L’UNESCO: Ses Buts et sa philosophie


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Auteur : Huxley Julian
Ouvrage : L’Unesco Ses buts et sa philosophie – COMMISSION PRÉPARATOIRE
DE L’ORGANISATION DES NATIONS UNIES
POUR L’ÉDUCATION, LA SCIENCE ET LA CULTURE
Année : 1946

 

 

L’UNESCO – SES BUTS ET SA PHILOSOPHIE
1. BUTS ASSIGNES A L’UNESCO
L’Unesco-Organisation des Nations Unies pour l’Education,
la Science et la Culture-a, comme on peut le voir d’après son titre
même, deux grands buts à poursuivre. Tout d’abord, c’est une
organisation internationale qui doit servir les fins et les buts des
Nations Unies, ce qui, en définitive. revient a servir les intérêts du
monde et de l’humanité tout entière. Ensuite, I’Unesco doit
encourager et faire progresser I ‘éducation, la science et la culture
sous tous leurs aspects et dans 1 ‘acception la plus large de ces
termes.
Ces buts se trouvent définis de manière plus complète dans la
Convention de I’Unesco, dont le préambule commence par ces
nobles paroles de Mr. Attlee : “les guerres prenant naissance dans
l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent
être élevées les défenses de la paix” ; on insiste ensuite dans ce
préambule sur les dangers de l’ignorance-“l’incompréhension
mutuelle des peuples a toujours été, au cours de l’histoire, à l’origine
de la suspicion et de la méfiance entre nations, par où leurs désaccords
ont trop souvent dégénéré en guerre,” puis on y fait remarquer
que la dernière guerre a été rendue possible par le reniement de
certains principes fondamentaux, de “l’idéal démocratique de
dignité, d’égalité et de respect de la personne humaine,” et par la
substitution a ces principes du “dogme de l’inégalité des races et
des hommes.”
En partant de ces prémisses, on émet ensuite l’idée que “la
dignité de l’homme exigeant la diffusion de la culture et l’éducation
de tous en vue de la justice, de la liberté et de la paix, il y a là, pour
toutes les nations, des devoirs sacrés à remplir dans un esprit de
mutuelle assistance,” et on en arrive à la conclusion remarquable,
jamais formulée auparavant dans aucun document officiel, qu’une
paix “fondée sur les seuls accords économiques et politiques des
gouvernements” ne saurait donner satisfaction, puisqu’elle ne
pourrait “entraîner l’adhésion unanime, durable et sincère des
peuples” et que “par conséquent, cette paix doit être établie sur
le fondement de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité.”
Pour finir, les Etats signataires de cette Convention affirment leur
confiance en une politique consistant à assurer “à tous le plein et
égal accès à l’éducation, la libre poursuite de la vérité objective et
le libre échange des idées et des connaissances.” Ils se déclarent
d’accord pour “développer” et pour “multiplier les relations
entre leurs peuples, en vue de se mieux comprendre et d’acquérir
une connaissance plus précise et plus vraie de leurs coutumes
respectives,” et ils déclarent créer “par les présentes l’Organisation
des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture” dont

