Les portes de la perception


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Auteur : Huxley Aldous
Ouvrage : Les portes de la perception
Année :1954

Traduit de l’anglais
par Jules Castier

 

 

PRÉFACE DU TRADUCTEUR
L’essai qui donne son titre au présent volume, Les Portes de la Perception, est encore inédit en Angleterre, où il paraîtra au début de 1954. C’est la relation d’une expérience à laquelle s’est prêtée Aldous Huxley, par l’ingestion d’une dose de mescaline, alcaloïde actif du peyotl, ce cactus indien qui procure des « visions colorées », accompagnées de divers phénomènes psychologiques qu’on trouvera décrits ici avec une acuité et une précision qui font généralement défaut dans les récits de ceux qui prennent une drogue quelconque. Mais c’est beaucoup plus que cela. À propos des sensations qu’il a éprouvées, Aldous Huxley est amené à examiner le fonctionnement de la perception en général, et les idées et les hypothèses qu’il émet sont d’un intérêt passionnant, entr’ouvrant véritablement pour nous les « portes de la perception », selon l’expression de Blake. Il nous fait voir ainsi les rapports de notre perception ordinaire du monde et de celle que nous pouvons avoir parfois, et que le mystique possède continûment, de la Réalité ultime et du divin. Cet essai constitue ainsi une véritable « introduction à la vie mystique », qui doit intéresser tout particulièrement quiconque a lu les ouvrages philosophiques de l’auteur, tels que La Fin et les Moyens, La Philosophie éternelle, L’Éminence grise, L’Éternité retrouvée, Thèmes et Variations, Temps futurs, Les Diables de Loudun.
C’est pourquoi il m’a paru convenable de faire suivre Les Portes de la Perception d’un certain nombre d’autres essais du même auteur, également inédits en France et même en Angleterre, et parus en Amérique (1945-1949) dans deux volumes collectifs de divers écrivains, Vedanta for the Western World et Vedanta for Modern Man, où Aldous Huxley éclaire de commentaires nouveaux et d’une clarté remarquable diverses questions qu’il a abordées dans les ouvrages précités, tels que : le progrès, le temps, la paix, le tempérament, le psychique et le spirituel, les distractions, les mots, l’action et la contemplation, etc. J’ai la conviction que ces commentaires seront appréciés de tous ceux qui ont goûté, même sans y apporter une adhésion totale, les écrits antérieurs d’Aldous Huxley, et renforceront leur admiration pour la clarté de son esprit et pour le courage avec lequel il aborde ces questions ardues et d’importance primordiale. Ces commentaires, s’ajoutant aux idées présentées dans Les Portes de la Perception, forment un ensemble nullement disparate, mais au contraire fort homogène, qui suscitera peut-être des discussions et des réserves, mais dont nul lecteur de bonne foi ne contestera l’originalité et l’opportunité.
Enfin, le recueil se termine par deux essais tout récents, Le Désert et La Foi, le Goût et l’Histoire, où, sans rien renier de ses tendances actuelles de pensée, l’auteur revient à une forme qu’il a pratiquée naguère avec bonheur (par exemple, dans Chemin faisant), et où une pointe d’humour vient relever l’austérité de l’ensemble.
Décembre 1953.
JULES CASTIER.

 

 

C’est en 1886 que le pharmacologiste allemand Ludwig Lewin publia la première étude systématique du cactus auquel on donna ultérieurement son nom. Anhalonium Lewinii était une nouveauté pour la science. Pour la religion primitive et les Indiens du Mexique et du sud-ouest américain, il était un ami des temps immémoriaux. Voire, il était beaucoup plus qu’un ami. Comme l’a dit l’un des premiers visiteurs espagnols du Nouveau Monde, « ils mangent une racine qu’ils appellent Peyotl, et qu’ils vénèrent comme si elle était une divinité ».
La raison pour laquelle ils la vénéraient comme une divinité devint apparente lorsque des psychologues éminents, tels que Jaensch, Havelock Ellis et Weir Mitchell, commencèrent leurs expériences sur la mescaline, principe actif du peyotl. Certes, ils s’arrêtèrent bien en deçà de l’idolâtrie ; mais tous furent d’accord pour assigner à la mescaline une position parmi les drogues d’une distinction suprême. Administrée à doses convenables, elle modifie la qualité du conscient d’une façon plus profonde, tout en étant moins toxique, que toute autre substance figurant au répertoire du pharmacologiste.

