LA CONTRE-RÉVOLUTION EN AFRIQUE


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Ouvrage: La contre-révolution en Afrique

Auteur: Ziegler Jean (Chargé de Recherches à la Faculté de Droit
de l’Université de Genève, Chargé de cours à l’Institut Africain)

Année: 1963

 

 

Quatrième de couverture

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la révolution africaine
a émancipé près de 200 millions d’hommes. 28 nations se sont
libérées, par les armes ou par la révolte verbale, de la domination coloniale.
Mais cette formidable vague libératrice s’est brisée contre un
barrage : celui que lui opposait l’Afrique sous domination blanche. Et
derrière ce barrage, les adversaires de la révolution africaine préparent
leur contre-révolution.
République Sud-africaine, Angola, Mozambique, Katanga, Rhodésie
du Sud… que sont ces minorités blanches ? Quelle est leur puissance
économique, politique militaire ? Quels sont les buts de leur action ?
Jean Ziégler est l’un des brillants sociologues de la nouvelle génération.
Il a mené son enquête sur place et son livre ouvre des perspectives
angoissantes et passionnantes à la fois sur l’avenir de l’Afrique entière.

Note de l’auteur

Au terme d’une enquête de près de deux ans, il nous est impossible
de remercier nommément toutes les personnes qui, soit sur le terrain
en Afrique, soit dans les centres de documentation, nous ont prêté leur
concours bénévole et précieux.

À New York, nous devons une reconnaissance particulière à M.
Brian Urquahrt, de la Division des Affaires Politiques Spéciales des
Nations Unies et à M. Arnold Foster, General-Counsel de la Antidiffamationleague
qui nous ont ouvert des sources d’information indispensables.
À Londres, ce sont M. Colin Legum et M. MacCallum Scott qui
nous ont donné accès à une documentation précieuse, concernant le
problème rhodésien, notamment.
M. Jean Lacouture a lu la première version du manuscrit et nous a
donné des conseils extrêmement utiles quant à sa révision.
M. Georges Boghossian a été pendant toute la dernière phase du
travail un conseiller et ami précieux.
La Faculté de Droit et l’Institut Africain de Genève, ainsi que la
Commission Internationale de Juristes, ont aidé notre travail d’une
manière constante.
Je dois une reconnaissance toute particulière à M. Jean-Paul Sartre,
qui a bien voulu publier quelques chapitres de ce livre dans la revue
des Temps Modernes.
J. Z.

 

INTRODUCTION

La progression dialectique de l’histoire n’est pas une invention de
la philosophie hégélienne, mais un fait, une réalité, une loi mystérieuse
qui agit à l’intérieur d’une succession d’événements en apparence
confus. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la Révolution
africaine a émancipé près de 200 millions d’hommes. Vingt-huit
nations se sont libérées, par les armes ou par la révolte purement
verbale, de la domination coloniale. Mais cette formidable vague libératrice
s’est brisée — en 1960 — contre un barrage : celui que lui opposait
l’Afrique sous domination blanche. Et derrière le barrage, les
adversaires de la Révolution africaine préparent leur contre-révolution.
Ces quelques lignes introductives tendent à établir le cadre de la
recherche dont les résultats sont présentés dans cette monographie.
Notre recherche est parcellaire. Elle se borne à analyser certains mécanismes
que — par une étiquette par trop schématique — nous appellerons
: Contre-révolution africaine. Le schéma de l’analyse dialectique,
qui, à notre avis, est le seul qui permette de saisir dans leur
mouvement et leur complexité les structures sociologiques de
l’Afrique en marche, exige une claire définition des termes employés.
Que faut-il entendre [12] par Révolution africaine ? En sociologie politique,
la notion de révolution est généralement définie comme étant
la substitution soudaine, par la violence, d’un pouvoir à un autre 1.


1 Cf. Raymond Aron, L’Opium des Intellectuels, Paris, 1955, p. 47.


 

Cette définition comporte deux éléments distincts :
– remplacement des anciennes structures par des structures
nouvelles,
– changement violent ou tout au moins : soudain.

