NÉRON


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Auteur : Weigall Arthur
Ouvrage : Néron
Année : 1950

TRADUCTION PAR MAURICE GERIN
ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE

 

CHAPITRE PREMIER

DEUX JUGEMENTS OPPOSÉS DE L’HISTOIRE SUR LE PERSONNAGE DE NÉRON. — EVÉNEMENTS ANTÉRIEURS À LA NAISSANCE DE NÉRON. — PREMIÈRE VIE DE SA MÈRE, AGRIPPINE, SOUS LES EMPEREURS TIBÈRE ET CALIGULA.

 

En l’an 64 du Seigneur, Rome fut en partie détruite par les flammes, et la petite secte des Chrétiens fut accusée d’avoir, de propos délibéré, causé l’embrasement. Une courte, mais terrible persécution s’ensuivit, où saint Paul, pense-t-on, perdit la vie; et Néron, empereur de Rome de 54 à 68 après Jésus-Christ, en vint à passer aux yeux des survivants pour le premier grand ennemi de la foi nouvelle.
En 68, l’empereur fut détrôné. L’on suppose qu’il se suicida dans une maison des faubourgs de Rome où il s’était en-fui; mais une multitude de gens, passionnément loyaux à sa personne, crurent qu’il vivait encore; que la blessure qu’il s’était faite avait été guérie, qu’il s’était sauvé en Orient et reviendrait un jour, en triomphe.
C’est à l’époque précise où cette rumeur empoignait les esprits du public, et où le propos de son échappée comme de son imminente réapparition était dans toutes les bouches, que fut écrite l’Apocalypse, ou Révélation de saint Jean, cette oeuvre étonnante : l’auteur, jugeant Néron responsable de la persécution des chrétiens, l’introduisait en ces pages sous le masque de la Bête, la Bête qui a été blessée à mort, mais dont la plaie mortelle a été guérie1, « la Bête qui était, et n’est plus, bien qu’elle soit »2, et dont le nombre est 6663.


