Le Yorkshire occulte (1)


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« Quel père parmi vous, si votre fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent à la place ? »

Introduction : la glorification du vice

Qui, dans le monde actuel, a le courage d’écrire en faveur de la justice et de la vérité ? Qui est prêt à être aussi ringard ?

Il est relativement aisé d’écrire sur des sujets qui ne nous concernent pas directement ; ou sur des sujets qui nous concernent, mais que les gens ont envie d’entendre, sur de bonnes choses qui feront que nous seront aimés et admirés pour les avoir partagées. Mais qu’en est-il des choses que nous avons été conditionnés à taire dès le plus jeune âge ? Les choses que nous sommes socialement contraints de maintenir cachées ? Écrire ou parler de ces choses revient à briser un pacte tacite du silence, un contrat auquel nous n’avons jamais souscrit consciemment, et que nous n’avons jamais eu la possibilité de refuser consciemment.

C’est la chose que personne ne souhaite faire.

C’est aussi la chose qui a le plus besoin d’être faite. Parce que tant que cet accord de ne pas parler, de ne pas écrire, ou même de ne pas penser à certaines choses, n’est pas brisé, alors notre parole, nos écrits, notre pensée seront étouffés par la peur, consciente ou pas, de rompre ce contrat en exprimant l’indicible. À ce stade, le système de soutien social sur lequel nous nous sommes reposés toute notre vie durant, et duquel dépend la survie de notre identité, cesserait de nous soutenir. Nous serions abandonnés, et partirions à la dérive dans un océan froid, sombre et sans merci de significations brisées.

Si j’écris ceci, ce n’est pas parce que tel est mon désir ; c’est une obligation.

J’ai, moi aussi, découvert mon enfant intérieur il y a quelques années – et j’ai décidé d’avorter.
~ Sebastian Horsley, 2004, correspondance privée

Mon frère Sebastian Horsley, « dandy du monde souterrain » autoproclamé, était un artiste particulièrement célébré pour ses actes potentiellement (et au final, concrètement) autodestructeurs. Un article récent paru dans Time Out l’a classé parmi les dix plus gros consommateurs de drogue de Londres ; dans un autre article sur l’acteur Shia Labeouf, on pouvait lire que mon frère avait « fait, de manière convaincante, une œuvre d’art de sa propre autodestruction fatale ». Cette phrase en dit long. Qui exactement fut convaincu par l’autodestruction artistique de mon frère, et de quoi ont-ils été convaincus ? Que le suicide est une quête artistique honorable ? Quelle sorte d’héritage une « œuvre d’art » de ce type laisse-t-elle ? Comment le fait que quelqu’un soit poussé à s’autodétruire de manière compulsive peut-il être une source de louanges ?

Je suis l’une des deux personnes encore en vie (avec ma sœur, une psychothérapeute) possédant une connaissance intime des forces qui poussèrent mon frère à s’autodétruire. Une chose est donc douloureusement claire à mes yeux : quel qu’ait été le « message » porté par mon frère, par sa vie ou sa mort, ce n’est pas un véritable message mais une fiction : une histoire inventée qui cache une légion de péchés. Ironiquement, elle ne les cache pas avec l’illusion de la vertu, comme dans le cas bien plus célèbre de Jimmy Savile, mais avec l’étalage dandyesque du vice présenté sous un jour favorable. Je crois profondément que « l’art » de Sebastian Horsley n’était pas de l’autodestruction mais un processus élaboré destiné à masquer les forces sociales, culturelles et personnelles qui ont rendu sa destruction inévitable. Je pense qu’il montre que l’abusé est programmé par l’abus, non pas seulement pour protéger ses abuseurs, mais aussi pour perpétuer l’abus.

Ma comparaison avec Savile n’est pas non plus totalement fortuite. Comme je l’écrivais dans Seen and Not Seen, avec ses tenues flamboyantes, ses cheveux décolorés, ses bijoux bling-bling et sa personnalité étrange, Savile était lui aussi un dandy. Comme mon frère, et comme le kidnappeur d’enfants de Chitty Chitty Bang Bang, Savile portait des hauts-de-forme. Je doute que mon frère ait jamais imité Savile, mais d’un autre côté, il est difficile d’évaluer l’influence qu’a eue Savile sur ceux qui, comme nous, ont grandi dans les années soixante et soixante-dix. Durant cette période, Savile était considéré comme l’homme le plus influent du rock and roll britannique, et mon frère et moi regardions Top of the Pops toutes les semaines, religieusement. Le premier modèle de mon frère, et le plus durable, fut le glam-rocker Marc Bolan, et Savile était par certains aspects un avatar du glam rock. Se peut-il que mon frère ait appris de Savile certains de ses tours de dandy ? L’une des choses les plus perturbantes à propos de Savile était la façon dont il étalait ses inclinations. Il s’en amusait à la télévision et à la radio (parfois même en présence de ses victimes). Il les a admises dans son autobiographie. Et pourtant, personne n’a rien dit.

Les révélations actuelles, et apparemment sans fin, sur l’abus sexuel institutionnalisé des enfants au Royaume-Uni ont forcé les gens à réévaluer ce qu’ils croyaient savoir sur la façon dont fonctionne la corruption, et sur ce à quoi ressemble cette dernière. Il fut un temps où nous cherchions les prédateurs sexuels au coin de la rue ou à la sortie des écoles ; des personnes louches au regard fuyant, rôdant aux marges de la société, aisément identifiables, et encore plus aisément désignées comme boucs-émissaires. Dans la Grande-Bretagne de l’après-Savile, une vision aussi simpliste est devenue l’apanage des ignorants. Les véritables prédateurs se trouvent en pleine lumière et occupent des positions de pouvoir ; ce ne sont pas des marginaux ou des exclus, mais les piliers de notre communauté. Bien loin de se trahir par leurs regards fuyants ou leurs attitudes coupables, leur manque apparent de conscience de soi les soustrait au sentiment de culpabilité. Ils n’exhibent aucun des signes sur lesquels nous comptons d’ordinaire pour nous apercevoir que quelqu’un est animé de mauvaises intentions. Dans leur esprit, ils ont le droit de faire ce qu’ils font. C’est le pouvoir des privilèges, et les privilèges du pouvoir.

J’estime que les qualités qui valurent à la vie et à l’art autodestructeurs de mon frère (son autodestruction artistique) d’être célébrés n’étaient pas les expressions uniques d’une âme créative, mais les symptômes d’une psyché mortellement traumatisée. Elles étaient ses tentatives désespérées et publiques de se libérer d’un bourbier culturel et familial, une lutte qui, ironiquement et tragiquement, fut identifiée par cette même culture comme une forme « d’art ».

Horsley Sebastian
Sebastian Horsley, après sa crucifixion en 2000 aux Philippines

Si quelqu’un devait monter une production dans laquelle Bette Davis serait dirigée par Roman Polanski, celle-ci ne pourrait exprimer totalement la violence refoulée et la dépravation d’une seule journée dans la vie de ma famille. C’était une pieuvre répugnante, et je n’ai jamais pu réellement échapper à ses tentacules.
~ Dandy in the Underworld

Mon frère et moi naquîmes dans ce type de milieu privilégié. Notre grand-père, Alec Horsley, étudia à Oxford, fut officier de district adjoint au Nigéria de 1925 à 1932, et fonda sa propre entreprise, Northern Dairies, en 1937. Il fut aussi l’un des membres fondateurs de la société fabienne de Hull, dont le logo était, et est toujours, un loup déguisé en agneau. La société fabienne posa les fondations du parti travailliste britannique, et Russell Brand se fait aujourd’hui l’avocat de leurs idées auprès des masses : un détail curieux, parce que mon frère voyait en Brand un rival (mis à part les hauts-de-forme, le sexe et la drogue, il existe d’autres parallèles frappants entre eux deux ; sur la liste des consommateurs de drogue publiée par Time Out, Brand est classé n°9 et mon frère n°7). Du temps de mon grand-père, les membres de la société fabienne soutenaient l’idée d’une « société planifiée scientifiquement », ce qui incluait la mise en place d’un eugénisme accompagné de mesures de stérilisation. La branche fabienne de Hull fut fondée en 1943 par seize personnes, avec un comité présidé par mon grand-père. Il semble que mon grand-père ait suivi à la lettre l’exemple de son associé Bertrand Russell, étant lui aussi un aristocrate qui parlait au nom du peuple, bien qu’il n’ait que peu de choses en commun avec ce dernier (pour autant que je sache, et mises à part des visites dans des prisons, il ne s’est que rarement, voire jamais, mélangé avec les membres d’autres classes sociales).

Mon père, Nicholas Horsley, rejoignit Northern Dairies à la fin des années cinquante, peu après avoir rencontré ma mère. Il finit par en devenir le président, et Northern Dairies devint Northern Foods, un énorme conglomérat connu avant tout pour son association avec Marks & Spencer (Northern Foods « inventa » le sandwich emballé et fut l’un des pionniers des plats préparés). Je n’étais que vaguement au courant de tout ceci en grandissant. Enfant, le développement le plus significatif fut sans doute pour moi lorsque Northern Foods forgea une alliance avec Rowntree Mackintosh (affilié à la société fabienne), ce qui eut pour conséquence que notre maison fut toujours remplie de chocolats. J’étais en revanche parfaitement au courant des nombreuses fêtes organisées dans notre maison et dans celle de nos grands-parents, et des nombreux étrangers qui allaient et venaient, de l’atmosphère d’ébriété généralisée, de l’idéalisme intellectuel et social, de la licence sexuelle, et du curieux intérêt de mon grand-père non seulement pour la célébrité, mais aussi pour la criminalité.

Dans Seen and Not Seen: Confession of a Movie Autist, je citais un passage deDandy in the Underworld qui décrit un « ami pédophile de mon grand-père, le visage ravagé par le cancer » qui s’était entiché de moi durant mon enfance. Le livre me décrit comme ayant eu « un de ces visages à la beauté merveilleuse qui faisait s’arrêter les gens dans la rue, donc on ne pouvait s’attendre à ce qu’un pédophile invité dans le cercle familial y ait été indifférent. » Je n’ai aucun souvenir de cet homme, mais je me rappelle comment mes parents racontaient avec amusement des histoires sur ses tentatives gauches de me caresser sous la table. L’incident s’est lui aussi effacé de ma mémoire, mais il ne fut apparemment pas considéré comme une source d’inquiétude.

Un autre détail étrange est que ma sœur détenait l’autographe de Jimmy Savile lorsqu’elle était adolescente. Mon père l’aurait prétendument rencontré par hasard à bord d’un avion (il est intéressant de noter que Savile a pourtant déclaré qu’il n’avait jamais pris l’avion). En tant que président de Northern Foods, mon père était un homme d’affaires hautement respecté, avec des connexions dans le monde de la politique, et il aurait très bien pu avoir rencontré Savile dans des circonstances un peu moins neutres, dirons-nous. Dans As it Happens, l’autobiographie étonnamment révélatrice de Savile, celui-ci mentionne qu’il fut accompagné par un dirigeant de Northern Foods durant sa fameuse course caritative « John o’ Groat’s to Land’s End », et que la compagnie lui avait fourni la nourriture et les boissons durant la course (avec un van qui le suivait). On peut donc dire que ma famille a littéralement alimenté les « activités » de Savile.

Jusqu’où va la métaphore ?

Lavine

 

Après avoir été laissé à l’abandon durant toute ma vie, je suis désormais dévoré d’un désir de revanche.
~ Dandy in the Underworld

Ce fut mon grand-père qui présenta à mon frère Jimmy Boyle, l’ex-gangster de Glasgow. Alec avait fait en sorte que certaines des sculptures de Boyle fussent exposées à Hull. Avec ses valeurs progressistes affirmées concernant la réhabilitation, il était impressionné par Boyle, devenu une célébrité suite à l’adaptation à l’écran par la BBC de son livre A Sense of Freedom. Boyle fut emprisonné pour la première fois pour meurtre en 1967, et fut libéré en 1982. À son apogée, il était homme de main et recouvreur de dettes pour le compte de la mafia de Glasgow, et était connu comme étant « l’homme le plus dangereux d’Écosse ». Malgré ceci, sa peine fut réduite, et il semble raisonnable de penser que le soutien de mon grand-père n’y était pas étranger.

En 1983, Boyle et son épouse s’associèrent avec mon frère et son partenaire pour lancer le Gateway Exchange, un centre de réhabilitation pour les drogués, les délinquants sexuels et les ex-détenus, dans lequel mon frère disait être « bien camouflé ». Il écrit dans ses mémoires comment Boyle « lui permettait d’exprimer des pulsions interdites, des désirs et fantasmes inavoués. » [1] La passion de mon frère pour la criminalité était l’un de ses points communs avec Alec, ce qui incluait d’écrire des lettres aux jumeaux Kray et à Myra Hindley, la fameuse tueuse de la Lande. Un article de 1999 du Guardian sur Jimmy Boyle mentionne comment Boyle, en 1967 (juste avant son arrestation), « était en cavale à Londres sous la protection des Kray ». D’après mon frère, Boyle travailla avec les Kray durant les années soixante et peut-être même avant cela. Jimmy Savile avait des liens avec les Kray, et Savile était originaire du Yorkshire, où mon frère et moi passèrent notre enfance, et où Peter Sutcliffe, le célèbre éventreur du Yorkshire (que Savile connaissait lui aussi), aurait poursuivi ses victimes durant mon adolescence. [2]

Comme je l’ai décrit dans Seen and Not Seen, le fait que Savile ait débuté en tant que manager de dance-club signifiait qu’il avait côtoyé des gangsters, peut-être même dès son adolescence. Les Kray et lui travaillèrent et jouèrent ensemble dans les années soixante, et furent probablement impliqués dans le trafic d’enfants pour le compte de l’élite britannique, y compris via des foyers d’accueil où les enfants étaient prétendument torturés, et même tués. Myra Hindley et Ian Brady fréquentèrent les salles de danse de Manchester où Savile officiait en tant que disc-jockey dans les années soixante, et Savile disait qu’il était l’ami de Ian Brady. Brady (qui grandit à Glasgow avant de partir pour Manchester), se vantait de son association avec la mafia de Glasgow et avec les jumeaux Kray. Glasgow est aussi la ville où fut fondé le Paedophile Information Exchange (PIE) en 1974. Cette organisation était affiliée au National Council for Civil Liberties, une cause que ma famille aurait très certainement soutenue. L’objectif du PIE était de réduire l’âge de la majorité sexuelle à quatre ans, voire tout simplement de l’abolir.

Ce n’est que lors de l’écriture de Seen and Not Seen que j’ai commencé à tenter d’assembler toutes les pièces de ce puzzle. C’était un peu comme un survol de la terre brûlée de mon enfance. Depuis, j’ai atterri, et ai commencé à explorer ce territoire plus directement. Le présent ouvrage est une sorte d’ébauche d’une carte carbonisée.

coffre

Il y a un paradoxe tragique dans le fait que les qualités qui sont à l’origine de la capacité extraordinaire d’un homme à obtenir du succès, sont aussi les plus susceptibles de le détruire.
~ Sebastian Horsley, correspondance privée avec l’auteur

Le chemin de vie emprunté par mon frère associait le succès mondain à l’autodestruction et a montré que ces deux aspects étaient inséparables pour lui. Lorsque j’ai cité la phrase ci-dessus pour la première fois dans Seen and Not Seen (une citation que mon frère avait faite graver pour moi, même s’il l’avait probablement volée quelque part), je l’avais comprise différemment. J’avais compris que les forces inconscientes qui animent une personne et la poussent à créer peuvent aussi la pousser à s’autodétruire. Je suis quasiment certain que c’est ainsi que mon frère l’entendait. Pourtant, il a choisi d’utiliser le mot « succès », et pas créativité ou génie, et le succès a une dimension manifestement mondaine. La manière dont je lis désormais cette citation (à la fin de cette enquête que vous êtes sur le point de lire), est que les actes qu’un homme doit commettre pour obtenir du succès, et les forces auxquelles il doit se soumettre, sont ceux qui ont le plus de chances de le détruire. Cela n’a rien à voir avec l’expression personnelle par la créativité, et tout à voir avec la volonté de puissance.

Le paradoxe tragique de l’artiste est que le désir d’un statut mondain est complètement antinomique avec le besoin plus profond qu’a l’âme d’exprimer ce qui est en elle. Et pourtant mon frère et moi fûmes tous deux élevés dans l’idée que le succès mondain était la mesure ultime pour déterminer à quel point l’attitude d’une personne (ou l’expression de son âme) était juste ou valable. On nous a inculqué que devenir un leader culturel était le but suprême sur le plan social et personnel, et que ceci nous était échu par droit de naissance. Malgré le quakerisme d’Alec, que mon père rejeta probablement parce qu’il le considérait comme une hypocrisie, notre famille n’avait pas de religion. C’est pour l’intelligentsia que mon père, comme son père avant lui, éprouvait le plus de déférence. Il se moquait de mon frère (un dyslexique), le traitant de stupide, délivrant ainsi un coup de hache dans l’âme de mon frère dont il ne se remit jamais. Il nous donna de l’argent plutôt que de l’amour, un système de valeurs qu’il avait hérité de son père, qui dit un jour : « pour vous montrer à quel point mon père m’aimait, il a laissé tout son argent à mon frère » (Alec fut toute sa vie durant le rival de son frère aîné, tout comme je le fus avec le mien). On nous donna des scorpions plutôt que des œufs.

Mon frère était un fabien de piètre qualité. Il déchira le déguisement d’agneau pour incarner pleinement le loup. Il ne souhaitait pas plaire, mais offenser – plaire en offensant. Mon grand-père se faisait passer pour un parangon de vertu imprégné des valeurs de la communauté, mais il s’agissait derrière les apparences d’un homme d’affaires impitoyable et quelque chose de plus que cela encore (comme je pense que ce travail va le montrer). Sebastian mit sur le devant de la scène l’aspect caché, criminel, de notre héritage familial. Il s’efforça de porter la turpitude morale aussi loin qu’il était possible, « pour faire de la décadence une vertu [et] rendre l’âme monstrueuse. » J’ai réalisé en écrivant Seen and Not Seen que, malgré toute son attitude fièrement dédaigneuse envers la morale conventionnelle et la conscience sociale, il existait presque certainement des actes que mon frère ne pouvait pas évoquer, que ce soit en raison des conséquences judiciaires, mais aussi par peur des représailles des autres personnes impliquées. Ainsi, alors que notre père et notre grand-père ont caché leurs vies secrètes derrière le voile de la vertu, mon frère cacha la sienne derrière le voile du vice. C’est, par bien des aspects, un déguisement encore meilleur.

Mon frère, mon père et mon grand-père ont-ils prêté serment de ne pas dévoiler certaines choses ? Si c’est le cas, quelles étaient ces choses ? Ce qui suit est une tentative pour répondre à cette question obsédante, à l’aide d’un mélange d’enquête, de déductions, et d’imagination – autant d’éléments qui sont également nécessaires dès lors qu’on a affaire à des secrets de famille.

Mon frère se décrivit lui-même comme étant « un suicide manqué » et « une futile explosion de couleurs dans un monde sans couleur. » Dans le privé, il me confia qu’il considéra le suicide comme la seule voie honorable pour un nihiliste, sous-entendant qu’à un certain moment il avait prévu de s’ôter la vie pour priver la mort, ou Dieu, de ce plaisir. Plus poétiquement, il écrivit dans Dandy que la chose la plus importante au moment de faire face à un peloton d’exécution était de « donner soi-même l’ordre de tirer ». Cette mythologie créée par mon frère à propos de sa personne fut en grande partie efficace. Les gens y croyaient, même, et peut-être particulièrement, ceux qu’il gardait proches de lui (ce qui n’incluait pas sa famille). Elle fut ensuite récupérée par les médias grand public, et sa mort est désormais considérée par beaucoup comme ayant été plus héroïque que tragique, la preuve d’une vie vécue selon ses propres conditions. Vivre par la piqûre, mourir par la piqûre. Une telle vision ignore commodément – bannit, même – la question de savoir ce qui fut à l’origine de l’addiction suicidaire.