La première conférence au sommet de l’Afrique indépendante a eu
lieu du 23 au 27 mai 1963, à Addis-Abéba. Trente chefs d’État y ont
pris part. La conférence peut rester comme l’image d’une sorte de
« Serment du Jeu de Paume » de la nouvelle Afrique 2. Pour la première
fois dans son histoire l’Afrique indépendante a essayé de se définir
face à elle-même, de se situer dans le monde et de codifier les
principes directeurs qui doivent guider son évolution future. Les débats
d’Addis-Abéba frappent par une évidente unité de langage. Tous
les leaders, sans exception, se sont servis d’un vocabulaire nettement
révolutionnaire. Tous, sans exception, ont condamné, dans des termes
parfois très violents, la domination blanche qui s’exerce sur le dernier
tiers du continent. Tous ont souscrit à une charte qui est une véritable
déclaration de guerre à l’Afrique sous domination blanche. Faut-il en
conclure qu’ Afrique indépendante est synonyme d’Afrique révolutionnaire
?
À première vue la réponse est négative. En effet, la voie égyptienne
vers l’indépendance est sensiblement différente de la voie tchadienne
; le Kenya a recouvré ses droits de souveraineté par des méthodes
qui sont très différentes de celles employées par les nationalistes
camerounais ; et il n’y a guère de comparaison possible [13]
entre la guerre de libération algérienne et le coup de dé par lequel le
Soudan ex-anglais a accédé à l’indépendance. L’indépendance elle-même
recouvre des réalités politiques et économiques toutes différentes
selon le pays que l’on examine. Vouloir prétendre par exemple
que la République du Congo-Brazzaville est indépendante au même
titre que le Sénégal serait certainement inexact. L’indépendance libyenne
reste très différente de l’indépendance guinéenne. Et le Gabon,
malgré son indépendance de droit, reste certainement beaucoup plus


2 Le terme est de Jean Lacouture.

lié à l’ancienne puissance coloniale que ne l’est, par exemple, la Fédération
du Nigeria.

Pour comprendre l’extrême variété de situation qui caractérise
l’Afrique nouvelle 3, il est utile d’établir certaines catégories d’analyse:

I. Les pays d’Afrique du Nord, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et
Égypte, possèdent des antécédents historiques et une composition ethnique
qui les séparent nettement des pays de l’Afrique noire. L’immense
étendue de sable qui coupe l’Afrique arabe de l’Afrique noire a
agi pendant des millénaires comme une barrière quasi infranchissable.
Aujourd’hui, cette barrière géographique, économique et psychologique
tend à disparaître. Les travaux d’Addis-Abéba sont à ce titre révélateurs
: ce fut M. Ben Bella qui, la veille de la clôture, renversa
l’opinion des chefs d’État et imposa à la conférence la constitution
d’un corps de [14] 10,000 volontaires africains, destiné à combattre
l’armée portugaise en Angola. Le long discours de M. Nasser était
destiné tout entier à rassurer les hommes d’État d’Afrique noire sur
les intentions véritables de l’Afrique arabe : il ne peut s’agir — selon
M. Nasser — d’arabiser ou d’islamiser les pays situés au sud du Sahara
; tout ce que viserait la politique africaine du Caire serait de resserrer
les liens de solidarité active, d’échanges commerciaux et de collaboration
diplomatique au sein des organisations internationales entre
les pays arabes et les pays noirs. Mais l’audience extraordinaire dont
jouirent MM. Ben Bella et Nasser lors de la conférence au sommet
n’est pas le seul indice de leur influence croissante en Afrique. Depuis
la révolution du 23 juillet 1952, l’Égypte joue le rôle d’État-pilote
pour un certain nombre d’États africains. La politique africaine de
l’Égypte révolutionnaire est particulièrement active depuis 1959, an-


3 Rappelons une situation qui affecte presque tous les États africains : le caractère
artificiel de leurs frontières. Les puissances européennes s’étaient
partagé le continent sans se soucier, notamment, des réalités ethniques. Et
comme l’indépendance a été acquise séparément par les divers territoires,
les frontières arbitraires de l’époque coloniale n’ont guère été modifiées.
Chacun des pays de l’Afrique nouvelle englobe ainsi des populations disparates
; et, inversement, de nombreuses tribus se trouvent partagées entre plusieurs
États. D’où certaines tensions qui pèsent parfois lourdement sur l’évolution
africaine (voir plus loin le cas du Kenya).


