hâte-toi ; quand tu auras terminé, toute la Trinité viendra en toi. » Je reçus beaucoup d’autres promesses ; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute à cause de la grandeur des promesses : cependant la suavité de l’adieu entretenait mon espérance.
Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François et ce fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité ; mais la mort d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout donner ; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en chemin. Sa sépulture est honorée et illustrée par des miracles.
Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage : je priai en route, je demandai entre autres choses au bienheureux François l’observation fidèle de sa règle à laquelle je venais de m’astreindre ; je demandais de vivre et de mourir dans la pauvreté.
J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à une grotte au-delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier. J’étais là quand j’entendis une voix qui disait : « Tu as prié mon serviteur François, mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le Saint-esprit. Je suis le Saint-esprit, c’est moi qui viens et je t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi et te conduire près de mon serviteur.
« Je vais te parler pendant toute la route ; ma parole sera ininterrompue et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai liée et je ne te lâcherai pas que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et je ne te lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui ; mais quant au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes. »
Et il me provoquait à l’amour et il disait : « Ô ma fille chérie ! ô ma fille et mon temple ! ô ma fille et ma joie ! Aime moi ! car je t’aime, beaucoup plus que tu ne m’aimes ! » Et parmi ces paroles, en voici qui revenaient souvent : « Ô ma fille, ma fille, et mon épouse chérie ! » Et puis il ajoutait : « Oh ! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui soit dans cette vallée. Ô ma fille et mon épouse ! Je me suis posé et reposé en toi ; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au milieu des apôtres : ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le son de ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur François, espérant obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup aimé, j’ai beaucoup fait en lui, mais si quelque autre personne m’aimait plus que François, je ferais plus en elle. »
Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de rareté de la foi, et il gémissait, et il disait : « J’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait, je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés, par qui Dieu fit les prodiges qu’on raconte aujourd’hui. Or personne n’a d’excuse, car tout le monde peut aimer ; Dieu ne demande à l’âme que l’amour ; car lui-même aime sans mensonge, et lui-même est l’amour de l’âme. » Pesez ces dernières paroles ; pesez-les. Elles sont profondes.
Que Dieu soit l’amour de l’âme, il me le faisait sentir par une vive représentation de sa passion et de sa croix qu’il a portée pour nous ; Lui, l’immense ; Lui, le glorieux, il m’expliquait sa passion et tout ce qu’il a fait pour nous et il ajoutait : « Regarde bien ; trouves-tu en moi quelque chose qui ne soit pas amour ? » Et mon âme comprenait avec évidence qu’il n’y a rien en Lui qui ne soit pas amour. Il se plaignait de trouver en ce temps peu de personnes en qui il puisse déposer sa grâce et il promettait de faire à ses nouveaux amis, s’il en trouvait, de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et il reprenait : « Ô ma fille chérie, aime-moi ; car je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes. Aime-moi, ma bien-aimée ; j’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans malice. » Et il voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa capacité, l’aimât du même amour, de l’amour qu’il a pour elle, lui promettant de se donner, si seulement elle le désire. Et il disait toujours : « Ô ma bien-aimée, ô mon épouse, aime-moi ! mange, bois, dors ; toute ta vie me plaira, pourvu que tu m’aimes ! » Il ajouta : « Je ferai en toi de grandes choses en présence des nations, je serai connu en toi, glorifié, clarifié en toi ; le nom que je porte en toi sera adoré à la face des nations. » Il ajouta mille autres choses.
Mais moi, pendant que je l’écoutais, considérant mes péchés et mes défauts, je me disais : Tu n’es pas digne de toutes ces grandes amours. Le doute me prit et mon âme dit à Celui qui par-lait : « Si tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas ces choses inconvenantes ; car je suis fragile et capable d’orgueil. » Il répondit : « Eh bien, essaie ! essaie de tirer vanité de mes paroles, essaie donc ; tâche un peu, essaie de penser à autre chose. » Je fis tous mes efforts pour concevoir un sentiment d’orgueil ; mais tous mes péchés me revenant à la mémoire, je sentis une humilité telle que jamais dans toute ma vie. Je tâchai d’avoir des distractions ; je regardai curieusement les vignes le long du chemin. Je tâchai d’échapper aux discours qu’on me tenait ; mais de quelque côté que s’égarât mon orgueil, la voix disait toujours. « Regarde, contemple ; ceci est ma créature. » Et je sentais une douceur, une douceur ineffable.