Mon frère et moi naquîmes et fûmes élevés dans un environnement qui exaltait le vice et normalisait la corruption – et dans lequel la corruption se parait des atours de la vertu. Comment aurait-il pu se sentir en sécurité dans un tel environnement, si ce n’est en s’y conformant, en rejetant toute vertu comme un mensonge, et en devenant aussi ouvertement corrompu que le monde qui l’entourait ?

Les enfants imitent non pas ce qu’on leur dit, mais ce qu’on leur montre. Tous ceux qui ont grandi durant cette période en Grande-Bretagne, qui ont regardé Jimmy Savile blaguer chaque semaine sur ses crimes à la télévision nationale, qui se rendaient dans des écoles et des foyers d’accueil dirigés par des prédateurs sexuels, incapables d’en parler ou même de l’admettre consciemment… Quels types d’effets à long terme tout ceci peut-il avoir sur des générations d’enfants ? Le cas de mon frère pourrait n’être qu’un cas particulièrement extrême parmi une myriade d’autres cas.

Il n’existe pas de preuve irréfutable que mon frère fut agressé sexuellement lorsqu’il était enfant. D’un autre côté, il n’en existe quasiment jamais. Le plus souvent, l’incident ou les incidents qui traumatisent la psyché d’une personne sont relégués dans l’inconscient, recouverts du voile protecteur de l’amnésie ; et plus le traumatisme est profond, plus le voile est impénétrable. Mais le traumatisme parvient malgré tout à faire surface : il est visible par l’intermédiaire des comportements. Très peu d’éléments de la vie publique de mon frère, de sa personnalité et de ses centres d’intérêts ou obsessions ne pointent pas en direction d’une histoire cachée de maltraitance. Ajoutez à cela les innombrables preuves indirectes qui montrent que notre cercle familial coïncidait en de nombreux points avec les cercles de l’abus sexuel systématique qui sont révélés actuellement au Royaume-Uni – quand il n’était pas en parfaite concordance avec ceux-ci – et que nous reste-t-il ?

La glorification du vice. Si vous ne pouvez les vaincre, joignez-vous à eux.

Horsley 2

L’unique raison pour laquelle vous lisez ceci est parce que mes propres efforts pour rejoindre la culture qui m’a maltraité se sont avérés aussi futiles que mes efforts pour la vaincre. Il ne me reste plus qu’à rendre public mon refus de participer, il ne me reste plus qu’à témoigner, à défier ma programmation, à être la voix qui fut étranglée, la voix qui dit non sous l’orage, même si la tempête se limite à mon propre verre d’eau.

Cela doit commencer quelque part.

Partie 1 : Le grand-père

Même si la méritocratie est leur couverture crédible, la stratification sociale fut toujours le véritable atout-maître des fabiens. Les droits sociaux furent une autre insertion fabienne dans la fabrique sociale, même si l’idée les précède, bien entendu.
~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

John Taylor Gatto

Le présent travail commença alors que je finissais un mémoire sur le cinéma qui, bien qu’il s’agissait avant tout d’une confession, débutait comme un ouvrage relativement léger et accessible. Pour les deux derniers chapitres, en revanche, je choisis de me concentrer sur mon frère ; comme on pouvait s’y attendre, ce fut une plongée soudaine en eaux troubles, abordant par exemple Jimmy Savile et les conséquences de ses activités pour ceux d’entre nous qui grandirent au Royaume-Uni avec « l’oncle Jimmy » comme bienfaiteur culturel. Avec du recul, je me rends compte que je n’avais fait qu’attendre l’opportunité, ou plutôt l’impulsion, pour draguer ces eaux à la recherche de cadavres, et il était inévitable que tôt ou tard j’aborderai le sujet. L’affaire Savile constitua pour moi l’intersection d’intérêts et de préoccupations qui m’animèrent toute ma vie durant : pop culture, conspirations, crime, folie, occultisme, opérations de guerre psychologique, maltraitance infantile, traumatisme, et, parce que l’influence de Savile sur ma propre psyché remonte à cette période, les souvenirs d’enfance – ou leur absence.

La première chose qui ressortit à propos de l’histoire de ma famille fut la relation entretenue par mon frère avec le gangster de Glasgow, Jimmy Boyle. Mon frère rencontra Boyle au Stevenson’s College, où Boyle suivait un cours « d’Entraînement à la Liberté », travaillant deux jours par semaine au foyer municipal avant de retourner passer la nuit à la prison de Saughton. Je savais qu’il avait rencontré Boyle par l’intermédiaire de notre grand-père paternel, et c’était donc logiquement le point suivant à étudier, dans mon entreprise de recherche de la racine de la pourriture qui finit par corrompre l’arbre tout entier. Mon frère était le fils aîné du fils aîné de mon grand-père ; je décidai donc de m’orienter vers mes ancêtres paternels.

J’achevai le mémoire sur le cinéma avec un sentiment d’incertitude quant à savoir si je devais inclure tous ces éléments plus sombres. Je me demandai si je prenais un risque en parlant de tout ceci. J’avais découvert l’os d’un doigt de pied enterré dans le jardin familial. Qu’allait-il se passer s’il s’agissait d’une partie d’un corps complet ?

On ne trouve pas grand-chose sur internet à propos d’Alec Horsley, mais heureusement un cousin, qui était lui aussi intéressé par notre histoire familiale, m’envoya le PDF d’un court mémoire écrit par Alec en 1987, l’avant-propos d’une collection de poèmes rédigés par un prisonnier avec lequel il s’était lié d’amitié quand il avait environ soixante-dix ans (un violeur condamné par la justice, et l’un de ses poèmes aurait pour thème le viol). Le court mémoire d’Alec me fournit des noms et des dates qui me permirent de découvrir tout un écheveau d’associations.

Mon grand-père naquit en 1902 et étudia au Worcester College d’Oxford, probablement en 1922. Selon ses dires, il obtint une bourse qui paya presque entièrement ses frais de scolarité. Je ne sais pas qui il y rencontra, ni quelle fut son implication, si tant est qu’il en ait eu une, dans les fameuses sociétés secrètes d’Oxford et leurs bizutages rituels. Mon impression de départ fut que, puisque mon grand-père ne faisait (apparemment) pas partie de l’aristocratie, ce fut là qu’il établit les contacts qui l’envoyèrent par la suite sur la route de « Bilderberg ». Comme il l’écrit dans son essai : « Ma famille progressa de la classe ouvrière à la classe moyenne. Quant à moi, grâce à Oxford, au sport, et à un poste dans les colonies, je fus occupé à gravir l’échelle sociale, sans être conscient de la nature de mes motivations » (c’est moi qui souligne). Il est toutefois permis de douter du récit d’Alec. Son père, George Horsley, conduisait parfois une Rolls Royce (une habitude que mon frère copia inconsciemment au début de la vingtaine), et semblait alterner entre la richesse et la pauvreté en fonction de la bonne santé de ses entreprises. Mais une Rolls Royce n’est pas un accessoire caractéristique de la « classe moyenne inférieure ».

Après Oxford, Alec travailla au Nigéria de 1925 à 1932, soit en tant qu’assistant à l’officier de district, soit en tant qu’officier de district, selon la source (Alec lui-même soutenait la première hypothèse, qui est donc très probablement correcte). À son retour au Royaume-Uni, après qu’il se soit marié, qu’il ait eu des enfants, et qu’il ait fondé Northern Dairies, la Seconde Guerre Mondiale éclata et mes grands-parents firent de Talbot Lodge, à Hessle, la demeure familiale. Il écrit que : « Dès le début, nous acquîmes la réputation de tenir ‘‘maison ouverte’’ et nous encouragions et, bien entendu, appréciions les visites de nos nombreux amis. […] Ils venaient de toute la Grande-Bretagne, et plusieurs d’entre eux arrivaient de contrées éloignées et parfois exotiques. »

Talbot Lodge

 

Alec fut invité à visiter l’URSS au début des années cinquante, en tant que membre de la délégation britannique d’une « Conférence sur le commerce Est-Ouest ». Il rencontra Lord Boyd Orr à Moscou, qui devint le président de Northern Foods. Alec voyagea ensuite en Sibérie, en Mongolie Extérieure et en Chine, pour des motifs inconnus. Qu’a-t-il fait là-bas ? À l’époque (et même de nos jours), ce n’était pas le genre d’endroits où l’on se rendait pour des vacances, et il n’y a pas de raisons évidentes qui pourraient justifier la visite d’un dirigeant de laiterie dans des pays communistes. Je ne sais pas non plus si l’on pouvait aisément entrer dans ces pays en ce temps-là, et Alec a forcément obtenu une invitation spéciale, au moins pour visiter l’Union Soviétique.

Orr est un personnage intéressant. Il est né en Écosse et étudia à l’université de Glasgow. Comme avec les assertions légèrement douteuses d’Alec concernant son parcours, Orr aurait semble-t-il gravi l’échelle sociale depuis des origines origines ouvrières jusqu’au sommet de la richesse et du pouvoir.

Durant les années qui suivirent la Seconde Guerre Mondiale, Orr fut associé avec pratiquement toutes les organisations qui militaient en faveur d’un gouvernement mondial, consacrant en de nombreuses occasions ses formidables dons pour la propagande et l’administration à cette cause. Il écrit dans son autobiographie que « La question la plus importante est désormais de savoir si un homme a acquis la sagesse suffisante pour mettre en phase les anciens systèmes avec les nouvelles perspectives offertes par la science, et pour réaliser que nous sommes à présent un seul monde dans lequel toutes les nations finiront par partager le même destin. » [3]

Peu après les divers voyages d’Alec, au tout début de la crise de Suez, Lord Piercy et John Kinross de l’Industrial & Commercial Finance Corporation (fondée par la Banque d’Angleterre) approuvèrent l’introduction en bourse de Northern Dairies. Puis, en 1954, mon grand-père fut « approché par l’Église Orthodoxe de Russie pour organiser la visite de leurs églises en URSS par un groupe d’hommes d’église britanniques, sans aucune contrainte. La visite s’avéra très utile » (il rédigea un livret à ce sujet).

Orthodoxe de Russie

Je note en passant que Lord Piercy fut étudiant en premier cycle à la London School of Economics, une création fabienne, en 1910. Il travailla pour l’administration fiscale durant la Première Guerre Mondiale, et fut un des directeurs du ministère de l’alimentation. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il dirigea la mission de British Petroleum à Washington, fut l’assistant principal au ministère de l’équipement et au ministère de la production aéronautique, et assistant personnel du Premier ministre adjoint, Clement Attlee. De 1945 à 1964, il fut le président du conseil d’administration de l’Industrial & Commercial Finance Corporation, un organisme créé pour fournir des moyens aux petites entreprises. Il fut également l’un des directeurs de la Banque d’Angleterre de 1946 à 1956. Au total, ce sont deux directeurs de la Banque d’Angleterre (qui aida au financement du parti national-socialiste allemand dans les années trente) que mon grand-père choisit de distinguer dans son essai de quelques pages.

Au cours de cette même période (la deuxième moitié des années cinquante), Northern Dairies fut affilié avec les compagnies chocolatières Mackintosh (Quality Streets) et Terry’s. Mon grand-père mentionne par ailleurs un voyage à Dublin – l’Irlande du Nord ayant été le premier endroit hors de Grande-Bretagne où Alec étendit les activités de son entreprise : « Les irlandais me permirent […] de mieux comprendre les hommes d’histoire et de conviction qui se battent jusqu’au bout mais qui ne réussissent que peu de choses. Ces hommes sont le plus souvent bien meilleurs pour ce qui est de mourir que pour ce qui est de vivre. Ils n’envisageront même pas qu’il est possible d’être bon dans les deux domaines. »

En 1962, l’année de naissance de mon frère, Alec reçut une lettre d’Errol Barrow, le Premier ministre de la Barbade, qui l’invitait à y importer le commerce des produits laitiers. Il se trouve que Barrow étudia lui aussi à la London School of Economics. Plusieurs décennies plus tard, mon père passa les dernières années de sa vie à la Barbade, ayant déménagé sur l’île après avoir quitté Northern Foods. Il dirigea une affaire de vente de glaces pendant ses années de retraite. C’était pour lui un retour aux sources, son premier succès majeur en tant que directeur de Northern Dairies ayant été d’acquérir une part dans la compagnie de glaces Mr. Whippy, puis de la vendre avec un important bénéfice deux années plus tard.

Dans les années quatre-vingt, tandis que mon père volait de succès en succès au poste de président de Northern Foods, mon grand-père, âgé de près de quatre-vingts ans, entra dans « un travail très actif de volontariat à la fois avec la prison de haute sécurité de Hull et avec Age Concern » (Age Concern était le nom générique utilisé par de nombreuses organisations caritatives spécialisées dans l’aide aux personnes âgées et basées principalement dans les quatre pays du Royaume-Uni). Ce fut probablement la première activité citée qui amena Alec à s’impliquer avec Jimmy Boyle. Je ne sais pas grand-chose sur son travail avec Age Concern, mais je sais qu’il fut impliqué dans une sorte de scandale à la fin de sa vie, à propos d’une entreprise de vélos grâce à laquelle Alec aurait détourné de l’argent en volant les pensions des personnes âgées.

Je sais aussi que mon père n’a jamais aimé Alec. Même après la mort d’Alec, il semblait éprouver de l’aversion à son endroit. Il n’a jamais explicité les raisons de cette aversion.

Partie 2 : une brève histoire du fabianisme

Ce serait faire injure à la vérité que d’oublier de mentionner l’influence des fabiens dans la gestion scientifique de l’école et de la société, mais la nature du fabianisme est si complexe qu’elle soulève des questions auxquelles cet essai ne peut répondre. Évoquer brièvement les fabiens, comme je suis sur le point de le faire, revient nécessairement à user de simplifications pour comprendre un peu comment ce charmant groupe d’érudits, d’écrivains, d’héritiers, d’héritières, de scientifiques, de philosophes, de bébés nés dans la bombazine, amateurs de belvédères et de fonds fiduciaires, et d’hommes et de femmes d’affaires à succès, est devenu la force la plus puissante dans la création de l’état-providence moderne, les propagateurs de sa version caractéristique de l’enseignement nivelé par le bas.
~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

John Taylor Gatto2

La première chose qui me fit comprendre que quelque chose manquait dans l’histoire « officielle » de ma famille fut le lien avec la société fabienne. Durant tout le temps que j’ai passé avec ma famille, je ne me souviens pas avoir jamais entendu mentionner la société fabienne. Je découvris bientôt, ou on me rappela, que les fabiens sont utilisés comme épouvantails conspirationnistes par la droite. Ceci présenta un problème pour ce qui était de trouver des sources fiables se rapportant à eux, parce qu’une bonne part de l’histoire non officielle de la société fabienne semble confinée à des sites internet ayant leur propre agenda. Ce que je recherchai tout d’abord fut en réalité une sorte de preuve concrète d’abus sexuel dans l’histoire de ma famille, puisque tous les signes semblent pointer dans cette voie. La connexion Boyle/Kray paraissait clairement pointer dans cette direction d’ensemble, et je commençai donc à me demander si la pieuvre fabienne pouvait peut-être avoir une tentacule en commun avec celle du crime organisé et de la pédophilie.

La société fabienne est née d’une scission au sein de la Fellowship of the New Life, qui fut dissoute en 1898, suite à quoi la société fabienne gagna en importance pour devenir l’une des plus importantes sociétés du monde universitaire britannique. Ensuite, de nombreux fabiens participèrent à la formation du parti travailliste anglais en 1900. La constitution du parti, rédigée par Sidney Webb, était très largement inspirée des documents fondateurs de la société fabienne. Lors de la conférence de création du parti travailliste en 1900, la société fabienne revendiqua 861 membres et envoya un délégué.

Durant les années trente, la société fabienne s’étendit à travers de nombreux pays sous domination britannique, et de nombreux dirigeants de ces pays furent influencés par les fabiens au cours de leurs luttes pour l’indépendance vis à vis de l’empire britannique. On trouvait parmi ces dirigeants le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, Obafemi Awolowo, qui devint par la suite le Premier ministre de la défunte région Ouest du Nigéria, et l’homme qui fonda le Pakistan, Barrister Muhammad Ali Jinnah. La philosophie politique de Lee Kuan Yew, le premier Premier ministre de Singapour, était fortement influencée par la société fabienne. Au XXIème siècle, l’influence de la société fabienne se fait ressentir au travers de dirigeants du parti travailliste et d’anciens Premiers ministres de la Grande-Bretagne tels que Tony Blair et Gordon Brown.

Le terme « fabien » fut semble-t-il suggéré par le spirite Frank Podmore, en hommage au brillant général romain du IIIème siècle avant notre ère, Quintus Fabius (Maximus Verrucosus, 275-203). Fabius fut nommé dictateur en 221 puis en 217, et, grâce à une ingéniosité militaire supérieure et à une tactique de harcèlement, parvint à défendre Rome contre la puissante armée carthaginoise menée par Hannibal. La stratégie de Fabius était fondée sur le « gradualisme » et sur le « terrorisme », des tactiques dilatoires qui étaient fortement désapprouvées par ses soldats ainsi que par les civils, et qui lui valurent le surnom de « Temporisateur ». Cependant, après le triomphe de sa stratégie, ses qualités d’habileté et de sagesse furent hautement considérées.

En quittant Wikipedia et l’histoire plus ou moins acceptée du fabianisme, je trouvai une description convaincante, et accablante, du plan fabien comme étant une pièce centrale de la Conspiration (avec un C majuscule) millénaire du Nouvel Ordre Mondial, sur un site internet peut-être pas totalement fiable. Une prémisse de l’information qui y est présentée est que la société fabienne se trouve en arrière-plan des divers mouvements britanniques en lien avec le parti travailliste, et qu’elle dissimule des intérêts élitistes et même capitalistes ; ce que je peux confirmer par expérience directe, ayant grandi au sein d’une riche famille socialiste (nous étions surnommés les « socialistes champagne ») qui était avant tout composée d’hommes d’affaires, mais qui s’impliquait aussi activement dans la politique locale (et, ainsi que je le découvris peu à peu, dans la politique globale), et dans des mouvements en apparence réformistes et liés à la Nouvelle Gauche tels que le parti CND, qui avaient tous des liens plus ou moins évidents avec la société fabienne.

D’après une autre source en ligne, la société fabienne compte 7000 membres, dont 80 % (5600) sont membres du parti travailliste, pour un total de 3 % de l’ensemble des membres du parti travailliste (190 000 en 2010). Le pourcentage de fabiens augmente fortement aux plus hauts échelons du parti travailliste. [4] George Bernard Shaw a déclaré que l’objectif de la réforme fabienne de l’éducation était la création d’un ministère de l’éducation, qui aurait « un contrôle sur l’ensemble du système éducatif, de l’école primaire à l’université, et sur l’intégralité de son financement » (Shaw, Educational Reform, 1889). Ce qui fut à l’origine de la création d’un vaste ensemble d’organisations, sociétés et mouvements, tous interconnectés entre eux : dans l’éducation, des conseils comme le London City Council, des sociétés universitaires et des écoles comme la London School of Economics, l’Imperial College, et la London University ; dans la culture, le mouvement New Age (Annie Besant était un membre fondateur de la société fabienne), la Central School of Arts and Crafts, le Leeds Arts Club, le Fabian Arts Group et la Stage Society ; en économie, la London School of Economics, la Royal Economic Society, le National Institute of Economic and Social Research (NIESR) ; en droit, la Haldane Society (qui doit son nom à Lord Haldane, membre de la société fabienne) ; en médecine, la Socialist Medical League ; en religion, le Labor (par la suite Socialist) Church movement, la Christian Socialist Crusade, la Christian Socialist League, le Christian Socialist Movement. Et ainsi de suite.