Les recherches sur la mescaline se sont poursuivies sporadiquement depuis l’époque de Lewin et de Havelock Ellis. Les chimistes ont non seulement isolé l’alcaloïde ; ils ont appris à en effectuer la synthèse, de sorte que, pour s’en approvisionner, l’on n’est plus sous la dépendance de la récolte parcimonieuse et intermittente d’un cactus du désert. Des aliénistes ont absorbé des doses de mescaline dans l’espoir de parvenir ainsi à une compréhension meilleure, de première-main, des processus mentaux de leurs malades. Travaillant malheureusement sur un nombre trop restreint de sujets et dans un domaine de circonstances trop étroit, des psychologues ont observé et catalogué quelques-uns des effets les plus marquants de cette drogue. Des neurologues et des physiologistes ont fait certaines découvertes quant au mécanisme de son action sur le système nerveux central. Et un philosophe professionnel au moins a pris de la mescaline en raison de la lumière qu’elle pourra peut-être projeter sur des mystères anciens et non résolus, tels que la place de l’esprit dans la nature, et les rapports entre le cerveau et la conscience.
Les choses en étaient là lorsque, voici deux ou trois ans, fut observé un fait nouveau et peut-être éminemment significatif1. En réalité, le fait était là, étalé aux yeux de tout le monde, depuis plusieurs dizaines d’années ; mais il se trouve que personne ne l’avait remarqué, jusqu’à ce qu’un jeune psychiatre anglais, travaillant à présent au Canada, eût été frappé par l’analogie étroite, quant à la composition chimique, entre la mescaline et


1 Cf. les mémoires ci-après :
Schizophrenia : A new approach, par Humphry Osmond et John Smythies. Journal of Mental Science, vol. XCVIII, avril 1952.
On being mad (Sur le fait d’être fou), par Humphry Osmond. Saskatchewan Psychiatric Services Journal, vol. I, n° 2, septembre 1952.
The mescalin Phenomena, par John Smythies. The British Journal of the Philosophy of Science, vol. III, février 1953.
Schizophrenia : A new approach, par Abram Hoffer, Humphry Osmond et John Smythies. The Journal of Mental Science, vol. C, n° 418, janvier 1953.
De nombreux autres mémoires, sur la biochimie, la pharmacologie, la psychologie et la neurophysiologie de la schizophrénie et les phénomènes de la mescaline, sont en préparation. (N. d. l’A.)

l’adrénaline. Des recherches ultérieures révélèrent que l’acide lysergique, hallucinogène extrêmement puissant dérivé de l’ergotine, présente des rapports biochimiques avec ces autres corps. On découvrit ensuite que l’adrénochrome, produit de décomposition de l’adrénaline, peut produire un grand nombre d’entre les symptômes observés dans l’intoxication par la mescaline. Or, l’adrénochrome se produit probablement de façon spontanée dans le corps humain. En d’autres termes, chacun de nous est peut-être capable de fabriquer un produit chimique dont on sait que des doses minimes causent des modifications profondes dans la conscience. Certaines de ces modifications sont analogues à celles qui se produisent dans ce fléau bien caractéristique du XXe siècle, la schizophrénie. Le trouble mental est-il dû à un trouble chimique ? Et ce trouble chimique est-il dû, à son tour, à des détresses psychologiques affectant les capsules surrénales ? Il serait imprudent et prématuré de l’affirmer. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il a été élaboré une sorte d’explication à première vue. Entre temps, on suit systématiquement cette piste ; les limiers – biochimistes, psychiatres, psychologues – sont en chasse.

