L’âme européenne Réponse à Bernard-Henri Lévy


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Auteur : Dun Robert (Martin Maurice)
Ouvrage : L’âme européenne Réponse à Bernard-Henri Lévy
Année : 1994

 

Préface
L’âme européenne
Ce livre sera dur à certains. Il est inconfortable de
découvrir que, contrairement à ce que l’on croyait,
on n’est pas un être libre, mais un être conditionné,
encombré de dizaines de réactions mentales qui relèvent
plus du réflexe de Pavlov que du raisonnement ou de
l’instinct, qu’on fait partie de ces visages-pâles, « êtres
étranges qui n’ouvrent la bouche que pour mentir et ne
s’aperçoivent pas qu’ils ne trompent qu’eux-mêmes », selon
la remarque d’un sachem peau-rouge. Pourtant, qu’ils me
permettent de les rassurer, la vérité est comme les bains
froids : elle est rude de contact, mais vitalisante et réjouissante.
Je ne sais si je dois en remercier des fées malicieuses
autour de mon berceau, des divinités tutélaires ou tout simplement
les gènes de mes parents, mais je suis né armé
d’une insolence congénitale qui ne m’a jamais fait défaut.
Tout enfant, j’avais déjà remarqué que les grandes personnes
étaient dignes de la plus extrême méfiance, vu d’une
part qu’elles n’étaient d’accord entre elles sur rien d’important,
que d’autre part on s’attirait une immanquable paire

de gifles en le leur faisant remarquer, ce que je diagnostiquais
comme un symptôme certain d’impuissance et de
mauvaise foi. Adolescent et adulte, je reportais cette saine
méfiance sur les professeurs, les spécialistes, les politiciens,
les médias, les autorités religieuses. Ma liberté m’a souvent
coûté chère, mais je ne l’échangerais pour rien au monde.
Tel sera mon premier message à ceux qui seront secoués de
tremblements en me lisant.
Qu’ils veuillent bien aussi me faire l’honneur de croire
que je n’ai pas écrit les pages qui suivent en septuagénaire
mal mûri et qui se complaît à faire scandale. Mes motivations
sont toutes autres. En ce monde où des millions de
jeunes s’adonnent à la drogue et n’osent plus faire d’enfants
parce qu’ils ne croient plus en l’avenir, je fais ce que je crois
être mon devoir majeur : dire ce que personne d’autre que
moi ne peut dire.
La corruption du siècle des Borgias, l’entêtement borné
et les persécutions de l’Inquisition engendrèrent en leur
temps une révolte de l’esprit que l’on peut schématiser
par le défi de Galilée et celui de Luther. Cette révolte était
vitale et sans elle il n’y aurait pas eu d’avenir pour l’espèce
humaine. La corruption contemporaine, les fanatismes
parés des masques de la tolérance ou affichés sans
vergogne par des religieux fondamentalistes ne sont pas
inférieurs à ceux du seizième siècle. Ils exigent des
révoltes semblables. J’en apporte une, sans savoir si elle
trouvera l’écho de celles de Luther et de Galilée, mais
avec un degré non moindre de certitude.

J’adresse un jubilant merci à Bernard-Henri Lévy, sans le
moindre soupçon d’ironie. En effet, dans son ouvrage Le
Testament de Dieu, il expose avec une netteté insurpassable
les clivages sans doute irréductibles entre la religiosité
juive et les religiosités dites « païennes », qu’elles soient de
référence hindoue, chinoise, japonaise, amérindienne,
slave, celtique, germanique ou gréco-romaine.
Le Testament de Dieu est une confirmation de la distinction
que j’expose dans mes livres et articles entre les religions qui
se disent révélées ; mais que je définis comme « religions du
désert » sur base de la psychanalyse jungienne, et les religions
couramment appelées païennes bien que le terme de
religions naturelles soit plus adéquat.
L’image de la couverture du Testament de Dieu est révélatrice
et point n’est besoin d’être féru de psychanalyse pour
en sentir la signification : masses géométriques sans grâce,
parallélépipèdes de béton sans fenêtres, vision de banlieue
sans verdure, génératrices de jeunes désespérés délinquants,
abris sans ouvertures pour recroquevillés apeurés devant le
monde extérieur. Cette couverture annonce déjà la phrase
du livre sur « l’homme soumis à l’horreur de la nature ».
Le contenu idéologique et le style témoignent d’une
vaste érudition. Mais celle-ci fait pourtant l’impasse sur la
veine la plus typique et la plus libre de la pensée européenne
qui mène d’Héraclite à Nietzsche. Par ailleurs, la
connaissance intellectuelle n’est pas une clef qui ouvre à
elle seule la compréhension des cultures.