née où le gouvernement du Caire a finalement réussi à régler — d’une
manière définitive — le partage des eaux du Nil avec le Soudan. En
novembre 1960, le chef d’État égyptien fit son premier voyage officiel
en Afrique noire, à Khartoum. L’Égypte fut le promoteur de la première
conférence panafricaine de Casablanca. La conférence eut lieu
en janvier 1961 ; le chef d’État égyptien y émergea comme un des leaders
les plus sérieux de l’Afrique nouvelle. L’Égypte déploie une activité
de propagande intense dans toute l’Afrique noire. Elle donne asile
à bon nombre d’oppositionnels africains, par exemple aux hommes de
l’UPC (Union des Populations Camerounaises) et aux gizengistes du
Congo ex-belge. Elle s’est saisie de l’affaire Lumumba et a pris la tête
de la campagne de protestations qui, après l’assassinat du leader
congolais, secoua le monde. Le Front afro-asiatique — organisation
de lutte anticolonialiste ayant son siège au Caire — tente de grouper
en son sein l’ensemble des forces révolutionnaires d’Afrique et
d’Asie. Enfin, les émissions quotidiennes [15] de Radio Le Caire
couvrent tout l’Est africain ; le programme swahili, notamment, est
largement suivi par les populations habitant les côtes orientales de
l’Afrique.
La République algérienne est trop jeune pour pouvoir disposer sur
le continent d’une influence aussi bien établie que celle de l’Égypte.
Pourtant le prestige de l’Algérie est grand parmi les Africains. L’Algérie
a gagné son indépendance au prix d’un million de morts et de sept
années de luttes héroïques. La guerre d’Algérie fut suivie par toute
l’Afrique. Elle a inspiré des milliers de jeunes Africains. La doctrine
algérienne de la révolution, diffusée notamment par El Moujahid et les
écrits de Bedjaoui, Fanon et — dans une moindre mesure — Abbas, a
fait des prosélytes bien avant l’indépendance. Le Front de Libération
Nationale, la principale organisation révolutionnaire durant la guerre,
avait établi très tôt des bureaux de liaison dans plusieurs capitales de
l’Afrique noire. Franz Fanon, par exemple, fut longtemps délégué
FLN à Accra et eut une influence déterminante sur bon nombre d’exilés
angolais, camerounais et togolais.

II. Le complexe territorial appelé Afrique orientale est composé
des États du Kenya, du Tanganyika, de l’Ouganda, de Zanzibar, de
Madagascar, de l’île Maurice et des Seychelles. Il s’étend sur près de
900 000 km2 ; il est habité par plus de 23 millions d’hommes, en

grande majorité noirs. Si tous les États de l’Afrique arabe — à l’exception
de la Libye — ont accédé à l’indépendance par la violence révolutionnaire,
il n’en est pas de même pour les pays de l’Afrique
orientale. Politiquement parlant, c’est incontestablement le Kenya qui
est appelé à jouer le rôle d’État-pilote de cette région d’Afrique. Bien
que l’indépendance du Kenya soit une indépendance négociée et non
pas arrachée par les armes, le nouvel État mérite pleinement le qualificatif
de révolutionnaire, tel qu’il a été défini à la page 12.
La disparition des structures coloniales et l’établissement [16] des
structures nouvelles posent des problèmes sérieux aux dirigeants de
l’Est africain. Les difficultés qu’affronte le gouvernement de Nairobi
sont typiques pour un grand nombre d’États qui accèdent à l’indépendance
par la négociation et qui, sans vouloir rompre tous les liens —
notamment les liens monétaires et douaniers — avec l’ancienne puissance
coloniale, entendent néanmoins créer une société nouvelle et authentiquement
africaine.
Moins de deux ans après avoir retrouvé sa liberté, M. Jomo Kenyatta
vient d’être chargé (en juin 1963) de former le premier gouvernement
du Kenya autonome et bientôt indépendant. Le pays est divisé
par l’antagonisme entre deux grands groupements — la KANU 4 et la
KADU 5. La Kanu, formée en mars 1960 par les éléments les plus évolués
des tribus Kikuyu et Luo, est en faveur d’un État centraliste. La
Kadu par contre, qui groupe des ressortissants de cinq tribus différentes,
mais qui est dominée par l’élément Masai, se fait l’avocat
d’une structure fédéraliste. Il faut dire que l’ancienne constitution
avait encouragé le régionalisme. Des féodalités locales s’étaient affirmées.
L’unité nationale est un mot qui attend d’être traduit dans les
faits. La province du nord conteste ouvertement l’autorité de Nairobi.
Le boycottage des premières élections libres et divers incidents, sérieux
pour la plupart, marquent la volonté de sécession des habitants
du Nord. Descendant des tribus somaliennes, ces populations demandent
l’annexion de leur région à la République de Somalie.
Nonobstant les difficultés internes, le nouveau gouvernement du
Kenya s’est attaqué à des réformes de structure profondes. La réforme
agraire n’en est qu’un exemple : les régions fertiles du pays, situées