Grâce à une série de circonstances pour moi fort heureuses, je me suis trouvé, au printemps de 1953, nettement en travers de cette piste. L’un des limiers était venu, pour affaires, en Californie. En dépit de soixante-dix années de recherches sur la mescaline, les matériaux psychologiques à sa disposition étaient encore ridiculement insuffisants, et il désirait vivement les accroître. J’étais sur place, et disposé – voire empressé – à servir de cobaye. C’est ainsi qu’il se fit que, par une brillante matinée de mai, j’avalai quatre décigrammes de mescaline dissoute dans un demi-verre d’eau, et m’assis dans l’attente des résultats.
Nous vivons ensemble, nous agissons et réagissons les uns sur les autres ; mais toujours, et en toutes circonstances, nous sommes seuls. Les martyrs entrent, la main dans la main, dans l’arène ; ils sont crucifiés seuls. Embrassés, les amants essayent désespérément de fondre leurs extases isolées en une transcendance unique ; en vain. Par sa nature même, chaque esprit incarné est condamné à souffrir et à jouir en solitude. Les sensations, les sentiments, les intuitions, les imaginations – tout cela est privé, et, sauf au moyen de symboles, et de seconde-main, incommunicable. Nous pouvons mettre en commun des renseignements sur des expériences éprouvées, mais jamais les expériences elles-mêmes. Depuis la famille jusqu’à la nation, chaque groupe humain est une société d’univers-îles.
La plupart des univers-îles se ressemblent suffisamment pour permettre une compréhension par inférence, ou même une « empathie » naturelle ou pénétration par le sentiment. C’est ainsi que, nous souvenant de nos propres pertes et humiliations, nous pouvons prendre part à la douleur des autres en des circonstances analogues, nous pouvons (toujours, bien entendu, dans un sens légèrement pickwickien2) nous mettre à leur place. Mais dans certains cas, la communication entre ces univers est incomplète, ou même inexistante. L’esprit est son lieu propre, et les lieux habités par les déments et les exceptionnellement doués sont tellement différents des lieux où habitent les hommes et les femmes ordinaires, qu’il n’y a que peu ou point de terrain commun du souvenir qui puisse servir de base à la compréhension ou à un sentiment de sympathie. Des mots sont prononcés, mais ils sont


2 C’est-à-dire autre que le sens normal ; allusion au premier chapitre du roman de Dickens. (N. d. T.)

incapables d’éclairer. Les choses et les événements auxquels se rapportent les symboles appartiennent à des domaines d’expérience qui s’excluent mutuellement.
Nous voir nous-mêmes comme les autres nous voient est un don fort salutaire. À peine moins importante est l’aptitude à voir les autres tels qu’ils se voient eux-mêmes. Mais qu’arrive-t-il si ces autres appartiennent à une espèce différente et habitent un univers radicalement autre ? Par exemple, comment les sains d’esprit peuvent-ils parvenir à savoir ce qu’on ressent effectivement quand on est fou ? Ou bien – en dehors de l’hypothèse d’une renaissance en la personne d’un visionnaire, d’un médium, ou d’un génie musical – comment pourrons-nous jamais visiter les mondes qui, pour Blake, pour Swedenberg, pour Jean-Sébastien Bach, étaient leur foyer ? Et comment un homme à la limite extrême de l’ectomorphisme et de la cérébrotonie pourra-t-il jamais se mettre à la place d’un homme à la limite de l’endomorphisme et de la viscérotonie, ou, à l’intérieur de certaines aires circonscrites, partager les sentiments de celui qui se tient à la limite du mésomorphisme et de la somatotonie ?

Pour le « behaviouriste »3 sans mélange, des interrogations de ce genre sont, je le suppose, vides de sens. Mais pour ceux qui croient théoriquement ce qu’en pratique ils savent être vrai – savoir, que l’expérience possède un côté intérieur aussi bien qu’un côté extérieur – les problèmes ainsi posés sont des problèmes réels, d’autant plus graves qu’ils sont, les uns insolubles, d’autres solubles seulement dans des circonstances exceptionnelles et par des méthodes non accessibles à tout le monde. Ainsi, il semble virtuellement certain que je ne saurai jamais ce qu’on ressent quand on est Sir John Falstaff ou Joe Louis. D’autre part, il m’a toujours paru possible que, grâce à l’hypnose, par exemple, ou à l’auto-hypnose, au moyen de la méditation systématique, ou bien par l’absorption de la drogue appropriée, je puisse modifier mon mode ordinaire de conscience, de façon à pouvoir connaître, par l’intérieur, ce dont parlaient le visionnaire, le médium, et même le mystique.
D’après ce que j’avais lu au sujet de l’expérience de la mescaline, j’étais convaincu d’avance que la


