La France avant les Francs


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Auteur : Macé Jean
Ouvrage : La France avant les Francs
Année : 1881

 

 

AU LECTEUR
Les petites histoires de France que l’on met entre les mains
des enfants ne leur disent rien quelquefois, ou presque rien, des
Francs : elles font commencer notre histoire nationale à Clovis.
On ne saurait donner une idée plus fausse des origines de notre
pays. Il avait déjà une longue histoire quand les bandes franques
s’en sont emparées, et, bien que nous portions aujourd’hui leur
nom, c’est de la vieille Gaule que nous sommes les enfants ;
c’est à elle qu’il faut remonter pour savoir d’où nous venons. Il
faut même remonter plus haut, beaucoup plus haut, si l’on veut
se rendre bien compte des commencements du pays de France.
L’introduction aux petites histoires de France que je vais
essayer d’esquisser a pour but d’aider les parents à combler en
famille une lacune regrettable dans le premier enseignement. Il
n’en est pas de plus important, bien que beaucoup le traitent trop
à la légère en se disant qu’il sera rectifié plus tard. On peut le
rectifier, il est vrai ; mais c’est l’histoire du papier gratté. On a
beau s’y prendre de toutes les façons, ce qu’on écrit dessus
ensuite n’est jamais aussi net que la première fois.
JEAN MACÉ.

 

INTRODUCTION
Cette France que nous habitons, qui va des Pyrénées aux
Alpes, du Rhin à l’océan Atlantique, n’a pas toujours eu la
forme que nous lui voyons sur la carte. Là où sont aujourd’hui
Paris, Orléans, Bordeaux, Marseille, Strasbourg, la mer a jadis
promené ses flots, et non pas une fois, mais plusieurs, le sol se
haussant et se baissant tour à tour, tantôt pour la renvoyer et
tantôt pour la recevoir. Des lacs qui n’existent plus ont couvert
en Alsace, en Auvergne et ailleurs, de vastes étendues de
terrain. Nos fleuves sont d’hier, en regard des anciens cours
d’eau qui emmenaient aux mers d’autrefois les pluies des
premiers âges, et nos montagnes sont sorties de terre les unes
après les autres, dans un ordre qu’on a pu retrouver, comme on a
pu compter aussi les allées et venues de l’Océan sur ce qui est
maintenant notre domaine.
Nos chênes et nos pommiers n’ont pas non plus toujours
poussé dans ce pays ; nos chiens, nos boeufs et nos moutons ne
l’ont pas toujours habité. D’autres végétaux et d’autres animaux
y vivaient anciennement, dont la plupart ont disparu sans retour
de la surface de la terre ; quelques-uns ne se retrouvent plus que
dans les régions du pôle et de l’équateur.

L’homme enfin y a fait son apparition bien longtemps avant
les peuples dont nous parle l’histoire. Une race qui n’était pas la
nôtre a laissé sous nos pieds des traces irrécusables de son
passage, et des compatriotes inconnus, dont nous rougirions
probablement s’ils reparaissaient au milieu de nous, ont conquis
pour nous la terre de France sur les grands animaux auxquels