1 Rev., XIII, 3 et 12.
2 Rev., XVII, 8.
3 Rev., XIII, 18.


Mais Néron n’avait pas seulement causé le trépas des martyrs chrétiens : il avait été aussi l’ennemi de l’élément conservateur de la vieille noblesse romaine, dont il avait bafoué les traditions de bien des manières, notamment par ses apparitions scéniques de chanteur; et comme les principaux historiens de sa vie ont appartenu à la section patricienne de la société, les générations romaines des âges ultérieurs finirent par entretenir une opinion extrêmement défavorable de son caractère. Aussi, quand le christianisme devint religion d’Etat, ce point de vue hostile des païens rejoignit-il celui de l’Apocalypse chrétienne; et désormais Néron fut pour tous les hommes la Bête, l’Antéchrist, la personnification horrifique des péchés du monde et de la chair.
Pour cette raison, et bien que la cause en soit d’habitude oubliée, son nom ramène maintenant devant l’esprit la vision d’un monstre d’iniquité, d’un démon incarné n’ayant d’humains que les dehors et qui, à cet égard même, n’aurait été rien moins que plaisant. Mais une question demeure : Néron, aujourd’hui, serait-il regardé comme cette créature d’une si indicible scélératesse, si l’horreur inspirée aux premiers Chrétiens par la violence de son procédé à leur endroit ne s’était muée en tradition de haine ? Les écrivains chrétiens de siècle en siècle ont amoncelé sur lui l’opprobre, et les historiens ont suivi aveuglément leurs directives, ayant à peine conscience de verser dans des préjugés et ne se rendant pas du tout compte que la scélératesse de Néron, ou du moins l’envergure d’icelle, était chose sujette à caution.
Ces écrivains ont eu, comme il va de soi, l’appui des trois sources non-chrétiennes de l’antiquité qui nous fournissent le gros de nos renseignements sur Néron — Tacite, Suétone, et Dion (ou Dio) Cassius — car ceux-ci sont unanimes à le représenter, sinon certes comme la Bête de l’Apocalypse, à tout le moins comme un gredin et un assassin de haute fantaisie, voire comme un traître à l’idéal aristocratique, et qui mit en péril l’édifice entier de l’empire par sa vie éperdument franche de conventions et sa prétention au droit d’exploiter publiquement ses talents de chanteur et de musicien. Pline l’Ancien, lui aussi, l’appelle l’ennemi du genre humain; et Marc-Aurèle parle de lui comme d’un monstre inhumain1.
Après sa mort, l’opinion prévalut sans aucun doute chez les Romains du patriciat — non parmi le peuple — que Néron avait crapuleusement et sans nécessité aucune assassiné son frère de lait Britannicus, sa mère Agrippine, sa première épouse Octavie, sa tante Domitia, ses cousins Sylla, Rubellius Plautus et les Silani, ses tuteurs Sénèque et Burrhus et d’autres par douzaines; qu’il avait d’un coup de pied envoyé dans l’au-delà sa seconde femme Poppée; mis de ses propres mains le feu à Rome; et qu’il avait prémédité de massacrer tout le Sénat, d’incendier Rome une seconde fois, de lâcher les fauves sur le peuple, et ainsi de suite. On l’accusa de toutes sortes d’immoralités hideuses; on qualifia son carac-tère de cruel, de bestial, de vicieux, de vain, de lâche, et d’irresponsable au dernier degré; et l’on pensa qu’il avait ravalé la dignité et le rang d’empereur en chantant, comme nous l’avons dit, dans les théâtres publics. D’avoir souillé la pourpre impériale en paraissant sur la scène, et d’avoir fait périr sa mère, furent ses deux crimes saillants; et il fut cons-pué tour à tour aux cris de « Matricide » et de « Musicien ».
Ainsi, tout à fait à part de la légende chrétienne, il y en avait assez pour le damner dans les conversations générales tenues sur son compte par la société romaine des hautes classes, conversations qui prirent à la longue une forme concrète dans les histoires de Tacite et autres et dans la biographie de Suétone. Mais ces historiens ont proféré des accusations beaucoup plus terribles contre d’autres empereurs — Caligula par exemple; et il n’est guère possible de supposer que Néron nous serait parvenu à ce jour sous les traits du personnage le plus monstrueux de l’histoire romaine si la Chrétienté à ses débuts ne l’avait identifié avec l’Antéchrist. Il est plus vraisemblable qu’on l’eût simplement considéré comme un des mauvais empereurs, ou comme un de ceux dont l’ineptie fut criminelle.
