Brouillamini à Bali


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Auteur : Sher Sacha
Ouvrage : Brouillamini à Bali – Examen de la valeur des premiers bruits sur les attentats de 2002
Année : 2009

 

 

Un tour d’horizon des premières nouvelles qui ont porté sur le déroulement des attentats de Jalan Legian, Kuta Beach, sur l’île de Bali, le 12 octobre 2002 à 23h05, révèle de profondes divergences entre elles. L’incompatibilité des différents récits ainsi que le recul historique nous amènent à considérer de manière dubitative de nombreux « faits » qui furent rapportés. Leur origine et leur véracité semblant improbable, il doit être loisible de les considérer comme des bruits, voire, pour les plus répandus, comme des rumeurs. Mieux, les preuves d’incertitudes, de peccadilles, de paranoïa, de parjures, de présomptions et de palinodies abondent qui montrent que face à un événement particulièrement tragique comme celui-ci, la vérité chemine sur un terreau humain peu
solide et même particulièrement marécageux et miné.

Nous nous intéresserons aux différentes versions ou revendications qu’ont catalysées ces
événements dévastateurs et à leur signification sociologique (fonds de croyances, situation géographique et sociale du locuteur, intérêts personnels et politiques en jeu). Nous tenterons d’éclaircir les origines ou le contexte de leur lancement, les moteurs et les courroies de transmission qui les ont propulsées, les facteurs et les forces qui leur ont fait prendre telle ou telle direction, et les conditions de leur propagation plus ou moins rapide et de leur amplification plus ou moins puissante sur tel ou tel terrain médiatique et social leur ayant servi de relais.

Au terme de cette étude, nous ne construirons pas forcément une version définitive et authentifiée de ce qui a pu se passer. Non seulement parce que la chose n’est pas aisée, et que les méthodes explorées, à la fois inductives et déductives, ne permettent pas forcément d’arriver concrètement à une commune conclusion, comme l’avait remarqué sur ce sujet l’enquêteur et analyste politique Hermawan Sulistyo à l’approche « souvent sophistiquée »[1], mais aussi parce que des regards portés sur l’histoire de l’Indonésie montrent bien que les violences terroristes – qui ont d’ailleurs déjà visé une boîte de nuit en 1976 à Medan, entraînant l’arrestation du groupe Timzar Zubil –, peuvent à la fois être attribuées à de réelles luttes armées hostiles aux influences étrangères (finance chinoise) ou revendiquant clairement la volonté d’instaurer un futur État islamique
indonésien ou régional séparé, et être assimilées à des manoeuvres politiques entourées de mystères et d’ambiguïtés, destinées par exemple à frapper les communistes ou à isoler
l’opposition radicale islamique – voir les précédents de l’armée secrète dirigée par les frères Kartosuwirjo, de Tanjung Priok, du Talangsari, du Komando Jihad, et des incendies anti-chinois de 1998 dans le quartier de Glodok vraisemblablement menés par des milices avec l’accord indifférent de la police et de l’armée [2].

Néanmoins, nous espérons apporter quelques jalons, car, comme l’a écrit Gabriel Rabhi sur rue89.com le 5 février 2009, « il est impératif d’étudier avec la plus grande impartialité tous les attentats qui influent lourdement le déroulement de l’histoire d’une région, d’un pays ou du monde. Mais étudier des attentats ne signifie pas écouter les versions officielles ou les possibles revendications, il s’agit surtout d’expliquer la version officielle et les revendications en décortiquant les preuves, les événements en eux-mêmes, le contexte politique, médiatique, les réactions des responsables politiques et les conflits d’intérêt ».

Les avertissements préalables
Il est difficile d’interpréter la signification ou le rôle dévolu aux avertissements ou à leur
imprécision sur un risque d’attentat en 2002. L’ambassade US à Jakarta et le consulat US à Surabaya ont fermé leurs bureaux durant six jours autour du premier anniversaire du 11 septembre 2001 sous le prétexte d’une menace crédible liée au réseau Al Qaïda. Le 26 septembre, ils avertirent aussi les touristes de ne pas aller à Java City ou à Yogyakarta. A la même période, Time magazine rapportait que des activistes d’Al Qaïda avaient planifié deux fois d’assassiner le président indonésien. Ces craintes étaient-elle fondées ou exprimaient-elles les pensées profondes de l’administration états-unienne vis-à-vis de l’Indonésie ? Selon la perception qu’en avait Dien Syamsuddin, le secrétaire général du MUI (Conseil des Oulémas, Majelis Ulama Indonsedia) et vice-président de la Muhammadiyah, le second mouvement islamique [3], tout ceci n’était que de
la « propagande noire ».