elle appartenait quand ils sont venus,
On s’était habitué d’abord, en suivant la trace des
chroniqueurs du moyen âge, à faire commencer l’histoire de
France aux Francs. Puis on a reconnu que nos ancêtres, les
Gaulois, méritaient bien aussi d’y avoir leur place, et ses
origines ont reculé de quelques siècles. Voici maintenant que,
par delà tout l’enseignement des livres, une science nouvelle
vient de retrouver dans le grand livre de la terre de bien plus
anciennes origines, auxquelles ne sauraient demeurer étrangers
ceux qui veulent se tenir au courant des connaissances actuelles.
A côté de cette longue histoire du sol national et des premiers
êtres vivants qu’il a portés, ce qui s’est appelé jusqu’à présent
l’histoire de France est comme un jour à côté d’un siècle, moins
peut-être si on se laisse aller aux conjectures possibles. Il y a là
désormais pour chaque pays une introduction à mettre en tête de
ses annales. C’est un champ d’études qui va chaque jour
s’élargissant, d’autant plus curieux à fouiller qu’il est en dehors
de toute la tradition humaine, et que, si son aide y fait défaut, on
est sûr au moins d’échapper à ses mensonges. Et quel récit de
bataille, quel avènement de dynastie mérite autant d’appeler
l’attention des studieux que ces grandes révolutions du globe,
qui semblaient perdues à jamais dans la nuit des temps, et qui
viennent d’être remises en lumière par un si merveilleux effort
de l’esprit humain ? Les affirmations de l’astronomie, si
étranges pour l’ignorant, peuvent seules lutter d’audace et de
grandeur avec celles de la géologie, qui travaille comme elle sur
un terrain hors de portée. L’astronomie nous dit le poids de la
terre que l’homme ne saurait peser, le volume du soleil qu’il ne
saurait mesurer, sa distance qu’il lui est défendu de parcourir.
De même pour la géologie. Elle nous raconte les événements
qui se sont passés alors que l’homme n’était pas là pour les voir,
et ses révélations ont quelque chose de si extraordinaire qu’on
les accueille involontairement par un mouvement d’incrédulité.
Il convient donc, avant de les aborder, de donner une idée des
faits qui en sont la base, et des procédés employés par le
géologue pour monter du connu à l’inconnu. C’est ce que nous
allons essayer de faire du mieux que nous pourrons.
Supposez qu’un homme aille se promener seul dans une forêt
qu’il n’a jamais vue.
Il aperçoit tout à coup des pans de murs sortant du milieu des
buissons ; une porte vermoulue tenant encore à ses gonds, des
débris de fenêtres gisant à terre sous les ronces et les herbes, et,
dans le fond d’un âtre, la plaque de la cheminée, toute noire de
suie. Assurément il n’attendra pas lés renseignements
qu’auraient à lui donner les gens du pays pour se dire : Il y a eu
là une habitation humaine.
En y regardant de plus près, il voit, pris dans la muraille, des
restes de poutres carbonisées et fendillées. Il aura bien assez de

confiance dans son propre jugement pour en conclure, sans autre
information, que l’habitation a été détruite par le feu.
Un jeune sapin a poussé dans un coin de ce qui fut autrefois
une chambre. Il est trop clair qu’il n’a pas commencé à pousser
pendant qu’elle était habitée. Notre homme le coupe au pied, et
compte les anneaux de bois du tronc. — Vous savez que chaque
année il s’en forme un nouveau, facile à distinguer des autres.
— S’il s’en trouve douze, voilà sans contredit douze ans au
moins que la maison incendiée est restée ouverte à tous les
vents. Son ancien propriétaire viendrait lui-même jurer ses
grands dieux qu’il n’y a que dix ans, on ne le croirait pas.
Le promeneur poursuit ses recherches ; et, râclant avec son
couteau la couche de feuilles mortes, de poussière et de
branches pourries, apportée par le vent dans la chambre
abandonnée, il rencontre entre deux carreaux du dallage remis à
jour une de ces épingles doubles qui servent aux femmes à
retenir leurs cheveux.
Une femme habitait là, au milieu de la forêt.
Un enfant aussi, et c’était probablement une fille : voilà
maintenant une tête de poupée en porcelaine !
Ce morceau dé pipe qui se cachait sous le terreau, tout près de
la plaque enfumée, semble prouver qu’il y avait un père dans la
maison, si toutefois il né provient pas de quelque bûcheron,
accouru pour combattre l’incendie.
Ainsi fouillant et raisonnant, le curieux investigateur finira,
c’est facile à comprendre, par rassembler, sans l’aidé d’aucun
témoignage humain, sur la maison et ses habitants une certaine
quantité de renseignements, les uns qu’il aura le droit de
considérer comme certains, les autres qu’il fera bien de tenir
pour problématiques, à moins de nouvelles découvertes, celle
d’un coffre oublié par exemple, contenant un uniforme moisi de
garde-chasse, et des lambeaux de petites jupes. Il n’y aurait plus
alors de doutes sérieux à conserver sur l’existence du père et le
sexe de l’enfant.
C’est avec des recherches et des raisonnements du même
genre que les géologues ont pu refaire, sans trop de
présomption, l’histoire des temps antérieurs à l’homme, et si
l’on veut y réfléchir sérieusement, on conviendra que nos juges
d’instruction ont fait plus d’une fois des tours de force qui
valaient tous les leurs.
Quand on creuse la terre, on rencontre, superposées
d’habitude par étages horizontaux, une série de couches de
nature, d’épaisseur et d’aspect différents, qui se prolongent
quelquefois toutes ensemble à de grandes distances. L’outil
gigantesque qui est allé chercher à 1800 pieds sous terre, il y a
vingt ans, l’eau jaillissante du puits artésien de Passy, a traversé
vingt-cinq de ces couches, juste les mêmes qu’on avait
rencontrées en forant le puits artésien de Grenelle, si bien que

les géologues qui suivaient l’opération ont pu prédire l’arrivée
de l’eau, à quelques heures près.
Voici la liste des terrains traversés, telle que je la trouve dans
le Magasin pittoresque de 1862 : (image, voir PDF)