Dans les pages qui suivent, toutefois, je voudrais montrer qu’il est en somme un autre côté du tableau, côté que l’on ne saurait rendre apparent qu’en reconnaissant l’origine du préjugé formé contre Néron; en rajustant bout à bout les nombreux aveux de ses mérites formulés à contre-coeur par divers auteurs de l’antiquité; enfin, en interprétant le caractère de Néron et les mobiles de ses actes à la double lumière de ces documents et du fait incontesté qu’il fut aimé de la masse de son peuple.
Non que je tente ici, en cet âge du badigeon, un effort de pure façon pour montrer l’empereur sous le meilleur jour. Mais le fait est que l’historien sans parti pris se trouve face à face avec des preuves indiscutables de la vaste popularité de Néron; et force est bien d’affronter le problème de savoir comment un homme tenu par les historiens pour un monstre a pu être tant aimé. Il est certain que, selon beaucoup de gens qui vécurent durant les premiers siècles après sa mort, Néron avait été une figure presque sublime, un ami des pauvres, un ennemi des riches renfrognés, un empereur qui avait été aussi un grand artiste et avait parcouru ses possessions en chantant à son peuple, d’une voix qui ne trouverait point d’écho dans l’avenir.
Afin d’expliquer cette dualité contradictoire d’appréciations sur le caractère de l’empereur, on est obligé en équité d’examiner en lui le bien comme le mal, et si, au terme de ces recherches, l’ineffable Néron se révèle à nous comme un personnage fantasque mais compréhensible, et sous quelques rapports sympathiques, propre à jouer peu souvent, quoique un peu plus fréquemment que la plupart d’entre nous le rôle de la Bête, le fait ne devra pas être imputé à une envie préconçue de lui laisser la fameuse prérogative du Diable — de n’être pas aussi noir qu’on le peint.
Néron naquit en 37 après Jésus-Christ, quelques mois après la mort de l’empereur Tibère, successeur du grand Auguste; mais pour comprendre les embarras de sa position et juger de sa conduite — comme je pense on en doit juger — à la lumière de la lutte qu’il soutenait contre ce noble, mais étroit traditionalisme romain qu’il ne pouvait le moins du monde entendre, il nous faut remonter dès l’abord à la dictature du mi-impudent, mi-pittoresque Jules César, et en particulier jusqu’à l’année 47 avant Jésus-Christ : à cette date en effet le dictateur, qui s’était rendu en Egypte pour y dé-brouiller le chaos des affaires de la Cour, s’intéressa de façon tellement pratique aux ennuis de la reine Cléopâtre qu’elle le gratifia d’un petit garçon, Césarion.
César, à qui n’importait dieu ni homme, a été surnommé « l’inévitable correspondant de tous les divorces mondains »2. Mais sa personnalité brillait d’un si vif éclat que, malgré l’excellence du dictateur à pratiquer les usages extra-romains et malgré son goût de la vie débraillée — qui à tous les âges induit aux méfaits l’homme animé du feu artiste — son pouvoir à Rome même, la Rome conservatrice, fut absolu. Dans un éclair d’audace, il conçut l’idée d’abolir la république romaine et de lui substituer une monarchie sur le modèle égyptien; et son intention était de forcer le peuple à lui reconnaître l’éblouissante Cléopâtre pour légitime épouse3.
Encore que l’Egypte fût le royaume de Cléopâtre, celle-ci n’était pas égyptienne : c’était une Grecque pure, descendant d’une longue file de rois grecs ou pharaons d’Egypte : leur capitale Alexandrie était le Paris du Monde antique, le siège essentiel de cette gaieté, de cette culture et de cette élégance sociale qui firent sembler si provincial à César l’idéal de