4 Kenya African National Union.
5 Kenya African Démocratie Union.


presque exclusivement sur le haut plateau (le Highland), étaient jusqu’en
1960 [17] pratiquement réservées aux colons blancs. Le Highland
comporte près de 20 000 km2 de sol extraordinairement fécond et
rentable. En 1961, le gouvernement commença à se préoccuper du
sort toujours plus inquiétant des paysans africains. Il créa une sorte de
caisse de prêt 6 qui devait permettre à certains paysans de racheter des
terres vacantes ou offertes à l’achat par des colons blancs. À fin 1961,
un septième des terres du Highland se trouvait ainsi entre les mains
africaines, mais le nouveau gouvernement de Nairobi a annoncé son
intention d’accélérer l’implantation africaine dans cette région et de
procéder à une redistribution générale des terres détenues par les colons
blancs.

Pour accroître son potentiel économique et pour se libérer progressivement
de l’emprise britannique, le gouvernement de Nairobi resserre
ses liens avec le Tanganyika et l’Ouganda. Les trois pays, groupés
dans une union douanière, ont entrepris des pourparlers avec le
Marché Commun européen. Selon la volonté des nouveaux dirigeants
de Dar-es-Salam, Entebbé et Nairobi, cette union douanière (une création
anglaise datant d’avant l’indépendance) doit fournir l’embryon
d’une organisation supranationale qui — à l’exemple du Marché
Commun européen — mènera ses États-membres vers une intégration
politique, économique et militaire toujours plus poussée. Le produit
national brut des trois États ensemble dépasse aujourd’hui déjà —
malgré le revenu per capita très peu élevé de 20 livres par an — les
500 millions de livres.

III. Un certain nombre d’États tant francophones qu’anglophones,
qui sont situés sur les côtes occidentales du continent, se trouvent —
sociologiquement parlant — dans une situation très voisine de celle
des États d’Afrique [18] orientale. Eux aussi ont accédé à l’indépendance
non par un renversement violent, mais par un processus graduel
de détachement pacifique. Même dans le cas de la Guinée, où le non
opposé par le PDG (Parti Démocratique Guinéen) au projet de de
Gaulle avait en 1958 créé un état de tension extrême, le passage à l’in-


6 Le « Settlement Board », travaillant avec un capital de 6 millions de livres,
était destiné juridiquement à aider tous les paysans, tant blancs que noirs ;
toutefois, en pratique, il n’a fonctionné que pour les paysans africains.


dépendance s’est fait sans violence notable. Pourtant, pour ces États
d’Afrique occidentale, le transfert de souveraineté est allé de pair avec
un renversement des structures. La plupart d’entre eux ont fait des efforts
sincères pour convertir leur indépendance juridique en une indépendance
de fait. Ils ont procédé à la liquidation de la plupart des
structures coloniales pour édifier ensuite des structures proprement
africaines. La majorité de ces États peuvent être qualifiés d’États authentiquement
révolutionnaires.