Voilà le commencement de ce que les Parisiens ont sous leurs
maisons Il n’est pas besoin d’un grand effort d’intelligence pour
reconnaître que toutes ces assises du sol qui les porte n’ont pu se
former que dans l’ordre même de leur superposition, que, parexemple,
les 14m,65c de la roche calcaire, dans laquelle on a
taillé les moellons de. Paris sont postérieurs à la série des argiles
qu’ils recouvrent, et que celles-ci n’existaient pas assurément à
l’époque où se déposait, miette à miette, sous les eaux de
l’Océan, cette puissante couche de craie blanche mélangée de
silex, qui fait à elle seule près de la moitié dé l’épaisseur totale.
Nous tenons donc ici un. premier renseignement, aussi positif
assurément qu’aucun de ceux que nous possédons sur les faits
de la période humaine, le rang d’âge des terrains, chacun d’eux

étant nécessairement plus jeune que celui sur lequel il repose.
Je viens de dire que l’emplacement de Paris était sous
l’Océan quand la craie s’y est déposée, et c’est une assertion qui
peut paraître un peu hardie au premier abord. Elle ne le paraîtra
plus quand on saura qu’on retrouve enfouis dans la craie des
coquillages de mer, des squelettes de requins et de dauphins, qui
jouent ici le rôle des objets trouvés dans notre maison de la
forêt, et avec encore bien plus d’autorité, puisque ce sont les
anciens habitants eux-mêmes qui reparaissent pour témoigner
du passé.
A chaque fois que l’Océan a envahi un point du globe, il a
laissé en partant sa carte de visite, c’est-à-dire un terrain
nouveau, dans lequel se sont trouvés pris, au fur et à mesure
qu’il se formait, tous les débris de végétaux et d’animaux qui
descendaient au fond des eaux. C’est là ce qu’on appelle les
fossiles — les enfouis pour traduire le mot en français 3.
Fouillez un fossé de route, le lendemain d’une pluie d’orage.
Vous y trouverez, enterrés dans le limon qu’ont apporté les eaux
de pluie des morceaux de bois, des feuilles, des coquilles de
limaçon remplies de boue, quelquefois un débris d’assiette ou de
bouteille. Supposons que le fossé soit profond, et qu’il n’y ait
pas de cantonnier pour le nettoyer : après une longue suite de
pluies, chacune apportant sa petite couche de limon, les feuilles,
les coquilles, les débris et les morceaux de bois pris dans la
première, finiront par se retrouver recouverts de plusieurs pieds
de terre, et voilà des fossiles qui pourront, dans des milliers
d’années, rendre témoignage de ce qui existait autrefois à la
surface du sol.
C’est là juste ce qui s’est passé en grand sur toute la terre, et
l’inspection des couches qui s’étagent à l’heure qu’il est dans
ses profondeurs nous suffit maintenant, grâce à ces témoins
qu’elles contiennent, pour déterminer avec certitude l’état
général de la surface à l’époque où chacune d’elles s’est
déposée.
L’on a pu s’assurer de la sorte que les argiles qui surmontent
la craie de Paris ne sont pas de formation marine, et qu’elles se
sont déposées soit dans un lac, soit à l’embouchure d’un fleuve.
On n’y trouve en effet que des coquilles d’eau douce, et çà et là
des amas d’arbres enfouis, absolument comme il s’en rencontre
dans les vases accumulées sous nos yeux par le Mississipi à son
embouchure.
Voici encore une affirmation permise sur ces terrains formés
avant l’homme, qu’un voile impénétrable semblait dérober à
toute étude, leur origine et la nature des eaux au sein desquelles
ils se sont formés.
Ce n’est pas tout.
La craie se cache à Paris sous onze couches venues après elle,
dont l’épaisseur est de 176 pieds dans le puits artésien de Passy.