1 Marc Aurèle, III, 16.
2 La phrase est de sir Charles Oman.
3 Voir mon livre Cléopâtre, sa Vie si son Temps.


respectable austérité de Rome et qui, toujours en avance sur les époques, impressionnèrent d’une façon analogue l’esprit de Néron.
Cléopâtre, avec son enfant en bas âge, suivit son amant jusqu’à Rome; et ce fut surtout parce que César se proposait de créer un trône romain pour elle et lui, et de mêler un arôme de magnificence et de badinage grecs à la médiocrité terne et sans goût du meilleur monde de la capitale, qu’il fut assassiné par Brutus et ses amis en 44 avant Jésus-Christ. La reine d’Egypte dut rebrousser chemin et filer vers Alexandrie, les oreilles rebattues des malédictions d’hommes tels que Cicéron. César, est-il nécessaire d’expliquer, avait reçu le titre militaire d’Imperator, ou Commandant-en-chef; mais le mot n’avait pas encore revêtu la signification qu’implique celui d’Empereur par lequel nous le rendons, et, quand César mourut, il n’avait en aucune façon établi par la loi une dynastie régnante.
Son héritier légal fut Octavien, connu plus tard sous le nom d’Auguste, fils de la fille de sa soeur Julie; mais son vieil ami Marc-Antoine (ou Antoine, comme nous l’appelons au-jourd’hui) contesta les hauts pouvoirs dévolus à ce jeune homme par le sénat. Finalement on convint qu’Auguste gouvernerait Rome et l’Occident revêche, Antoine l’Orient nonchalant et artistique, où la civilisation était grecque et non romaine de caractère.
Pour cimenter ce pacte superficiel d’amitié entre les deux co-seigneurs de la terre, Antoine épousa Octavie, la soeur d’Auguste; les deux filles naissant de cette union, nommées l’une et l’autre Antonia, allaient devenir respectivement l’aïeule paternelle de Néron, et sa bisaïeule maternelle.
Antoine embrassa ensuite la cause du petit Césarion, épousa Cléopâtre et déclara la guerre à Auguste : son but avoué était de se faire monarque de Rome, avec la reine d’Egypte pour consort, et son beau-fils, l’enfant de César, pour héritier du trône1, ce garçon étant le seul fils reconnu du dictateur. Auguste, de son côté, croyait défendre la République avec, ses sévères et intransigeantes traditions contre le luxe et l’hellénisme efféminant de cette nouvelle autocratie de l’Orient. Ce fut une lutte menée au nom de ce phénomène social familier que nous appelons la Respectabilité, et au temps de Néron la bataille, quoique n’étant plus conduite en rangs serrés ni les armes à la main, suivait toujours son cours.
En 31 avant Jésus-Christ, Auguste fut victorieux, Antoine et Cléopâtre se suicidèrent, Césarion fut assassiné par ordre du vainqueur, et la République fut sauve. Mais, en réalité, Auguste devint alors le souverain autocratique de tout l’Occident et de tout l’Orient, y compris l’Egypte avec sa riante capitale grecque Alexandrie; et les Egyptiens, refusant d’admettre qu’ils eussent été conquis, se dirent qu’au fond Jules César avait été véritablement marié à Cléopâtre, qu’il avait été en conséquence leur roi ou pharaon légitime, et qu’Auguste, étant son héritier, de même était leur pharaon.
Ainsi, Auguste, sans être mieux qu’une sorte de président de la République à l’intérieur, était un monarque effectif dans la partie la plus moderne de ses possessions grecques; et graduellement l’idée héréditaire, avec peut-être une tendance au système matriarcal égyptien d’héritage par la ligne des femmes, se mit à influencer le rang du souverain à Rome même. Bien que les formes républicaines fussent mainte-nues, son titre d’Imperator prit la signification qu’Empereur aujourd’hui a pour nous; et il n’y avait guère de doute que le pouvoir suprême demeurerait dans sa famille après sa mort.
Par l’effet direct du contact de Rome avec le monde grec et oriental, une élégance neuve, tant d’esprit que de corps, une fraîche reconnaissance des professions artistiques et une


1 Comme je l’ai indiqué dans l’ouvrage déjà cité.


indifférence nouvelle pour la morale sexuelle se répandirent dans toute l’Italie. A cette vue, très naturellement, les gens de la vieille école levaient au ciel des bras épouvantés; et Auguste s’affaira pendant ses dernières années à tâcher de purifier Rome de cette contamination, fermant certains établissements de même espèce que nos clubs de nuit, restreignant le débit des boissons enivrantes et punissant les gens compromis dans des scandales mondains; sa propre fille, la libre penseuse Julie (l’arrière grand-mère de Néron), patronne de la vie précieuse et des belles manières, fut même bannie en vertu de ses lois sévères contre cette immoralité qui est toujours le revers de l’émancipation.
Il publia un décret interdisant à la jeunesse d’aller aux soirées théâtrales à moins d’y être accompagnée de chaperons d’un certain âge, et manifesta son mépris de l’art dramatique en brimant les acteurs : de fait, il en bannit un qui avait eu effronterie de pointer le doigt vers un membre bruyant de l’auditoire, et en fit fouetter un autre qui s’était promené avec une fille ayant l’indécence de s’habiller à la garçonne. Il ne pouvait souffrir les dérèglements de l’artiste; il exila Ovide pour inconvenance; il institua une censure des moeurs, obligeant les gens à répondre à un questionnaire touchant leur vie privée; il fit voter nombre de lois contre le luxe; et ainsi de suite.
Il combattit ferme pour l’austérité et la simplicité anciennes qui entretenaient la droiture morale et le zèle envers l’Etat, fût-ce aux dépens de l’expression personnelle et du progrès qui en découle dans les arts et la culture; mais la lutte était vaine; et, bien qu’il soit passé à la postérité sous les traits d’un héros national, d’une figure divine dressée comme un roc aux assises de la généalogie familiale, il ne put empêcher l’orientation générale de la société raffinée de Rome vers la vie relâchée, élégante et artistique du monde grec, dont Antoine et Cléopâtre avaient été les deux astres particulièrement brillants.