Shaw exprima son souhait de faire des fabiens « les jésuites du socialisme », tandis que H. G. Wells (numéro quatre sur la liste des dirigeants de la société fabienne, après Webb, Pease, et Shaw) proposa dans sa nouvelle Une utopie moderne, de transformer la société en un ordre dirigeant semblable à l’ordre des « samouraïs ». « Que les fabiens aient consciemment recherché la compagnie, la collaboration et le soutien des riches et des puissants ressort clairement d’écrits fabiens tels que Our Partnership, par Beatrice Webb, qui regorge d’expressions telles que ‘‘attraper des millionnaires’’, ‘‘tirer les ficelles’’, ‘‘mettre en jeu toutes les forces sur lesquelles nous exerçons un contrôle’’, tout en prenant soin dans le même temps ‘‘d’apparaître désintéressés’’ et de prétendre être ‘‘des gens humbles que personne ne soupçonnerait d’être puissants’’ » (Webb, 1948).

Le crédible John Taylor Gatto souligne ceci dans Underground History of American Education :

Au fur et à mesure du développement du mouvement, les fabiens devinrent les amis aristocratiques d’autres mouvements à l’avant-garde de l’efficacité sociale comme le taylorisme, ou les alliés des chrétiens progressistes issus de la mouvance méthodiste de l’évangile social, dont l’activité consistait à remplacer la foi par le travail au cours d’un des retournements religieux les plus marquants de l’histoire. Ils devinrent en particulier les amis et les conseillers d’industriels ou de financiers avec lesquels ils partageaient la même vision du monde. Ces collaborations survenaient naturellement, non pas pour de basses raisons matérielles, mais parce que l’évolution, selon la vision fabienne, était plus avancée dans les classes des milieux d’affaires et bancaires ! […] Les praticiens du fabianisme développèrent des principes hégéliens qu’ils enseignèrent aux côtés de banquiers de Morgan et d’autres importants alliés issus du monde de la finance.

Gatto surenchérit, et au final infirme les assertions d’une importante sous-culture de théoriciens du complot et d’auteurs de droite opposés au socialisme, en soulignant que :

Un principe hégélien appliqué judicieusement fut de considérer que pour promouvoir efficacement des idées, il était tout d’abord nécessaire de coopter à la fois la gauche et la droite du spectre politique. Jouer le jeu de l’opposition politicienne était voué à l’échec. Ils parvinrent à accomplir cette prouesse étonnante en infiltrant l’ensemble des principaux médias, grâce à une propagande de basse intensité permanente, par des changements radicaux opérés dans la mentalité des groupes (accomplis grâce aux principes développés dans les bureaux de l’armée spécialisés dans la guerre psychologique), et par la capacité à produire une succession de crises en utilisant des agents des services de renseignement gouvernementaux et des contacts dans la presse.

D’autres faits significatifs : Hubert Bland, un ancien employé de banque devenu journaliste et cofondateur de la société fabienne, travaillait pour le Sunday Chronicle de Londres, un journal détenu par le magnat de la presse Edward Hulton. Bland aurait recruté son ami et confrère journaliste George Bernard Shaw dans la société fabienne. Le fils de Hulton, Edward G. Hulton, était le propriétaire du Picture Post et, d’après le magazine Lobster[5] « presque certainement un agent loyal de la section D du MI6 ».[Ndt : la section D du MI6 menait des opérations politiques et paramilitaires clandestines dans l’entre-deux guerres] Il fonda également le 1941 Committee, un groupe de réflexion qui recruta les écrivains « vedette » J. B. Priestley et Tom Wintringham, et qui incluait aussi David Astor (sur lequel nous reviendrons), Sir Richard Acland, et mon grand-père. Alec mentionne Acland dans son court mémoire, en référence au parti politique Common Wealth d’Acland et Priestley, dans lequel Alec « prit une part très active ». Comme Alec, Acland était un quaker.

Sidney Webb, l’ami de G. B. Shaw et le chef de la société fabienne, épousa Beatrice, la fille de Richard Potter, un riche financier avec des connexions dans le monde entier qui fut le président des compagnies ferroviaires Great Western Railway et Grand Trunk Railway en Angleterre et au Canada. Beatrice était aussi une amie proche de l’associé de Rothschild et Premier ministre Arthur Balfour. Rothschild et Balfour étaient membres fondateurs de la Round Table, dont la rumeur disait que mon grand-père était l’un des deux soutiens financier dans les années trente, quarante et cinquante. [6]

Balfour
Arthur Balfour et sa fameuse « déclaration »

David Astor, cité ci-dessus, l’agent supposé du MI6 et rédacteur en chef du journal britannique The Observer, était le petit-fils de William Waldorf (premier du nom). Il mena campagne, en compagnie de Lord Longford, en faveur de la libération de Myra Hindley dans les années soixante-dix. Mon grand-père rendit visite à Hindley en prison, et mon frère lui écrivit des lettres. Astor était également affilié avec le Round Table Group. D’après l’auteur Stephen Dorril, Astor

créa le Europe Study Group pour étudier les problèmes de l’Europe et les perspectives pour une Allemagne non-nationaliste. Le cœur du groupe était constitué de plusieurs émigrés allemands destinés à jouer un rôle dans l’European Mouvement, comme le futur écrivain en chef [sic] de l’Observer, Richard « Rix » Lowenthal. Interviewé par le MI6 en vue d’un recrutement, Astor ne fut pas retenu pour un poste à temps plein mais fut ensuite utilisé par l’officier du MI6 Lionel Loewe pour établir des contacts avec l’opposition allemande. Employé en tant qu’officier de presse au Combined Operations Headquarters de Lord Mountbatten à Londres, Astor continua ses activités avec son groupe, qui s’inspirait des idées du Round Table Group mis en place par Cecil Rhodes et sur sa croyance que « l’empire britannique devait fédérer ». [7]

Ceci place directement mon grand-père dans les cercles du Round Table Group et, par extension inévitable, du MI6. Leurs intérêts communs faisaient d’eux des partenaires évidents. Pourtant, ces intérêts semblent n’avoir que peu de choses en commun avec le socialisme, du moins tel que je le comprends.

Par ailleurs, le fondateur de la Round Table, Lord Rothschild, « fut personnellement impliqué, avec Sidney Webb, dans la restructuration de l’université de Londres, dans laquelle fut incorporée la London School of Economics (LSE) en 1898 (fondée par les premiers fabiens Sidney et Beatrice Webb, Graham Wallas, et George Bernard Shaw ; Annie Besant et Bertrand Russel participèrent aux débuts de la société). Rothschild fournit également des fonds pour la LSE et en fut le troisième président, à la suite de son parent Lord Rosebery. » [8] La LSE est connectée, non seulement aux divers groupes fabiens, mais aussi au mouvement Gay Liberation et au PIE, le Paedophile Information Exchange, une faction à l’intérieur du gouvernement travailliste dans les années soixante-dix sur laquelle nous reviendrons. [9]

Une autre connexion entre la société fabienne et les intérêts des industriels semble se trouver avec le fabricant de chocolats Rowntree’s, qui finança nombre de leurs projets. En raison de l’alliance entre Northern Dairies et Rowntree Mackintosh, notre maison (jusqu’à la séparation de nos parents) était toujours pleine de produits chocolatiers. Nous avons même visité l’usine de chocolats Rowntree Mackintosh lorsque nous étions enfants. L’un des livres qui m’a accompagné durant mon enfance fut Charlie et la chocolaterie de Roald Dahl (avec lequel j’entretins, enfant, une brève correspondance, même si je ne pense pas l’avoir jamais rencontré ; Dahl fit de la propagande pour le renseignement britannique pendant la Seconde Guerre Mondiale [10]). Willy Wonka est décrit dans le livre puis représenté dans les adaptations cinématographiques comme portant un haut-de-forme et une veste pourpre, comme le célèbre kidnappeur d’enfants de Chitty Chitty Bang Bang (et comme mon frère vers la fin de sa vie, bien qu’il préférât le rouge au pourpre). Chitty Chitty Bang Bang était inspiré du livre de Ian Fleming, l’agent du MI5, et ce fut probablement le film qui me laissa la plus forte impression durant mon enfance. Plus récemment, le kidnappeur d’enfants du film a bien entendu été comparé à Jimmy Savile.

Les activités prédatrices de Savile ont été reliées à celles d’un fabricant et vendeur de glaces, Peter Jaconelli, originaire de Scarborough dans le Yorkshire (une ville que j’ai visitée étant enfant). Northern Dairies produisait ses propres glaces et fournissait aussi du lait à d’autres compagnies. Lorsque j’étais adolescent, nous habitions en face d’une célèbre boutique de glaces, du nom de Burgesses. Le lien entre les glaces, le chocolat, et les réseaux pédophiles prédateurs semble ne pas se limiter aux œuvres de fiction populaires (pour enfants).

 

David Rockefeller-Lavile

Poursuivons. La société fabienne fut aussi, semble-t-il, particulièrement proche des Rockefeller – la thèse de fin d’études à Harvard de David Rockefeller eut pour thème le socialisme fabien (« Destitution Through Fabian Eyes », 1936), et il étudia l’économie de gauche à la LSE. Les Rockefeller ont financé de nombreux projets fabiens, y compris la LSE, qui « reçut des millions de dollars des fondations Rockefeller et Laura Spelman à la fin des années vingt et dans les années trente, et devint connue sous le surnom de ‘‘bébé des Rockefeller’’. » Le Fonds Monétaire International (FMI), créé en 1944 en même temps que la banque mondiale, était également connu comme étant un projet des Rockefeller, et accorda plusieurs prêts à des gouvernements travaillistes en 1947, 1969, et 1976.

Un autre prêt important de 4,34 milliards de dollars fut négocié en 1946 par l’économiste fabien John Maynard Keynes et facilité par son collaborateur et ami Harry Dexter White, qui travaillait à la fois au Trésor américain et au FMI. Tous ces prêts furent organisés sous les chanceliers de l’échiquier fabiens successifs : Hugh Dalton, Roy Jenkins et Denis Healey. (Source)

4,34 milliards de dollars représentaient une somme astronomique en 1946, donc si ces faits sont exacts, on imagine aisément à quel point l’influence fabienne a pu s’étendre via des organisations et des projets financés par ces sommes d’argent.

John Maynard Keynes est lié directement à deux proches associés de mon grand-père, dont John Boyd Orr, que mon grand-père avait rencontré en URSS dans les années cinquante. Boyd Orr fut le premier directeur-général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture et le cofondateur et vice-président (de 1960 à 1971) de la World Academy of Art and Science. Il donna une allocution devant la société fabienne sur la « politique alimentaire » en 1940, trois ans après que mon grand-père ait fondé sa propre compagnie. [11] Il devint président de Northern Dairies dans les années cinquante.

John Boyd

 

 

« Si les gens devaient choisir entre la liberté et les sandwiches, ils choisiraient les sandwiches. » ~ John Boyd Orr.
Une citation curieuse, puisque Northern Foods a « inventé » le sandwich emballé.

Ce qui est amusant à propos de toute cette recherche, c’est que je n’ai jamais éprouvé d’intérêt pour l’histoire durant mon enfance et mon adolescence passées en école privée. Je détestais farouchement l’école et ressentais ses règlements rigides comme oppressants et suffocants. Chaque cours était une épreuve à subir, et mon ambition se limitait à éviter autant que possible d’être formé, influencé ou à entrer dans le moule façonné par les « maîtres » et leurs règles de vie, auxquelles nous étions contraints de nous soumettre. En matière de faits historiques, je n’ai presque rien retenu (juste une anecdote sur Mussolini qui parvenait à faire arriver les trains à l’heure). Donc rédiger à présent un essai historique rempli de noms, de dates et d’événements qui, j’en ai bien peur, risque de sembler ennuyeux au lecteur, tout en constatant que j’y trouve moi-même un vif intérêt, pourrait sembler ironique. Ceci dit, une large part de l’ennui que j’éprouvais à l’école provenait du fait que j’avais la vive impression que l’on ne nous enseignait pas la vérité. Une autre raison encore plus profonde était que les méthodes d’enseignement – qui, comme nous allons le voir, sont directement liées aux méthodes fabiennes d’ingénierie sociale – avaient concrètement pour objectif de détruire nos âmes et de broyer nos esprits. Seulement, je n’ai pas pu, ou pas voulu, m’y soumettre.

Pour en revenir au tract anti-fabien (après avoir accordé au lecteur un répit momentané), il décrit comment la société fabienne « développa une obsession pour l’économie » dès ses débuts et « ses membres se réunissaient régulièrement pour étudier Karl Marx et débattre sur ses théories économiques. » [12] Ce sont littéralement des dizaines d’organisations qui sortirent de terre au cours des décennies qui amenèrent aux années soixante, comme le Social Science Research Council, dont certains textes sont conservés à la bibliothèque de la London School of Economics, avec des titres tels que Outline proposals for development of Albany Trust, 1967-1978 [ndt : Aperçu des propositions pour le développement de l’Albany Trust] et Study of Human Sexuality in Britain: proposals for establishing an institute of social behaviour [ndt : Étude de la sexualité humaine en Grande-Bretagne : propositions pour la mise en place d’un institut du comportement social]. L’Albany Trust fut fondé l’année où fut légalisée l’homosexualité, dans l’appartement d’un des associés proches (ou qui semblait l’être) de mon grand-père, J. B. Priestley, le président du 1941 Committee pré-cité, et avec lequel mon grand-père créa le parti CND. L’Albany Trust est en général associé avec le mouvement pour les libertés civiles et les droits des homosexuels, et est donc perçu comme étant orienté à gauche. Il existe pourtant des indications qu’il pourrait avoir aussi financé la droite, comme le montre son implication avec le Conservative Group for Homosexual Equality (CGHE).

J. B. Priestley
J. B. Priestley

 

l'Albany Trust
Lettre du président de l’Albany Trust, qui se défend d’utiliser des fonds publics pour promouvoir la pédophilie, tout en réclamant le droit à un « débat public » sur ces questions.

Le blog de recherches sur la maltraitance The Needle suggère que le CGHE était impliqué dans la promotion de l’Elm Guest House, le désormais célèbre bordel pour mineurs de Barnes, dans la banlieue de Londres. Le CGHE fut créé en 1975 par le professeur Peter Campbell de l’université de Reading, qui en fut le président puis le vice-président durant la majeure partie des années Thatcher. Campbell fut également le rédacteur de la lettre d’information du groupe, et a été cité comme étant un visiteur de l’Elm Guest House. D’après The Needle, « Les minutes de la réunion de création du groupe montrent clairement que, bien qu’elle ait été étiquetée comme une organisation qui faisait la promotion de l’égalité pour les homosexuels, elle était dès sa création une organisation pro-pédophile. »

Au cours de mon enfance, l’homosexualité était ouvertement défendue, et même promue, par mon père et mes grands-parents libéraux. J’étais pleinement conscient du fait que certains de nos invités étaient des homosexuels actifs. Il m’est même arrivé de passer la nuit chez un couple homosexuel qui travaillait à Northern Foods. L’adoption du style de vie homosexuel, ainsi que la tolérance raciale et le pacifisme, était un élément central du système de valeurs progressistes dans lequel j’ai été élevé.

Je ne me rappelle pas de discussions équivalentes concernant la pédophilie, bien qu’il arrivait qu’on plaisante à ce sujet.

Partie 3 : Havelock Ellis, Lolita, et L’enfant sexuel

Encore une fois, vous devez vous rappeler que nous ne cherchons pas de conspiration, mais que nous suivons une idée à la trace, un peu comme si nous placions un émetteur sur une anguille pour voir dans quel trou elle se réfugie au cas où nous souhaiterions l’attraper par la suite.
~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

Havelock Ellis

Le lien entre la société fabienne et le Paedophile Information Exchange, bien qu’immanquable, s’est aussi avéré peu concluant. Il était nécessaire de revenir plus loin en arrière, aux fondateurs de la société fabienne, pour mieux comprendre la philosophie à laquelle adhéra mon grand-père.

D’après mes recherches, la société fabienne (nommée originellement The Fellowship of New Life) débuta avec le sexologue Henry Havelock Ellis (certains comptes-rendus désignent Frank Podomore comme ayant été son créateur). Né à Croydon en 1859 et fils d’un capitaine de marine, Ellis voyagea en Australie et en Amérique du Sud avant d’étudier la médecine à l’hôpital St. Thomas de Londres. En 1883, il intégra un groupe de réflexion socialiste créé par Edith Nesbit et Hubert Bland, et le groupe devint connu en 1884 sous le nom de société fabienne. C’est à ces réunions qu’Ellis rencontra Annie Besant, Graham Wallas, George Bernard Shaw, Edward Carpenter, Walter Crane, H. G. Wells, et Sidney et Beatrice Webb.

On attribue à Havelock Ellis la création du terme « homosexuel », et il fut l’une des premières personnes de l’histoire à s’intéresser à la pédophilie d’un point de vue académique (le terme « pédophilie » ne commença à être largement utilisé qu’à partir des années cinquante). [13] Ce n’est pas très surprenant, car Ellis compila un ouvrage en six volumes intitulé Studies in the Psychology of Sex entre 1897 et 1928. Ellis était connu pour ses expérimentations dans le domaine sexuel, ainsi que pour avoir été un consommateur de drogue, et il aurait même mélangé les deux (les hallucinogènes et des sessions privées de sexe en groupe). Les écrits d’Ellis firent partie des textes clés qui formèrent la base de l’éducation sexuelle dans les universités britanniques, puis, plus tard, dans les écoles. Ellis est parfois décrit de nos jours comme « le père de la psychologie sociale ». Tiré de Science in the Bedroom: A History of Sexual Research, [ndt : La science dans la chambre à coucher : une histoire de la sexologie] par Vern L. Bullough (Basic Books, 1995, p. 76) :

Le travail d’Ellis était essentiellement un plaidoyer en faveur de la tolérance et de l’acceptation de l’idée que les déviations par rapport à la norme étaient sans danger et pouvaient même parfois avoir une certaine valeur. Tout comme Hirshfield, il fut un réformateur qui incita la société à reconnaître et à accepter les manifestations sexuelles chez les nourrissons et à réaliser que l’expérimentation sexuelle faisait partie de l’adolescence. Ellis soutenait qu’il était important de lever les interdictions sur la contraception ainsi que les lois prohibant les activités sexuelles menées en privé entre parties consentantes.

Tout ceci semble relativement raisonnable, et est entièrement en accord avec le système de valeurs dans lequel je fus élevé, et auquel j’adhère encore dans une certaine mesure. Cependant, dans le contexte d’autres thèmes de discussions sur « l’exploration sexuelle » abordés moins ouvertement, et qui semblaient tous être issus de la matrice fabienne (comme le PIE), on peut aussi lire ces lignes comme l’annonciation d’un désastre à venir.