Mes réponses s’adressant à un auteur pour qui « l’arbre
est nazi », qui parle de « fascisme au son des binious », de « détruire
les bosquets sacrés », qui tourne le dos au héros de la
liberté Soljenitsyne lorsque celui-ci affirme son identité
russe, je tiens à réfuter d’avance l’accusation de nazisme.
Je refuse même le dilemme aryanisme-judaïsme, car le vrai
dilemme est celui existant entre toutes les religions naturelles,
profondément parentes, et tous les monothéismes,
tout aussi profondément parents.
Je ne rejette aucun penseur à cause de sa race. J’admire
l’Arabe libanais Khalil Gibran au point d’avoir offert plusieurs
dizaines d’exemplaires de son ouvrage Le prophète à
des amis. J’ai abondamment recommandé La Guerre des filles
de l’écrivain juive Christiane Singer comme chef d’oeuvre
de restitution de la sensibilité païenne. J’ai lu et propagé en
leur temps les livres d’Arthur Koestler. Je n’en suis que plus
à l’aise pour mettre en évidence le fanatisme des religions
du désert et de certains de leurs promoteurs.
Robert DUN

 

CHAPITRE I
Restitution d’une mémoire païenne
Sur la conception juive
d’un dieu radicalement inexistant

Bernard-Henri Lévy a un tel souci de l’adéquation
des mots qu’on ne saurait me reprocher de le
prendre à la lettre. Or la phrase finale du Testament
de Dieu nous dit : « La première expérience de l’homme hébreu
est celle d’une séparation radicale, d’une étrangeté absolue, de l’absence
du ciel sur la terre et de la terre au ciel, de l’inexistence radicale
de celui qu’il appelle son Seigneur ». Le divin serait donc
radicalement absent de ce que les uns appellent la création
et les autres le monde concret. Bernard-Henri Lévy
se place là en contradiction avec son propre livre de référence
fondamentale : la Bible, dont le début s’intitule La
Genèse ; celle-ci nous explique avec force détails comment
Dieu créa le monde, la terre, les eaux, les animaux et l’homme.
Ce qui signifie étymologiquement que Dieu est radicalement
présent dans le monde puisqu’il en est la racine.

Le dilemme fondamental entre les religions du désert et
les religions naturelles est exactement là : les premières
considèrent un divin extérieur, créateur ou soc du monde
concret, les secondes un « divin immergé dans la matière »
pour reprendre l’expression de Teilhard de Chardin ; la
révélation est alors à chercher dans les lois de la matière et
de la vie : dans la physique et la biologie, ce que Pythagore
a exprimé dans l’un de ses Vers d’Or : « Prends confiance, toi
qui sais que la race des hommes est divine et que la nature sacrée
lui révèle ouvertement toutes choses ».
Dans les religions indo-européennes, le divin est non seulement
présent dans les lois de la nature, il l’est aussi dans
la condition humaine. La notion de Fils divin incarné n’est
pas spécifiquement chrétienne. Elle est présente plus ou
moins explicitement dans toutes les religions créées par un
prophète-médiateur. L’odinisme est particulièrement clair
sur ce point. Odin est pendu la tête en bas à l’arbre du
monde ou Irminsul, « lui-même consacré à lui même ». Cet
arbre du monde est de toute évidence une stylisation de
l’appareil génital féminin. La tête en bas comme le foetus,
Odin reste ainsi « neuf jours ». Mais le mot jul, traduit de
manière erronée par jour, signifie en réalité roue, cycle ; il a
donné par déformation le mot anglais wheel (roue). Il est
donc clair qu’il s’agit des neuf lunes de la grossesse. Cette
religion du fils divin incarné a été exprimée avec le plus de
clarté dans un sonnet de Goethe :

Mahadö, der Herr der Erde,
kommt herab zum sechsten Mal,
daß Er Unsersgleichen werde,
mitzufühlen Freude und Qual.
Er bequemt sich hier zu wohnen,
läszt sich selbst alles geschehen :
soll er strafen oder lohnen,
muß er Menschen menschlich sehen.

Mahadö (le Grand Dieu), le maître de la terre, descend
pour la sixième fois,
afin de devenir notre semblable
et d’éprouver comme nous la joie et la souffrance.
Il s’accommode de vivre ici-bas
et fait que toutes choses lui arrivent;
qu’il doive punir ou récompenser,
il lui faut voir les hommes avec des yeux humains.
Le point culminant de l’opposition entre le divin et le
concret a été atteint par le catharisme dont la doctrine peut
se résumer en trois propositions : « L’esprit est de Dieu, la
matière est du diable, le péché suprême est la procréation ». Le
catharisme ne fait que pousser à fond les implications des
religions du désert qui ont en commun d’expliquer le
monde et la vie par la polarité antithétique d’un Dieu du
bien et d’un esprit du mal : Aourah Mazda et Angryamanous,
Iaveh et Seth, Allah et le Chitan, Dieu et Satan.
Contrairement à cette vision purement conflictuelle, les
religions naturelles exposent un jeu de forces mâles et femelles,
plus souvent complémentaires qu’opposées.