J’étais tellement aimée, disait la voix, que le Fils de Dieu et de la Vierge Marie s’était incliné vers moi pour me parler. Et Jésus-Christ me disait : « Quand le monde entier viendrait à toi, je te défie de parler à un autre qu’à moi ; mais puisque me voici, tu possèdes le monde entier. » Et pour me tranquilliser, il me disait : « C’est moi qui ai été crucifié pour toi, moi qui ai souffert pour toi la faim et la soif, moi qui t’ai aimée jusqu’à l’effusion du sang. » Il me racontait sa passion et me disait : « Demande une grâce pour toi, pour tes compagnes, pour qui tu voudras et prépare-toi à recevoir ; car je suis beaucoup plus prêt à donner que toi à recevoir. » Mon âme cria disant : « Je ne veux pas demander, parce que je ne suis pas digne. » Et tous mes péchés me revenaient à la mémoire. Mon âme ajouta : « Si toi qui me parles depuis le commencement, tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas de telles paroles ; d’ailleurs si le Saint-Esprit était en moi, je devrais mourir de joie. » Il répondit : « Est-ce que je ne suis pas le maître ? Je te donne la joie que je veux, non pas une autre. Il y a un homme à qui j’en ai donné une moindre. Ses yeux se sont fermés et il est tombé sans connaissance. Je vais te donner encore de signe de ma présence. Essaie de parler à tes compagnes, essaie de penser à quelque chose de bon ou de mauvais, n’importe quoi ; je te défie de penser à autre chose qu’à Dieu. Je suis le seul qui puisse lier l’esprit. Je n’agis pas en vue de tes mérites, mais en vue de ma bonté. »
Pendant qu’il parlait, je me sentais digne de l’enfer, et ce sentiment avait pour la première fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait que si mes compagnes de voyage avaient été mal choisies, je n’aurais pas entendu et éprouvé ce que je venais d’entendre et d’éprouver. Quant à elles, elles s’interrogeaient sur la langueur où elles me voyaient ; car j’étais brisée de douceur. J’avais peur d’arriver ; j’aurais voulu que la route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la joie que je sentais, je renonce à la dire, surtout quand j’entendis :
« C’est moi, le Saint-Esprit, c’est moi qui suis en toi. » Et la douceur venait avec chaque parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de saint François, suivant sa parole, et ne me quitta pas, et resta avec moi jusqu’après le dîner, et me suivit dans ma seconde visite au tombeau. Quand j’entrai pour la seconde fois dans l’église, je fléchis le genou et je vis un tableau qui représentait François serré contre la poitrine de Jésus. Alors il me dit : « Je te tiendrai beaucoup plus serré que cela ; je t’embrasserai d’un embrassement trop serré pour être vu. Voici pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille chérie, ô mon temple et mon amour et ma délectation ; je vais te remplir et te quitter, te quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter réellement, pourvu que tu m’aimes ! »

Et bien que cette parole fut amère comme prédiction, elle eut cependant en elle-même une douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, pour le voir des yeux de l’esprit et des yeux du corps ; je le vis ! vous me demandez ce que je vis ? C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était plein de majesté, c’était immense, mais qu’était-ce ? Je n’en sais rien ; c’était peut-être le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il prononça encore des paroles de douceur, puis il s’éloigna. Son départ lui-même eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en alla pas tout à coup ; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense douceur. Et il disait encore : « Ô ma fille chérie, que j’aime plus qu’elle ne m’aime ! tu portes au doigt l’anneau de notre amour et tu es ma fiancée ! Désormais tu ne me quitteras plus ; la bénédiction du Père et du fils et du Saint-Esprit est en toi et sur ta compagne ! » Et mon âme cria : « Puisque vous ne me quitterez plus, je ne crains plus le péché mortel ? » Mais là-dessus il ne voulut pas répondre. Et comme, au moment du départ, j’avais demandé une grâce pour ma compagne, il en promit une d’un autre genre. Il se retirait, il se retirait ; je compris qu’il m’empêchait de tomber à terre et qu’il me forçait à rester debout.