L’un des adeptes les plus célèbres d’Ellis semble avoir été John Maynard Keynes, le fameux économiste. Le lecteur attentif se souviendra peut-être que Keynes avait soutenu l’ami de mon grand-père et futur membre du Bilderberg, Eric Roll, pour occuper le poste de professeur à l’université de Hull. Un autre associé d’Alec fut le psychologue Nick Humphrey, le petit-neveu de Keynes. Keynes est connu pour avoir été un pédéraste et probablement aussi un pédophile. Malheureusement, la source la plus explicite quant aux inclinations sexuelles de Keynes, son adhésion aux enseignements d’Ellis, et à ses associations fabiennes, Keynes at Harvard: Economic Deception as a Political Credo, a été écrite par Zygmund Dobbs, et je suppose que Dobbs est un chrétien de droite, puisque son essai peut se résumer à une diatribe hystérique et moralisatrice contre tout ce qui a trait à la société fabienne, généreusement agrémentée de mots tels que « dépravation » ou « pervers ». Ceci jette un doute sur toutes les informations qu’il nous donne, et même si l’essai est entièrement documenté et semble souscrire strictement aux normes académiques, je ne le cite qu’avec précaution. D’après Dobbs, cependant, « les pervers de la société fabienne se rendaient dans les régions mentionnées par Ellis [dans son Studies in the Psychology of Sex] pratiquement comme avec un guide touristique. Keynes visita toutes les régions méditerranéennes mentionnées, le plus souvent en compagnie d’un autre homosexuel anglais. (Tunis, Algérie, Constantinople, Sicile, Capri, Le Caire, Grèce and Salerne.) [Des régions] où des petits garçons étaient vendus par leurs parents à des maisons closes qui satisfaisaient les appétits des homosexuels. »

John Maynard Keynes (à droite)
John Maynard Keynes (à droite)

Cependant, l’influence d’Ellis s’étendait au-delà du cercle des autres membres de la société fabienne, et allait jusqu’à Freud, et plus tard, à Vladimir Nabokov. Pour Nabokov, Havelock Ellis était le seul psychiatre tolérable. [14] Dans Dear Bunny, Dear Volodya: The Nabokov-Wilson Letters, 1940-1971, un recueil de lettres entre le romancier et le critique social Edmund Wilson publié par Simon Karlinsky, ce dernier souligne que les recherches d’Ellis furent une source d’inspiration directe pour Lolita. En 1948, Wilson envoya à Nabokov une copie de ce qu’il appela « le chef-d’œuvre de Havelock Ellis sur la sexualité russe »[ndt : une confession rédigée par un russe anonyme sur sa vie sexuelle, et insérée par Ellis dans son « Études de psychologie sexuelle »], et neuf jours plus tard, Nabokov lui répondit en écrivant : « J’ai énormément apprécié la vie amoureuse russe. C’est merveilleusement amusant. » Dans les notes de bas de page, Karlinsky décrit le « chef-d’œuvre sur la sexualité » de 106 pages comme étant le récit d’un jeune homme, initié sexuellement à l’âge de douze ans, qui commence à rechercher les faveurs d’enfants prostitués (dès l’âge de onze ans) en Ukraine. Karlinsky cite l’autobiographie de Nabokov,Autres rivages :

Notre innocence me semble presque monstrueuse à la lumière des diverses confessions qui remontent à ces mêmes années, et citées par Havelock Ellis, qui parlent de petits bambins de tous les sexes imaginables, qui pratiquent chaque péché gréco-romain, constamment et partout, des centres industriels anglo-saxons à l’Ukraine (d’où provient un compte-rendu particulièrement lascif d’un propriétaire terrien). (Karlinsky, University of California Press, 2001, p. 229.)

Il convient de noter à propos du Lolita de Nabokov, lorsqu’on le place dans le contexte d’Ellis, du PIE, et de la propagation continue de l’idée selon laquelle les enfants sont des êtres sexuels, que Lolita était l’agresseur sexuel dans le cadre de sa relation avec Humbert Humbert, et que ce dernier, pour aussi déplaisant qu’il soit, était plus la victime malheureuse de ses manœuvres de séduction qu’un véritable prédateur.

Lolita

Pour vous donner une idée de l’ampleur de l’influence exercée par Ellis – qui fut aussi marquée dans la littérature – voici la description du programme intitulé « L’enfant sexuel », donné à l’université de Cornell dans les années quatre-vingt-dix :

En ce qui concerne les enfants, l’imagination américaine actuelle est définie par ce que l’on pourrait appeler le gothique pédophile. L’enfant sexuel, en tant qu’emblème volatile du traumatisme, s’est retrouvé au centre de mouvements de panique morale originaires de toutes les parties du spectre politique – la panique à propos de phénomènes culturels aussi divers que la pornographie, la psychothérapie, les garderies, la parentalité, les mouvements féministes, la prêtrise de l’Église catholique romaine, l’accès à internet, et l’intégralité des cursus scolaires. Mais que croyons-nous qu’est, ou devrait être, un enfant ? Que signifie aimer ou désirer un enfant ? Qui fait la promotion de la sexualité infantile, et pourquoi ? Comment s’est-elle construite autour de la théorie, de la littérature et de l’imagerie visuelle ? Comment la psychanalyse, la théorie du genre, et d’autres approches théoriques renforcent-elles ou remettent-elles en question le paradigme dominant sur le traumatisme ? Ceci est un cours interdisciplinaire sur les études américaines et la théorie du genre, au cours duquel nous mènerons une étude politique, historique et rhétorique du langage gothique du traumatisme qui s’est développé autour de l’enfant sexuel, particulièrement aux États-Unis durant le siècle dernier. Les lectures théoriques pour ce cours incluront des études littéraires, psychologiques et anthropologiques sur la sexualité infantile, l’abus sexuel des enfants, le traumatisme, la panique morale, et le débat autour des « souvenirs refoulés » (Sigmund Freud, Bruno Bettelheim, Gilbert Herdt, Gayle Rubin, James Kincaid, Eve Kosofsky Sedgwick, Lee Edelman, et Judith Lewis Herman, entre autres) ; nous étudierons aussi attentivement des œuvres de fiction d’Edgar Allan Poe, Henry James, et Vladimir Nabokov, entre autres, ainsi que des films, pièces de théâtre et photographies sujets à la controverse. (lien)

Bien qu’il ne soit pas mentionné ici, Havelock Ellis fut intégré au programme. Certains cours avaient des intitulés tels que « L’enfant en tant qu’objet sexuel et l’objet sexuel », « Les grands méchants loups », « Aimer les enfants » et « Avoir des enfants » (pour lequel une des lectures était le Lolita de Nabokov). Le professeur d’anglais Ellis Hanson, directeur du programme, défendit le contenu des cours en déclarant : « La fascination érotique pour les enfants est omniprésente. On peut difficilement lire un journal ou allumer une télévision sans se sentir obligé de l’accepter, de l’étudier, et de la célébrer. » Selon ses propres termes, le cours a été créé dans le but de « réfuter des notions préconçues sur la nature de l’enfant, de la sexualité, et ce que signifie aimer ou désirer un enfant. » (lien)

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La transsexuelle et bisexuelle Pat Califia a elle aussi contribué à ce cours. Dans un article inclus dans le cours, Califia écrivait :

La schizophrénie induite culturellement autorise les parents à tenir des discours sentimentaux sur l’innocence passagère de l’enfance et sur le bonheur des années épargnées par le désir charnel – et à s’épuiser à contrôler la vie sexuelle de leurs enfants. Les enfants sont chastes parce que les parents les empêchent de jouer avec d’autres petits enfants ou avec des adultes. […] Ils ne sont pas innocents ; ils sont ignorants, et cette ignorance est délibérément créée et maintenue par les parents. […] Des sexologues de premier plan ont eu beau documenter l’existence d’un potentiel sexuel chez les enfants (par exemple, Kinsey a vérifié l’existence de l’orgasme chez des garçons et des filles âgés de moins de six mois), notre société est fanatiquement déterminée à l’ignorer.

Comme je vais le montrer par la suite, les « recherches » de Kinsey n’ont rien vérifié du tout parce qu’il se servait de pédocriminels pour obtenir ses données ; inconscients ou insensibles à la souffrance des enfants, ils l’interprétaient presque certainement à tort comme étant du plaisir. L’article de Califia cite comment « très souvent, ces enfants sont des partenaires consentants dans le cadre de l’activité sexuelle, et initient même l’activité sexuelle avec des propositions directes ou un comportement séducteur. » Il/elle soutient que « l’assertion selon laquelle avoir une relation sexuelle avec un des parents est plus dommageable que d’être battu [est] ridicule » – mais sans préciser pourquoi. Pour ce qui est de l’exploitation sexuelle des enfants pour en tirer un profit financier, Califia écrit : « Mettre un terme à cette industrie sans proposer des emplois alternatifs reviendrait à condamner de jeunes gens à la frustration, à la maltraitance, ou au suicide dans de petites prisons douillettes de banlieue. »

Califia était d’une certaine façon en avance sur son temps avec de tels arguments ; ou peut-être, considérant qu’ils constituaient le cœur du cours de l’université de Cornell dans les années quatre-vingt-dix, il/elle contribua (tout comme mon frère) à la normalisation de la prostitution, infantile ou autre ? En mars 2015, le Daily Telegraph publia un article qui décrivait comment les étudiants britanniques bouclaient leurs fins de mois grâce à l’industrie du sexe. L’article ressemble presque à une publicité :

Des chercheurs ont mené une enquête sur 6750 étudiants, parmi lesquels 5 % ont déclaré qu’ils avaient travaillé dans l’industrie du sexe. Presque un quart ont admis l’avoir envisagé. Les raisons qu’ils ont avancées étaient le désir de financer leur mode de vie, payer pour des frais de subsistance basiques, réduire les dettes à la fin du cycle universitaire, le plaisir sexuel et la curiosité. Un sur 20 paraît un chiffre élevé, qui a provoqué un choc lors de la publication de ces résultats. Mais franchement, devant la facilité du travail dans l’industrie du sexe – et le fait qu’elle est si lucrative – je suis surpris que plus d’entre eux n’aient pas tenté le coup. […] Il y a, bien entendu, des éléments peu ragoûtants dans le travail sexuel. Mais n’est-ce pas le cas pour pour tous les emplois ? […] Les étudiants travailleurs du sexe ne sont pas des victimes ; ils font un choix. Et après tout, ils dirigent une entreprise ; ils tiennent des comptes, mettent en avant leur marque, s’occupent du marketing et des ventes. Combien d’autres étudiants peuvent en dire autant ?

Mon frère fut lui aussi, pendant un temps, un travailleur du sexe, et dans Dandy in the Underworld (pp. 197-9) il qualifie les prostituées de « créatures les plus ouvertes et honnêtes sous le ciel de Dieu ». « Baiser avec une pute », écrivait-il « est la forme de baise la plus pure ». Et je suis certain qu’il aurait applaudi les vues du Telegraph sur l’auto-exploitation sexuelle considérée comme une libération sociale, bien qu’il aurait pu être perturbé et déçu en constatant que ses propres opinions étaient finalement bien moins subversives qu’il ne l’imaginait.

 

Notes

[1] Tiré de Seen and Not Seen : « Un an après sa libération, en 1983, Jimmy Boyle et son épouse Sarah (la psychiatre de Boyle en prison, et fille de l’aristocrate et censeur du cinéma britannique, John Trevelyan) ouvrirent The Gateway Exchange, un centre de réhabilitation à Édimbourg pour les alcooliques et les drogués qui encourageait l’expression créatrice. Mon frère et sa petite amie (qui devint sa femme par la suite), Evlynn Smith, participèrent eux aussi au projet. ‘‘Une semaine après son lancement’’, écrivait Sebastian dans Dandy, ‘‘le Gateway était rempli d’assassins, de junkies, de cinglés, et de déviants sexuels – j’étais bien camouflé.’’ Il se décrit lui-même comme le ‘‘serviteur’’ de Boyle : ‘‘Lorsque [Boyle] donnait des ordres, il n’y avait pas d’autre choix que d’obéir. Il prit pour moi la place d’un parent absent.[…] Ce que j’aimais à propos de Jimmy, c’était qu’il me permettait d’exprimer des pulsions interdites, des désirs et fantasmes inavoués. Il me séduisait parce qu’il n’avait pas les conflits que j’avais.’’ »

[2] Durant cette période, Savile fut interrogé par la police à propos des meurtres, et fut brièvement considéré par elle comme un suspect.

[3] http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/peace/laureates/1949/orr-bio.html?print=1

[4] « Dès le début, les candidats du parti travailliste visant un siège au parlement étaient pour une bonne part des membres de la société fabienne et la société est toujours fortement représentée parmi les candidats du parti travailliste – environ 50 % – depuis les années quarante. En 1943, 393 candidats travaillistes furent élus au parlement ; 229 d’entre eux étaient membres de la société fabienne. En 1997, 418 candidats travaillistes furent élus ; 200 d’entre eux étaient membres de la société fabienne. Plus on se rapproche de la direction du parti travailliste, plus la proportion de fabiens se rapproche des 100 %. http://www.freebritainnow.org/0/fabiansociety.htm

[5] In a Common Cause: the Anti-Communist Crusade in Britain 1945-60, par Stephen Dorril et Robin Ramsay. « En 1939 [Hulton] aida à la création de la fausse agence de presse Britanova, et se servit du Picture Post en 1941 comme d’un paravent pour une autre création des services de renseignement, l’Arab News Agency (ANA). Les deux agences de presse furent ramenées à la vie après la guerre par l’IRD. [Ndt : Information Research Department, département de recherche d’informations du ministère des affaires étrangères britannique] Tom Clarke, qui était le directeur-adjoint aux nouvelles du ministère de l’information, devint le représentant de Hulton en Amérique Latine et le chef d’une autre fausse agence de presse. Christopher Mayhew était aussi membre du Comité, et travaillait pour l’organisme de contrôle de l’ANA, le Special Operations Executive. « Teddy […] a pour manie », écrivait Mayhew à cette époque, « de rassembler des acteurs-clés et de démarrer un nouveau mouvement politique au plan national. » http://www.lobster-magazine.co.uk/issue19.php

[6] « Le président de Booker Brothers, et Alec Horsley, président de Northern Dairies, étaient les principaux soutiens britanniques de la Round Table. » Archie Potts, Zilliacus: A Life for Peace and Socialism, Merlin, 2002, p. 178.

[7] MI6: Inside the Covert World of Her Majesty’s Secret Intelligence Service, par Stephen Dorril, Touchstone, 2002, p. 456.

[8] Beatrice Webb, Our Partnership, Drake, B. and Cole, M. eds., London, 1948, p. 182, 214.

[9] L’économiste John Maynard Keynes était une des principales figures de la LSE. On trouve parmi les anciens élèves, le copain de mon grand-père, John Saville, Harold Laski (cofondateur de la New School), Nicholas Humphrey, Edwina Currie, David Rockefeller, Mick Jagger, Zecharia Sitchin, Naomi Klein, et Whitley Strieber.
https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_London_School_of_Economics_people

[10] « Durant l’hiver désespéré de 1940, alors que la menace de l’invasion germanique planait au-dessus de l’Angleterre, le gouvernement britannique monta une énorme campagne de propagande secrète pour affaiblir le sentiment isolationniste américain, et pour manipuler le pays pour qu’il entre en guerre pour le compte de l’Angleterre. Sous le commandement du désormais légendaire INTREPID [ndt : le nom de code de William Stephenson, un agent des services de renseignement britanniques d’origine canadienne], les britanniques diffusèrent de la propagande dans les journaux américains, influencèrent clandestinement les radios et les agences de presse, et complotèrent contre les entreprises américaines en affaires avec le Troisième Reich. Ils incitèrent également le président Roosevelt à créer une agence de renseignement clandestine similaire aux États-Unis [ndt : l’OSS], et jouèrent un rôle dans la nomination de William Donovan à sa tête. Pour la première fois, Jennet Conant révèle, en s’appuyant sur de nombreuses recherches et des rapports, que l’auteur bien-aimé Roald Dahl faisait partie de la tristement célèbre ‘‘équipe des coups fourrés’’ de Churchill, et raconte l’histoire de son recrutement en vue d’espionner les américains durant la Seconde Guerre Mondiale. » Description de The Irregulars: Roald Dahl and the British Spy Ring in Wartime Washington, par Jennet Conant.

[11] Hugh Dalton est mentionné dans The Dust Has Never Settled par Robin Bryans (un exposé très indirect sur la corruption gouvernementale, les sociétés secrètes occultes, et la maltraitance infantile), où il est désigné sous le titre de « ministre de la guerre économique », comme étant un fournisseur possible d’enfants pour qu’ils soient utilisés comme objets sexuels (ce qui est toutefois difficile à déterminer en raison du langage nébuleux de Bryans). Roy Jenkins est plus facile à démasquer, mais j’y reviendrai plus tard.

[12] Ce qui amena la création d’institutions telles que la British Economic Association (devenue par la suite la Royal Economic Society) et la LSE. Les théories économiques étaient considérées comme des validations « scientifiques » de l’idéologie socialiste, ainsi que Marx les avait déjà utilisées auparavant. Les institutions éducatives enseignant l’économie fabienne permettaient de « créer toute une génération d’économistes professionnels – une nouvelle classe dirigeante – qui, employés comme fonctionnaires ou au sein du gouvernement, mettraient en œuvre les politiques fabiennes. » (M. Cole, p. 88) D’après cette dernière source, l’Economic and Social Research Council (ESRC) fut fondé en 1965 sous la direction de l’ancien président de la société fabienne, Harold Wilson. L’un des principaux dirigeants de l’ESRC était un fabien du nom Michael Young (qui fut anobli par la suite), qui aurait « été responsable de la création de plus d’une soixantaine d’organisations ayant le même état d’esprit ». L’ESRC était connu à l’origine sous le nom de Social Science Research Council (SSRC), et était bien entendu une branche de l’organisation américaine du même nom.

[13] « Richard von Krafft-Ebbing inventa le terme paedophilia erotica dans son ouvrage de 1886, Psychopathia Sexualis, bien qu’il la considérait comme extrêmement rare. Sur les centaines d’études de cas qu’il évoque dans son ouvrage, seule une traitait d’un cas de pédophilie. D’autres pionniers de la sexologie comme Havelock Hellis et Magnus Hirschfeld ont brièvement abordé la pédophilie, mais le terme n’apparaissait que rarement dans la littérature médicale avant les années cinquante. » « What is a pedophile ? »

[14] « Le seul psychiatre que Nabokov pouvait tolérer était Havelock Ellis, pour qui ‘’l’individualité de chaque cas est respectée et cataloguée de la même manière que les papillons sont catalogués’’, ainsi que l’a expliqué l’un des biographes de Nabokov (Nabokov était un célèbre lépidoptériste). À l’inverse, Nabokov détestait « le vaudou freudien », comme il disait, parce qu’il voyait en Freud une tentative de la psychiatrie de s’accaparer et de soumettre la vie intérieure des individus à des principes généraux. Et soumettre la vie intérieure d’une personne – ce qui rend sa personnalité unique, la camera obscura du magasin de souvenirs d’un individu – à un ensemble d’explications déterministes était considéré comme une indignité par Nabokov, à mettre au même niveau que les expropriations pratiquées par les bolchéviques. » Tiré de Lolita at 50: Is Nabokov’s masterpiece still shocking?, par Stephen Metcalf.


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Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)

Suite de la traduction de la série Occult Yorkshire: Fabian Family Secrets and Cultural Engineering in the UK, publiée par Jasun Horsley sur son site, auticulture, avec les parties 4, 5, 6, 7 et 8.

Partant de son histoire familiale (son grand-père, Alec Horsley, était le fondateur de Northern Dairies, devenue la multinationale Northern Foods, et son frère Sebastian était un artiste de renom), Jasun (de son véritable nom Jason) Horsley évoque, entre autres, les sujets de la société fabienne, de l’éducation, de la pédophilie, et du progressisme.

société fabienne

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Partie 4 : Politique progressiste et sorcellerie : Braziers Park, Order of Woodcraft et Common Wealth

Sous le socialisme, vous n’auriez pas le droit d’être pauvre. Vous seriez nourri de force, habillé, logé, éduqué, et employé que vous le vouliez ou non. S’il était découvert que vous ne fassiez pas preuve d’un caractère et d’une ardeur au travail suffisants pour mériter qu’on se donne toute cette peine pour vous, il est possible que vous seriez exécuté de manière douce ; mais tant que vous seriez autorisé à vivre, vous seriez contraint de mener une existence convenable.
~ George Bernard Shaw, Guide de la femme intelligente en présence du socialisme et du capitalisme 

Nous allons à présent devoir aborder des sujets qui pourraient, au premier abord, ne pas avoir de rapport avec ce qui a été traité jusqu’ici. Ce serait agréable si je pouvais, d’une façon ou d’une autre, présenter toutes ces informations de manière linéaire et directe ; mais ce serait un peu comme tenter de mettre une pieuvre en laisse. Si les connexions que je tente d’établir étaient simples, évidentes, et linéaires, elles seraient déjà évidentes pour tout un chacun. Les pieuvres ne viennent pas au pied lorsqu’on les appelle. Il existe bien entendu un risque, qui est que puisque je sélectionne des éléments pour vous montrer qu’ils sont effectivement tous interconnectés, je pourrais alors créer des associations qui n’existent que dans ma tête, en raison d’un biais de perception. À ma connaissance, le seul remède contre ceci est de résister à la tentation de mettre l’accent sur les connexions et de se concentrer en priorité sur les faits qui semblent connectés. Le lecteur pourra alors décider si ces divers éléments sont effectivement connectés entre eux par autre chose que par l’imagination de l’auteur.