Lorsqu’il mourut en 14 après Jésus-Christ, il eut pour successeur, à défaut d’héritier, son beau-fils Tiberius Clau-dius Nero, le fils de sa femme Livie, toujours désigné à présent sous le nom d’Empereur Tibère et dont la longue jouissance du pouvoir impérial fit que celui-ci tint davantage encore d’une autocratie. Entendons-nous : même alors, le trône n’était pas héréditaire; Rome était encore de nom une république; mais dans la réalité des choses l’empereur était un monarque absolu, et pouvait du moins proposer au Sénat son propre héritier. Tibère n’appartenait point par le sang à la famille de Jules César et d’Auguste, à la Gens Julia, comme on l’appelait : sa famille est connue sous le nom générique de Gens Claudia, et cette distinction ne doit pas être perdue de vue.
Tibère avait le caractère horrible à l’extrême; le nombre de gens assassinés ou exécutés par lui fut énorme, et d’ailleurs les tortures infligées par ses ordres et souvent con-sommées en sa présence indiquent en lui un maniaque de l’espèce sadique. Les Romains le surnommèrent « Boue Sanglante »1; ils l’appelaient également « Le Bouc »2 en raison de ses excès et perversités sexuelles. Son palais de Caprée était rempli de peintures et de statues obscènes; il s’y passait des orgies parfaitement inénarrables, et qui, en vérité, ne sont signalées ici qu’en vue d’établir l’arrière-plan indispensable à l’étude de Néron. A ce propos, il est intéressant de remarquer aussi que les rapports de Tibère avec sa mère Livie respiraient la haine et l’oppression féroces : s’ils n’allèrent pas jusqu’au meurtre positif, c’est seulement grâce à la chance qu’elle eut de mourir d’une mort naturelle.
Il avait un frère, Drusus, qui avait épousé Antonia, l’une des deux filles d’Antoine et d’Octavie; ce couple supérieur eut un fils, Germanicus, le plus populaire des Romains qui aient