Les religions du désert remettent en cause leur propre
monothéisme par une puissante entité du mal. Implicitement,
Bernard-Henri Lévy en fait autant : si le divin est
radicalement absent de la création, d’une création qui
contient des êtres animés et conscients, quelle est l’entité
créatrice ? Qui est l’auteur du plan et la force motrice dans
le double mouvement de tropisme et d’entropie ?
Pour nous, la conclusion s’impose : une idée du divin
absent du monde est une absurdité qui ne résiste pas à deux
minutes d’examen sérieux.
Je mène ce début de discussion avec répugnance. J’ai horreur
des jongleries verbales, elles m’agacent et contiennent
en outre de bûchers en puissance. Mon sentiment sur le
divin a été au mieux exprimé par Goethe : « Qui peut nommer
l’innommable ? Qui peut dire : je crois en lui ? Qui peut dire :
je ne crois pas en lui ? ».
Oh ! Ne vous pressez pas de triompher. Il n’y a là
aucune concession à votre « étranger absolu ». Un centre et
un rayon sont tout aussi abstraits que le plus abstrait des
Dieux du désert ; ils n’en déterminent pas moins un cercle
et une sphère, ne sont donc pas « radicalement inexistants »,
mais au contraire « immergés dans la matière » comme principes
créateurs.
Grâce à vous, Bernard-Henri Lévy, nous pourrons effectuer
des pas décisifs dans la prise de conscience européenne,
car vous exposez avec une clarté inégalée tout ce
que les monothéismes ont d’irrecevable pour notre esprit

et notre sensibilité. Cela me permettra de passer par-dessus
les injures fanatiques et agressives que vous déversez
contre la personnalité européenne authentique.
Votre dégoût ne m’a pas contaminé et je ne vois toujours
pas ce que les plus antiques polythéismes peuvent
contenir « d’obscurantisme lâche », que l’esprit des bois peut
avoir d’hideux. Non seulement je ne me sens pas « soumis
à l’horreur de la nature », mais je trouve cette dernière
débordante de joies diverses.
J’aime les paysages, la montagne, la forêt, la mer, la
lumière du soleil, la nuit et la lune, le vent, la pluie et la
neige, les animaux libres, même s’ils sont dangereux. Je
pousse le mauvais goût jusqu’à trouver paradisiaque la
compagnie d’une femme dans mon lit. Et, ce qui est pire,
partout je perçois des âmes et des esprits.
Par contre, je déteste le béton et le bitume, les fumées et
odeurs de l’industrie et des mégapoles, la veulerie et la
chienlit dont elles sont le terreau favori, les transes et les
hurlements des convulsionnaires du désespoir qui ne peuvent
que caricaturer le dionysisme. Je déteste les fumisteries
de l’art prétendu « non figuratif », mais qui ne figure
que trop bien ce dont il sort : le vide intérieur de ses créateurs,
la complète absence de message, l’appel au secours
agressif. Vous voulez de l’art vraiment abstrait ? Rien de
plus simple : il vous suffit de ne rien faire.
Vous et moi, Bernard-Henri Lévy, sommes les deux pôles
d’un conflit irréductible : vous êtes le pôle du nihilisme

monothéiste (Vanité des vanités, tout n’est que vanité, dit votre
Bible), je suis le pôle de l’amour païen.
Je ne me laisserai pas engluer dans une réfutation ligne
par ligne de votre soporifique ouvrage. Votre érudition ne
m’impressionne pas, car d’un bout à l’autre elle transpire
le nihilisme. Peut-être y a-t-il dans votre démarche la recherche
inconsciente et désespérée de certitudes vitales.
Alors dégagez- vous de l’intellect qui désertifie tout. « Le
désert grandit. Malheur à qui recèle un désert », nous avertit
Nietzsche.
Je me contenterai de réfuter vos assertions les plus émergentes.
Mais surtout je m’attacherai à restituer clairement
la gnose « païenne ». Les féroces persécutions des religions
du désert, les destructions massives des oeuvres antiques
nous ont fait oublier l’essentiel du patrimoine européen et
accrédité l’idée qu’il n’y avait de possible que l’athéisme
ou l’une des trois religions intolérantes : judaïsme, christianisme
et islam, religions des « hommes du Livre » comme
les nomme Mohammed au début du Coran.
L’esprit européen est si bien oublié que ceux qui cherchent
une issue hors du carcan se tournent vers des doctrines
orientales. Mais ils tombent de préférence dans les
filets de celles qui ont en commun avec les religions
qu’ils veulent fuir le refus de la vie, de la « roue du samsara »
(désignation sanscrite de la roue des incarnations). On ne
secoue pas d’un coup d’épaules près de deux millénaires
de dictature spirituelle sémite.

 

LA GNOSE PAÏENNE
Le paganisme en négatif

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