Mais après le départ, lorsque tout fut consommé, je tombai assise et je criai à haute voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur et, au milieu des hurlements, je crois que je disais : « Amour, amour, amour, tu me quittes et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance ! Oh ! pourquoi me quitter ? » Mais je ne pouvais plus parler. Et si je voulais articuler, au lieu de paroles, il ne venait que des hurlements et je rugissais, je rugissais ; si j’essayais de dire un mot, il était couvert par un cri ; on cherchait à m’entendre et on ne pouvait pas. Cela se passait à la porte de l’église Saint-François. Tout le peuple s’assembla, je rugissais en présence du peuple. J’étais assise en criant et j’étais languissante pendant que je rugissais. Mes compagnons et mes amis furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait pas ce qui m’arrivait ; on se trompait sur la cause. Quant à moi, je disais : « C’est lui, je ne doute plus, c’est Lui ; j’ai la certitude, c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. » Je hurlais de douceur et de douleur, car c’était lui, mais il était parti. « La mort, criai-je ; la mort ! » Mais, ô douleur, je ne mourais pas et je vivais et il était parti ! mes jointures se séparaient.
Je revins d’Assise et, chemin faisant, je parlais de Dieu avec une grande douceur et j’avais grand’peine à me taire. Je me contenais cependant, car je n’étais pas seule. Or, pendant la route, Jésus me parla et me dit :
« Moi, Jésus-Christ, qui te parle et qui t’ai parlé, je te donne ce signe que vraiment c’est Moi ; je te donne la croix et l’amour de Dieu ; je te les donne pour l’éternité. »
Je sentis dans mon âme la croix et l’amour et cela rejaillit sur mon corps, et je sentis la croix corporellement et mon âme fut liquéfiée. Revenue à la maison, je sentais une douceur tranquille, paisible, trop immense pour être exprimée. Alors vint le désir de la mort ; car cette douceur, cette paix, cette délectation au-dessus des paroles me rendait cruelle la vie de ce monde. Ah ! la mort ! la mort ! et je serais parvenue à la substance même de la douceur dont je sentais de loin quelque chose, et je l’aurais touchée pour toujours et jamais, jamais perdue ! Ah ! la mort ! la mort ! la vie m’était une douleur au-dessus de la douleur de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui puisse être conçue. Je tombai à terre languissante et je restai là huit jours, et je criais : « Ah ! Seigneur ; Seigneur, ayez pitié de moi ! Enlevez-moi, enlevez-moi. » Je sentis alors des parfums qui ne sont pas de la terre et des effets inexprimables. Quant à la joie, elle fut au-delà des paroles. Bien des paroles m’ont été dites souvent, mais non pas avec une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une telle profondeur. Pendant que j’étais à terre, ma compagne, admirable de simplicité, de pureté, de virginité, entendit une voix qui disait : « Le Saint-Esprit est dans cette chambre. » Elle s’approcha de moi et m’adressa ces paroles : « Dis-moi ce que tu as, car je viens d’entendre une voix qui m’a dit : Approche-toi d’Angèle. » Je lui répondis : « Ce qui t’a été dit ne me déplaît pas. » Et depuis ce jour je lui communiquai quelques-uns de mes secrets.

Vingt-et-unième chapitre — La beauté
Un jour j’étais en oraison, élevée en esprit. Dieu me parlait dans la paix et dans l’amour. Je regardai et je le vis.