3 Partisan de la doctrine du comportement, pour qui l’homme est exclusivement le produit du milieu et des circonstances extérieures. (N. d. T.)

drogue me donnerait accès, au moins pour quelques heures, dans le genre de monde intérieur décrit par Blake et « A. E. »4. Mais ce à quoi je m’étais attendu ne se produisit pas. Je m’étais attendu à rester étendu, les yeux fermés, en contemplant des visions de géométries multicolores, d’architectures animées, riches de gemmes et d’une beauté fabuleuse, de paysages animés de personnages héroïques, de drames symboliques, tremblant perpétuellement au bord même de l’ultime révélation. Mais je n’avais pas compté, la chose était évidente, avec les particularités de mon ensemble génétique mental, les faits de mon tempérament, de mon éducation et de mes habitudes.
Je suis, et ai toujours été, d’aussi loin que remontent mes souvenirs, un « visuel » indigent. Les mots, même les mots des poètes, chargés de résonances, n’évoquent point d’images dans mon esprit. Aucune vision hypnagogique ne m’accueille au seuil du sommeil. Quand je me rappelle quelque chose, le souvenir ne s’en présente pas à moi comme un événement ou un objet vu d’une façon brillante. Par un effort de volonté je puis


4 Pseudonyme du poète irlandais George William Russell (né en 1867). (N. d. T.)

évoquer une image non très vive de ce qui est arrivé hier après-midi, de l’aspect qu’avait le Lungarno avant la destruction des ponts, ou de Bayswater Road à l’époque où les seuls omnibus étaient verts et minuscules, et traînés par de vieux chevaux à la vitesse de six kilomètres à l’heure. Mais les images de ce genre ont peu de substance, et ne possèdent absolument aucune vie propre et autonome. Elles sont, par rapport aux objets réels et perçus, comme étaient les ombres d’Homère par rapport aux hommes de chair et de sang, qui venaient les voir au royaume des morts. C’est seulement lorsque j’ai la fièvre que mes images mentales acquièrent une vie indépendante. Pour ceux chez qui la faculté de représentation visuelle est forte, mon monde intérieur doit paraître curieusement terne, limité et inintéressant. Tel était le monde – chose indigente mais bien à moi – que je m’attendais à voir transformé en quelque chose de complètement différent de lui-même.
La modification qui eut lieu effectivement dans ce monde ne fut, en aucun sens, révolutionnaire. Une demi-heure après avoir avalé la drogue, j’eus conscience d’une danse lente de lumières dorées. Un peu plus tard, il y eut de somptueuses surfaces rouges, s’enflant et s’étendant à partir de noeuds d’énergie brillants qui vibraient d’une vie aux dessins continûment changeants. À un autre moment, la fermeture de mes yeux révéla un complexe de structures grises, dans lequel des sphères bleuâtres et pâles émergeaient constamment en prenant une solidité intense, et, étant apparues, montaient sans bruit, glissant hors de vue. Mais à aucun moment il n’y eut de visages ni de formes d’hommes ou d’animaux. Je ne vis pas de paysages, pas d’espaces immenses, pas de croissance ou de métamorphose magique d’édifices, rien qui ressemblât de loin à un drame ou à une parabole. L’autre monde auquel la mescaline me donnait accès n’était point le monde des visions ; il existait là-bas, dans ce que je voyais, les yeux ouverts. Le grand changement était dans le domaine des faits objectifs. Ce qui était arrivé à mon univers subjectif était relativement sans importance.
J’avais pris ma pilule à onze heures. Une heure et demie plus tard, j’étais assis dans mon cabinet de travail, contemplant attentivement un petit vase en verre. Le vase ne renfermait que trois fleurs – une rose Belle-de-Portugal, largement épanouie, d’un rose-coquillage, avec un soupçon, à la base de chaque pétale, d’une teinte plus chaude, plus enflammée ; un gros oeillet magenta et crème ; et, violet pâle à l’extrémité de sa tige brisée, le bouton fier et héraldique d’un iris. Fortuit et provisoire, le petit bouquet violait toutes les règles du bon goût traditionnel. Au déjeuner, ce matin-là, j’avais été frappé de la dissonance vive de ses couleurs. Mais la question n’était plus là. Je ne regardais plus, à présent, une disposition insolite de fleurs. Je voyais ce qu’Adam avait vu le matin de sa création – le miracle, d’instant en instant, de l’existence dans sa nudité.