C’est la Guinée qui, parmi ces États, s’est avancée le plus loin sur
la route du renouveau révolutionnaire. Dès sa rupture avec la France,
en 1958, la Guinée a cherché son salut dans une politique neutraliste
qui s’inspire des modèles yougoslave et égyptien. En matière de politique
économique, la Guinée, depuis 1959, suit l’exemple socialiste.
La grande majorité des réseaux de transport, de production et de distribution
d’énergie, des valeurs immobilières, des banques et des manufactures
ont été nationalisés. Par contre, les grandes sociétés minières
ainsi que certains des complexes industriels sont encore entre
les mains des particuliers. Tel est notamment le cas pour les Bauxites
du Midi, une filiale de l’Aluminium Limited, qui exploite les gisements
de l’île Los, dans la baie de Conakry. Le trust Fria, entreprise
internationale à participations multiples, exploite d’autres gisements
de bauxite. Dans la région de Conakry, un vaste complexe producteur
de fer est en construction. Parmi les projets en voie de réalisation, on
note la construction d’une centrale hydro-électrique sur le fleuve Konkouré,
l’établissement d’une raffinerie d’aluminium complétant les
entreprises de la [19] Fria, et la prospection et la mise en exploitation
des gisements de bauxite de Boké.

En 1958, les observateurs s’accordèrent pour prédire la faillite à
court terme de l’expérience guinéenne. En effet, les données de départ
n’étaient guère réjouissantes. Après la rupture avec la France, les
cadres administratifs, la plupart des cadres commerciaux, les professeurs
d’école, les médecins, les agents du port de Conakry — bref la
presque totalité des cadres européens — quittèrent le pays. Celui-ci
était sous-peuplé (il l’est toujours) : 2,7 millions d’habitants sur
250 000 km2, et le trésor du nouvel État était vide. Cependant, après
quelques mois de crise, l’économie guinéenne a pris un nouveau et
fulgurant départ. L’Union soviétique et dans une moindre mesure les
États-Unis ont financé un plan triennal (1960-62) qui a jeté les bases

de l’industrialisation du pays. En 1963, la Guinée dispose de 16 000
km de routes, de quelque 1 000 km de chemins de fer ; elle produit
près de 40 000 tonnes de bauxite et 700 000 tonnes de fer par an. Sa
balance commerciale est saine. En moins de cinq ans, sa nouvelle politique
économique a produit des résultats remarquables.

Les deux traits qui caractérisent l’expérience guinéenne se retrouvent
avec plus ou moins de netteté chez plusieurs autres États tant
francophones qu’anglophones de l’Afrique occidentale (Sénégal,
Mali, Ghana, Nigeria) : à l’intérieur du pays, s’appuyant sur un pouvoir
fort, une socialisation progressive ; à l’extérieur, une politique de
neutralité active, qui refuse de s’allier à l’un ou à l’autre des deux
blocs mondiaux, tout en essayant de profiter de leur aide financière et
technique.

IV. La situation semble tout autre en ce qui concerne les anciens
territoires de l’Afrique équatoriale française, ainsi qu’un certain
nombre de territoires situés plus à l’ouest comme, par exemple, le Dahomey,
la Côte d’Ivoire, le Niger. Ici, l’accès à l’indépendance juridique
n’a entraîné pour ainsi dire aucune sorte de réorganisation. Les
[20] structures coloniales sont restées en place pour une large part.
Les nouvelles élites qui détiennent le pouvoir apparent à Brazzaville,
Bangui, Libreville, Fort-Lamy, Cotonou, sont souvent des hommes
qui n’incarnent pas nécessairement la volonté populaire. La politique
qu’ils mènent paraît parfois inspirée de considérations étrangères au
bien public. La présence physique de l’ancienne puissance coloniale
est encore très sensible.
Quelques exemples permettront de mieux comprendre la force et
l’étendue de cette dépendance : le Gabon exporte 900 000 tonnes de
pétrole par an, ainsi que d’importantes quantités d’uranium et de fer.
À Port-Gentil, un complexe industriel basé sur le traitement du manganèse
vient d’entrer en service. Mais, à part un crédit octroyé en
1960 par la Banque mondiale, la plupart des capitaux proviennent de
l’État français. Au Togo, les principales mines de phosphate, pour ainsi
dire la seule richesse du pays, n’ont pas changé de propriétaires
avec l’indépendance. Au Cameroun, le principal complexe industriel,
celui d’Édéa, composé d’une raffinerie d’aluminium et d’une centrale
hydro-électrique ultra-moderne (capacité : 120 000 tonnes par an), appartient

