Turquie, année zéro


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Auteur : Gürsel Kadri
Ouvrage : Turquie, année zéro
Année : 2016

 

 

Une police de la pensée
Istanbul, le mercredi 22 juillet 2015, au soir. Je suis à mon
domicile. Je viens d’apprendre mon licenciement du journal
Milliyet, l’un des principaux quotidiens de Turquie, pour lequel je
travaille depuis presque deux décennies. La raison de cette
décision brutale ? Un tweet envoyé ce matin même, dans lequel j’ai
dénoncé ce qu’il faut bien nommer un mensonge d’État.
Deux jours plus tôt, le 20 juillet, le terrible attentat de Suruç, une
localité du sud-est, a coûté la vie à trente-trois jeunes militants
pour la paix, frappés alors qu’ils s’apprêtaient à mener une marche
silencieuse en direction de Kobané, afin de soutenir cette ville
martyre devenue le symbole, à l’échelle planétaire, de la résistance
des Kurdes face à l’État islamique.
Trois mois plus tard, le 10 octobre, preuve que Suruç n’aura été
que le prélude d’une menace plus globale, plus impérieuse et
toujours plus vive, un nouvel attentat, commis cette fois à Ankara,
viendra à son tour endeuiller nos écrans et nos existences.
Ces drames seront tous deux advenus pendant une intense
campagne électorale. À la suite des législatives du 7 juin dont le

résultat lui aura été défavorable, le président Recep Tayyip
Erdoğan, profitant de l’échec des principaux partis à former une
coalition gouvernementale durant l’été, aura à nouveau convoqué
les électeurs pour le 1er novembre. La manoeuvre finira par payer,
amplifiée par le jeu tragique des circonstances, puisque son
mouvement, l’AKP, le Parti de la Justice et du Développement,
remportera le deuxième scrutin.
Pour l’heure, en ce matin de juillet, alors que le pays est sous le
choc des morts de Suruç, la presse turque rapporte que, depuis
Paris, le président François Hollande a téléphoné à son homologue,
à Ankara, pour lui témoigner sa sympathie. Une telle civilité
convenue fait plus que me choquer. Le tweet me vient
naturellement.

Il est honteux que des chefs d’État étrangers appellent la personne qui est la
principale raison du terrorisme de l’État islamique en Turquie pour lui présenter des
condoléances après l’attentat de Suruç.

Comment ce message de 140 signes pourrait-il porter à
conséquence ? N’ai-je pas fait que mon devoir de citoyen, mon
métier de journaliste ? La presse en effet n’est pas, pour moi, un
gagne-pain. C’est aussi un moyen d’exister dans un pays où la
liberté d’expression est quotidiennement bafouée par le régime
autoritaire instauré par M. Erdoğan. Car tel est bien, j’y insiste, le
terme : l’AKP n’a jamais été qu’un parti au service de ce régime et
ce régime n’a jamais été qu’au service d’un seul homme. Or, depuis
2013, consécutivement aux révélations sur les affaires qui ont
montré l’étendue de la corruption au sein du gouvernement et aux
interventions dans les procédures qui ont réduit à néant
l’indépendance de la justice, le régime en place s’est soustrait de

lui-même aux plus simples obligations de la Constitution. Un
processus de détournement des institutions amorcé en 2010 – date
de la modification de la Constitution donnant au pouvoir le contrôle
de l’appareil judiciaire – et dont peu d’observateurs ont noté, à
l’étranger, qu’il est désormais parachevé.
Ce même mercredi matin, suite à mon tweet, l’enchaînement des
réactions se précipite haineusement. Dès 11 heures, sur une chaîne
de télévision proche du gouvernement, un obscur chroniqueur me
traîne dans la boue. Son nom ? Cem Küçük. Son boulot ? Identifier,
dénoncer et harceler les journalistes critiques à l’endroit du
Président. Sa diatribe ? Que je me suis exclu du spectre
démocratique, que j’échappe aux règles d’un sain débat, que je ne
saurais invoquer la liberté d’expression puisque, selon un
raisonnement familier aux islamistes, j’ai porté atteinte à la dignité
de la nation. Que je suis, en fait, un traître ! Que je suis, à la vérité,
un agent à la solde d’Israël ! Puisque, selon lui, j’accuse Recep
Tayyip Erdoğan, son maître, d’avoir commis l’attentat de Suruç. Ce
qui n’est pas le cas mais, qu’importe, le ton est donné. Je peux
m’attendre au pire. Blasphème et lèse-majesté ensemble : toute
critique à l’encontre d’Erdoğan est systématiquement poursuivie par
ses médias et la justice.
À midi, c’est l’avalanche sur les réseaux sociaux. Pleuvent les
injures nominatives, les insultes personnelles. Après le déjeuner,
tombent les menaces de mort. Dans le début d’après-midi
commencent les coups de fil au journal pour réclamer mon
licenciement. Les « AK-Trolls » ont frappé. La pratique est
devenue courante en Turquie. Des unités professionnelles
d’agitation et de propagande, au travers de faux comptes, ont pour
mission de manipuler l’opinion sur les réseaux sociaux dans le but