« Est-ce agréable ? » demanda quelqu’un. (Pendant cette partie de l’expérience, toutes les conversations étaient enregistrées au moyen d’une machine à dicter, et j’ai pu me rafraîchir la mémoire quant à ce qui a été dit.)
« Ni agréable ni désagréable, répondis-je. Cela est, sans plus. »
Istigkeit – n’était-ce pas là le mot dont maître Eckhart aimait à se servir ? Le fait d’être. L’Être de la philosophie platonicienne, – sauf que Platon semble avoir commis l’erreur énorme et grotesque de séparer l’Être du devenir, et de l’identifier avec l’abstraction mathématique de l’idée. Jamais il n’avait pu voir, le pauvre, un bouquet de fleurs brillant de leur propre lumière intérieure, et quasi frémissantes sous la pression de la signification dont elles étaient chargées ; jamais il n’avait pu percevoir que ce que signifiaient d’une façon aussi intense la rose, l’iris et l’oeillet, ce n’était rien de plus, et rien de moins, que ce qu’ils étaient une durée passagère qui était pourtant une vie éternelle, un périr perpétuel qui était en même temps un Être pur, un paquet de détails menus et uniques dans lesquels, par quelque paradoxe ineffable et pourtant évident en soi, se voyait la source divine de toute existence.
Je continuai à regarder les fleurs, et dans leur lumière vivante, il me sembla déceler l’équivalent qualitatif d’une respiration – mais d’une respiration sans retours à un point de départ, sans reflux récurrents, mais seulement une coulée répétée d’une beauté à une beauté rehaussée, d’une profondeur de signification à une autre, toujours de plus en plus intense. Des mots tels que Grâce et que Transfiguration me vinrent à l’esprit, et c’était cela, bien entendu, entre autres, qu’ils représentaient. Mes yeux passèrent de la rose à l’oeillet, et de cette incandescence plumeuse aux banderoles lisses d’améthyste sentimentale qui étaient l’iris. La Vision de Béatitude, Sat Chit Ananda, la Félicité de l’Avoir-Conscience, – pour la première fois je comprenais, non pas au niveau verbal, non pas par des indications rudimentaires ou à distance, mais d’une façon précise et complète, à quoi se rapportaient ces syllabes prodigieuses. Et je me souvins alors d’un passage que j’avais lu dans l’un des essais de Suzuki. « Qu’est-ce que le Corps-Dharma du Buddha ? » (Le Corps-Dharma du Buddha est une autre façon de dire : l’Esprit, l’Être, le Vide, la Divinité.) Cette question est posée dans un monastère Zen, par un novice plein de sérieux et désorienté. Et, avec la prompte incohérence de l’un des Frères Marx, le Maître répond : « La haie au fond du jardin. » – « Et l’homme qui se rend compte de cette vérité, demande le novice, d’un ton dubitatif, qu’est-il, lui, si j’ose poser cette question ? » Groucho lui applique sur les épaules un coup vigoureux de son bâton, et répond : « Un lion aux cheveux d’or. »
Ce n’avait été, lorsque je l’avais lu, qu’une absurdité vaguement grosse de quelque sens caché. Maintenant, c’était clair comme le jour, aussi évident qu’un théorème d’Euclide. Bien entendu, le Corps-Dharma du Buddha, c’était la haie au fond du jardin. En même temps, et non moins manifestement, c’était ces fleurs, c’était toute chose qu’il me plaisait – ou plutôt, qu’il plaisait au non-moi béni et délivré pour un instant de mon étreinte étouffante – de regarder. Les livres, par exemple, dont étaient tapissés les murs de mon cabinet. Comme les fleurs, ils luisaient, quand je les regardais, de couleurs plus vives, d’une signification plus profonde. Des livres rouges, semblables à des rubis ; des livres émeraude ; des livres reliés en jade blanche ; des livres d’agate, d’aigue-marine, de topaze jaune ; des livres de lapis-lazuli dont la couleur était si intense, si intrinsèquement pleine de sens, qu’ils me semblaient être sur le point de quitter les rayons pour s’imposer avec plus d’insistance encore à mon attention.
« Et les rapports spatiaux ? » demanda l’enquêteur, tandis que je regardais les livres.