Vous me demanderez ce que je vis ? C’était lui-même et je ne peux dire autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne vis rien qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au ciel : la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le souverain bien. L’assemblée des saints se tenait debout, chantant des louanges devant la majesté souverainement belle. Tout cela m’apparut en une seconde. Et Dieu me dit : « Ô ma fille chérie, très aimante et très aimée, tous les saints ont pour toi un amour spécial, tous les saints et ma Mère, et c’est moi qui t’associerai à eux.
Malgré l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il disait de sa Mère et de ses saints me touchait peu. L’immensité de délectation que je buvais en Lui, en lui-même, dans sa source, me rendait aveugle vis-à-vis des saints et des anges. Toute leur bonté, toute leur beauté était en Lui, était de Lui : il était le souverain bien ; il était toute beauté. Et mes yeux se fermaient sur la créature, abîmés de joie dans l’essence du beau. Et il me dit : « Je t’aime d’un amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache. » Mon âme répondit : « Mais pourquoi donc mon Seigneur, place-t-il ainsi sa joie et son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes ? » Et Dieu répondait : « Je te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts, mais c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi et j’ai caché mon trésor. »
Et ces paroles m’apportaient le sentiment de leur pleine vérité et je ne doutais pas, et je sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me regardaient ; et mon âme puisa dans son regard la lumière. Qu’un saint descende du paradis, je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et comme il me cachait, disait-il, son amour à cause de mon impuissance à le porter : « Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la force de porter votre amour. » Il répondit : « Tu aurais alors ton désir et ta faim diminuerait. Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta langueur. »

Vingt-deuxième chapitre — La puissance
Un jour j’entendis une voix divine qui me disait : « Moi qui te parle, je suis la puissance divine qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce, la voici : Je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah ! ce n’est pas tout ! Je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom portent secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera à toi en vain. Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce proportionnée à l’union divine qu’elle possédera déjà. »
Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine gloire.
Mais il ajouta :
« Tu n’as rien à tirer de là, rien quant à la vanité. Cette gloire n’est pas la tienne ; c’est un fardeau que tu porteras et ce n’est pas autre chose. Garde-le ; porte-le ; et restitue la gloire à son propriétaire. »
Je compris que j’étais en sûreté. « Et cependant, me dit-il, ta crainte ne m’a pas déplu. »
J’entrai à l’église et j’entendis une parole qui recréa mon âme. La voix disait : « Ô ma fille chérie ! mais elle se servit d’un bien autre nom que je n’ose pas écrire ; et elle ajouta : Aucune créature ne peut te donner consolation ; je tiens cela dans mes mains ; je vais te monter ma puissance. »
Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine où j’embrassais tout l’univers, en-deçà et au-delà des mers et l’Océan et l’abîme et toutes choses, et je ne voyais rien nulle part que la puissance divine ; le mode de la vision était absolument inénarrable. Dans un transport d’admiration, je m’écriai : « Mais il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers. » Aussitôt l’univers

Vingt-troisième chapitre — La sagesse
Un jour, une personne me demanda de prier Dieu pour obtenir certaines connaissances qu’elle voulait avoir. J’hésitais, sa demande me paraissait pleine de sottise et d’orgueil.
Pendant que j’étais dans cette pensée, je fus ravie en esprit. Je fus posée dans ce ravissement près d’une table sans commencement ni fin ; je ne voyais pas la table, mais je voyais ce qui était placé sur elle. C’était une plénitude divine, une plénitude inénarrable qui n’a aucun rapport avec aucune expression ; c’était une plénitude, la Sagesse divine et le souverain bien.
Et dans la vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis de l’interroger sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira dans l’avenir, car il y a un manque de respect à vouloir marcher devant elle. Quand j’aperçois des hommes livrés à ces investigations, leur erreur est visible pour moi. Le mystère que j’aperçus, sous la ressemblance d’un objet étendu sur une table, m’a laissé une intelligence profonde qui discerne au premier mot que j’entends, les personnes et les choses spirituelles. Je ne juge pas comme autrefois de mon ancien jugement qui était erreur et péché. Je juge d’un jugement vrai qui me permet d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. Je ne peux pas raconter cette vision, car la table est le seul objet sensible dont l’idée ou le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant au mystère même de la vision, il échappe à la parole.