1 Suétone, Tibère, 57.
2 Ibid., 43.


vécu. Il avait épousé Agrippine (l’Aînée), petite-fille du vénérable Auguste; et les enfants de cette union furent très bien vus du public, soit parce que leur père était un héros natio-nal, soit en partie parce que, du côté maternel, ils représentaient la glorieuse maison Julia. Il y eut trois fils qui survécurent : Nero, Drusus, et Caïus ou Caligula, et trois filles : Agrippine, Drusilla et Julia Livilla.
Cette Agrippine (la Jeune) naquit le 6 novembre de l’an 15 après Jésus-Christ; elle était de trois ans plus jeune que Caligula, né l’an 12. En 19 après Jésus-Christ, leur père, Ger-manicus, mourut d’empoisonnement, et Agrippine l’Aînée, sa veuve, fut convaincue que l’infâme Tibère avait ordonné sa mort parce qu’il redoutait sa formidable popularité auprès de l’armée.
Tibère eut un fils, appelé aussi Drusus, qui épousa sa cou-sine Livie, soeur de Germanicus; mais il fut assassiné en 23 après Jésus-Christ avec la complicité de sa femme, qui se suicida lorsque sa culpabilité fut dévoilée. Gemellus, fils de ce couple malheureux et petit-fils unique de Tibère, partageait avec les trois fils de Germanicus la chance d’être éventuellement choisi par Tibère comme successeur.
En l’année 28 après Jésus-Christ il y eut beaucoup de scandale soulevé par la conduite de la jeune Agrippine, qui n’avait alors pas plus de douze ans, mais qui, avec cette précocité assez fréquente chez les races méridionales, était déjà suffisamment développée pour chercher à encourager les attentions de l’autre sexe. Son frère Caligula, alors âgé de quinze ans, s’avantagea de cette tendance qu’il percevait en elle, et, comme c’était un adolescent dépourvu de toute continence sexuelle, la séduisit. Peu après, elle tourna ses regards vers Aemilius Lepidus, son cousin, fils de Julie, la soeur de sa mère, et lui permit les mêmes intimités qu’elle avait accordées à Caligula1. C’est pourquoi Tibère la maria prestement à un autre de ses cousins, Cnaeus Domitius Ahenobarbus, un jeune homme roux2 qui, de simple et noble qu’il était au naturel3, tourna bientôt en garnement de mauvaise vie aimant boire : vrai type des Ahenobarbi ou Barbes de Bronze, dont l’orateur Crassus disait un jour que ce n’était pas merveille si leur barbe était de bronze, attendu que leur visage était de fer et leur coeur de plomb.
La famille était ancienne et illustre; elle faisait remonter son ascendance jusqu’à 500 avant Jésus-Christ; mais ses hommes avaient la réputation d’être insouciants et peu sûrs : le grand-père de ce Cnaeus, par exemple, était passé d’un camp à l’autre dans la guerre civile qui suivit la mort de César, et avait finalement déserté le parti d’Antoine et Cléo-pâtre juste avant la bataille d’Actium. Lucius, le père de Cnaeus, avait épousé Antonia, fille d’Antoine et d’Octavie, la soeur de l’empereur Auguste; et il se pourrait fort que cette union ait infusé à sa progéniture quelque chose de l’extravagance d’Antoine.
Lucius avait été un fervent de la scène théâtrale, et un grand amateur de chevaux et de courses de chars; son fils Cnaeus fut également un habitué des courses, mais se dis-crédita par certaines transactions financières se rattachant aux courses, et aussi parce qu’il n’arriva pas à payer ses dettes aux prêteurs d’argent. C’était un violent : il creva l’oeil d’un chevalier, un jour, en plein Forum; il assassina un de ses domestiques pour refus de boire au commandement tout ce qu’il le sommait d’ingurgiter dans un accès d’ivresse; et délibérément — disait-on — il écrasa un gamin qui l’avait agacé en se campant au passage de son char, et le tua net.


1 Tacite (Annales, XIV, 2} dit que ce fut la faute d’Agrippine. Mais Suétone (Caligula, 24), insinue que son frère l’y poussa.
2 Suétone, Néron, 1.
3 Velleius, II, 10.