Il était difficile de répondre. Sans doute, à ce moment, la perspective paraissait assez bizarre, et les murs de la pièce ne semblaient plus se couper à angle droit. Mais ce n’étaient pas là les faits réellement importants. Les faits réellement importants, c’étaient que les rapports spatiaux avaient cessé d’avoir grand intérêt, et que mon esprit percevait le monde rapporté à autre chose qu’à des catégories spatiales. En temps ordinaire, l’oeil se préoccupe de problèmes tels que : Où ? À quelle distance ? Situé comment par rapport à quoi ? Dans l’expérience de la mescaline, les questions sous-entendues auxquelles répond l’oeil sont d’un autre ordre. Le lieu et la distance cessent de présenter beaucoup d’intérêt. L’esprit effectue ses perceptions en les rapportant à l’intensité d’existence, à la profondeur de signification, à des relations à l’intérieur d’un motif-type. Je voyais les livres, mais je ne me préoccupais nullement de leurs positions dans l’espace. Ce que je remarquais, ce qui s’imposait à mon esprit, c’est qu’ils luisaient tous d’une lumière vivante, et que, chez certains, la splendeur était plus manifeste que chez d’autres. À cette occasion, la position et les trois dimensions étaient à côté de la question. Non point, bien entendu, que la catégorie de l’espace eût été abolie. Quand je me levai et me déplaçai par la pièce, je pus le faire d’une façon absolument normale, sans méjuger l’endroit où se trouvaient les objets. L’espace était toujours là ; mais il avait perdu sa prédominance. L’esprit se préoccupait primordialement, non pas de mesures et de situations, mais d’être et de signification.
Et l’indifférence en ce qui concerne l’espace était accompagnée d’une indifférence vraiment complète en ce qui concerne le temps.
« Il semble y en avoir à foison », – voilà tout ce que je pus répondre quand l’enquêteur me demanda ce que je ressentais au sujet du temps.
À foison ; mais exactement combien – voilà qui était totalement à côté de la question. J’aurais pu, bien entendu, consulter ma montre ; mais ma montre, je le savais, était dans un autre univers. Mon expérience effective avait été, et était encore, celle d’une durée infinie, ou bien celle d’un perpétuel présent constitué par une révélation unique et continuellement changeante.
Quittant les livres, l’enquêteur dirigea mon attention sur le mobilier. Il y avait, au centre de la pièce, une petite table de dactylo ; plus loin (par rapport à moi) il y avait un fauteuil de rotin, et plus loin encore, un bureau. Ces trois meubles formaient un motif compliqué d’horizontales, de verticales, et de diagonales, – motif d’autant plus intéressant qu’il n’était pas interprété en le rapportant à des relations spatiales. La table, le fauteuil et le bureau étaient assemblés dans une composition ressemblant à quelque toile de Braque ou de Juan Gris, à une nature morte ayant quelque rapport reconnaissable avec le monde objectif, mais rendue sans profondeur, sans aucune tentative de réalisme photographique. Je regardais mes meubles, non pas comme l’utilitariste qui doit s’asseoir dans des fauteuils, et écrire devant des bureaux et des tables, et non pas comme le photographe ou l’enregistreur scientifique, mais comme l’esthète pur qui se préoccupe uniquement des formes et de leurs rapports dans le champ visuel ou le cadre du tableau. Mais, à mesure que je regardais, cette vue effectuée par un oeil de cubiste céda la place à ce que je ne puis décrire autrement que la vision sacramentelle de la beauté. Je me retrouvais où j’avais été tandis que je regardais les fleurs – j’étais revenu dans un monde où tout brillait de la Lumière Intérieure et était infini dans sa signification. Les pieds, par exemple, de ce fauteuil – combien miraculeuse était leur tubularité, combien surnaturelle l’égalité polie de leur surface ! Je passai plusieurs minutes – ou fut-ce plusieurs siècles ? – non pas simplement à contempler ces pieds en bambou, mais à les être effectivement – ou plutôt à être moi-même en eux ; ou, pour être encore plus précis (car le « moi » n’était pas en cause dans cette affaire, non plus qu’en un certain sens, ils ne l’étaient, « eux ») à être mon non-moi dans le non-moi qui était mon fauteuil.