le but est alors nettement défini comme devant consister à “atteindre
graduellement, par la coopération des nations du monde dans
les domaines de l’éducation, de la science et de la culture, les buts
de paix internationale et de prospérité commune de l’humanité en
vue desquels l’Organisation des Nations Unies a été constituée, et
que sa Charte proclame.”
Dans l’article 1 de la Convention, les méthodes à employer
pour atteindre ces buts se trouvent définies dans leurs grandes
lignes et font l’objet de trois paragraphes.
En tout premier lieu, il est question de la tâche qui incombe
à l’Unesco de favoriser “la connaissance et la compréhension
mutuelle des nations en prêtant son concours aux organes d’information
des masses” et d’obtenir les accords internationaux “qu’elle
juge utiles pour faciliter la libre circulation des idées, par le mot
et par l’image.”
Il est ensuite fait mention d’une “impulsion vigoureuse” à
imprimer “à l’éducation populaire et à la diffusion de la culture.
Dans ce paragraphe se trouve affirmé “l’idéal d’une chance égale
d’éducation pour tous, sans distinction de race, de sexe ni d’aucune
condition économique ou sociale” ; il y est fait spécialement
mention parmi les tâches à accomplir de celle qui consiste à suggérer
“des méthodes d’éducation convenables pour préparer les
enfants du monde entier aux responsabilités de l’homme libre.”
Le troisième paragraphe enfin embrasse un très vaste domaine,
celui de l’aide “au maintien, à l’avancement et à la diffusion du
savoir.” Les méthodes préconisées sont d’abord la conservation
et la protection du patrimoine universel de livres, d’oeuvres d’art
et d’autres monuments d’intérêt historique ou scientifique” ;
ensuite “la coopération entre nations dans toutes les branches de
l’activité intellectuelle,” cette coopération impliquant “l’échange
international de représentants de l’éducation, de la science et de la
culture,” ainsi que celui “de publications, d’oeuvres d’art, de
matériel de laboratoire et de toute documentation utile,” enfin la
mise au point de “méthodes de coopération internationale”
destinées à faciliter “l’accès de tous les peuples à ce que chacun
d’eux publie.”
Ces déclarations d’ordre général ont besoin d’être précisées et
parfois expliquées. Rien ne dit par exemple si la coopération entre
les nations dans le domaine des activités intellectuelles devra aller
jusqu’à l’établissement, sous l’égide de I’Unesco, d’institutions de
recherche ou autres, présentant un caractère vraiment international
; et la Convention n’insiste peut-être pas suffisamment, en
regard des activités intellectuelles, sur les activités artistiques ; elle
parle trop peu, à côté de la conservation du patrimoine littéraire
et artistique, de la production d’oeuvres nouvelles. Mais il est
évident que les questions de ce genre se résoudront d’elles-mêmes
petit à petit et que les détails se préciseront lorsque l’Unesco se
trouvera aux prises avec des tâches concrètes.

 

2. NÉCESSITÉ D’UNE PHILOSOPHIE POUR L’UNESCO
Mais, pour mener à bien sa tâche, il ne suffit pas à une
organisation telle que I’Unesco d’avoir des buts et des objectifs
bien définis. Son action présuppose une philosophie, une hypothèse
de travail qui tende à expliquer les buts et les fins de l’existence
humaine et qui puisse dicter, ou tout au moins suggérer une prise
de position devant les différents problèmes. Si elle ne possède pas
une conception philosophique de ce genre, qui lui permette d’envisager
les choses sous un angle unique, l’Unesco risquera de prendre
des mesures fragmentaires, ou même contradictoires ; il
lui manquera en tout cas le principe directeur et l’élément d’inspiration
que fournit la croyance en une doctrine générale cohérente.
Il y a évidemment certains principes et certaines philosophies
que I’Unesco ne saurait en aucun cas accepter. Elle ne peut par
exemple fonder sa conception de la vie sur aucune des religions
qui rivalisent dans le monde, qu’il s’agisse de l’Islam, du Catholicisme,
du Protestantisme, du Bouddhisme, de l’unitarisme, du
Judaïsme ou du Brahmanisme. Elle ne peut non plus épouser, à
l’exclusion des autres, telle ou telle des doctrines politico-économiques
qui rivalisent dans le monde d’aujourd’hui en cherchant
a s’exclure réciproquement-qu’il s’agisse du libéralisme capitaliste
dans sa forme moderne, du communisme marxiste ou du planisme
semi-socialiste, etc. Elle ne peut le faire, en partie parce que tout
sectarisme est contraire à sa charte et à son essence même, en partie
aussi pour la raison toute pratique que toute tentative de ce genre
déchaînerait immédiatement l’hostilité active de groupes importants
et influents, entraînerait un refus de coopération de la part d’un
certain nombre des Etats Membres et pourrait même amener ces
Etats à se retirer de l’Organisation.
Pour des raisons assez analogues à celles que nous venons
d’exposer, l’Unesco ne saurait s’appuyer non plus exclusivement
sur une philosophie essentiellement sectaire ou sur une conception
philosophique trop restreinte-qu’il s’agisse de l’existentialisme, de
la doctrine de l’élan vital, du rationalisme ou du spiritualisme, d’un
déterminisme économique ou d’une théorie cyclique de l’histoire
humaine. Elle ne peut non plus, soutenant comme elle le fait le
principe démocratique et celui de la dignité humaine, de l’égalité
et du respect mutuel, accepter l’idée que I’Etat, considéré comme
une fin, est plus important que l’individu et doit être placé au-dessus
de lui ; elle ne peut non plus adhérer à aucune théorie de la société
fondée sur l’opposition rigoureuse des classes. Dans le préambule
de sa Convention, l’Unesco rejette expressément la théorie raciste
et l’idée qu’il peut y avoir des “races, nations ou groupes ethniques
inférieurs ou supérieurs.”
Enfin, puisqu’elle met l’accent sur les tâches concrètes à entreprendre
dans les domaines de l‘éducation, de la science et de la
culture, et puisqu’elle insiste sur la nécessité d’une compréhension
mutuelle entre les peuples et sur la poursuite, sur cette planète, de
la paix et du bien-être, il semble que I’Unesco ne puisse adopter