Que l’on s’éloigne du côté de la Champagne, on la retouvera à
la surface du sol dans les environs d’Épernay, et n’importe où
l’on creusera sur le trajet, on peut être sûr de la rencontrer. Il est
bien clair que dans les anciens temps, alors que ces onze
couches n’existaient pas encore, la craie s’enfonçait à cet
endroit, pour former un grand bassin qui les a reçues l’une après
l’autre. Ce bassin, comblé maintenant, il nous est bien facile
d’en retrouver à cette place les rivages, bien que nul géographe
ne l’ait vu à l’époque où il était rempli d’eau. Ils sont encore là,
et nous pouvons les relever tout à notre aise, en suivant, la canne
à la main, les contours de la ligne où la craie sort de terre.
Partout où rien ne la recouvre, nous pouvons affirmer hardiment
que les eaux des argiles, des sables et du calcaire de Paris ne
sont pas arrivées là.
Si d’Épernay on se dirige sur la Bourgogne, on trouve sous la
craie un autre terrain calcaire, plus ancien qu’elle évidemment,
qui se dégage à son tour de dessous elle pour paraître à la
surface, et qui, lui aussi, s’est formé sous la mer : les coquilles
qu’il renferme ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Du
reste ce ne sont plus les mêmes. Elles appartiennent à des
espèces depuis longtemps disparues, qui n’existaient plus déjà à
l’époque où est venue la mer de la craie. Nous voici en mesure
de retrouver aussi les anciens rivages de celle-ci. Elle n’a pu
certainement dépasser la ligne où le vieux terrain paraît à la
surface, car elle aurait laissé là, comme ailleurs, sa carte de
visite si elle l’avait recouvert.
Les hommes de 30 ans sont des vieux pour les jeunes gens, et
des jeunes gens pour ceux qui ont dépassé la cinquantaine. Il en
est de même avec les couches de la terre. Ce vieux terrain
devient tout jeune quand on remonte en pensée la suite des
âges : il s’en était déposé bien d’autres avant lui. De la
Bourgogne on peut le suivre jusqu’au massif des Ardennes, où il
vient finir brusquement du côté d’Arlon, en Belgique, à la limite
d’une couche bien plus âgée, une couche d’ardoise, de cette
ardoise si connue des écoliers, laquelle s’élevait jadis au-dessus
des vagues de sa mer à lui, et n’a été depuis, c’est bien certain,
recouverte par aucune autre, puisque aujourd’hui encore elle est
à l’air, et que le sol ne porte les traces d’aucun séjour des eaux
postérieur à sa formation.
Vous devez commencer à comprendre comment,
d’observations en observations, on a pu parvenir à refaire toute
une suite d’anciennes cartes de France représentant les aspects
divers qu’a dû offrir successivement ce petit coin du globe sur
lequel notre nation se trouve établie présentement.
Continuons.
L’antiquité de l’ardoise des Ardennes comparativement au
calcaire de la Bourgogne n’est pas difficile à constater, bien
qu’à l’endroit où les deux terrains se rencontrent à la surface, le

second borde seulement l’autre sans se superposer à lui. Inclinez
à l’est ; vous verrez l’ardoise disparaître sous un grès rouge qui
arrive de la Lorraine, et qui lui-même s’enfonce à son tour un
peu plus loin sous le calcaire bourguignon, son cadet par
conséquent, et à plus forte raison celui du terrain des Ardennes
lequel, quand le grès s’est déposé, se trouvait déjà là pour le
recevoir.
On arrive ainsi à retrouver non seulement l’emplacement,
mais jusqu’à la physionomie des vieux rivages, encastrés
aujourd’hui dans les terres. Celui de la mer de notre calcaire
descendait en pente douce, nous le voyons bien, du côté où le
grès la portait ; il tombait à pic là où ses flots venaient battre
l’ardoise.
Mais voici une autre révélation. Allez à l’ouest d’Arlon, en
suivant la bordure des deux terrains, vous retomberez sur notre
vieille connaissance, la craie de Paris et de la Champagne qui
recouvre immédiatement l’ardoise à une place où les mers
antérieures à la sienne n’avaient pu parvenir puisqu’elle s n’y
ont rien laissé. Nous apprenons là qu’il y a eu dans cette région
une danse du sol, si je puis m’exprimer ainsi. Après avoir été
plongé sous l’Océan à l’époque où l’ardoise se déposait, il s’est
redressé au-dessus du niveau des deux mers qui ont déposé le
grès et le calcaire dont nous venons de parler, a replongé de
nouveau pour se laisser inonder par les eaux de la mer de la
craie, et s’est redressé encore une fois pour mettre à l’air le
terrain qu’elle lui avait apporté. Rien ne nous indique qu’il ait
bougé depuis ; mais rien aussi ne nous permet d’affirmer que ce
soit là le dernier mot de ses évolutions.
On se sent pris d’une sorte de vertige à suivre dans ses
gigantesques oscillations d’autrefois ce fameux plancher des
vaches que nous sommes habitués à considérer comme
inamovible, et que nous avons peine à concevoir, dans le futur
aussi bien que dans le passé, autre qu’il n’est à présent. Les
secousses de tremblements de terre et les mouvements lents qui
l’ont fait monter et descendre ici ou là, depuis les temps
historiques, suffiraient déjà pour familiariser notre esprit à l’idée
de ses anciens changements de niveau ; mais nous en avons une
démonstration plus éclatante encore dans l’étude des montagnes
qui accidentent aujourd’hui la surface de la terre.
Si les montagnes que nous voyons étaient là depuis le
commencement, on n’y apercevrait aucune trace des terrains
formés sous les eaux, ou bien la trace serait partout la même si
elles s’étaient soulevées toutes en même temps. Or l’observation
la plus superficielle nous apprend du premier coup qu’elles ne
sont ni primitives, ni contemporaines. Chacune porte sur elle sa
date relative, écrite en caractères marins, et je puis vous en
montrer toute une suite d’exemples frappants sans sortir des
terrains que nous venons de passer en revue.