J’ai brièvement mentionné Common Wealth, l’organisation montée par les amis de mon grand-père, Sir Richard Acland et J. B. Priestley, et à laquelle appartenait Alec Horsley. Norman Glaister, un fabien, en était membre lui aussi. En 1950, Glaister fonda Braziers Park, une maison de campagne située en Angleterre dans l’Oxfordshire, détenue et dirigée par une fondation qui s’en sert comme centre pour la School of Integrative Social Research et comme internat universitaire.

Braziers Park
Braziers Park

Castle House, où nous vivions au moment de ma naissance.
Castle House, où nous vivions au moment de ma naissance.

Ce qui suit est tiré du site internet Braziers Park :

Norman Glaister était étudiant en médecine à l’époque où Wilfred Trotter était professeur de chirurgie à l’hôpital universitaire, bien qu’il ait été ignorant de l’intérêt de Trotter pour la sociologie. Cependant, alors que Glaister servait en tant que capitaine dans le RAMC [Royal Army Medical Corps] en Palestine, et après avoir appris que son épouse (née Irene Sowerbutts) était décédée des suites de l’épidémie de grippe de 1918, il estima qu’il ne pourrait envisager l’avenir qu’en trouvant des activités de recherche qui permettraient d’améliorer la condition humaine. La lecture du livre de Trotter, The Instincts of the Herd in Peace and War, [ndt : les instincts de la masse en temps de paix et de guerre] lui fournit son inspiration. De retour en Angleterre, il étudia la psychiatrie, travailla pour le ministère des pensions, la clinique Tavistock et le Royal Free Hospital.[1] Il monta son propre cabinet. Glaister s’intéressa à l’Order of Woodcraft Chivalry, [ndt : ordre de la chevalerie du travail du bois] un mouvement pacifiste pratiquant le camping qui incitait les adultes et les enfants à travailler ensemble en apprenant le travail du bois, et qui encourageait les idées nouvelles dans le domaine de l’éducation issues de l’étude de la psychologie et de la théorie de l’évolution. Il emmena ses trois jeunes enfants au camp d’été annuel de 1924.

Glaister souhaitait, à l’origine, ouvrir une école où « les adultes […] offriraient aux enfants des expériences qui leur permettraient de faire des choix positifs et équilibrés, sur le moment et plus tard dans leurs vies. » Lorsque ce plan fut contrarié, « Glaister s’orienta vers la pratique de la médecine générale et de la psychologie pour le compte de la clinique » (probablement Tavistock). [PDF] Ce n’est qu’en 1950 que Glaister fonda la School of Integrative Social Research, la même année que la création de Braziers Park. L’école est en partie communautaire. Son objectif était, et est toujours, « d’explorer la dynamique des individus vivant en groupe. »

Norman Glaister
Norman Glaister

Glaister s’inspira de Trotter, qui était connu comme étant « le père biologique de la psychanalyse britannique ». (Origins and Context of Bion’s Contributions to Theory and Practice, par Robert M. Lipgar, Malcolm Pines, Jessica Kingsley Publishers, 2003, p. 104.) C’est sous l’autorité de Trotter qu’un autre Wilfred, Wilfred Bion , étudia la médecine, avant de partir étudier la psychologie de groupe et la psychanalyse au Tavistock Institute (Bion pourrait avoir enseigné à Oxford à un moment où mon grand-père y étudiait). L’épouse de Bion écrit dans la biographie de son mari, The Days of our Years, que Trotter eut une grande influence sur la direction prise par les travaux de Bion dans les relations de groupe. Edward Bernays, le désormais célèbre ingénieur social (grâce au documentaire d’Adam Curtis, Century of the Self), auteur de Propaganda et neveu de Freud, cite lui aussi Trotter dans ses écrits.

L’une des idées de base de Trotter, en dehors de l’instinct de masse (que Freud rejetait), était qu’il existe deux types d’êtres humains : le type « résistant » (qui compose la majorité des humains) et le type « instable » (la minorité qui amène le changement, ou tout du moins qui ouvre les autres au changement). Glaister remplaça par la suite le terme « instable » par « sensible », puis par « sensoriel ». Ce prémisse psychologique fut adopté par l’Order of Woodcraft Chivalry, fondé en 1916 par Ernest Westlake, qui comprenait un « Comité consultatif sensoriel ». Glaister intégra l’Ordre – décrit par Derek Edgell comme « une alternative New Age aux Boy Scouts » – en 1924, et y rencontra Dorothy Revel, qui devint sa seconde femme.

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L’auteur Steve Wilson a suggéré que l’Ordre a servi de base pour la confrérie de sorciers New Forest, et à travers cette dernière à la religion néo-païenne de la wicca. Westlake était un naturaliste, un anthropologue et un grand voyageur, élevé dans la religion quaker, qui s’est par la suite éloigné du quakerisme pour chanter les louanges des « dieux anciens » du paganisme. Inspiré par des auteurs tels que Edward Carpenter, Nietzsche, Havelock Ellis, et J. G. Frazer, il créa l’Ordre dans le but d’échapper à « l’impasse de la religion intellectualisée » et de faire renaître « la Grande Grèce » de la civilisation moderne. Il voyait dans les femmes des incarnations de Dieu, qui devaient être « adorées en esprit et en vérité », vénérait le Feuillu en tant qu’équivalent anglais de Dionysos, et proposa une « Trinité du travail du bois » composée de Pan, Artémis et Dionysos. Suite à la mort de Westlake dans un accident de moto en 1922, le rôle de chef britannique de l’Ordre échut à Harry Byngham, qui changea de nom à cette occasion pour se faire appeler Dion, diminutif de Dionysos. Byngham encourageait le culte du phallus en tant que symbole de la force vitale. Il créa un journal de l’Ordre, intitulé The Pinecone, [ndt : la pomme de pin] dans lequel on pouvait trouver des représentations de nus (chose rare pour l’époque), et publia des travaux de Victor Benjamin Neuburg. C’est Neuburg qui initia Byngham aux idées d’Aleister Crowley, dont Neuburg était un disciple (il était également son amant, ou sa victime, selon la façon dont on envisage les choses). L’Ordre était avant tout centré sur les enfants, et sa posture pacifiste avait particulièrement séduit les familles quakers comme alternative au scoutisme. Gerald Gardner, l’une des principales figures de la renaissance britannique de la wicca au cours du 20e siècle, était encore plus directement lié à l’Ordre que Crowley.[2]

Si nous paraissons nous être fortement éloignés des centres d’intérêts progressistes de mon grand-père ou du fabianisme, ce n’est qu’une impression. L’Order of Woodcraft Chivalry était directement affilié à Common Wealth, le parti de Rochard Acland, dont Alec Horsley était membre.

Sir Richard Acland
Sir Richard Acland

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Common Wealth intégra aussi la philosophie de Trotter et Glaister sur la dichotomie humaine (les résistants et les sensibles) dans ses programmes de réforme sociale, en insistant particulièrement sur le « sensoriel ».[3] Par exemple :

D’après nos archives, il s’agit de la première fois où la panoplie complète des idées de Trotter, l’instinct grégaire et le concept résistant/sensible, fut traitée de manière extensive, comme pour préparer le terrain pour des développements futurs. Il y a un regain de confiance, une détermination et une ambition de réaliser des progrès en partant des principes premiers – et, pour beaucoup, la majeure partie de tout ceci sera une découverte. Je pense que 44 personnes sont passées par l’école d’été durant la dernière quinzaine. Il a été rappelé à l’équipe résistant/sensoriel que l’idée était que c’est l’équilibre créatif entre les deux fonctions qui permettrait d’améliorer l’action. Leur tâche principale fut d’augmenter l’élément positif et de réduire le négatif dans toutes les situations, pour tenter d’envisager les problèmes non pas en termes dualistes, mais en trouvant une approche unitaire. [Lien]

Le rapprochement est alors étonnamment clair, non seulement entre la politique de gauche et la psychologie sociale, mais aussi entre la psychologie sociale et la « sorcellerie ». Ce rapprochement n’a pas non plus besoin d’être le fruit d’une déduction : les recherches de Wilfred Bion sur la psychologie de groupe incluaient ce qui serait de nos jours catalogué comme une approche clairement « parapsychologique » :

La description par Bion de la phénoménologie du groupe est saisissante et évoque des éléments que l’on pourrait qualifier d’ESP (perception extrasensorielle). Il pose que la psychologie de groupe est bien réelle mais que les origines de cette psychologie se trouvent uniquement chez les individus qui composent le groupe. Cependant, il semble aussi croire que l’aspect potentiel de rapport au groupe existant chez les individus est activé par le groupe, en d’autres termes que l’existence du groupe provoque ce que nous nommons « psychologie de groupe ». Comment cela se produit-il ? Bion décrit les individus comme étant happés dans divers plans du processus de groupe, comme s’ils étaient des pantins manipulés et contrôlés par un marionnettiste invisible. Pourtant, Bion ne croyait pas que le groupe lui-même possédait une capacité d’agir indépendante. La capacité d’agir du groupe devint un sujet majeur, mais restait ineffable et inobservable – comme une addition et une transformation mystérieuses qui permettraient de potentialiser de façon synergique les capacités d’actions combinées des individus composant le groupe. (Lipgar & Pines, Jessica Kingsley Publishers, 2003, p. 14.)

Revenons à Common Wealth : « en 1941, durant la Seconde Guerre Mondiale, Sir Richard Acland fonda un nouveau parti politique, Common Wealth, qui fut rejoint par Norman Glaister. »[lien] Il fut proposé à l’Order of Woodcraft Chivalry de s’associer avec Common Wealth, mais ce rapprochement ne se produisit pas, pour une raison ou pour une autre. « À la place, un autre groupe fut créé à la fin des années trente, du nom de ‘‘Our Struggle’’, et ce fut ce groupe qui fit partie de Common Wealth. » Néanmoins, Common Wealth adopta certains des principes organisationnels/psychologiques et des méthodes de l’Ordre, y compris l’approche quasi-biologique de l’organisation humaine.[4]

La première réunion du Comité Sensoriel de Common Wealth eut lieu en avril 1947. Le romancier Olaf Stapledon et John McMurray furent par la suite invités à rejoindre le mouvement. La première école d’été sensorielle de Common Wealth fut créée seulement quatre mois plus tard. Cette école d’été sensorielle se tint trois ans avant la création de Braziers, qui se produisit à la suite de cette école d’été et des deux suivantes.[lien]

Olaf Stapledon est le fameux auteur de Les derniers et les premiers, un roman de science-fiction sur l’ingénierie génétique qui influença des auteurs aussi divers que Arthur C. Clarke, Jorge Luis Borges, J. B. Priestley, Bertrand Russell, Arnold Bennett, et Virginia Woolf (ainsi que Winston Churchill). Il se trouve que Stapledon a étudié à l’Abbotsholme School, une école très atypique où mon frère, ma sœur et moi-même avons aussi étudié. Elle est considérée comme étant l’un des prototypes des écoles « progressistes » en Grande-Bretagne.

Voici son blason :

Abbotsholme School

 

 

Partie 5 : Écoles progressistes, théosophie et végétarisme

Darwin a permis de considérer la politique comme un instrument primordial de l’évolution sociale. Ce fut un tournant dans la pensée occidentale, un changement de paradigme par lequel les motivations séculières remplaçaient les motivations religieuses, qui avaient été jetées au rebut bien auparavant par le mouvement illuministe. Pour les pauvres, les classes laborieuses, les classes moyennes au sens américain du terme, ce changement de perspective, célébré par les esprits les plus influents du dix-neuvième siècle, fut une catastrophe aux proportions titanesques, en particulier pour les enfants éduqués par l’école du gouvernement. Les enfants ne pouvaient plus être simplement les petits chéris de leurs parents. Beaucoup d’entre eux représentaient une menace pour la race (sur le plan biologique). Les autres devaient être considérés comme des soldats dans la bataille génétique, l’équivalent de la guerre sur le plan moral. Mis à part pour une poignée de familles favorisées, le désir de s’élever était désormais rejeté en tant que proposition scientifique. Pour les gouvernements, les enfants ne pouvaient plus être considérés comme des individus mais comme des catégories, des barreaux sur l’échelle biologique. La science évolutionniste décréta que les masses étaient autant de bouches inutiles, dont la nature devait se débarrasser tôt ou tard. La nature (telle qu’elle se manifeste par l’intermédiaire de ses agents humains) ne devait pas être considérée comme étant cruelle ou oppressante, mais comme ayant un but merveilleusement fonctionnel – une perspective néo-païenne qui devait se refléter dans l’organisation et l’administration des écoles.
~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

John Taylor Gatto, Underground History of American Education

 

L’une des choses que j’espérais découvrir était une indication qu’un ou des membres de ma famille (soit dans ma génération, soit dans celle de mon père) auraient été envoyés dans une école « suspecte », où ils auraient subi une forme quelconque d’abus sexuel. Je savais que mon père (et ses frères et sœurs) avaient été envoyés dans diverses écoles quakers dès le plus jeune âge (Fairhaven Home School à Goathland, au milieu de la Lande du Yorkshire, Keswick Grammar School, Bootham School, et The Mount School). Je n’avais presque rien trouvé sur internet qui laissait suggérer que ces écoles, ou les quakers, aient été connectés avec quelque forme d’abus organisé que ce soit.[5] Et puis il y eut Abbotsholme.

J’ai passé deux années scolaires à Abbotsholme à partir de 1978, lorsque j’avais onze ans. Mon frère et ma sœur y ont passé plusieurs années. Elle est située à Derbyshire, à cinquante kilomètres de Ripley, la ville de naissance de mon grand-père. Comme mentionné auparavant, il existe à huit kilomètres de Ripley une petite ville du nom de Horsley, qui tire probablement son nom d’une lignée aristocratique, puisqu’on y trouve un château en ruines du nom de Horston Castle.[6] Au moins un Horsley (un soldat tué durant la Première Guerre Mondiale) est enterré au cimetière de Horsley, ce qui suggère l’existence d’une lignée familiale. Nous sommes certes loin d’avoir prouvé que mon grand-père appartenait à cette lignée ; mais c’est au minimum une coïncidence très inhabituelle.

Néanmoins, nous n’avons pas été envoyés à Abbotsholme sur la recommandation d’Alec, pour autant que je le sache, mais sur celle de notre beau-père (Michael Vodden, qui enseigna l’anglais en Inde après la Seconde Guerre Mondiale et qui aurait connu Lord Mountbatten, dont la rumeur insistante prétend qu’il aurait été lié au scandale pédophile du Kincora Boy’s Home de Belfast, en Irlande, et qui fut l’homme qui présenta Jimmy Savile à la famille royale).[7] On peut difficilement parler de coïncidence, mais on ne peut pas non plus en conclure qu’il y ait là une intention cachée ; ma famille se considérait comme « progressiste », et il n’y avait alors que peu d’écoles dans le Royaume-Uni qui remplissaient ce critère. En fait, Abbotsholme, fondée par Cecil Reddie, était considérée comme la première école progressiste moderne. Il n’est dès lors pas surprenant d’apprendre que Reddie fut influencé par les idées de la Fellowship of the New Life. En d’autres termes, qu’il était un fabien. J’ai visité l’école en 2010 avec ma sœur et ma nièce (qui envisageait de l’intégrer), et je fus surpris en découvrant que le symbole de l’école était un pentagramme.

Un essai intitulé The Vegetarian Movement in England, 1847-1981 (présenté à la London School of Economics, une fois encore),[lien] décrit comment, au début du 20e siècle, les écoles quakers furent intégrées dans ce courant de pensée de la scolarité progressiste. La longue tradition des pensionnats quakers, la séparation des quakers du reste de la société, et leur rejet des programmes scolaires traditionnels et de l’enseignement de la science, « éloigna ces écoles des écoles publiques. Au début du 20e siècle, les différences devinrent plus marquées avec la diffusion en leur sein de la mixité. » Ce fut apparemment la raison principale qui poussa les écoles quakers dans le monde de l’éducation progressiste, « bien qu’une raison plus fondamentale fut sans doute le virage opéré par le quakerisme sur un plan plus général, et qui l’attira dans l’orbite du progressisme de gauche. » L’essai mentionne également comment « En 1893, A. C. Bradley, un ancien enseignant d’Abbotsholme, créa l’école mixte de Bedales. » Ma sœur a étudié à Bedales avant de se rendre à Abbotsholme.

Puis il y eut ceci :

La seconde influence majeure fut la théosophie, qui était, au début du siècle, très impliquée dans les causes touchant au progressisme social et qui n’avait pas encore adopté une attitude d’introversion sociale qui ne vint que par la suite. En 1915, plusieurs théosophes à tendance progressiste, menés par Mme Ensor et George Arundale, fondèrent la Theosophical Fraternity in Education, et la Garden City Theosophical School fut créée la même année. […] Plusieurs de ces écoles ainsi que d’autres mouvements de cette période avaient pour objectif de mettre les enfants en contact direct avec la nature, en mettant plus particulièrement l’accent sur la forêt, comme un moyen permettant de développer leur confiance et leurs aptitudes. Ce sentiment trouve sa meilleure expression dans l’Order of Woodcraft Chivalry d’Ernest Westlake, qui se définissait comme une version plus aventureuse et libertaire des Boy Scouts, sans aucun de leurs aspects militaires. […] Il fonda la Forest School en 1929 – un mélange de Freud et des Peaux-Rouges, d’après un des enseignants – et l’objectif était ici de rendre aux enfants « leur droit naturel à la liberté ». Le thème du paradis était puissant dans tous ces mouvements, et Ernest Westlake décrit l’objectif ultime comme étant de « regagner le paradis ».

Ernest Westlake
Ernest Westlake

Le fabianisme, les quakers, la wicca, la théosophie, l’éducation, « un retour à la nature », la liberté sexuelle, voilà tout ce que l’on pouvait trouver dans l’école que mon frère, ma sœur et moi avons fréquentée. Qui l’eût cru ? J’ai quitté cette école par consentement mutuel au bout de deux années. Pour autant que je m’en souvienne, l’éloignement de la maison familiale me rendait malheureux. J’avais également rencontré de nombreux problèmes dans cette école. Je ne me rappelle rien de particulièrement étrange concernant les professeurs ou les méthodes éducatives, mais mon court passage là-bas m’a laissé quelques souvenirs quelque peu déconcertants. Je me souviens avoir été réveillé en pleine nuit par deux garçons ou plus qui me versaient de l’eau dans les oreilles. Ils expliquèrent leur geste en disant qu’il s’agissait d’une méthode qui permettait d’entrer en transe, et qu’ils l’avaient lu ou qu’ils en avaient entendu parler quelque part. Je me souviens aussi de cette pratique qui consistait à entrer en hyperventilation, puis d’avoir un autre garçon qui vous saisissait par le torse et serrait de toutes ses forces. C’était censé être un moyen pour entrer dans un état de conscience altéré (à ma connaissance, aucune de ces curieuses méthodes n’a fonctionné sur moi). Enfin, et c’est le souvenir le plus étrange, je me rappelle avoir couru dans tous les sens en compagnie d’autres garçons, dans les champs, en pleine nuit, avec des draps sur la tête, et ce sans explication apparente. Encore une chose, peut-être sans rapport : il y a de cela quelques années, je parcourrais une série de lettres datant de cette période, que j’avais écrites à l’intention de ma famille ; dans l’une d’entre elles, je décrivais avoir aperçu un OVNI.