non plus une conception fondée exclusivement ou essentiellement
sur la croyance en une autre vie, ni à la vérité, prendre comme point
de départ aucun dualisme.
Tels sont donc les systèmes philosophiques ou principes directeurs
que I’Unesco ne saurait accepter. Nous en venons maintenant
à l’aspect positif de la question. L’Unesco s’intéresse avant tout
à la paix, à la sécurité et au bien-être, dans la mesure où ces objectifs
peuvent être atteints par le développement des relations entre
peuples dans les domaines de l’éducation, de la science et de la
culture. Sa conception philosophique devra donc être, semble-t-il,
une sorte d’humanisme. Mais cet humanisme devrait de plus être
un humanisme mondial, c’est-à-dire qu’il devrait s’efforcer d’unir
tous les peuples du monde, et de traiter tous les peuples et tous les
individus d’un même peuple comme égaux, en ce qui concerne la
dignité humaine, le respect réciproque et la possibilité de recevoir
une instruction. Ce doit être également un humanisme scientifique,
étant donné que les applications de la science fournissent à la
culture humaine la plupart de ses fondements matériels et aussi
qu’il faut lier étroitement la pratique et la connaissance de la science
à celles des autres activités humaines.
Cet humanisme ne peut cependant être matérialiste, mais
doit embrasser les aspects spirituels et intellectuels aussi bien que
matériels de l’existence ; il doit s’efforcer d’y parvenir en se
fondant sur une base philosophique vraiment moniste. cherchant
l’unité de tous ces aspects.
Enfin ce doit être un humanisme évolutionniste, non pas
statique ni idéal. Il est essentiel que I’Unesco aborde tous les
problèmes d’un point de vue évolutionniste, sinon sa philosophie
sera fausse, son humanisme partial, voire trompeur. Cette affirmation
sera justifiée plus loin dans le détail. II suffit de rappeler ici
que pendant les quelques dizaines d’années qui viennent de s’écouler,
on a pu mettre sur pied une théorie élargie ou généralisée de
l’évolution, qui fournit à l’humanisme moderne la charpente
intellectuelle qui lui est nécessaire. Cette théorie nous montre non
seulement la place de l’homme dans la nature et ses rapports avec
le reste de l’univers phénoménal, elle nous apporte non seulement
une description des divers types d’évolution; ainsi que des directions
et des tendances diverses qui se manifestent dans chacun d’eux,
mais elle nous permet aussi de discerner les tendances désirables de
celles qui ne le sont pas et de démontrer l’existence du progrès dans
le cosmos. Elle nous montre enfin qu’il n’appartient qu’à l’homme
de faire de nouveaux progrès dans l’évolution, et elle nous offre
des enseignements précieux sur les voies qu’il doit éviter et celles
qu’il doit suivre s’il veut réaliser ce progrès.
Le point de vue évolutionniste fournit le lien entre les sciences
naturelles et l’histoire humaine ; il nous apprend la nécessité de
penser de façon dynamique, en termes de vitesse et de direction,
et non de façon statique, en termes de position momentanée et de
résultat quantitatif; non seulement, il nous fait comprendre
l’origine et nous montre les racines biologiques des valeurs humaines

mais encore, dans la masse apparemment neutre des phénomènes
naturels, il permet de trouver à ces valeurs certains fondements
et certains critères extérieurs. Le point de vue évolutionniste est
indispensable, en ce qu’il nous met à même de choisir, dans le
chaos des tendances opposées d’aujourd’hui, les principes, les
activités et les méthodes que l’Unesco doit mettre en lumière et
appuyer.
Il semble donc que la philosophie générale de l‘Unesco doive
être un humanisme scientifique universel, unifiant les différents
aspects de la vie humaine et s’inspirant de l’Évolution. Quels
autres enseignements, pratiques aussi bien que théoriques, peuvent
être tirés de cette conception 7. II faut les examiner d’une manière
assez détaillée avant d’aborder l’étude des activités de l‘Unesco,
section par section.

 

3. L’UNESCO ET LE PROGRÈS HUMAIN

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