Les jeunes gens Enquête sur la promotion Senghor


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Auteur : Larnaudie Mathieu
Ouvrage : Les jeunes gens Enquête sur la promotion Senghor
Année : 2018

 

Je ne fus pas toujours pasteur de
têtes blondes sur les plaines arides
de vos livres
Pas toujours bon fonctionnaire,
déférent envers ses supérieurs
Bon collègue poli élégant – et les
gants ? – souriant riant rarement
Vieille France vieille Université, et
tout le chapelet déroulé.
LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR

Asseyons-nous par terre, et
contons-nous la fin lamentable des
rois.
SHAKESPEARE

 

 

PROLOGUE
Le marcheur du Louvre
Or ceux qui règnent à un
moment donné sont les héritiers de
tous les vainqueurs du passé.
L’identification au vainqueur
bénéficie donc toujours aux
maîtres du moment.
WALTER BENJAMIN

 

C’est d’abord un long manteau noir, droit,
d’une élégance classique, austère et
rigoureuse, qui affirme son pesant de gravité
et nous rappelle incidemment que l’air est
froid pour ce début du mois de mai.
Il est apparu par la porte qui donne sur la
Cour carrée, laquelle semble repliée dans
l’ombre et le secret, occultée derrière le rideau
de pierre que lui fait le pavillon Sully à la
manière de cette cloison ornée – l’iconostase –
séparant dans les églises orthodoxes la partie
où officient les prêtres de celle où se trouvent
les fidèles.
Il a descendu quelques marches, comme
pour quitter l’estrade de ce théâtre dérobé,
afin de s’engager dans la cour Napoléon,
l’esplanade mondialement célèbre, et que le
monde entier vient voir, qui s’ouvre entre les
ailes du Louvre.
Il a contourné, en marchant d’un pas lent, la
fameuse pyramide de verre que l’un de ses
prédécesseurs avait fait ériger là, au centre de
l’ancien palais des rois devenu le plus célèbre
musée de la planète.
On raconte que Vivant Denon, le cavalier
du Louvre, qui fut désigné par Bonaparte
comme premier directeur du musée sous sa
forme actuelle, n’a pu réaliser qu’à l’âge de
51 ans sa vocation première : devenir
dessinateur. C’était au cours de l’expédition

de l’Empereur en Égypte. Avant cela, il avait
occupé différents postes dans la diplomatie et
l’administration ; il avait, en somme, connu et
épousé les turpitudes politiques de son temps,
s’était mêlé aux disputes du pouvoir et placé,
à tous les sens du terme, dans les services de
l’État.
En voyant se découper, devant l’aile qui
porte son nom en arrière-plan de l’image, la
silhouette d’Emmanuel Macron, je me suis dit
qu’en admettant même que ce dernier fasse
deux mandats, il serait dégagé de ses
obligations politiques, au plus tard, à 49 ans. Il
sera alors toujours grand temps pour lui de
trouver sa vraie vocation.
J’ai lu dans un entretien qu’adolescent, il
aurait aimé être écrivain. Il faut dire qu’il n’y
a pas de sot métier. S’il n’avait pas connu la
mésaventure d’entrer à Sciences Po, puis à
l’ENA, peut-être notre nouveau président
aurait-il occupé son temps à faire des livres.

Au lieu de quoi, le marcheur du Louvre
continuait son bout de promenade sur la
majestueuse dalle nocturne, le pas toujours
pondéré et presque mécanique, pendant que
retentissait dans l’enceinte du palais l’Ode à
la joie de Beethoven.
Ce mouvement de la Neuvième symphonie
fut adopté au milieu des années 80, en des
temps de grande réconciliation, comme
hymne officiel de l’Europe. Par ces notes
aussi bien que par la pyramide de Ieoh Ming
Pei, le spectre subliminal de François
Mitterrand se trouvait ainsi convié dans la
scénographie du sacre macronien. Comme en

surimpression, l’image de l’ancien sphinx de
l’Élysée, main dans la main avec Helmut
Kohl, venait enrichir celle du jeune marcheur
solitaire à peine élu.