Réfléchissant à ce que j’ai éprouvé, je me trouve d’accord avec l’éminent philosophe de Cambridge, le Dr C. D. Broad, quand il dit « que nous ferions bien d’examiner avec beaucoup plus de sérieux que nous ne l’avons fait jusqu’ici le type de théorie que Bergson a mise en avant au sujet de la mémoire et de la perception sensorielle. Ce qu’il suggère, c’est que la fonction du cerveau, du système nerveux et des organes des sens est, dans l’ensemble, éliminative, et non productive. Toute personne est, à tout moment, capable de se souvenir de tout ce qui lui est jamais arrivé, et de percevoir tout ce qui se produit partout dans l’univers. La fonction du cerveau et du système nerveux est de nous empêcher d’être submergés et confus sous cette masse de connaissances en grande partie inutiles et incohérentes, en interceptant la majeure partie de ce que, sans cela, nous percevrions ou nous rappellerions à tout instant, et ne laissant que ce choix très réduit et spécial qui a des chances d’être utile en pratique. » Selon une théorie de ce genre, chacun de nous est, en puissance, l’Esprit en Général. Mais, pour autant que nous sommes des animaux, notre rôle est de survivre à tout prix. Afin de rendre possible la survie biologique, il faut que l’Esprit en Général soit creusé d’une tuyauterie passant par la valve de réduction constituée par le cerveau et le système nerveux. Ce qui sort à l’autre extrémité, c’est un égouttement parcimonieux de ce genre de conscience qui nous aidera à rester vivants à la surface de cette planète particulière. Afin de formuler et d’exprimer le contenu de ce conscient réduit, l’homme a inventé et perfectionné sans fin ces systèmes de symboles et de philosophies implicites que nous appelons les langues. Tout individu est à la fois le bénéficiaire et la victime de la tradition linguistique dans laquelle l’a placé sa naissance, – le bénéficiaire, pour autant que la langue donne accès à la documentation accumulée de l’expérience des autres ; la victime, en ce qu’elle le confirme dans la croyance que le conscient réduit est le seul conscient, et qu’elle ensorcelle son sens de la réalité, si bien qu’il n’est que trop disposé à prendre ses concepts pour des données, ses mots pour des choses effectives. Ce que, dans le langage de la religion, l’on appelle « ici-bas », c’est l’univers du conscient réduit, exprimé et en quelque sorte pétrifié par le langage. Les divers « autres mondes », avec lesquels des êtres humains prennent erratiquement contact, sont autant d’éléments de la totalité du conscient appartenant à l’Esprit en Général. La plupart des gens, la plupart du temps, ne connaissent que ce qui passe dans la valve de réduction et est consacré comme étant authentiquement réel par la langue locale. Certaines personnes, toutefois, semblent être nées avec une sorte de conduit de dérivation qui évite la valve de réduction. Chez d’autres, des conduits de dérivation temporaires peuvent s’acquérir, soit spontanément, soit comme résultat d’» exercices spirituels » délibérément voulus, soit par l’hypnose, soit au moyen de drogues. Par ces dérivations permanentes ou temporaires, coule, non pas, en vérité, la perception « de tout ce qui se produit partout dans l’univers » (car la dérivation n’abolit pas la valve de réduction, qui exclut toujours le contenu total de l’Esprit en Général), mais quelque chose de plus, et surtout quelque chose d’autre, que les matériaux utilitaires soigneusement choisis, que notre esprit individuel rétréci considère comme une image complète, ou du moins suffisante, de la réalité.
Le cerveau est muni d’un certain nombre de systèmes d’enzymes qui servent à en coordonner le fonctionnement. Quelques-unes de ces enzymes règlent l’arrivée du glucose dans les cellules du cerveau. La mescaline inhibe la production de ces enzymes, et diminue ainsi la quantité de glucose disponible pour un organe qui a constamment besoin de sucre. Lorsque la mescaline réduit la ration normale de sucre pour le cerveau, que se passe-t-il ? Le nombre des cas observés est trop faible, de sorte qu’il est encore impossible de donner une réponse d’ensemble. Mais on peut résumer comme suit ce qui se produit chez la plupart de ceux qui ont pris de la mescaline sous surveillance compétente :

