LES VÉRITÉS YOUGOSLAVES NE SONT PAS TOUTES BONNES À DIRE


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Auteur : Merlino Jacques
Ouvrage : Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire
Année : 1993

Préface du général Pierre M. Gallois

 

 

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

ALBERT CAMUS

«Je crois que personne n’est clair: moi le premier. Ce qui me passionne, c’est d’aller pêcher dans cette ombre qui est la mienne en même temps que celle des autres. »

PIERRE DESGRAUPES

PRÉFACE
par le général Pierre M. Gallois
Comment mener une campagne victorieuse sans CNN ? s’exclamait un colonel américain alors que l’opération « Tempête du désert» s’achevait sur la déroute de la garde républicaine. Curieusement, tandis que les forces alliées matraquaient indifféremment les avants et les arrières irakiens, les correspondants de presse des pays coalisés poursui-vaient à Bagdad leur travail d’information … et de désinformation. Sans doute Saddam Hussein avait-il estimé qu’il avait intérêt à ce que les images de la guerre soient diffusées dans le monde entier.
Pourtant, illuminé par les tirs de la DCA irakienne et par les détonations des projectiles des coalisés, le ciel de Bagdad témoignait à la fois de l’activité- sinon de l’efficacité- de la défense et de l’intensité des assauts des aviations alliées. Ni l’apparition à l’écran du visage tuméfié du pilote sauvé par son parachute, ni celle du président irakien étendant une main protectrice sur la tête d’un tout jeune Britannique ne servirent la cause irakienne. On verra que la manipulation de l’image n’est pas toujours facile et que, selon les cultures, elle est différemment interprétée.
Depuis la guerre du Golfe, l’ «orientation» des opinions publiques par la diffusion d’images appropriées aux objectifs visés par les gouvernements est devenue la principale composante de leur stratégie. Elle y prépare les populations, sollicite leur adhésion, justifie leur contribution, transforme les dures – et immorales – exigences de la Real Politik en œuvres humanitaires, maintient la cohésion nationale dans l’épreuve et assure aux gouvernements les suffrages de leurs ressortissants. Bernés, ils sont satisfaits de l’être et lorsque, avec le passage du temps, la supercherie est découverte, une autre « manipulation » fait oublier la précédente, si bien que le système de « mise en condition » par l’image est, peu à peu, accepté comme une méthode de gouvernement normale.
Avant-hier la presse et le livre, hier la radio formaient les esprits, aujourd’hui l’image les convainc. Il y a près de deux siècles que Napoléon égarait les chancelleries et les états-majors ennemis en faisant publier de fausses informations sur l’importance numérique de ses garnisons. En 1914, l’affiche mobilisa les Français, vidant leurs bas de laine et surtout les rangs de leurs combattants face aux « casques à pointe ». Il n’ a pas si longtemps que, secouant l’opinion publique, Soljenitsyne séparait le Russe du communiste, exaltant les éternelles vertus du premier et fustigeant les turpitudes du second.
Mais l’écrit n’est que l’expression des idées de l’auteur. Les frontières, le cloisonnement des cultures et des langues en limitent le rayonnement. Plus largement diffusée, l’argumentation du commentateur parlant à la radio n’en paraît pas moins transmettre une opinion personnelle ou une interprétation subjective de la réalité. En revanche, l’image reproduit un fait, un événement, dont on ne peut discerner s’il est véridique ou s’il a été tronqué, déformé, « fabriqué », mais qui, sur le moment, force la conviction.
Les sociologues ont étudié minutieusement, et aussi fait comprendre la puissance de l’image, l’attraction qu’elle exerce par l’indiscutable réalité qu’elle projette dans presque tous les foyers, la facilité avec laquelle elle emporte l’adhésion, l’empreinte qu’elle laisse dans le subconscient, son pouvoir réducteur, effaçant les impressions antérieures, confuses, contradictoires,formées par l’écrit ou la parole. La maîtrise du cosmos et la généralisation des satellites de communication viennent de lui donner une audience mondiale. Chacun peut voir, à sa porte comme aux antipodes, au moment même où il se produit, l’événement qui importe. Ou que les médias jugent commercial de faire connaître. Ainsi se mélangent des courants d’information répondant à des intérêts divers, parfois convergents, parfois opposés. Mondialement répercutée, l’image enrichit les entreprises de diffusion, mais facilite ou bien complique la tâche des gouvernements.
Viennent s’ajouter aux médias de la télévision les officines de sélection des images, voire de fabrication de fausses images, accommodant la réalité au gré de ceux qui financent leurs réalisations car la désinformation par l’image accompagne désormais l’image candide.
En fait, aucune ne l’est complètement et cela indépendamment de la volonté de ceux qui la recueillent et la diffusent. C’est ainsi que les films américains étalant l’opulence des nantis, leurs grosses voitures, leurs demeures luxueuses, les somptueuses toilettes des femmes, l’aisance des hommes, eurent des conséquences totalement imprévues. Il s’agissait pour les réalisateurs de présenter la vie en rose, en or dirons-nous, afin d’atteindre une large audience éprise de rêve … et ainsi de gagner beaucoup d’argent. Ils ne se doutaient pas que leurs films bouleverseraient l’ordre du monde, condamneraient des institutions tenues pour inébranlables, renverseraient les murs – celui de Berlin – et les murailles – celle de Chine. La combinaison des techniques de diffusion spatiale et de  l’affaiblissement des régimes autocratiques contraints de « s’ouvrir » sur l’extérieur a permis aux riches de faire connaître aux pauvres les joies de l’opulence. Qu’on imagine l’effet de la projection des scènes de la vie de milliardaire_ telle que les rapportent Dallas, Dynasty, Pour l’amour du risque et autres films du même genre dans un appartement de l’ex-URSS où trois ménages doivent se partager la même cuisine.