De son côté, le DFAT (Le Département Australien des Affaires Étrangères), avertissait également le 20 septembre d’un risque toujours présent de terrorisme, mais mettait à part Bali, qui était « en état de fonctionnement normal ». Le 3 octobre, l’ambassade d’Australie à Jakarta informait à nouveau les expatriés de risques d’attentats organisés par des groupes militants contre des nightclubs, des bars ou d’autres lieux de rassemblement, tout en précisant qu’à Bali, « tout était calme » et « se passait normalement ». Or, les renseignements US avaient, de leur côté, évoqué
Bali comme une cible potentielle. Et ces informations avaient apparemment été transmises à l’Australie. Mais selon Bill Blick, des renseignements australiens, il n’y avait malgré tout pas eu d’avertissements spécifiques [4]. Qui croire ? Les renseignements des uns et des autres étaient-ils sérieusement attestés ? Comment les Etats-Unis pouvaient-ils s’attendre à une attaque à Bali ?
Était-ce peut-être gloriole de leur part ou confirmation d’une piste sérieuse exprimée a posteriori ? Selon une source moins précise dans la forme, puisqu’il s’agit d’un discours, la CIA aurait informé Taïwan que des bombes exploseraient, mais les Taïwanais (qui n’eurent à déplorer qu’une victime) n’auraient pas été informés comme il faut, ce qui aurait entraîné, trois jours après les attentats, une demande de démission à l’encontre de deux ministres formulée par l’opposition taïwanaise,
pour manquement à leur devoir. L’auteur de cette affirmation n’est autre que Z.A. Maulani, l’ancien chef des renseignements indonésiens, s’exprimant alors devant des étudiants de l’université de Bengkulu, et imputant les attentats à une nouvelle structure clandestine des forces de défense américaines chargée de forcer les pays visés à obéir aux Etats-Unis. Cette structure tout à fait fantomatique – dont il n’est nulle mention dans la presse en ligne par abonnement – serait la FAOG, la Free Active Operation Group, ce qui ne peut que faire soulever un sourcil sur d’autres de ses déclarations sur lesquelles nous reviendrons et qui sont, pour certaines, difficilement vérifiables.

La nationalité des victimes
Sur 202 victimes au total, la répartition serait – selon la page anglophone de Wikipedia – la suivante : 88 Australiens, 38 Indonésiens, 24 Britanniques (26 Britanniques selon un décompte donné en décembre 2002 par le Sydney Morning Herald), 7 Américains, 6 Allemands, 5 Suédois, 4 Hollandais, 4 Français, 3 Danois, 3 Néo-Zélandais, 3 Suisses, 2 Brésiliens, 2 Canadiens, 2 Japonais, 2 Sud-Africains, 2 Sud-Coréens, 1 Équatorien, 1 Grec, 1 Italien, 1 Polonais, 1 Portugais, 1 Taïwanais et trois inconnus.

Dix jours après les attentats, Associated Press rapportait qu’un responsable du consulat américain avait dénombré 7 victimes parmi ses ressortissants, dont deux qui avaient été identifiés formellement et 5 autres qui étaient portés disparus.

Au départ, le bruit avait circulé qu’aucun Américain n’était décédé. Un commentaire semble-t-il paru un peu avant cette déclaration américaine, s’étonnait de cette coïncidence et considérait que cette exception démontrait l’implication des États-Unis dans le crime, leur volonté étant, dans l’esprit du commentateur, de présenter l’Indonésie comme « un nid à terroristes et un lieu de refuge pour les anarchistes » [5].
Le véhicule piégé était-il un 4X4 Kijang ou un minivan Mitsubishi L300 ?