Vingt-quatrième chapitre — La justice
Un jour, j’étais en oraison ; je fis des questions, non pas pour sortir d’un doute, mais parce que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu et je lui dis :
« Pourquoi avez-vous créé l’homme ? Pourquoi avez-vous permis sa chute ? Pourquoi la passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter, tant d’instruments dans les mains ? » Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en effet Dieu pouvait nous vivifier et nous sauver autrement. Je me sentais poussée et forcée à faire des questions. J’aurais voulu dans ce moment me fixer dans la prière pure et simple, mais Dieu me contraignit à l’interroger. Je restai plusieurs jours ainsi, toujours interrogeant, et cependant la question ne venait pas du doute. Je comprenais que Dieu avait choisi la voie la plus appropriée à sa bonté et à nos besoins ; mais cela ne suffisait pas, car je voyais clairement qu’il eût pu agir d’une toute autre manière.
Il vint un moment où je fus ravie en esprit ; je vis alors que le mystère de ses voies est un mystère sans commencement ni fin. Ravie dans l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même. Impossible ! Elle voulut aller plus avant. Impossible ! Puis, enlevée plus haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa volonté, sa bonté et je découvris au fond d’elle les choses que j’avais cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre. Pendant qu’elle y avait été abîmée, mon corps était étendu à terre ; mais quand vint la lumière, je me relevai vivement, me tenant sur l’extrémité de mes doigts de pied. L’agilité de mon corps était inouïe et je crus sentir que j’étais créée pour la seconde fois. Je plongeais mon regard avec une joie immense dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, dans sa justice et au-delà de mes espérances, je buvais avec transport l’intelligence des mystères ; mais leur manifestation est interdite aux paroles, parce qu’ils dépassent la nature.
Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver autrement ; mais je n’avais jamais compris comment le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de lui à nous la plus haute manifestation de sa bonté et l’union la plus intime, celle qui se fait par la bouche, l’union eucharistique.
Ce jour-là j’arrivai à une telle connaissance de la justice de Dieu et de la rectitude de ses jugements, à une telle satisfaction, à une telle tranquillité que dans aucune hypothèse, je n’éprouverais ni douleur, ni négligence, ni relâchement dans la prière. Cette vision m’a laissé dans l’âme une paix, un repos, une tranquillité sans exemple, une tranquillité éternelle. Mais je n’ai pas tout dit.
Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je fus ravie à une plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle, inexprimable, dont je ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien. Et mon âme, dans le délire de la joie, ne distinguait plus l’amour et contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de la première vision, j’étais entrée dans l’inénarrable : avec mon corps ou sans mon corps, je l’ignore pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins grands que celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité des vertus. J’aime tous les biens et les maux, les bienfaits et les forfaits. Rien ne rompt pour moi l’harmonie. Je suis dans une grande paix, dans une grande vénération des jugements divins. Le matin et le soir, dans mes prières, je dis : Par votre justice, délivrez-moi, seigneur ; par vos jugements, délivrez-moi, Seigneur ; j’ai la même confiance et la même délectation que quand je dis : Par votre avènement, délivrez-moi Seigneur ; par votre Nativité, délivrez-moi Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté de Dieu dans un saint ou dans tous les saints que dans un damné ou dans tous les damnés. Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois ; le souvenir et la joie qu’il m’a laissé sont éternels. Si, par un malheur impossible, toutes les vérités de la foi m’abandonnaient, il me resterait, dans mon naufrage, une certitude de Dieu et de ses jugements, et de la justice de ses jugements.
Mais ô profondeur ! ô profondeur ! ô profondeur ! ô profondeur ! toute créature sert au salut des prédestinés ! C’est pourquoi l’âme qui, descendue dans l’abîme, a jeté un coup d’oeil sur les justices de Dieu, regardera désormais toutes les créatures comme les servantes de sa gloire.