Poursuivons…

On trouve, en lien direct avec ce plan éducatif fabien-quaker-théosophique-végétarien-progressiste, un mouvement éducatif alternatif radical qui débuta en Angleterre dans les années trente du nom de Grith Fyrd. Grith Fyrd (« Armée de la Paix » en vieil anglais) fut fondé (surprise, surprise) par des membres de l’Order of Woodcraft Chivalry, et commença son existence avec deux camps de travail, l’un situé à Goodhill dans le Hampshire, l’autre à Shining Cliff dans le Derbyshire, à huit kilomètres de Ripley. Grith Fyrd « prenait des hommes sans emploi et tentait de les utiliser pour servir de base à une communauté agraire ». Le programme du mouvement « représentait un mélange de socialisme, de coopérative, d’eugénisme et de rejet de l’urbanisme […] et était profondément internationaliste, mais avait des contacts particulièrement étroits avec les mouvements de jeunesse allemands. Le principal objectif concret de l’Ordre était de créer un mouvement qui permettrait aux garçons, aux filles, aux hommes et aux femmes de travailler et d’étudier ensemble au grand air. »

Les campeurs – ou Pionniers – de Grith Fyrd étaient un mélange de jeunes hommes sans emploi qui pouvaient continuer à toucher leurs allocations, et d’idéalistes qui provenaient pour la plupart de la classe moyenne. Les Pionniers construisirent eux-mêmes les bâtiments du camp ainsi que les meubles, et produisaient leur propre nourriture. Aldous Huxley écrivit dans le Sunday Chronicle que le camp de Goodhill était « presque une réplique des campements situés dans les régions reculées d’Amérique il y a un siècle. » Pour Huxley, les conditions d’existence primitives représentaient une riposte admirable à la standardisation de la société moderne, industrielle et urbaine. [Lien]

Grith Fyrd ne fut jamais un mouvement important (les camps étaient composés de trente à cinquante « pensionnaires » chacun), et il prit fin en tant qu’expérience de terrain à la fin des années trente. Une poignée de vétérans du mouvement se regroupèrent à la fin des années quarante pour organiser la communauté de Braziers Park – et la boucle est ainsi bouclée.

Avant de créer la School of Integrative Social Research, Norman Glaister avait été impliqué dans le système de troc-contre-travail de Grith Fyrd. L’école (qui fonctionnait elle aussi comme une communauté) avait pour objectif « d’explorer la dynamique des gens vivant en groupe, de développer de meilleures méthodes de communication interpersonnelles et de découvrir de nouvelles façons d’assembler les connaissances pour les rendre plus porteuses de sens. » [Lien]

Après 1937 [l’année de la création de Northern Dairies], des membres de Grith Fyrd fondèrent le mouvement Q Camp (Q pour « Quête »), qui dirigeait des communautés de campements en plein air qui accueillaient des jeunes hommes en difficulté, ce qui influença par la suite les approches concernant l’éducation en plein air des jeunes délinquants. Ce mouvement influença par ailleurs la communauté Braziers, où Glynn Faithfull et d’autres dirigeaient ce qui était concrètement un pensionnat universitaire pour adultes (et où il éleva sa fille, Marianne). Il eut une influence sur les approches psychanalytiques quant au management des communautés thérapeutiques. Enfin, il faisait partie d’un réseau plus étendu d’individus et d’institutions qui avaient tenté de développer des communautés durables et un mode de vie pacifique durant l’entre-deux-guerres, ce qui lui confère une place dans l’histoire de l’environnement en Grande-Bretagne. [Lien]

Tout comme de nombreuses idées fabiennes sur l’éducation progressiste, la liberté sexuelle, et l’expansion de conscience, Grith Fyrd fut en grande partie un précurseur de ce qui allait devenir, trente ans plus tard, « la contre-culture ». Le mouvement connut son point culminant au cours des années trente, avant que l’idée de campements en plein air ne soit ternie par des associations avec le fascisme (et des mouvements de jeunesse inspirés des Jeunesses Hitlériennes). Durant cette période, son histoire fut « remplie de personnages que l’on pourrait objectivement qualifier de cinglés : des végétariens barbus en sandales buvant du jus de fruit, nourrissant de curieuses aspirations médiévales et des théories pseudo-scientifiques sur la régression infantile, le culte du soleil et la gymnosophie. »

Et pas seulement sur le culte du soleil : dans son premier éditorial, Le Pinecone de « Dion » Byngham expliqua clairement que la pomme de pin ne représentait « pas seulement les pommes de pin qui jonchent le sol de la forêt de Sandy Balls, mais également la partie supérieure d’un pénis. »

Le Pinecone de « Dion »

 

 

Partie 6 : Sexe, drogues, rock & roll et dandys

D’un point de vue évolutionniste, l’école correspond à la phase d’endoctrinement d’une gigantesque expérience d’élevage. Les fantasmes de la classe ouvrière sur le « développement personnel » furent rejetés dès le départ comme autant de manifestations de sentimentalisme qui n’avaient pas leur place dans la théorie de l’évolution.
~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

Sebastian Horsley

 

Cette série a débuté comme une tentative pour mieux comprendre le chemin auto-destructeur emprunté par mon frère, ainsi que les racines empoisonnées qui le traversent. Ironiquement – ou peut-être pas – Sebastian Horsley était aussi éloigné d’un hippie ou d’un progressiste qu’il est possible de l’être (il a toutefois qualifié Jésus de dandy en une occasion). Il se moquait des hippies-mangeurs-de-graines, du politiquement correct et des valeurs New Age/progressistes, et il était infiniment plus susceptible de parler affectueusement d’Hitler que de vanter les mérites de Gandhi ou de Mère Teresa. Cela signifie-t-il que son endoctrinement fabien n’a pas fonctionné, ou qu’il s’est rebellé contre les influences paternelles en adoptant des valeurs exactement opposées (comme le font tant d’entre nous) ? Ou cela implique-t-il quelque chose de plus subtil et obscur, qui serait que le système de valeurs promu par les fabiens, les quakers, les membres de Grith Fyrd et les progressistes de gauche dissimulait un système de valeurs très différent, et qu’un loup se cachait derrière le masque progressiste ? En fait, le dandysme est bien plus compatible avec l’esthétique du « retour à la nature » de l’Order of Woodcraft et de Grith Fyrd – ainsi qu’avec le fascisme – qu’il ne le paraît de prime abord.

Le Men’s Dress Reform Party [ndt : Parti de la réforme de l’habillement des hommes] était une extension du mouvement eugéniste qui, comme le mouvement du camping et les écoles progressistes, débuta à la fin des années vingt et au début des années trente. Son objectif avoué était d’encourager les hommes à porter « des vêtements plus beaux et plus gracieux, qui rappelleraient ce qu’ils portaient durant la période élisabéthaine. » Le raisonnement était que les hommes de la classe moyenne, en s’habillant mieux, deviendraient plus attirants pour les femmes, « ce qui permettrait ainsi de renverser la perception d’un déclin évolutionniste de la classe moyenne. » Les manifestations d’été du MRDP étaient des événements réguliers durant les années trente, et une manifestation qui eut lieu en 1931 aux Suffolk Street Galleries rassembla environ un millier de personnes, dont H. G. Wells. Dion Byngham, l’homme qui vouait un culte à la pomme de pin, a même écrit à ce sujet dans le New Health Journal en 1932 : « une renaissance de la beauté pour l’homme – une beauté véritablement masculine du corps et de l’esprit, l’épanouissement d’un esprit joyeux – pourrait signifier des mariages plus heureux, de beaux enfants bien nés, une race plus belle et plus saine. »

fabiens

 

L’une des principales influences de ce mini-mouvement fut Edward Carpenter, un des premiers fabiens, que George Bernard Shaw avait appelé « un noble sauvage », et que le Guardian avait qualifié « d’un des pères fondateurs du socialisme ». Carpenter vécut à Millthorpe, un village du Derbyshire près de Sheffield et à environ soixante kilomètres de l’école d’Abbotsholme, où il rencontra Shaw, Bertrand Russell, D. H. Lawrence, et Cecil Reddie (le fondateur d’Abbotsholme). Il entretint une correspondance avec Walt Whitman, Annie Besant, Isadora Duncan, Havelock Ellis, Roger Fry, le Mahatma Gandhi, J. K. Kinney, Jack London, George Merrill (son amant), William Morris et John Ruskin, et il connaissait aussi probablement l’artiste-pédophile Eric Gill (ils appartenaient tous deux à ce qu’on appelait « la scène de Bloomsbury »). Comme le rappelle le Guardian : « Millthorpe s’affirma comme un réseau contre-culturel s’opposant au matérialisme victorien, devenant un point de passage obligé pour toutes sortes d’artistes torturés. […] Millthorpe était également connu pour son atmosphère de libération sexuelle ».

En découvrant tout ceci, une question me vint à l’esprit concernant toutes ces lignées royales qui connurent une période difficile : une des raisons pour lesquelles elles perdirent leur fortune et leur rang social fut-elle qu’elles devinrent gâtées et paresseuses, comme ont tendance à l’être les aristocrates, ce qui provoqua la perte de leur royaume ? Si c’est le cas, alors il se peut qu’une des manières de faire face à ce problème serait d’envoyer vos enfants dans des « écoles naturelles » où ils devront apprendre à vivre dans la nature et à développer un côté « sauvage » – ne faisant pas d’eux de bons sauvages, mais plutôt des nobles sauvages.

Mon frère aurait sans doute apprécié un tel qualificatif. Il se moquait totalement de l’eugénisme ou de la volonté de créer une race plus belle (il aurait insisté sur le fait que les gens laids et mal habillés étaient nécessaires pour que lui-même puisse sortir du lot). Il n’avait pas non plus de temps à perdre avec le camping ou les mouvements naturels. Et bien qu’il ait été obsédé par sa propre « libération » sexuelle et par l’embellissement de sa propre personne, le fait de porter de beaux vêtements pour sortir du lot n’avait rien à voir avec le désir d’attirer un partenaire sexuel, puisque d’après son propre credo, « les dandys ne se reproduisent pas ». Son intérêt pour les vêtements trouvait son origine dans un mélange particulier d’hédonisme, de narcissisme et de matérialisme, mais il n’était pas entièrement distinct d’une philosophie de vie, bien au contraire. Sans vouloir simplifier ses choix à l’excès, les préoccupations quotidiennes de mon frère étaient cependant de trois ordres : les vêtements, le sexe et la drogue. L’art et l’expression personnelle (ou le culte de sa personne) étaient tout aussi essentiels, mais c’est comme si les trois « vices » étaient les moyens d’atteindre ce but, les peintures sur son chevalet. Si nous remplaçons les vêtements par le rock and roll (i.e. la pop musique, que mon frère prétendait préférer à toutes les autres formes d’art combinées), alors le système de valeurs de la contre-culture (et les moyens imaginés pour atteindre à la libération sociale et spirituelle) est plus ou moins identique.

Horsley6

Le rock and roll, tout comme le dandysme, avait des liens avec le mouvement éducatif fabien du « retour aux sources » (« un mélange de Freud et des Peaux-Rouges », souvenez-vous). Par exemple, un membre important de la communauté de Braziers Park était Glynn Faithfull, qui avait rencontré Glaister par l’intermédiaire de l’Order of Woodcraft Chivalry. Faithfull avait été membre de l’université de Liverpool, avait étudié la renaissance italienne, et été un agent du MI6 durant la Seconde Guerre Mondiale. Il fut marié à la baronne Eva Erisso, une ancienne ballerine, et leur fille était la chanteuse et actrice Marianne Faithfull. D’après le second mémoire de Marianne (Memories, Dreams, Reflections, curieusement le même titre que l’autobiographie de Jung), ce fut Glynn Faithfull qui fut chargé de l’interrogatoire de Heinrich Himmler après qu’il se soit rendu aux forces américaines, ayant compris que la défaite des nazis était imminente. Faithfull aurait échoué à fouiller Himmler correctement, ce qui l’empêcha de découvrir une capsule de cyanure dissimulée sur ce dernier, ce qui aurait conduit au suicide d’Himmler, qui aurait été ensuite enterré dans une tombe non identifiée. Voilà un petit conte assez curieux, outre le fait que tout ceci survint durant la période au cours de laquelle des nazis étaient incorporés dans l’OSS, qui devait bientôt devenir la CIA, via l’opération Paperclip. Mais poursuivons.

Marianne naquit l’année suivante, et elle raconte qu’elle intégra Braziers Park au moment de sa création, en 1950 (elle avait quatre ans), et y vécut jusqu’à ses sept ans. Dans son premier mémoire (Marianne: An Autobiography), elle décrit des cauchemars récurrents impliquant des « entités terrifiantes » qui étaient « exactement comme mon père », des hommes étranges portant la moustache qui la chatouillaient et lui versaient du thé chaud sur le corps. Elle écrit que « chaque année, nous emmenions des enfants défavorisés dans la New Forest » pour y participer à des rituels « quasi-mystiques ».[8]

Memories, Dreams, Reflections

Faithfull se souvient dans Memories, Dreams, Reflections :

Les choses étaient plus folles, plus excentriques, plus chaotiques durant les premières années – certaines choses qui se passaient là-bas étaient assez étranges. […] Ils semblaient étudier Dante et Le destin de l’homme, mais ce qu’ils faisaient vraiment c’était de baiser comme des lapins – avec ce qui étaient techniquement les mauvaises personnes. […] Il y avait du sexe partout à Braziers. Pas vraiment une expérience positive et heureuse pour un enfant, je suppose. […] Le mélange de pensée utopique et de sexe omniprésent pourrait sembler incongru, mais c’était vraiment dans l’esprit de l’époque – les années cinquante – qui préfigurait de façon troublante l’esprit des années soixante, caractérisé par son désir de changer le monde et son amour libre enivrant. C’était les années cinquante, intellectuelles, marquées par l’influence de Bertrand Russell, qui virent les débuts de Braziers Park et où fleurissaient toutes ces idées – des idées grandioses visant à guérir le monde – et de petits groupes d’individus s’isolant du grand méchant monde pour étudier les Grandes Idées, des idées sur la Nature de l’Homme, les fondements de la civilisation, la complexité de la communication des idées. Les débats métaphysiques s’accompagnaient d’expériences sur la conscience de groupe. Cette combinaison – la baise et Schopenhauer – était tout aussi omniprésente à Braziers qu’elle l’était dans les romans d’Iris Murdoch. [Mon père] était un philosophe de l’esprit de groupe, quasiment un technicien des dynamiques de groupe – comment composer avec l’ego au sein d’un groupe.[9]

Plus loin, dans un chapitre intitulé « The Girl Factory », [ndt : L’usine à filles] Faithfull décrit sa rencontre avec l’écrivain et éditeur italien Roberto Calasso, qu’elle décrit comme « un archéologue des mythes ». Faithfull raconte que lorsqu’elle évoqua son enfance à Braziers auprès de Calasso, celui-ci la compara à une histoire de l’auteur de pièces de théâtre Frank Wedekind, Mine-Haha: the Bodily Education of Young Girls [ndt : Mine-Haha : l’éducation corporelle des jeunes filles]. Mine-Haha raconte l’histoire d’une école de filles située dans un château où des filles non désirées sont élevées depuis le berceau jusqu’à l’âge de seize ans, « un genre d’école de formation pour geishas où elles sont éduquées pour donner du plaisir ». À l’âge de seize ans, ces filles sont orientées soit vers le show business, soit vers la prostitution. Faithfull répondit à Calasso en insistant que « personne ne m’a forcée à venir à Londres pour y devenir une chanteuse pop. On m’a tentée, certainement, on m’a séduite pour que je le devienne, mais je n’ai pas été contrainte de devenir une chanteuse pop, tandis qu’on oblige les filles du château à devenir des artistes avec le fouet et la torture. » Calasso répondit en notant que Faithfull « avait grandi dans un lieu clos similaire […] et à l’âge de dix-sept ans […] fit une entrée fracassante dans le monde, entraînée, de façon étrange, pour toutes sortes de choses – politique, sexe, livres, danse, comédie, chant – qui lui furent utiles dans sa carrière. » Faithfull admit que « le concept de mentalité de groupe que mon père enseignait à Braziers a dû beaucoup m’aider à m’intégrer. C’est probablement la raison qui m’a permis de m’intégrer si aisément avec les Stones. »

Faithfull écrit : « Avant que les filles ne soient envoyées dans le monde, elles sont examinées de la tête aux pieds, à l’intérieur, à l’extérieur, la totale. C’est vraiment pervers. Quoi qu’il en soit, rien de tout ceci ne m’est arrivé, de toute évidence ». Pourquoi « de toute évidence », je me demande ? Faithfull clôt le chapitre en mentionnant une troupe de danse italienne, le Gruppo Polline, qui avait créé une performance inspirée de Mine-Haha dont les thèmes étaient « la persistance de la mémoire, l’isolation, l’hésitation quant au futur, l’alternance du statique et du frénétique, et la négation du corps résultant d’une éducation fondée sur des théories et sur l’exploitation des jeunes » (c’est moi qui souligne). Elle ajoute qu’elle a écrit la chanson In the Factory avec Polly (P. J.) Harvey, en s’inspirant d’un essai de Calasso. Elle avait voulu l’intituler « The Girl Factory », mais Harvey l’avait convaincue de changer de titre. Faithfull regretta le changement, ajoutant en guise d’explication que Polly était « assez intimidante ».[10]

Marianne Faithfull rencontra Mick Jagger vers le début de sa carrière musicale, en 1964-65, et il écrivit son premier succès, As Tears Go By (bien qu’ils ne se mirent en couple qu’en 1966). Jagger venait de quitter la London School of Economics, après avoir obtenu une bourse en 1961 pour pouvoir y faire ses études, et y être resté jusqu’en 1963. Cette période de deux ans correspond à la période de formation des Stones et à leur ascension en tant que groupe, pour devenir peu après « l’avant-garde du rock and roll britannique ». Avant cela, Jagger avait travaillé durant l’été 1961 dans un hôpital psychiatrique, le Bexley Hospital, où il raconte qu’il y apprit des leçons inestimables sur la psychologie humaine, en plus d’y avoir perdu sa virginité avec une infirmière ! [11]

La légende raconte que Jagger a rencontré « par hasard » son ancien camarade de classe Keith Richards sur un quai de gare en 1961, sur la route le menant à la LSE, et le reste fait partie de l’histoire. Il existe une anecdote bien connue – je me rappelle l’avoir entendue de la bouche de ma sœur alors que j’étais adolescent – sur Mick Jagger et comment il continua à étudier pour devenir un comptable alors même que les Stones commençaient à décoller, juste au cas où ce ne serait qu’un feu de paille. Ce qu’on sait beaucoup moins (et en fait, il est difficile de le confirmer, ma seule source pour l’instant étant le chanteur Sally Stevens) est que, en plus d’avoir donné une bourse à Jagger, la London School of Economics a aussi financé les Stones en 1963. Stevens rapporte une conversation avec Derek Bell, le neveu de Gertrude Stein, datant de cette année-là :

D’après ce que je me rappelle de la conversation qui suivit, les étudiants de la LSE, durant leur première année, étaient autorisés à rédiger une demande auprès de la LSE pour financer un projet. D’après Derek, Mick avait écrit la demande de financement, se servant des Rolling Stones comme d’un modèle économique, et demandant une aide financière pour acheter de l’équipement pour qu’ils puissent améliorer leur qualité sonore sur scène. Bien entendu, pas un membre du conseil d’administration de la LSE, y compris Derek, n’avait la moindre idée de la rentabilité financière de la musique rock, bien qu’elle était évidemment en train de prendre de l’importance d’un point de vue économique, et ils avaient vaguement entendu parler des Beatles ; mais lorsqu’il fallut aborder les subtilités du métier, la LSE eut besoin d’une opinion d’expert – dans ce cas précis, moi. Le conseil d’administration voulait savoir si les Stones avaient un avenir, et je pus dire que je pensais que oui, d’après ce que je voyais. Est-ce qu’ils seraient un pari judicieux ? « Euh… Oui », d’après l’expert. Et c’est ainsi que Mick obtint un financement de la LSE grâce auquel il put acheter de l’équipement, après quoi il dit adieu à la LSE, et s’envola vers les cieux.