1° l’aptitude à se souvenir et à « penser droit » est peu diminuée, si tant est qu’elle le soit. (En écoutant les enregistrements de ma conversation alors que j’étais sous l’influence de la drogue, je ne puis découvrir que j’étais alors plus bête que je ne le suis d’ordinaire) ;
2° les impressions visuelles sont considérablement intensifiées, et l’oeil recouvre en partie l’innocence perceptuelle de l’enfance, alors que le « sensum » n’était pas immédiatement et automatiquement subordonné au concept. L’intérêt porté à l’espace est diminué, et l’intérêt porté au temps tombe presque à zéro ;
3° bien que l’intellect demeure non affaibli, et bien que la perception soit énormément améliorée, la volonté subit une modification profonde, en mal. Celui qui a pris de la mescaline ne voit aucune raison de faire quoi que ce soit en particulier, et trouve profondément inintéressante la plupart des causes pour lesquelles, en temps ordinaire, il était prêt à agir et à souffrir. Il ne peut se laisser tracasser par elles, pour la bonne raison qu’il a des choses meilleures pour occuper sa pensée ;
4° ces choses meilleures peuvent être éprouvées (comme je les ai éprouvées) « là-bas » ou « ici », ou dans les deux mondes, l’intérieur et l’extérieur, simultanément ou successivement. Qu’elles soient effectivement meilleures, cela paraît évident en soi à tous ceux qui absorbent de la mescaline en ayant le foie en bon état et l’esprit en repos.
Ces effets de la mescaline sont du genre de ceux auxquels on s’attendrait à la suite de l’administration d’une drogue ayant le pouvoir de diminuer l’efficacité de la valve de réduction cérébrale. Quand le cerveau manque de sucre, le moi sous-alimenté s’affaiblit, ne peut se tracasser pour entreprendre les tâches nécessaires et ennuyeuses, et perd tout intérêt à ces rapports spatiaux et temporels qui sont si importants pour un organisme préoccupé d’améliorer sa situation dans le monde. À mesure que l’Esprit en Général s’égoutte en passant à côté de la valve qui n’est plus hermétique, toutes sortes de choses biologiquement inutiles se mettent à se produire. Dans certains cas il peut y avoir des perceptions extra-sensorielles. D’autres personnes découvrent un monde de beauté visionnaire. À d’autres, encore, est révélée la splendeur, la valeur infinie et la richesse de signification de l’existence nue, de l’événement donné et non conceptualisé. Au stade final de l’absence du moi, – et je ne sais si aucun preneur de mescaline y est jamais parvenu – il y a une « connaissance obscure » que Tout est dans tout, – que Tout est effectivement chacun. C’est là, me semble-t-il, le point le plus proche où un esprit fini puisse parvenir de l’état où il « perçoit tout ce qui se produit partout dans l’univers ».
À ce propos, combien est significatif le rehaussement énorme, sous l’effet de la mescaline, de la perception des couleurs ! Pour certains animaux, il est très important, biologiquement, de pouvoir distinguer certaines teintes. Mais au-delà des limites de leur spectre utilitaire, la plupart des créatures sont presque complètement insensibles aux couleurs. Les abeilles, par exemple, passent la majeure partie de leur temps à « déflorer les fraîches vierges du printemps » ; mais, comme l’a fait voir von Frisch, elles ne sont capables de distinguer que fort peu de couleurs. Le sentiment éminemment développé des couleurs chez l’homme est un luxe biologique – inestimablement précieux pour lui en tant qu’être intellectuel et spirituel, mais superflu pour sa survie en tant qu’animal. À en juger d’après les adjectifs qu’Homère leur met dans la bouche, les héros de la guerre de Troie ne surpassaient guère les abeilles quant à l’aptitude à distinguer les couleurs. De ce point de vue, tout au moins, le progrès de l’humanité a été prodigieux.

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