Le véhicule piégé
Trois jours après les attentats, le chef de la police, le général Dai Bachtiar expliquait que
l’explosion était due à du C-4 (composition C-4) dissimulé dans un véhicule de fabrication
indonésienne, un Kijang, un petit 4X4 [6]. On ne sait sur quelles bases se fondait cette

affirmation. Peut-être seulement sur des témoignages, car, le lendemain, on apprenait dans la presse que selon le responsable de la police Mr. Hasyim, des témoins avaient évoqué une femme qui avait « garé à la hâte son 4X4 Kijang » avant de courir rejoindre une autre voiture qui l’attendait [7].
Après l’arrestation d’Amrozi le 5 novembre, la taille du véhicule s’agrandit, et on parla plutôt d’un minivan Mitsubishi L300. La question peut se poser de savoir si cela n’avait pour but de s’accorder avec ses déclarations sur la nature des explosifs, du nitrate d’ammonium, qui est beaucoup plus volumineux que du C-4 pour produire les mêmes effets. Mais même dans ce cas, un observateur réputé, Hermawan Sulistyo, estimait le 21 novembre que la quantité d’explosifs ne collait pas avec l’histoire de la camionnette (van) [8].
Selon des déclarations du général Bachtiar, citées par l’ex-chroniqueur du Jakarta Post Robert S. Finnegan, de la poudre noire aurait été trouvée dans le véhicule Mitsubishi. Finnegan, qui était d’avis que l’enquête avait été très rapide et que vu l’intensité de l’explosion, le véhicule aurait dû être vaporisé y compris le moteur, estimait donc que ces traces prétendument retrouvées devaient appartenir à un autre véhicule chargé d’explosifs dans le but précis d’orienter l’enquête vers de fausses pistes. Ce à quoi un enquêteur du gouvernement, Hermawan Sulistyo, lui répondit une dizaine de jours plus tard, et tout en reconnaissant la présence du trou de « ground zero » (le centre de l’explosion), que des morceaux du véhicule Mitsubishi avaient été retrouvés un peu
partout (dont des morceaux de valves et un pneu), et qu’il avait tout de même fallu une semaine pour identifier les différentes pièces du puzzle et déterminer la nature du véhicule [9]. Pour autant la persistance de la poudre à explosif malgré l’embrasement total du véhicule – comme le soutenait Bachtiar – ne semble pas encore avoir été élucidée.

La manière dont furent déposés les explosifs
D’après, semble-t-il, la confession d’Amrozi, qui dit avoir acheté, modifié et arrangé, un « minivan Mitsubishi L-300 », son frère Ali Imron conduisit le minivan avec la bombe principale au Sari Club, et stationna la mini-camionnette à un endroit interdit, bloquant ainsi le trafic derrière lui, avant de le fermer à clef et de s’en aller à pied [10]. Est-ce une illustration pittoresque de l’audace et de la détermination à réussir des terroristes ? On peut tout de même s’interroger sur le caractère judicieux de cet acte de la part d’un terroriste qui aurait sans doute préféré éviter d’être remarqué.

Rappelons à titre d’anecdote et sans vouloir écarter l’existence d’éventuelles preuves matérielles de la présence de cette mini-fourgonnette, qu’un caméraman australien qui vivait à Bali et qui avait filmé à chaud les dégâts affirmait qu’il n’y avait pas de trace d’une voiture piégée avec des explosifs militaires de type C-4. Sans doute n’avait-il pas eu conscience de la puissance de l’explosif… Lui-même penchait pour l’utilisation de bonbonnes de gaz de 50 kilogrammes. On notera que le contexte s’y prêtait. Les gens du cru qualifiant en effet souvent de « bombes à gaz » ces bonbonnes omniprésentes parmi les commerces, dans ce quartier que ne traversait aucune canalisation souterraine de gaz [11].

La bombe principale a-t-elle pu avoir été placée sous la chaussée ou a-t-elle été lâchée du ciel, comme l’aurait aperçu un témoin, par exemple depuis un Dash-7 arrivé peu de temps avant à Bali et dont les données de vol ont été arrachées des registres des tours de contrôle (voir cet article de Wayne Madsen : http://www.rense.com/general75/indo.htm)

 

Présence et origine d’un cratère

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