Le symbole pouvait éclater dans toute sa
transparence : c’est sous le signe de l’Europe
que Macron plaçait ses premiers pas de
président. L’Europe décriée, chahutée, dont la
construction était en panne, l’unité mise à mal
par le récent Brexit et le projet menacé par la
montée des nationalismes, et dont il convenait
par conséquent de réaffirmer l’importance
cardinale et fondatrice.

Lorsqu’il s’agit du spectacle politique, une
sorte de déformation professionnelle me porte
à interpréter les signes, la mise en scène, les
mots et les gestes, à la recherche des
intentions qui ont présidé à leur choix.
J’imagine parfois la séance de brainstorming
qui a conduit une batterie de conseillers à
opter pour tel ou tel élément de langage, tel ou
tel effet visuel. Je me demande, par exemple,
ce qui a pu passer par la tête de ceux qui ont
décidé d’appeler leur mouvement « Hé oh la
gauche ! », ou de prendre pour logo de
campagne une rose bleue horizontale dont le
dessin ressemble à un déboucheur à ventouse.
(Pour « En Marche ! », j’étais également un
peu perplexe – preuve sans doute d’un
manque d’intuition politique.)
Ce décryptage sauvage n’a aucune
prétention à la rigueur sémiologique, et
demeure sans nul doute en grande part
tributaire de mes propres préoccupations. Je
suppose que n’importe quel citoyen se livre à
ce petit jeu. Tout au plus, l’activité d’écrivain,

le fait de se vouer à des signes, contribuent-ils
à me rendre particulièrement attentif au
langage et aux récits par lesquels le pouvoir
s’exprime.

À ce titre, le choix, par Emmanuel Macron
et son équipe, du Louvre pour donner son
premier discours et recevoir l’ovation des
électeurs revêtait à l’évidence plusieurs
significations stratégiques croisées.

On a dit que les places de la Bastille et de la
République étaient historiquement trop
associées à la gauche ; celle de la Concorde à
la droite. Géographiquement, le Louvre se
situe entre les deux, au centre donc,
conformément au « ni droite ni gauche », ou
plutôt au « et droite et gauche », dont la
candidature de Macron s’était revendiquée.
(Un mauvais esprit s’empresserait de
souligner que le Louvre est bien plus proche
de la Concorde que de la Bastille.)
Début mars, une amorce de polémique
s’était allumée après que le candidat avait
avancé au cours d’un meeting de campagne
qu’il n’y avait « pas de culture française ». Il
voulait bien entendu dire par là qu’il n’y avait
pas une culture française, mais une mosaïque
de cultures plurielles qui formaient, dans leur
diversité, la culture en France. Ce qui est
évident, relève du bon sens, mais qui avait
heurté les habituels éditorialistes et plumitifs
réactionnaires, lesquels entendent utiliser la
culture comme instrument privilégié d’une
affirmation de l’identité nationale. Toute la
droite avait, comme à l’accoutumée, emboîté
le pas de ces idéologues assermentés, qui font
profession de lui fournir matière à tollés.

En réponse, voilà que le nouveau président
arpentait maintenant le parvis monumental sur
lequel veillent aux balustrades les statues des
hommes illustres : les ombres panthéonesques
de La Fontaine, de Pascal, de Molière, Racine,
Rousseau et les autres – ils sont en tout
quatre-vingt-six, dressés chacun dans sa niche
de pierre – lui faisaient une escorte
ostentatoire et opportune. Il célébrait sa
victoire dans le temple officiel de la culture
française : mieux, le Louvre illustrait à
merveille la définition de la culture qu’il avait
risquée quelques semaines auparavant, où se
trouvent aussi bien regroupés les collections
des vestiges archéologiques égyptiens que
celles des arts de l’Islam, les sculptures
grecques que les plus grands chefs-d’oeuvre de
la peinture italienne : un concentré de tout ce
qui irrigue et compose en effet le patrimoine
culturel français.
Sous ses atours monarchiques et impériaux,
le Louvre n’en reste pas moins un emblème
républicain, ancré comme tel dans
l’inconscient collectif. C’est sous la
Révolution que fut prise la décision d’ouvrir
au public les collections royales, accumulées
depuis Louis XIV, et de faire du Louvre un
musée, dès lors symbole de transmission à
travers les différentes époques qui ont fait
l’histoire du pays. L’écrin rêvé pour appeler
au rassemblement de la nation, ainsi qu’il est
traditionnellement de bon ton de le faire une
fois la dispute électorale emportée.