à un consortium français dominé par Péchiney. Le Dahomey
et le Niger dépendent presque exclusivement de l’aide française. Des
mines de fer viennent d’être découvertes au Niger ; la prospection pétrolière
a déjà donné certains résultats encourageants dans la zone saharienne
du pays. L’absence d’un réseau de voies de transport empêche
l’exploitation profitable des richesses minérales : la France finance
actuellement la construction d’un chemin de fer reliant Niamey
à Cotonou. En Côte d’Ivoire, le port d’Abidjan, une des constructions
portuaires les plus modernes du monde, est dû aux capitaux français.
Des usines d’assemblage de voitures et des fabriques de café soluble
sont également contrôlées par des groupes français. La République du
Congo-Brazzaville ainsi que la République [21] centrafricaine et celle
du Tchad sont à peu près dépourvues de richesses naturelles et dépendent
presque exclusivement des subventions françaises. La situation
économique peut changer au Congo-Brazzaville avec la construction,
retardée plusieurs fois depuis 1961 par manque de capitaux, du
barrage du Kouilou. En Haute-Volta, 86% de tous les investissements
proviennent de l’État français. La France équilibre chaque année —
directement ou indirectement 7 — les budgets de la République du
Congo-Brazzaville, de la République centrafricaine, du Dahomey, de
la Haute-Volta, du Tchad, du Gabon, du Cameroun et du Niger.

À la vue de ces faits, nous pouvons affirmer qu’un nombre relativement
élevé des États francophones qui ont accédé à l’indépendance
après le référendum de 1958 ne jouissent que d’une indépendance apparente
: non seulement les anciennes structures coloniales sont restées
en place, inchangées dans la plupart des cas, mais la dépendance
économique qui lie ces pays à la France s’est encore accrue depuis
1958.

V. La République du Congo-Léopoldville — à laquelle il faut
joindre, sous réserve d’importantes différences, les États du Ruanda et
du Burundi — constitue un cas à part. L’indépendance congolaise est
le fait d’une négociation et non pas d’une révolution. Pourtant la violence
a joué un rôle considérable dans les mois précédant immédiatement
le transfert de souveraineté. Seule la violence des premières


7 Par l’achat du coton à des prix supérieurs à ceux du marché mondial, par
exemple.


grèves de janvier 1959 et de février 1960 permet de comprendre la rapidité
surprenante avec laquelle la Belgique a accordé son consentement
à l’indépendance congolaise.

En Afrique, partout où la puissance coloniale a cédé sans heurt
violent, la négociation a été synonyme de libération [22] graduelle. Le
schéma anglais, appliqué au Ghana, au Kenya, au Tanganyika, en Ouganda,
prévoit en général trois étapes successives : participation limitée
des Africains au gouvernement local, gouvernement africain et autonomie
interne, puis finalement l’indépendance dans le cadre du
Commonwealth. Mais la négociation belgo-congolaise ne fut pas une
négociation dans le vrai sens du terme. Elle ne suivit aucun plan préconçu
; à chaque étape, elle ne fit que sanctionner l’évolution des
faits, en général confuse et incontrôlée.

Jusqu’en 1959, le gouverneur belge administrait seul ce sous-continent
plus grand que l’Europe occidentale, peuplé de 15 millions
d’hommes partagés en plus de 200 tribus et parlant 23 langues différentes.
Les Africains ne participaient en aucune manière au gouvernement.
Les premières émeutes éclatèrent à Léopoldville en janvier
1959. La répression militaire fut impitoyable. Émeutes et répressions
entraînèrent deux conséquences : elles cristallisèrent la volonté d’autonomie
d’une large fraction de la population africaine ; elles
éveillèrent le gouvernement et l’opinion publique belges à la nécessité
de réformes. Le Mouvement National Congolais de M. Lumumba et
l’Abako (Alliance des Bakongos) de M. Kasavubu prirent les masses
en main. En janvier-février, les murs de la ville africaine de Léopoldville
se couvrirent de slogans : « La vie ou la mort » — « Il nous faut
l’indépendance ». Les dirigeants africains refusèrent de se contenter
des projets de réforme belges. La situation restait tendue. Les incidents
se multiplièrent. Le 16 décembre 1959, le gouvernement belge
céda brusquement. Il annonça l’indépendance congolaise pour le 30
juin 1960.