La chaîne des Vosges, qui se dresse comme une épaisse
muraille entre la Lorraine et l’Alsace, n’est sortie de terre, sans
aucun doute possible, qu’après le dépôt de ce grès que nous
avons vu pris dans les Ardennes entre l’ardoise et le calcaire, car
elle en a emporté dans les airs de grands lambeaux qu’on trouve,
du côté de la haute Alsace, juchés sur le sommet des granits,
pendant que ce qui reste de l’ancien terrain descend jusqu’au
niveau du sol, son niveau primitif, sur la pente du versant
lorrain. Aucune trace des inondations postérieures à la mer du
grès ne se laissant voir sur toute la chaîne des Vosges, nous
pouvons en conclure, sans crainte de nous tromper, qu’elle n’a
pas fléchi depuis son apparition, ce qui fait un âge de montagne
assez respectable, comme vous pourrez mieux en juger plus
tard, moins respectable toutefois que celui du massif des
Ardennes où, de la base au sommet, on ne trouve que l’ardoise
sur laquelle la couche de grès s’est déposée.
En revanche la chaîne des Vosges est bien positivement plus
vieille que sa voisine du Jura, puisque celle-ci ne doit son relief
qu’à un soulèvement du calcaire venu après le grès. Ce calcaire,
je puis bien vous le dire en passant, est connu des géologues
sous le nom de calcaire jurassique, par la même raison qui leur a
fait donner au grès des Vosges le nom de grès vosgien et celui
de terrain parisien à l’ensemble des terrains qui surmontent la
craie à Paris, une mauvaise raison assurément. Le grès des
Vosges est aussi bien le grès de la forêt Noire qui l’a soulevé
très probablement du même coup ; les terrains de Paris se
retrouvent à Londres et à Bruxelles, pour n’aller qu’aux
capitales, et le calcaire du Jura sur mille points du globe ; mais
vous en verrez bien d’autres en fait de noms. C’est la partie
scabreuse de toutes nos sciences, de celle-ci surtout qui en est
encore à ses premiers bégaiements : l’enfance fabrique au
hasard les noms qu’elle donne aux objets nouveaux. Mais
revenons à nos montagnes.
Si le Jura est jeune vis-à-vis des Vosges et des Ardennes,
c’est un doyen pour les Pyrénées qui ont trouvé la craie déjà
installée sur le sol quand elles en sont sorties, à telles enseignes
qu’elles en-ont enlevé des masses énormes qui font aujourd’hui
de grands escarpements dans le haut des vallées.
Enfin les Alpes, les plus fières montagnes de l’Europe, celles
qui tiennent le plus de place sur sa carte actuelle, devraient
céder le pas à toutes-les autres si les questions de préséance se
réglaient ici comme dans un chapitre de dames nobles : ce sont
des nouvelles venues, des montagnes de la dernière heure. Le
secret de leur jeunesse est trahi par les débris, attachés à leurs
flancs, des couches qu’elles ont percées en surgissant, et dont
quelques-unes sont contemporaines des terrains parisiens,
d’autres plus récentes encore.

Ce n’est là qu’un sommaire bien court et bien incomplet de ce
qu’on peut appeler les données géologiques ; mais en voilà
assez, je crois, pour rassurer les plus incrédules sur le degré de
foi que méritent les géologues quand ils nous racontent ce qui
s’est passé dans notre pays aux époques où il n’y avait pas
d’hommes pour le voir.
Il sera plus facile ensuite de comprendre comment nous
pouvons parler de ce que les hommes y ont fait à l’époque où ils
n’avaient pas encore d’histoire.

 

CHAPITRE PREMIER.
LES PREMIERS HABITANTS DE NOTRE PAYS.

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