Quinze jours plus tôt, au soir du premier
tour, alors qu’Emmanuel Macron venait de se
qualifier pour affronter Marine Le Pen en

finale, on avait suffisamment raillé la façon
qu’il avait eue de fêter le résultat. Grands
sourires, saluts victorieux à la foule dispensés
depuis le marchepied de la portière ouverte
d’une berline, rassemblement de ses fidèles et
invités triés sur le volet dans une grande
brasserie parisienne, La Rotonde : tout avait
été orchestré comme si la cause était
entendue, le scrutin déjà gagné, et que la
candidate du Front national ne fût pas sa
prochaine adversaire, ou fût une candidate
anodine.
La démonstration de triomphalisme débridé
paraissait hors de propos ; elle provoquait la
gênante impression que le candidat, encapsulé
dans sa petite bulle partisane, étalait son
plaisir sans tenir compte des circonstances et
s’enferrait dans le déni de tout ce qui aurait pu
tempérer sa liesse et celle de ses militants.
Deux semaines après, l’erreur est très
visiblement corrigée. À défaut de simplicité,
Macron offre cette fois des gages éminents de
solennité. Finies l’arrogance un peu frivole, la
gestuelle clinquante du show à l’américaine,
les contorsions presque candides à la portière
de la voiture. C’est désormais toute la
grandiose solitude du pouvoir qu’il s’agit
d’illustrer, l’auguste face-à-face entre un
homme et un peuple qu’il faut représenter. Il
ne sera pas dit que le nouveau président n’ait
pas pleinement conscience de la mesure du
rôle qui l’attend, ni de l’Histoire dans laquelle
il s’inscrit.

Lui qui ne s’est jamais donné la peine de se
confronter au suffrage populaire avant de se
lancer directement dans la course à la

mandature suprême, et qui paraît avoir
enjambé les étapes du cursus honorum de la
politique française sans sacrifier aux rites de
passage traditionnels ; lui que l’on a souvent
dépeint comme un homme trop jeune, sans
expérience, encore inconnu du grand public
deux ans plus tôt, et suspect par conséquent de
tout faire trop vite, sans s’embarrasser des
exigences de la légitimité républicaine ; lui
dont l’ascension foudroyante pourrait donner
le sentiment qu’il vient de remporter l’élection
présidentielle comme par effraction, il laisse
ici se déployer le temps, se place
allégoriquement sur le plan de la longue
durée, en appelle à l’Histoire, sans lésiner sur
l’ampleur des effets.
Il n’est plus le jeune homme pressé, mais le
souverain capable de dicter patiemment son
rythme propre. Il use résolument des fastes de
ce son et lumière pour se poser en héritier des
grandes figures qui l’ont devancé à la tête de
l’État. C’est un lignage entier, une petite
constellation mythologique formée de noms
choisis, une certaine idée, également, de
l’incarnation du pouvoir, que soulèvent ainsi,
par touches successives, les signes savamment
disposés qui composent ce spectacle.
En somme, toute cette symbolique n’était
pas très subtile. Elle n’en avait pas besoin.
Dans les mises en scène ainsi censées
s’adresser directement à la mémoire
collective, il y a toujours une grandiloquence
consensuelle, quelque chose d’un peu kitsch.
Il faut parler au plus grand nombre, trouver
des motifs fédérateurs, immédiatement
compréhensibles ; il faut puiser dans le