Que cette anecdote soit apocryphe ou authentique, les Stones devinrent le groupe le plus important du monde, après les Beatles, et Mick Jagger et Marianne Faithfull devinrent l’un des couples les plus célèbres du rock. Après sa libération de prison en 1967, Jagger passa aussi quelque temps à Braziers Park avec Faithfull.

S’il est besoin de preuves supplémentaires pour lier la culture populaire, les opérations menées par les services de renseignement, et la politique, Mick Jagger fut un temps associé au député travailliste et supposé informateur du MI5 (et peut-être du KGB, voire même de l’église de scientologie) Tom Driberg. Driberg avait été impressionné par Jagger après lui avoir été présenté en 1965, et tenta durant de nombreuses années, sans succès, de le persuader de s’impliquer activement dans la politique du parti travailliste. Driberg était membre d’un ou plusieurs des groupes auxquels appartenait mon grand-père, il fraternisa avec Richard Acland, et fut même désigné par Aleister Crowley comme étant son successeur naturel dans le rôle d’enseignant mondial ! [12] Encore plus inquiétant, Driberg (qui adhérait pleinement à la libération culturelle et sociale des années soixante) noua une amitié au long cours avec les jumeaux Kray, et en juillet 1964, Lord Boothby (un noble conservateur célèbre) et lui furent accusés d’avoir harcelé des hommes sur une piste de course de chiens, et d’être impliqués dans la mafia. Driberg et Boothby participèrent à des fêtes dans l’appartement des Kray, où « des garçons de l’East End, à la fois frustes et accommodants, étaient servis comme autant de petits-fours », d’après le biographe de Driberg, Francis Wheen.[13] Tandis que Driberg évitait d’apparaître en pleine lumière, Boothby était poursuivi par la presse, et fut contraint de publier une série de démentis. Après la condamnation des jumeaux pour meurtre en 1969, Driberg fit pression à de nombreuses reprises auprès du Home Office pour améliorer leurs conditions de détention, demandant qu’ils reçoivent plus de visites et qu’ils aient le droit de se voir régulièrement.

Boothby et Reggie Kray, en compagnie de Leslie Holt
Tom Driberg et Lord Boothby
Boothby et Reggie Kray, en compagnie de Leslie Holt

Boothby et Cliff Richards
Boothby et Cliff Richards

Driberg était membre du Comité 1941, mentionné précédemment, qui en plus d’Acland et d’Astor, recruta également Julian Huxley (le frère aîné d’Aldous, un eugéniste et ingénieur social) et le probable agent du MI5 Christopher Mayhew. En 1955, Mayhew participa à une expérience qui devait occuper un segment d’une émission spéciale de Panorama sur la BBC, mais qui ne fut jamais diffusée. Mayhew ingéra 400 mg de mescaline hydrochloride sous le contrôle de son ami le dr. Humphrey Osmond, et donna son autorisation pour être filmé pendant son trip. Une partie de l’enregistrement fut intégrée au documentaire LSD – The Beyond Within, diffusé en 1986. Le dr. Humphrey Osmond donna de la mescaline à Aldous Huxley l’année suivante, en 1952, ce qui fut à l’origine de la rédaction de la bible de la contre-culture, Les portes de la perception.

Comme mon grand-père faisait lui aussi partie du Comité 1941 (d’après l’historien marxiste de la LSE, John Saville – sans lien connu avec Jimmy), peut-on imaginer qu’il ingérait lui aussi de la mescaline sur la ligne de front de la révolution psychédélique ? Si ce fut le cas, je n’ai jamais été mis au courant durant mon enfance. La prise d’hallucinogènes semblait pourtant bien être au centre de l’expérience fabienne : plus de cinquante ans avant que Huxley ne popularise la mescaline, Havelock Ellis écrivait un article intitulé Mescal: A New Artificial Paradise pour The Contemporary Review de janvier 1898, faisant de lui l’un des tous premiers occidentaux à expérimenter les « enthéogènes ».

Encore une fois, mon frère poursuivit cette tradition à la lettre, et à l’exact opposé, tout à la fois : il écrivit un article pour The Observer (dont l’ancien rédacteur en chef était l’agent du MI6 David Astor, veuillez noter) sur son expérience avec l’ibogaine, intitulé Trip of a Lifetime (j’y étais même mentionné, même si mon nom n’était pas cité). Ses divers écrits sur son amour pour son addiction à l’héroïne sont plus célèbres, et il inclut des seringues (ainsi que des crânes) sur le blason qu’il se créa lui-même. En-dessous apparaissent les mots « PUTAINS, DEALERS, TAILLEURS ».

Consciemment ou pas, mon frère révélait ainsi les méthodes de l’ingénierie culturelle. Sexe, drogues, et beaux vêtements : un credo à suivre jusqu’à la mort.

Sexe, drogues, et beaux vêtements

 

 

 

Partie 7 : Contrôle de la nourriture, contrôle du monde : crise de Suez, Northern Dairies, Marks & Spencer

Pas besoin d’avoir une carte de membre, ou même d’avoir entendu le mot « fabien » pour suivre l’étendard du loup déguisé en agneau. Le fabianisme est avant tout un système de valeurs avec des objectifs progressistes. Son côté club privé n’est pas ouvert aux fermiers, aux mineurs de charbons, ou aux plombiers. Nous avons tous été exposés à de nombreux aspects du programme fabien sans même en avoir conscience. Aux États-Unis, on trouve parmi les organisations fortement influencées par le fabianisme, la fondation Russell Sage, le Stanford Research Institute, le Carnegie Endowments, l’Aspen Institute, la Wharton School, et RAND. Et cette courte liste n’est donnée qu’à titre d’exemple, et n’est pas exhaustive.
~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

Au début des années cinquante, Northern Dairies fut approchée pour entrer en bourse, et l’entreprise reçut l’approbation de Lord Percy, cité précédemment, qui approcha à son tour le député travailliste et membre de la société fabienne Ian Mirkado. Mackintosh était également représentée au conseil d’administration de Northern Dairies, et Alec « était raisonnablement certain d’une issue positive en 1956 ». C’est à ce moment qu’Alec fut contacté par l’Église orthodoxe russe pour emmener un groupe d’hommes d’église en Union Soviétique. Alec écrit dans son court mémoire : « Puis vinrent les émissions d’actions de Northern Dairies en 1956, et heureusement, la providence décida que Nasser devait nationaliser le canal de Suez ce même jour, et la demande n’était donc pas très forte. » Je ne suis pas versé dans les arcanes des discussions financières (bien que j’aie été l’un des principaux actionnaires de Northern Foods de l’âge de dix-huit ans à vingt-quatre ans), mais ce que je déduis de ceci est que, en raison de la concomitance entre l’introduction en bourse de la compagnie et une crise internationale, il y eut de nombreux délits d’initiés alors que le prix de l’action demeurait bas. « Bien que toutes les actions avaient été prises, le prix tournait toujours autour […] du même prix auquel nos amis et clients du Mackintosh Group avaient acquis les leurs. » Alec ajoute que « plusieurs membres de la famille Mackintosh avaient en fait acheté d’importantes quantités de nos actions, et une relation heureuse s’est établie jusqu’à nos jours. »

Lorsque j’ai commencé cette exploration de mon histoire familiale, je n’avais jamais entendu parler de la crise de Suez. Je découvris bientôt qu’elle fut un tournant majeur dans la politique internationale. Tout d’abord, elle sonna le glas de la carrière du Premier Ministre britannique de l’époque, Anthony Eden, en raison d’une santé chancelante et d’une réputation sérieusement compromise. Elle marqua ensuite la fin de la prédominance britannique sur le Moyen-Orient, suite au refus américain de soutenir le gouvernement d’Eden dans sa volonté d’assassiner Nasser et de reprendre le canal – ce qui signifiait pratiquement la fin de l’empire britannique (le canal était en effet extrêmement important pour l’industrie européenne, deux tiers de l’approvisionnement européen en pétrole passant par celui-ci). Donc en 1956, et apparemment le jour même où Northern Dairies était introduite en bourse, le général Nasser, président de l’Égypte, s’emparait du canal en réponse à la fin du financement anglo-américain du barrage d’Assouan.[14] En conséquence de cet acte « providentiel », Alec et ses petits copains furent en mesure d’engranger des profits très conséquents. Considérant la relation étroite entre Alec et le pouvoir, on est en droit de se demander dans quelle mesure ce timing était « providentiel ».

Nasser le canal restera bloqué
Nasser : le canal restera bloqué
« tant qu’il y aura un seul soldat étranger sur notre sol »

On notera également que l’empire médiatique de David Astor joua un rôle central dans la mise à bas du gouvernement d’Eden après la crise : The Observer accusa Eden d’avoir menti au Parlement, et d’avoir travaillé en collusion avec la France et Israël dans le but de s’emparer du canal.[15] La nécrologie de mon père publiée dans le Guardian mentionne également la crise de Suez : « Son positionnement politique fut toujours radical. Il fut, durant sa jeunesse, l’un des principaux manifestants contre le fiasco du canal de Suez et participa aux marches d’Aldermaston. » Si mon père participa à des manifestations contre l’alliance d’Eden avec la France et Israël en 1956, ce devait être environ un an avant qu’il ne quitte le Royaume-Uni pour voyager à travers les États-Unis et le Canada, tout en essayant de devenir un écrivain, ou du moins en espérant en devenir un (il rencontra ma mère à la Nouvelle-Orléans en 1958). S’est-il passé quelque chose qui le poussa à quitter le Royaume-Uni, ainsi que la pression paternelle intense, pour qu’il intègre l’entreprise familiale (ce qu’il finit par faire de toute façon, après avoir épousé ma mère) ? Et y avait-il un lien avec le passage « heureux » de Northern Dairies d’une entreprise privée à une entreprise cotée en bourse ? Était-ce l’époque où mon père commença à deviner la nature des intérêts que servait réellement Alec ? (Il convient peut-être de noter que, suite à son introduction en bourse, la première expansion d’importance de Northern Dairies eut lieu en Irlande du Nord).

La transformation de la laiterie locale d’Alec en une entreprise multinationale débuta pendant la Seconde Guerre Mondiale. Comme le relate le site Reference for Business :

Comprenant que l’époque du petit laitier était révolue, Horsley entama une campagne d’expansion énergique et ambitieuse, rachetant d’autres laiteries les unes après les autres. Plus l’entreprise prenait de l’ampleur, plus elle devenait attirante pour les petites entreprises touchées par les bombardements (Hull fut très durement touchée durant la guerre), les pénuries chroniques, et les difficultés pour s’adapter au rationnement. Alors que l’entreprise prenait de l’importance, elle devenait plus efficace avec chaque nouveau rachat de laiterie et d’usine, Horsley choisissant les meilleures d’entre elles pour consolider ses opérations. En 1942, Horsley contrôlait un vaste réseau de points de vente en gros et au détail disséminés dans l’Humberside et le Yorkshire, et la partie vente au détail de la compagnie fut renommée Northern Dairies pour refléter cet état de fait (et ce même si les opérations de vente en gros continuèrent d’être connues sous leurs noms individuels).

Northern Dairies

 

L’introduction en bourse d’une compagnie, comme pour Northern Dairies en 1956, signifie qu’elle peut vendre des actions au « grand public » – i.e. aux gens riches – et donc qu’elle intègre le marché des actions. Ceci permet à la compagnie de lever des fonds et du capital grâce à la vente de ses actions, en d’autres termes de faire de l’argent avec de l’argent. Les actionnaires ne font rien pour gagner de l’argent, ils se contentent de posséder des actions et de percevoir des dividendes. C’est le capitalisme à l’état pur, et c’est aussi éloigné que possible de la philosophie socialiste. J’en sais quelque chose : en tant qu’actionnaire, dès l’âge de quinze ans environ, je savais que (si je me débrouillais bien) je n’aurais pas à travailler un seul jour de ma vie. Lorsque j’eus dix-huit ans et que je devins propriétaire de mes actions, j’adoptai un mode vie où se mélangeaient la liberté sociale et l’irresponsabilité (en clair, je faisais tout ce que bon me semblait). Voici une description de mon mode de vie, tirée du seul article que j’ai réussi à faire publier dans le Guardian (dans la section « Expérience », ouverte à tous) :

Dans une journée classique, je me levais vers une heure de l’après-midi, je conduisais mon Opel Manta noire en direction du West End, où je dépensais 200£ en disques, vidéos, bandes dessinées et en livres. Lors des journées où je me sentais d’humeur moins aventureuse, je louais trois ou quatre films au magasin de vidéo du coin, je mangeais un dîner préparé Marks & Spencer, je roulais cinq ou six joints, et je passais la moitié de la nuit défoncé. Si j’avais déjà des films, la plupart du temps je ne sortais pas du lit, je roulais juste un joint et j’allumais la télé. Je déménageai à New-York à l’occasion de mon vingtième anniversaire. Mis à part la ville, pas grand-chose ne changea. Lorsque je me lassais de fumer des joints et de regarder des films dans mon studio de Bowery, j’allais boire des tequilas et sniffer de la cocaïne dans un bar de l’East Village. Si on me demandait ce que je faisais dans la vie, je m’amusais beaucoup en répondant : « Exactement ce que vous êtes en train de voir ».

Voilà l’héritage que m’ont laissé mon père et mon grand-père « socialistes », un héritage que je finis par trouver si pesant que je décidai, six ou sept années plus tard, de me débarrasser de la totalité de mes actions.

Revenons à l’introduction en bourse de Northern Dairies / au voyage en Russie d’Alec / à la crise de Suez / à la fin du point central de l’empire britannique en 1954-56 : il pourrait sembler exagéré de laisser entendre que Northern Dairies (qui devait bientôt devenir Northern Foods) était un acteur important dans le monde de la géopolitique – mais ce serait oublier que la distribution de nourriture doit être considérée comme l’un des composants essentiels de l’ingénierie sociale. La nourriture, tout autant que le pétrole, est fondamentale dans le fonctionnement harmonieux de la société – ce qui en fait ainsi un puissant moyen de contrôle sur cette dernière.

northen food

Northern Dairies devint Northern Foods dix ans après la prise de contrôle de mon père, et trois ans après le départ en retraite d’Alec (d’après certaines sources, ce n’est qu’à ce moment que mon père devint pleinement président de la compagnie, suggérant ainsi qu’il avait jusqu’alors travaillé dans l’ombre, si ce n’est sous la férule, d’Alec). Mon oncle, Christopher Haskins, intégra la compagnie en 1967. Selon l’histoire officielle (Wikipedia), il souhaitait épouser la fille d’Alec, Gilda, sous la condition qu’il rejoigne l’entreprise. La vérité telle que nous l’avons entendue dans la famille est exactement l’inverse : Alec accepta d’embaucher Haskins dans la compagnie à condition qu’il consente à épouser sa fille. Si l’on vous donne le choix entre relater les faits ou la légende, choisissez la légende ; pourtant, quelle que soit la version de l’histoire qui vous soit donnée à lire, celle-ci a un arrière-fond sombre et mythologique. Soit Alec a utilisé sa fille comme monnaie d’échange pour recruter une personne qu’il considérait comme un atout pour sa compagnie (ce que Haskins s’avéra être par la suite), ou, à l’inverse, il a soudoyé son futur gendre avec un emploi en échange de son mariage avec sa fille, augmentant ainsi les chances d’étendre la dynastie familiale. Dans les deux cas, Gilda fut plus ou moins traitée comme du bétail.

D’après le témoignage d’Haskins (qu’il est toujours préférable de remettre en cause, à mon avis), il fut un élément essentiel dans la formation d’une alliance entre Northern Foods et Marks & Spencer nouée en 1970, et ce grâce à une rencontre « fortuite » avec un cadre de Marks & Spencer à bord d’un avion (c’est aussi à bord d’un avion que mon père eut sa propre rencontre « fortuite » avec Jimmy Savile). 1970 fut aussi l’année où Northern Foods passa la barre du million de livres sterling de bénéfices ; une fois de plus, la providence semblait être à l’œuvre. Northern Foods devint bientôt le principal fournisseur de Marks & Spencer, utilisant pour cela son « mélange typique et enthousiaste d’acquisitions et d’innovations ». La compagnie mit en place une stratégie « d’acquisition des fournisseurs existants de Marks & Spencer dès qu’elle le pouvait » (comme par exemple Park Cakes en 1972 et Fox’s Biscuits en 1977) tout en créant de nouveaux produits spécifiquement pour son principal client (« en 1988, Northern Foods produisait 250 produits pour Marks & Spencer »). (Source pour ceci et pour toutes les informations ci-dessous concernant Northern Foods)

En 2014, Lord Haskins, comme il était alors convenu de l’appeler, déclara : « Ma compagnie fut fondée sur les principes de Marks & Spencer – être juste et équitable avec ceux avec qui nous travaillions. Nous jouions cartes sur tables, et nous traitions nos fournisseurs avec respect. » Peut-être, mais Marks & Spencer est plus qu’une chaîne de vêtements et d’alimentation. Elle a été affiliée directement et indirectement au sionisme et à l’état d’Israël dès sa création, ce le plus ouvertement du monde : le président et membre fondateur de M&S, Israel Sieff, était un sioniste, et le président Joseph Sieff fut membre de la British Zionist Federation (Joseph Sieff survécut à une tentative d’assassinat en 1973, qui aurait été perpétrée par l’Armée de Libération de la Palestine).

Simon Marks et Israel Sieff
Simon Marks et Israel Sieff

En 1987, sous la présidence d’Haskins, Northern Foods construisit l’usine de production alimentaire la plus moderne d’Europe :

Pour montrer sa bonne volonté et son enthousiasme, Northern Foods a construit cette usine dédiée à Marks & Spencer – pour un coût de 8 millions de livres – avant même qu’il n’ait été décidé quels produits allaient y être fabriqués. Rappelant la réussite d’Alec Horsley en 1937 avec sa première usine de production laitière, Fenland Foods, qui a été saluée comme étant l’usine de production alimentaire la plus moderne d’Europe, a été construite en 40 semaines – et vendait ses produits à Marks & Spencer trois semaines plus tard.

Apparemment, ce geste de bonne volonté fut récompensé. « Ironiquement, pour une compagnie dont le nom n’apparaît jamais sur ses produits, Northern Foods est le principal producteur de produits frais du Royaume-Uni. Les chiffres de ventes de 1993 lui permirent d’accéder au statut envié de membre du ‘‘club des deux milliards’’ ». Après son départ de la compagnie, Haskins resta semble-t-il un membre du club. Il devint le principal conseiller à l’agriculture auprès du Premier Ministre et membre de la société fabienne Tony Blair, à l’occasion du pic de l’épidémie de fièvre aphteuse – ce qui suggère que l’activité consistant à diriger une entreprise alimentaire et celle consistant à diriger un pays ne sont pas aussi éloignées que l’on pourrait l’imaginer.