d’intimider les opposants en vue, qu’il s’agisse de politiques, de
journalistes ou d’intellectuels. Les manigances du pouvoir peuvent
ainsi se parer de la légitimité populaire.
Je n’entends pas céder et, réussissant à fermer mes yeux et mes
oreilles à la rumeur, je m’isole pour achever l’éditorial qui doit
paraître le lendemain et dans lequel je m’attache précisément à
commenter l’attentat de Suruç. « Un massacre utile » ai-je titré cette
tribune dont j’apprends, à 19 h 30, qu’elle vient d’être retirée du
marbre. Elle ne paraîtra pas. À peine ai-je raccroché avec le
responsable de la maquette, que la sonnerie de mon téléphone
retentit. C’est la chef du personnel qui, dans un rire cynique,
m’apprend que je suis « licencié ». Je m’y attendais. Selon la
direction, je n’ai pas seulement dérogé à « la ligne éditoriale du
groupe », mais à « la déontologie et l’éthique journalistique », ce
qui m’a encore plus révulsé car l’utilisation de ces nobles concepts
afin de me dénigrer m’a semblé appartenir au domaine de la plus
vulgaire démagogie.
Ainsi s’éteint une longue collaboration avec un quotidien qui, en
Turquie, aura représenté l’un des grands titres de la presse écrite,
qui aura hautement incarné une certaine tradition de centre-gauche
et qui aura volontiers accueilli chaque semaine trois de mes
éditoriaux pourtant réputés contestataires. Mais un quotidien aussi
qui, depuis son rachat par un homme d’affaires en 2011, est devenu,
à l’instar de tant d’autres journaux et télévisions acquis par des
proches d’Erdoğan, une de ces antichambres du pouvoir qui
permettent à ces affairistes de s’enrichir encore un peu plus en
troquant soutiens médiatiques contre faveurs économiques. Un
quotidien qui, à partir de là, a été toujours plus placé sous la
censure d’une direction obnubilée par l’idée de ne pas « attrister »

le Beyefendi, c’est-à-dire Recep Tayyip Erdoğan. Les dix derniers
mois précédant mon départ pas moins de quatre de mes papiers ont
ainsi été enlevés du journal. Un quotidien où les jours de crise
profonde, le propriétaire a pour habitude de venir lui-même
s’assurer du contenu des articles. En trente ans de métier, je n’avais
jamais vu de tels excès !
En colère contre cette injustice, angoissé pour l’avenir de mon
métier, je suis pris de nausée par la banalité d’une telle violence.
Être journaliste dans la Turquie d’aujourd’hui est une occupation
désormais extrêmement difficile et périlleuse. Un métier à risque.
J’en suis la preuve. Mais une parmi d’autres.
Maîtriser les médias est la condition de la survie du régime.
Tous ceux qui lui échappent, qui n’ont pas été asservis ou achetés,
qui ne consentent ni à la propagande ni à l’autocensure, sont
régulièrement menacés. Les redressements fiscaux, les sanctions du
Conseil supérieur de l’audiovisuel, les poursuites légales, les
fermetures des comptes Facebook et Twitter font partie des
mesures habituelles d’asphyxie. À défaut, on recourt à
l’emprisonnement des journalistes, et même à la poursuite physique
comme des incidents récents l’ont montré.
La police de la pensée est ainsi devenue un ressort majeur du
régime. Près d’une centaine de professionnels des médias ont connu
la geôle depuis 2012 au point que, selon Reporters sans frontière,
la Turquie est devenue « la plus grande prison pour journalistes au
monde ». Le mouvement n’a cessé de s’accélérer depuis. Je me
contenterai d’évoquer ici le sort de confrères d’autres quotidiens
importants qui ont été victimes de ce mécanisme de terreur dans la
suite de mon renvoi. Le 30 septembre 2015, Ahmet Hakan, l’un des
éditorialistes du libéral et séculaire Hürriyet, animateur aussi de

débats télévisés sur CNN Türk, est passé à tabac par des nervis à
minuit au pied de son immeuble, en plein coeur d’Istanbul. Car ce
journaliste repenti de l’islamisme a eu le tort d’inviter dans son
émission le leader du parti pro-Kurde, le Parti démocratique des
peuples (HDP), où ce dernier paru aux yeux du public de manière
sympathique car il avait joué du saz – une sorte de luth à manche
long – et chanté une ballade populaire. Il a donc été accusé
nominalement par les médias pro-AKP d’être l’un des responsables
du succès de ce même parti aux élections du 7 juin. Le
26 novembre 2015, Can Dündar, le rédacteur en chef du très
progressiste et laïque Cumhuriyet, et Erdem Gül, son chef de
bureau à Ankara, sont arrêtés. Leur tort ? Avoir publié, le 29 mai,
un reportage photo qui prouve les transferts d’armes opérés par les
services secrets turcs vers la Syrie, au bénéfice probable des
djihadistes. Quelques heures à peine après la publication de ces
révélations, intervenant en direct sur l’antenne de la chaîne
publique TRT, « Radio-Télévision de Turquie », Recep Tayyip
Erdoğan a fulminé contre Dündar : « Il va le payer et je vais le
traquer jusqu’au bout. » Requérant le parquet de poursuivre les
reporters pour « divulgation de secrets d’État », il ne lui aura fallu
que six mois pour tenir parole ! Toute critique du gouvernement est
ainsi assimilée à un complot contre la nation.
Défendre l’éthique de mon métier, courir après la vérité, dire
avec clarté l’événement, ne pas montrer sa peur, sont plus que
jamais des urgences dans un pays où le régime autoritaire qui a
voilé la démocratie annonce un régime totalitaire.

 

De l’utilité de L’État islamique

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