Répétée, cette involontaire propagande en faveur du libéralisme devint mobilisatrice. Pourquoi vivent-ils ainsi, et nous si pauvrement? L’économie soviétique était assez retardée pour que la comparaison apparaisse insoutenable, mais assez avancée pour que la question soit pertinente. Le bloc de l’Est se révéla incapable d’y résister. Les vitrines de Berlin-Ouest agirent comme un aimant, le capitalisme y étalant ses séductions.
Procédé intermédiaire entre l’austérité de l’écrit, l’aridité de la parole et l’image mondialement télévisée, le film cinématographique avait été utilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale pour vaincre les réticences de la population et l’amener à soutenir de grandes causes. C’est ainsi que la guerre du Pacifique devenant terriblement meurtrière, le gouvernement américain, les états-majors, le complexe militaro-industriel -secteur aéronautique – s’accordèrent sur le recours à une nouvelle stratégie : celle que proposait Alexandre de Seversky, pilote, ingénieur, constructeur d’avions, avec son livre Victory through Air Power. Au lieu de reconquérir une à une, par de durs combats terrestres et navals, les positions japonaises qui s’étendaient loin autour de l’archipel nippon, l’on frapperait le Japon au cœur et, d’un coup, sa résistance s’effondrerait. Mais
il fallait construire une importante flotte de bombardiers à long rayon d’action (l’arme atomique n’en était qu’au stade de l’étude) capables de déverser par centaines de milliers des tonnes d’explosifs sur les villes japonaises. L’image fut appelée à la rescousse pour rallier à la nouvelle stratégie et ce sont les frères Disney qui eurent à illustrer par un dessin animé le projet de Seversky. Le film fut projeté dans d’innombrables salles, aux États-Unis et en Grande-Bretagne et il familiarisa – si l’on peut dire- la population avec les bombardements stratégiques. Il démontrait qu’une grande guerre pouvait être gagnée en limitant les pertes du vainqueur tout en augmentant celles du vaincu. La leçon sera comprise et suivie quarante-huit ans plus tard, avec la destruction de l ‘Irak par la voie aérienne, le rapport des pertes étant de l’ordre de 1 à 1000.