Partie 8 : Observation de Masse et salles de danse

march london

 

Il ne serait pas exagéré de qualifier le vingtième siècle de siècle fabien. Une chose est certaine : l’orientation de l’éducation moderne imposée aux 90 % composant les couches inférieures de notre société a été modelée selon une conception en grande partie fabienne – et le prestige et la sécurité déconcertants dont bénéficient actuellement ceux qui parlent de « globalisme » et de « multiculturalisme » sont un résultat direct de l’intérêt porté par le passé aux prophéties fabiennes selon lesquelles la mise en place d’un état-providence, suivie par une attention soutenue portée à l’internationalisme, serait le mécanisme permettant d’élever les grandes entreprises au-dessus de la société politique, et un précurseur nécessaire à l’utopie. La théorie fabienne est le Das Kapital du capitalisme financier.
~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

Le 2 janvier 1937 (l’année de naissance de Northern Dairies, une fois encore), un poète surréaliste britannique du nom de Charles Madge publia une lettre dans le magazine fabien New Stateman and Nation. Intitulée Anthropology at Home, la lettre annonçait la formation d’un groupe d’écrivains, de peintres et de cinéastes qui avaient décidé de se consacrer à la documentation sociale. Peu après, Madge (qui était l’époux du poète Kathleen Raine) unit ses forces avec celles de Tom Harrisson, dont le poème fut publié « par hasard » sur la même page que la lettre de Madge.[16] Harrisson était un ornithologue doublé d’un anthropologue qui écrivit pour The Observer et travailla pour les services de renseignement durant la Seconde Guerre Mondiale.[17] Ils furent ensuite rejoints par le cinéaste Humphrey Jennings, qui avait fondé en 1928 Experiment, le magazine littéraire de Cambridge, avec deux acolytes de mon grand-père, Jacob Bronowski et William Empson (ce dernier, originaire du Yorkshire, rejoignit par la suite Observation de Masse – O-M). Jennings travailla pour Crown Film Unit, une des branches de la propagande cinématographique du ministère de l’information durant la Seconde Guerre Mondiale. Ensemble, ces « artistes et poètes » créèrent une organisation dédiée au développement de ce qu’ils appelaient « une science de nous-mêmes ». Tiré de Mass-Observation and Britain in the 1930s: A Brief History :

Dans sa forme originelle, Observation de Masse (O-M) était une organisation dédiée à la documentation de la vie quotidienne au sein des classes laborieuses britanniques. […] O-M collectait donc des faits et des données chiffrées, grâce à des entretiens ou à une surveillance clandestine qui permettaient de mettre en lumière la nature de l’existence quotidienne de leurs compatriotes britanniques. L’étendue des centres d’intérêt des Observateurs de Masse – allant du « comportement des gens aux monuments aux morts, le culte de l’aspidistra, et l’anthropologie des paris sportifs » au « comportement dans les salles de bains : barbes, aisselles et sourcils ; et la diffusion et la signification des blagues cochonnes » – avait pour objectif la création d’une topographie complète de la vie des travailleurs, et ce faisant, de fournir une base nouvelle à la démocratie sociale.

Charles Madge et Tom Harrisson
Charles Madge et Tom Harrisson

Tout ceci pourrait sembler bien innocent, mais le contexte entourant la création de ce programme de recherche nationale sur les mœurs de l’homme du commun était bien plus chargé que ne le laisse entendre le ton calme, rationnel et légèrement empathique du manifeste, qui suggérait qu’un bienfaiteur attentionné mènerait des recherches impartiales pour « fournir une base nouvelle à la démocratie sociale ». L’une des principales causes de la lourdeur du contexte social tient au fait qu’O-M accéda à l’existence durant les années suivant la grève générale de 1926, une grève qui « fit vaciller le trône sur lequel siégeait la classe dirigeante britannique et montra brillamment comment une action collective de la classe ouvrière pouvait changer la société ». Au plus fort de la grève, les transports londoniens furent paralysés :

Le 4 mai, 15 rames de métro sur 315 étaient en service, 300 bus sur 4400 (à la fin de cette semaine-là, ce chiffre tomba à 40), et 9 tramways sur 2000 étaient en circulation. À la fin du premier jour, les ouvriers du bâtiment, des imprimeries, des docks, de la sidérurgie, de la métallurgie, de l’industrie lourde, des transports et des chemins de fer étaient en grève. Tout ceci sous le regard éberlué de la TUC.[Ndt : Trade Union Congress, le syndicat des transports] La classe ouvrière était réellement aux commandes. […] La classe dirigeante avait dépensé des centaines de millions de livres [en propagande], mais elle aurait perdu sans la campagne de sabotage menée par la TUC en concertation avec elle. Si les ouvriers s’étaient organisés en organisations indépendantes composées d’hommes issus de la base, et s’ils avaient été dotés de la même vision révolutionnaire dont firent preuve leurs homologues espagnols dix ans plus tard, alors le résultat aurait pu être tout à fait différent. » (Source)

Cette lutte des travailleurs représentait une réelle menace pour les intérêts capitalistes, pour des raisons évidentes. La classe dirigeante a besoin de « travailleurs » (en réalité, d’esclaves) pour conserver son pouvoir et permettre à son industrie de continuer à fonctionner. L’idée « d’éduquer » les masses populaires – le but avoué de l’O-M – était, tout du moins selon l’opinion de John Taylor Gatto, un terme de novlangue orwellienne pour désigner l’action par laquelle on s’assurerait qu’elles ne s’éduqueraient jamais ni n’accéderaient à l’autonomie. Comme l’écrit Gatto dans The Underground History of American Education :

L’école obligatoire fut le traitement qui permit de forcer la population à entrer en conformité avec ces plans, de sorte qu’elle puisse être considérée comme une « ressource humaine » et gérée comme une « force de travail ». Les Benjamin Franklin et les Thomas Edison ne seraient plus tolérés ; ils donnaient un mauvais exemple. Une des façons d’y parvenir fut de s’assurer que les individus soient empêchés d’entrer dans le monde du travail avant un âge avancé, lorsque l’ardeur de la jeunesse et son insupportable confiance en soi se sont atténuées.

La classe laborieuse ne s’élevait pas seulement contre ses conditions de travail, elle protestait également contre l’école obligatoire – qui fut imposée pour la première fois en Prusse, au 18e siècle, dans le but avoué de contrôler le comportement humain et de limiter la pensée indépendante, et introduite au Royaume-Uni et aux États-Unis à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Néanmoins, l’objectif déclaré de l’O-M (et il n’est pas douteux que nombre de ses créateurs le croyaient) était :

de fournir aux britanniques des informations sur eux-mêmes et sur leur pays, de sorte qu’ils puissent faire des choix politiques éclairés, qu’ils agissent politiquement lorsque nécessaire, ou qu’ils choisissent une représentation politique appropriée ; qu’ils interprètent correctement les événements de l’actualité ; et qu’ainsi ils ne deviennent pas les victimes de rumeurs sans fondement ou de la suggestion (en particulier en ce qui concerne la situation en Europe) diffusées par les médias et le gouvernement. Cependant, il n’était pas seulement prévu que ces publications soient diffusées horizontalement, mais aussi verticalement, de sorte que le Premier Ministre, le cabinet, et les membres du Parlement puissent être informés des « véritables » inquiétudes agitant la nation. […] La surveillance fut un moyen efficace pour collecter des informations, pour la simple raison que les individus placés sous surveillance étaient ignorants de ce fait, et qu’ils apparaissaient ainsi sous un jour relativement naturel. Pourtant, lorsque cette méthode de recherche fut publiée, elle suscita une forme de paranoïa populaire. (source)

Parmi les principales figures du milieu culturel qui rejoignirent le mouvement de l’Observation de Masse, on trouvait le peintre Julian Trevelyan, Tom Driberg, et rôdant toujours en coulisses, Sir Richard Acland. Dans un livre intitulé The Mass Observers: A History, 1937-1949, James Hinto décrit comment Tom Harrisson présenta les objectifs de l’O-M à Acland et comment celui-ci s’y déclara favorable, tout en établissant « une distinction très nette – et très exagérée dans ce cas précis – entre le WSS [Wartime Social Survey], dont les découvertes avaient fourni à l’état une arme secrète lui permettant de manipuler l’opinion, et l’O-M, qui rendit ses résultats publics. »[18]

mass observation

 

L’un des objectifs de l’O-M était la vulgarisation scientifique et l’introduction de plus de rationalisme dans le débat public. Harrisson élabora un plan permettant de fournir aux principaux journaux des rapports sur les dernières recherches scientifiques. En 1940, il présenta un « Mémorandum sur la propagande en faveur de la science » au club de Solly Zuckerman, Tots and Quots, qui comptait Julian Huxley parmi ses membres. La vulgarisation scientifique avait pour but de combattre

« l’influence de la superstition sur la science. » Une autre façon d’envisager le problème était de travailler directement avec ces « groupes importants de semi-intellectuels et de personnes à demi créatives » employés dans le divertissement commercial, dont le travail joua un rôle pour encourager la diffusion de la superstition au sein des masses, ainsi que les modes de pensée favorisant la fuite de la réalité. [Ceci incluait la musique pop et les clubs de danse :] Richard Acland fut enthousiaste devant la suggestion d’Harrisson de rencontrer « des gens appartenant au monde de la dance music. […] Je me demande si cela vaudrait la peine de tenter de convertir certains d’entre eux à nos idées et de tenter de les amener à les exprimer dans des chansons de dance music. J’imagine que quelque chose ayant pour refrain ‘‘Quand nous laisseront-ils construire un monde meilleur ?’’ serait immensément populaire. »

L’intérêt de l’Observation de Masse pour les clubs de danse fut tel qu’une étude sur la culture de la danse, intitulée On with the Dance: Nation, Culture, and Popular Dancing in Britain, 1918-1945, cite les découvertes de l’O-M à 85 reprises. Une lecture rapide de ce document révèle clairement que les clubs de danse intéressaient fortement l’O-M, en ce qu’ils permettaient d’observer les citoyens britanniques et de collecter des informations sur leur comportement et leurs centres d’intérêt, mais aussi que la dance music, et par extension les salles de danse, représentaient un élément central d’un plan visant à modeler le comportement de la population et à contrôler ses centres d’intérêt. L’étude cite en particulier la pléthore de danses qui furent créées artificiellement comme autant de moyens visant à instiller des sentiments patriotiques à la population durant la guerre ! Tout comme l’O-M lui-même, il s’agit d’un aspect de l’histoire moderne qui semble avoir été largement ignoré, mais qui montre très clairement comment la culture populaire peut être orientée – ou même créée de toutes pièces – pour servir des visées sociopolitiques. Dans le même esprit, on se rappellera du cas de Mick Jagger et de la LSE.

La population britannique intégra également l’idée selon laquelle le Lambeth Walk, et la danse en général, symbolisaient la démocratie et l’esprit de la nation. Tom Harrisson et Charles Madge, membres de l’Observation de Masse, justifièrent l’inclusion d’un chapitre entier consacré à la danse dans un livre sur la réponse de la nation à la crise de Munich en notant que « nous pourrions apprendre quelque chose sur le futur de la démocratie en examinant de plus près le Lambeth Walk. » […] C’était une période cruciale, durant laquelle la Grande-Bretagne s’apprêtait à entrer en guerre, et où les idées sur l’identité nationale évoluaient en conséquence. […] Certaines personnes semblèrent avoir compris la dimension commerciale de cette représentation de la nation par la danse, et ont considéré ce contenu comme étant opportuniste. Alec Hughes spécula dans son rapport sur l’Observation de Masse que le moment pour la création de la danse avait été choisi pour coïncider avec la mise en place de la conscription à l’été 1939. […]

Jimmy Savile aurait lui aussi commencé à jouer des disques dans des salles de danse au début des années quarante (à un moment où il était également censé travailler dans une mine de charbon). Ceci est difficile à confirmer, mais d’après son autobiographie, il fut le premier à utiliser deux platines et un micro au Grand Records Ball du Guardbridge Hotel, en 1947. Si c’est le cas, il n’est pas inimaginable qu’il aurait pu, alors qu’il était encore adolescent, se faire les dents dans les clubs de danse locaux exactement au même moment où Acland, Harrisson et tous les autres cherchaient la meilleure façon d’intégrer le monde de la danse dans la recherche sociale et les mouvements « progressistes ».

Oscar (Jimmy) Savile
Oscar (Jimmy) Savile, à une date inconnue

Les éléments tirés des documents concernant l’Observation de Masse indiquent que le monde de la musique pop et des salles de danse était d’une importance cruciale pour la classe dirigeante, et qu’il était en fait utilisé pour mener à bien leurs objectifs sociaux à long terme. Avant d’accéder à la célébrité et de devenir le chef de file de la musique pop dans les années soixante, Savile dirigea ses propres clubs de danse dans les années cinquante (tout comme les jumeaux Kray), à une période où les salles de danse de l’après-guerre avaient muté pour devenir des hauts-lieux du trafic de drogue et de la prostitution contrôlés par la pègre. La culture naissante de la danse ne se confondait pas seulement avec le milieu du crime, composé des jumeaux Kray et de Jimmy Boyle (et peut-être aussi de Ian Brady, Myra Hindley et du copain de Jimmy Savile, l’éventreur du Yorkshire Peter Sutcliff), mais elle recoupait également les intérêts de membres du Parlement, depuis les réformateurs sociaux tels que Acland aux occultistes tels que Driberg, en passant par des pédophiles avérés comme Lord Boothby. Irions-nous trop loin en supposant que l’implication de Savile dans le monde de la dance music trouvait son origine dans ses liens avec des agences gouvernementales ?

Bien que ce dernier point soit purement spéculatif (une théorie qui se contente de suggérer la possibilité d’une conspiration), il fournit malgré tout un contexte cohérent à des faits à la fois étranges et irréfutables. Il pourrait aussi expliquer pourquoi les mêmes noms apparaissent encore et encore au cours de cette enquête sur l’arrière-plan ténébreux de mon histoire familiale.

Notes

[1] Ma mère a été bénévole dans cet hôpital (à Hampstead) durant les dernières années de sa vie. Je lui rendais parfois visite sur place.

[2] Le journal druidique Aisling fut le premier à suggérer que la confrérie New Forest de [Gerald] Gardner constituait la section païenne de l’Order of Woodcraft Chivalry ; cet ordre exécutait des rituels dans la New Forest au début des années vingt et sa section païenne honorait une déesse de la lune et un dieu cornu, et croyait en la nudité rituelle. Un des informateurs de Ronald Hutton rapporte que Gardner était familier de cet ordre au moins dès les années cinquante. L’une des principales difficultés pour établir un lien entre ce groupe et la confrérie de New Forest est qu’il ne semble pas s’être réuni dans la New Forest entre 1934 et 1945. Gardner rapporte un rituel effectué par la confrérie dans la New Forest en 1940, ayant eu pour objectif de contrer l’invasion nazie. (Source)

[3] « C’était le début de l’ambitieux projet de Norman visant à instituer un Comité Sensoriel à Common Wealth, et il fallut attendre cinq ans avant de voir siéger le premier Comité Sensoriel. […] Cela souligne le besoin que nous avons d’avoir des hommes d’idées (et non pas des hommes d’action) qui pourraient fonctionner comme un ‘‘corps sensoriel’’ plutôt que comme un ‘‘comité consultatif’’, puisque le terme ‘‘consultatif’’ pourrait impliquer que ses membres se sentiraient dotés d’une sagesse supérieure. Le Comité Sensoriel ‘‘pourrait constituer un système nerveux pour le corps gouvernemental. Le système sensoriel amène constamment au cerveau des informations actualisées sur les conditions locales de chaque partie du corps, de sorte que l’action motrice puisse être parfaitement coordonnée.’’ » (Source)

[4] En 1940, Penguin Books publiait le livre de Richard Acland, Unser Kampf (Our Struggle). Pourquoi ce titre allemand et cet hommage évident au Mein Kampf d’Hitler ? Ceci est particulièrement suggestif, considérant que les nazis et les fabiens étaient tous deux des promoteurs de l’eugénisme.

[5] Le cas le plus approchant que j’ai pu trouver est le scandale Orkney, qui impliquait un groupe de quakers, mais qui semble avoir été classé quasi-unanimement dans la catégorie des cas « d’hystérie de masse ». J’ai aussi découvert un cas récent (2012), où un quaker avait abusé sexuellement d’un élève à Hessle, où mon grand-père vécut jusqu’à sa mort en 2013. Il semble qu’il s’agissait d’un incident isolé.

[6] Il fut donné en 1514 par Henry VIII au duc de Norfolk pour services rendus dans la guerre contre les scots. Il devint par la suite la possession de la famille Stanhope.

[7] « Il révèle que [Savile] fut présenté pour la première fois à la famille royale par Lord Mountbatten. En 1966, Jimmy devint le premier civil à recevoir un béret vert de la marine royale. Mountbatten était alors commandant général, et il réalisa que Savile pouvait être un contact utile. » http://www.express.co.uk/expressyourself/43798/How-Jim-really-did-fix-it. Voir également : http://www.dailymail.co.uk/home/event/article-2687779/Jimmy-Savile-book-reviewed-Craig-Brown-The-man-groomed-Britain.html

[8] Faithfull: An Autobiography, par Marianne Faithfull, Cooper Square Press, 2000, pp. 6-7.

[9] Memories, Dreams, Reflections, par Marianne Faithfull, HarperCollins, 2007, pp. 135-6, 141-2.

[10] Ibid, cette série de citations sont tirées de The Girl Factory, pp. 218-222.

[11] Mick Jagger, par Philip Norman, Doubleday Canada, 2012, p. 44.

[12] Driberg accepta une invitation à dîner avec Crowley lors de la première de leurs nombreuses réunions ; c’est au cours de l’une d’entre elles que Crowley nomma Driberg au poste d’enseignant mondial. Rien de concret ne déboucha de cette proposition, mais les deux personnages continuèrent de se rencontrer. https://en.wikipedia.org/wiki/Driberg

[13] Wheen, Driberg: His Life and Indiscretions, Pan Books, 1992, p. 350.

[14] «  Sa réputation de fin diplomate souffrit particulièrement durant la seconde année de son mandat de Premier Ministre, lorsque les États-Unis refusèrent de soutenir la réponse militaire franco-anglaise à la crise de Suez, qui fut unanimement critiquée comme étant un échec historique de la politique étrangère britannique, marquant la fin de la prédominance de la Grande-Bretagne au Moyen-Orient. La plupart des historiens soutiennent qu’il commit une série d’erreurs, en particulier en sous-estimant l’ampleur de l’opposition américaine à une action militaire. La plupart des historiens disent qu’Eden était le seul décisionnaire lors de la crise de Suez. Toutefois, Jonathan Pearson soutient dans Sir Anthony Eden and the Suez Crisis: Reluctant Gamble (2002) qu’Eden était plus réticent et moins belliqueux que ne l’ont estimé les historiens. […] Il est généralement considéré comme l’un des plus mauvais Premier Ministre du 20e siècle, même si deux biographies largement positives (publiées en 1986 et 2003) ont contribué à redresser l’opinion en sa faveur. D.R. Thorpe a déclaré que la crise de Suez ‘‘fut une fin tragique pour son mandat de Premier Ministre, et l’on peut supposer qu’elle prit une importance disproportionnée lorsqu’il s’est agi de juger sa carrière.’’ » (Wikipedia)

[15] On notera en passant qu’Astor fit une psychanalyse avec la fille de Freud, Anna, durant la période où l’institut Tavistock fut fondé.

[16] « Harrisson trouva la lettre de Madge parce qu’elle était imprimée sur la même page du premier et unique poème publié par Harrisson (intitulé Coconut Moon: A Philosophy of Cannibalism in the New Hebrides) dans le New Statesman and Nation. » (Source)

[17] Harrisson était rattaché à la Z Special Unit (aussi connue sous le nom de Z Force), qui faisait partie du Services Reconnaissance Department (SRD), une branche du bureau du renseignement interallié dans le Pacifique Sud. (Wikipedia)

[18] Après la publication de son livre Unser Kampf (Our Struggle), Acland chargea l’O-M de pré-tester son Manifeste de l’Homme Commun.