La petite Agrippine, en dépit de ses moeurs, est à plaindre pour la vie malheureuse que cet homme lui fit mener; mais ses tracas domestiques pouvaient sembler insignifiants par comparaison avec ceux de sa famille. Sa mère, Agrippine l’Aînée, n’avait cessé de haïr férocement le redoutable Tibère depuis qu’elle s’était mise à le soupçonner d’avoir empoisonné son mari; et à la longue, en 29 après Jésus-Christ, après dix ans presque de veuvage, son inextinguible soif de vengeance la conduisit à se laisser entraîner dans une conspiration contre lui, laquelle avait pour but de mettre fin à son règne et d’élever à la dignité impériale son propre fils à elle Nero, sans attendre que la nature lente accomplît ce changement dans les formes. Le jeune Nero était un freluquet désagréable et dissolu, et nul ne fut particulièrement marri lorsque, claquemuré dans une prison de l’île Pontia, il s’y laissa mourir de faim de manière à frustrer son geôlier du plaisir qu’aurait eu ce dernier à le tuer.
Il n’y eut pas beaucoup de regrets dépensés non plus quand le second frère, Drusus, qui avait été emprisonné à Rome dans les oubliettes du palais, fut mis à mort en 33 après Jésus-Christ au milieu de circonstances révoltantes; pourtant, lorsque l’empereur raconta à ses amis comment le jeune homme, émacié par les supplices et finalement privé de nourriture, avait essayé de prolonger sa misérable existence en rongeant la bourre de son matelas, plus d’un s’en montra choqué. L’opinion générale fut que Drusus était fou, et que l’on aurait dû respecter son insanité.
Agrippine, la mère de ces garçons, fut reléguée en exil jusqu’à leur mort à tous les deux; puis ayant eu, à ce qu’on rapporte, un oeil crevé par l’empereur1 dans un corps-à-corps avec lui, un jour qu’il lui rendait visite, elle commença subitement une grève de la faim; jour par jour elle se débattit


1 Suétone (Tibère, 53) raconte que le coup fut porté par un des officiers de l’empereur.


contre l’alimentation forcée, tant et si bien qu’elle fut prise d’une syncope et succomba.
Ainsi le troisième frère, Caligula, restait pour la succession la seule alternative possible à Gemellus; mais étant donné que c’était une nature archi-perverse et en outre su-jette aux crises, Tibère ne put jamais se résoudre à annoncer de façon formelle qu’il avait irrévocablement choisi Caligula pour héritier, bien qu’il ait laissé entendre son dessein de le faire.
L’empereur vieilli regardait toujours de travers ce jeune homme; un jour qu’il observait le coup d’oeil malicieux jeté par lui à son cousin et rival Gemellus, il s’écria : « Tu le tue-ras un jour ! — et alors, quelqu’un te tuera, toi ». Comme il parlait, des larmes lui vinrent aux yeux, car il était excédé des querelles et des intrigues qui avaient valu la mort à tant de ses parents et amis, et désirait ardemment laisser à Rome un héritage de paix, maintenant que la vieillesse émoussait la joie que pouvaient lui procurer les souffrances d’autrui.
Au début de l’année 37 après Jésus-Christ, d’autres en-nuis surgirent dans la famille. Agrippine (la Jeune) avait dû s’accommoder des infidélités nombreuses de son époux Cnaeus, mais à présent elle découvrit que celui-ci et sa soeur rouquine Domitia Lepida s’étaient laissé aller à l’inceste; et Cnaeus fut, sans doute à l’instigation d’Agrippine, accusé publiquement de ce chef ainsi que d’adultère en général; à cela s’ajouta contre lui un grief de lèse-majesté envers le vieil empereur Tibère. Chacun savait toutefois qu’Agrippine elle-même s’était rendu coupable, dans les années révolues, de relations semblables avec son frère dénaturé, l’odieux Caligula; et ce fut peut-être pour cette raison que l’on ne poussa pas plus avant les charges contre Cnaeus.
Jusqu’à la fin de ses jours Tibère ne sut prendre parti quant à sa succession. Il était dérouté par les contradictions du caractère de Caligula. Parfois le jeune homme paraissait modeste et conscient de ses devoirs, même accablé sous le poids de ses responsabilités; mais à d’autres moments il se montrait bestial et sauvage, et passait d’un libertinage tapageur à des états de hargne mélancolique et vice versa. Grand et svelte, il avait fort bon air; mais les cheveux étaient trop clairsemés sur sa tête, alors que les poils lui foisonnaient sur tout le corps, et son teint était blême. Sa physionomie était sinistre, et souvent une expression de folie se jouait à travers ses sourcils épais et ses yeux grands ouverts dont il ne clignait point; sa bouche petite et cruelle avait un rictus qui laissait échapper un grognement sourd des plus désagréables. Or, dans ses rares moments d’accalmie, il était incontestablement beau à voir.

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