Ainsi l’image «candide» avait déjà été précédée par l’image « intentionnelle». Lors de la crise de Cuba, c’est encore l’image qui administra au monde – à l’époque avec un certain retard – la preuve de l’audace soviétique : affirmer que des missiles balistiques étaient installés à quelque 100 kilomètres du sol américain et 8 ou 10 000 kilomètres de Moscou eût passé pour une manœuvre de la GIA si l’image des sites de lancement n’avait pas été largement vulgarisée. En revanche, les moyens d’observation étant strictement américains – avions U.2 photographiant à très haute altitude -, la Maison-Blanche eut tout le temps de préparer sa riposte sans craindre que les satellites d’un pays tiers n’affolent l’opinion publique américaine par des révélations prématurées.
Intentionnelles, les images peuvent également être malignes. Alors que le président Bush souhaitait que ses concitoyens le soutiennent dans l’opération de destruction de l’Irak qu’il projetait et que les Koweïtiens se désolaient du peu d’intérêt que les Américains portaient à leur sort, une agence de relations publiques d’outre-Atlantique, Hill and Knowlton, reçut d’importants subsides – provenant des pays pétroliers de la péninsule arabique -pour mener campagne en faveur de la guerre de libération du Koweit. L’agence usa du plus efficace des stratagèmes, celui qui à coup sûr mobiliserait l’Amérique tout entière : la mort délibérée de nouveau-nés, racontée par une jeune et charmante réfugiée, ayant par miracle échappé aux soudards irakiens. Taisant son nom par peur de représailles exercées à l’encontre de sa famille demeurée aux mains des envahisseurs, elle raconta par le menu comment les Irakiens avaient enlevé vingt-deux bébés des couveuses et, les jetant à terre, les laissèrent agoniser, le tout récité les larmes aux yeux. Ces quelques dizaines de minutes de télévision bouleversèrent à tel point les Américains qu’ils réclamèrent vengeance. Saddam Hussein était satanisé, son peuple mis au ban des nations et justifiés d’avance les massacres qui suivirent et l’embargo qui fit périr quelque 200 000 Irakiens, plus particulièrement des enfants. La guerre terminée, l’on apprit que pour 10 millions de dollars, grâce à l’image télévisée, Hill and Knowlton avaient « manipulé» 250 millions d’Américains : la « réfugiée » était la fille de l’ambassadeur du Koweit aux Nations unies, l’histoire des bébés arrachés de leur couveuse une invention dont le président George Bush lui-même accrédita la véracité puisqu’il y fit référence une demi-douzaine de fois devant le Congrès et la presse.
Sans l’image télévisée et l’astucieuse immoralité de MM. Hill et Knowlton, le retournement quasi instantané de l’opinion publique américaine n’aurait pas été possible. Désormais, par l’image et l’argent, l’argent payant l’image, n’importe quelle cause peut être défendue. Les spécialistes de la désinformation – ils sont de plus en plus nombreux et leur métier est des plus lucratifs – savent que leurs images restent imprimées dans la mémoire de la collectivité, que la première image est en quelque sorte indélébile et que les démentis ultérieurs n’en atténuent guère la portée. Au cours des trois ou quatre dernières années, les gouvernements ont appris -parfois à leurs dépens – à la placer au service de leur politique. Puisque, en démocratie, les dirigeants sont censés exprimer le point de vue de la majorité de leurs ressortissants, il s’agit, par l’image, vraie, tronquée, ou fausse, de préparer l’opinion à soutenir la réalisation des desseins gouvernementaux. C’est une question d’argent et d’inventivité de la part des organismes de désinformation. Les événements d’Irak, ceux de l’ex-Yougoslavie témoignent du plein succès de cette nouvelle manière de réaliser une complète osmose entre l’action envisagée par un gouvernement et le sentiment de son opinion publique. Au cours de son enquête, Jacques Merlino a rencontré les spécialistes de fausses nouvelles et de manipulation des foules. On verra, en lisant les pages qui suivent, que l’agence de relations publiques Ruder Finn Global Public Affairs – dont le siège est à Washington – n’a rien à envier à Hill and Knowlton. Elle a fait fortune en diabolisant les Serbes parce que le démantèlement de la Yougoslavie, souhaité par l’Allemagne, la Turquie, les pays pétroliers et, par voie de conséquence, par les États-Unis, nécessitait qu’ils fussent cloués au pilori. Question d’argent. Et ni l’Allemagne ni surtout l’Arabie Saoudite n’en manquent. C’est ainsi que fonctionne le « nouvel ordre international».
Paradoxalement, l’absence d’images est tout aussi déterminante. Elle s’ajoute à la panoplie des manipulations par les médias dont disposent les puissances politiques et celles de l’argent. Pour la quasi-totalité des habitants de la planète, désormais, un fait n’existe que si son image, ou son image virtuelle, savamment agencée, apparaît sur l’écran. Pas d’images, pas d’événement. La presse, la radio peuvent traiter avec compétence des affaires du monde, seule une minorité la lit ou l’écoute et en tient compte. En revanche, un incident banal, s’il importe qu’il soit magnifié par l’image et s’il est orienté par un habile commentaire, devient un phénomène d’intérêt général et il peut, s’il est diffusé largement, mobiliser la communauté internationale. C’est le cas, parfois, d’une compétition sportive, des aventures d’une famille princière ou d’une vedette de music-hall.
Mais le « silence » visuel sert la politique des gouvernements. La Somalie est, stratégiquement, fort bien située, à la sortie de la mer Rouge, à relative proximité de la péninsule arabique, la route la plus fréquentée par les pétroliers longeant son littoral. Les États-Unis y avaient installé deux aérodromes et aussi une station terrestre contrôlant la « circulation » de leurs satellites. C’est sans doute pour toutes ces raisons que la famine dont souffrait sa malheureuse population fit l’objet de nombreux reportages télévisés. Ainsi l’opinion fut-elle préparée à une massive intervention militaire et humanitaire. Elle eut lieu, avec un bonheur inégal, mais cependant, grâce à l’image, elle fut quasi unanimement approuvée. De la famine et des exactions dont mouraient les chrétiens du Soudan, à quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, aucune image ne fut diffusée. Politiquement et stratégiquement, leur sort n ‘intéressait aucun État et le Conseil de sécurité des Nations unies ignora le génocide des Soudanais, et le monde derrière lui.
L’image télévisée sauve ou condamne. Jusqu’à ce qu’un cameraman fixe les traits douloureux d’une enfant grièvement atteinte et privée des soins nécessaires, les malades et les blessés de Sarajevo n’étaient suivis et, dans la mesure du possible, sauvés que par le dévouement du personnel des organisations caritatives. La négociation de Genève traînant en longueur, un mouvement général d’opinion pourrait peut-être forcer la décision. Aussi le cas – tragique – de la petite Irma mobilisa-t-il, soudainement, toutes les télévisions, alertant enfin la communauté sur le drame des blessés de Sarajevo. ( Rappelons que des milliers de rotations aériennes ont ravitaillé la ville et que les avions s’en retournaient à vide ou à demi-vide.) L’absence d’image condamne : aucun hôpital allemand n’accepta de soigner un enfant de quatre ans, évacué outre-Rhin et dont la famille ne disposait pas des sommes demandées. Faute d’être apparu sur l’écran, l’enfant est mort.
Par moments, en matière de cynisme, il semblerait que les démocraties, championnes de l’ordre moral, n’aient rien à envier aux autocraties. Sur celles-ci, leur maîtrise de l’image leur donne seulement l’hypocrite avantage de savoir rallier l’opinion à leurs comportements, fussent-ils condamnables.