Vingt-cinquième chapitre — L’amour
C’était pendant le carême ; j’étais sèche et sans amour. Je priais Dieu de me donner quelque chose de lui-même car, moi, je n’avais rien. Les yeux intérieurs furent ouverts en moi et je vis l’amour qui venait à moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fournissaient aucun terme de comparaison. Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec les yeux de l’âme beaucoup plus clairement que je n’ai jamais rien vu avec les yeux du corps.
Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse d’une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument tranchant me touchait, puis se retirait, ne pénétrant pas autant qu’il se laissait entrevoir. Je fus remplie d’amour ; je fus rassasiée d’une plénitude inestimable. Mais écoutez le secret : cette satiété engendrait une faim inexprimable et mes membres se brisaient et se rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais vers ce qui est au-delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature. Oh ! silence ! silence !
Mais il y avait un cri au-dedans. Oh ! ne me faites plus languir ! Oh ! la mort ! la mort ! car la vie m’est une mort. La mort ! bienheureuse Vierge ! Prenez avec vous les apôtres ! Allez ensemble, ensemble, ensemble devant le Très-haut ; puis à genoux, à genoux tous à la fois, pour qu’il ne veuille plus, pour qu’il ne permette plus que je souffre. À genoux tous, pour que j’arrive vers Celui que je sens ! Saint François, à genoux ! À genoux, évangéliste ! Je criai, je conjurais : il approche, pensais-je, il approche. Voilà que je deviens tout amour ! Il y en a beaucoup qui se croient dans l’amour et qui sont dans la haine ; d’autres, qui se croient dans la haine et qui sont dans l’amour. Je désirais voir ceci d’une vue claire. Dieu me donna l’évidence, je demeurais satisfaite. Je fus remplie d’un amour auquel je ne crains pas de promettre l’éternité et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais : « Tu mens » et si c’était un ange, je lui dirais : « Je te connais ; c’est toi qui es tombé du ciel. »
Je vis en moi deux parts, comme si une déchirure m’avait coupée en deux. Ici ce qui est de Dieu, l’amour et le souverain bien ; et là, ma part, sécheresse et vide, vide absolu.
Et, dans cette lumière, je vis que ce n’était pas moi qui aimais. Je me voyais pourtant dans l’amour ; mais c’était en vertu d’un don.
L’amour se rapprocha, il me fit une plus ardente brûlure ; et puis, voici le désir, le désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus et cet amour il y en a un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel ; car il y en a un qui donne la mort. Entre l’amour généreux et l’amour mortel, il y a un amour intermédiaire qui ferme les lèvres parce que sa joie et son abîme sont au-delà des paroles. On m’eût fait un mal horrible, si on m’eût conté la Passion ou si on eût nommé Dieu devant moi, parce qu’à ce nom, je suis délectée d’une si infinie jouissance que je suis crucifiée de langueur et d’amour.
Et pourtant, tout ce qui est moins grand que ce Nom me devient un autre supplice.
Ah ! qu’on ne me parle plus ni de l’Évangile, ni de la vie de Jésus-christ, ni d’aucune parole divine ! tout cela ne me paraîtrait plus rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs !

Silence devant l’incomparable !
Et quand je reviens de cet amour, je suis dans une joie immense ; je suis angélique et j’aime jusqu’aux démons4.
En cet état, le péché me plaît quand je le vois commis par d’autres, parce que je sens que Dieu le permet justement. En cet état, si un chien me mordait, je n’y ferais aucune attention et je ne sentirais pas la douleur. En cet état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus de larmes.
Or cette attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint François. Il vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel. Souvent j’habite à la fois différents degrés de l’échelle ; je désire voir cette chair morte pour nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu de délices, se souvient de la Passion sans éprouver aucune douleur. Une fois le souvenir du précieux sang, du sang inestimable avec qui le salut coula sur le monde, se mêla avec l’amour sans parole et supérieur. Je m’étonnais, je m’en souviens, de voir ces amours debout ensemble, au même moment ; mais la douleur était totalement absente. La Passion n’est plus pour moi qu’une lumière qui me conduit.

Vingt-sixième chapitre — La grande ténèbre

suite PDF