répertoire le plus largement commun possible.
Or, la pompe de cette scène avait pour raison
d’être essentielle, avant même de définir la
posture présidentielle endossée par Emmanuel
Macron, de faire image : faire image afin de
faire date.
En la regardant, cette image, en compagnie
d’Esther, Cloé et Vincent, devant la télévision
nous nous sommes dit que dans trente ans, à
coup sûr, nous nous rappellerions ce moment.
Non pour l’événement qu’il constituait,
encore moins pour l’émotion qui nous aurait
étreints, mais pour la force visuelle qui s’en
dégageait.
Incontestablement, cette déambulation à
travers la cour Napoléon s’était gravée en
temps réel dans l’esprit de tous les citoyens du
pays – ceux qui avaient voté ou non, ceux qui
lui étaient acquis ou non. En matière de
communication politique, ce cérémonial du
Louvre était une trouvaille.
*
Il est ensuite monté sur un large podium en
avant de quoi l’attendait le pupitre auquel
appuyer son discours. Du long manteau noir,
il a sorti une liasse de feuillets, les a dépliés,
disposés sur le plan incliné, face à la foule.
Son allocution ne fut guère mémorable.
Tout au plus a-t-il égrené les considérations de
bon aloi que réclamaient son rôle et les
circonstances, en donnant le sentiment de
s’acquitter avec application d’un exercice
imposé.
Nous avions déjà eu plusieurs fois

l’occasion de le constater au cours de la
campagne, Macron n’est pas un homme de
discours. Il ne semble guère à l’aise lorsqu’il
s’agit de tenir la parole sans interruption, de
régler les variations vocales, les mouvements
de corps, les envolées ponctuelles, les
montées d’adrénaline qui font l’excitation et
la force propres aux grands discours généraux.
Dès qu’il a à s’exprimer sous la forme de
l’entretien ou du débat, dans un échange direct
avec son interlocuteur, il se révèle incisif,
percutant, maître de ses effets. Redoutable
rhétoriqueur dans le dialogue, il laisse percer
un plaisir certain à vaincre, comme lors du
débat de l’entre-deux-tours contre Marine Le
Pen, ou à tenter de convaincre, ainsi que nous
avons pu le voir, par exemple, devant la
rédaction de Mediapart, qui le soumettait à la
question sans complaisance. Mais son
éloquence, et jusqu’à son élocution,
deviennent plus flottantes, plus hésitantes
lorsque à l’escrime verbale fait place la parole
magistrale.
Cette déclaration du premier soir a d’autant
moins échappé à ce constat que les phrases se
sont trouvées, en quelque sorte, écrasées par le
décorum. Leur nature parfaitement
conventionnelle a démontré que le véritable
enjeu n’était pas là. La photogénie du moment
primait sur le propos. Les mots se sont effacés
devant la force de l’image.
Après le show du Louvre, une fois la scène
vidée, sur les plateaux télé les commentaires
rejouent en boucle le coup de la surprise. Les
médias ont leurs éléments de langage, comme
les discours politiques, et bien souvent ce sont

les mêmes. L’histoire de l’accession de
Macron au pouvoir se raconte invariablement,
de façon univoque, comme celle d’une percée
aussi irrésistible qu’inattendue, presque
improvisée, qui a déjoué les pronostics et
intégralement remodelé le paysage politique.
Tout le champ sémantique du changement, de
la rupture, du renouvellement, voire de la
table rase y passe, et avec lui celui de la
stupéfaction. En même temps que les
observateurs autorisés, nous sommes donc
priés d’être ébahis aussi, afin de prendre notre
part à l’événement.
Et pourtant, me dis-je en écoutant se
succéder, en guise de glose, les laïus convenus
des exégètes officiels, rien de tout cela ne me
surprend vraiment. Je n’ai pas le moindre
talent de devin, ni mes entrées dans le secret
des dieux ou des instituts de sondage et de
prospective qui en tiennent lieu. Mais il y a
maintenant bientôt quatre ans que de
nombreux signes concordants m’ont
intimement persuadé qu’Emmanuel Macron
serait un jour président de la République. La
seule chose qui ne laisse de m’étonner, c’est
que cela soit arrivé aussi vite.

I
La phrase d’après

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