 

AVANT-PROPOS
Il est permis de placer un peuple au ban des nations. De le définir comme un ramassis de violeurs et d’extrémistes n’ayant rien à envier aux nazis. Il est permis de dresser contre ce peuple l’ensemble de la planète, de préparer à son égard un tribunal rappelant celui de Nuremberg, d’élaborer des plans d’intervention militaire et des stratégies de bombardement ciblées. Il est permis de chasser ce pays de l’ONU et de soumettre les Serbes à un embargo économique total. Cela est permis puisque c’est cela qui est fait.
Mais il est permis aussi de penser que cet acharne-ment manque de discernement. Qu’un peuple n’est jamais coupable dans son ensemble. Qu’une nation a une histoire et une mémoire. Que les manipulations médiatiques existent. Et que l’émotion, l’emportant sur la raison, est bien mauvaise conseillère.
Cela est permis puisque c’est l’objet de ce texte. Il va à l’encontre de tout ce qui alimente l’opinion publique internationale. Il s’expose aux critiques de ceux qui ne voudront pas se déjuger. Il présente les faiblesses habituelles d’une démarche libre. et sereine face à la passion et à la déraison.
Réfléchir à contre-courant est pourtant une tradition de la pensée française, un cadeau de Voltaire qui est bien précieux. La condition première de la liberté n’est-elle pas celle de douter?
Mais le doute ne vaut rien s’il ne reste que mélange de méfiance et de prudence. Il doit être surmonté. Et ne peut l’être que par une remise à plat d’idées reçues et par un travail d’enquête repartant des faits et des documents bruts. La tâche est rude et vaste. Elle est en vérité indispensable et urgente si l’on est persuadé que les débordements actuels peuvent provoquer un cataclysme dépassant, de très loin, les pauvres Bal-kans.

Genève, janvier 1993

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