Une table ronde fut convoquée à Bruxelles. Les ministres belges et
les dirigeants africains siégèrent du 20 janvier au 20 février pour déterminer
ensemble les étapes de la décolonisation. Ils élaborèrent une
loi fondamentale ; cette loi devait couvrir la période de transition séparant
l’accès [23] à l’indépendance de l’entrée en vigueur de la
constitution congolaise. Des élections aux parlements provinciaux et
aux deux chambres du parlement central eurent lieu en mai 1960. Le 1er juillet, M. Kasavubu, président de la République, et M. Lumumba,
président du Conseil, entrèrent en fonction à Léopoldville.

C’est alors qu’intervinrent deux événements qui devaient bouleverser
totalement la situation congolaise. La force publique, seule force
armée constituée du pays, se mutina contre ses officiers blancs ; la
mutinerie dégénéra rapidement ; le gouvernement Lumumba ne
contrôlait plus la situation ; les troupes belges intervinrent ; la plupart
des cadres européens fuirent le pays. Pendant que la mutinerie faisait
rage dans différents centres du Congo, la sixième province de la République,
le Katanga, fit sécession : le gouvernement provincial s’érigea
en gouvernement indépendant et refusa de reconnaître désormais
l’autorité du gouvernement central. La sécession katangaise privait la
République de 65% de ses recettes budgétaires.

Devant la menace d’une internationalisation du conflit, les Nations-
Unies, donnant suite à une requête congolaise, décidèrent d’établir
une présence militaire et civile au Congo. La sécession katangaise
et l’effondrement consécutif de l’économie congolaise devaient faire
du pays ce vaste no man’s land politique qui, aujourd’hui, constitue
sur près de 2,3 millions de km2 une sorte de zone-tampon entre
l’Afrique indépendante et militante et l’Afrique sous domination
blanche.

VI. Une dernière catégorie d’analyse comporte les deux États africains
qui n’ont jamais connu (sinon d’une manière très passagère) la
domination coloniale : l’Éthiopie et le Libéria.

L’Éthiopie est un État constitué depuis près de 3 000 ans. Avant
même que les premiers missionnaires irlandais ne débarquent sur les
côtes de France, l’Éthiopie était déjà [24] un pays chrétien. L’empereur
Azana se convertit en 324. Le haut plateau éthiopien, qui s’étend
sur près de 420 000 km2, a connu successivement l’occupation britannique
(en 1867), l’attaque des mhadistes (1888) et l’« ordre » fasciste
(de 1935 à 1942). Pourtant, pendant la plus grande partie de ces 3 000
ans d’histoire, l’Empire d’Éthiopie a su garder son indépendance.
L’Éthiopie est un des pays les moins développés du monde. Pays essentiellement
agricole, il souffre d’une exploitation féodale peu commune.
L’empereur Haïlé Sélassié, au pouvoir depuis 1930, règne en
monarque absolu. Une police politique bien organisée empêche la formation

de tout mouvement d’opposition sérieux. Les quelques intellectuels
éthiopiens sont forcés de vivre en exil. La mortalité infantile
dépasse 60% ; 87% de la population est illettrée.

Le Libéria est la création de la « Société américaine de colonisation
». Formée en 1820, cette société philanthropique se proposait de
créer pour les esclaves et les descendants d’esclaves américains une
patrie sur les côtes occidentales de l’Afrique. Aujourd’hui, ce pays de
55 000 km2 est habité par environ 2 millions d’hommes. Un curieux
conflit s’est développé entre les Africains originaires du Libéria et les
Noirs venus d’Amérique : les descendants des immigrants américains
jouent le rôle de minorité coloniale ; les Africains originaires du Libéria
leur reprochent d’exploiter le pays et de monopoliser le pouvoir.
Malgré la conférence des États africains de Monrovia, en 1961, le Libéria
n’a jamais joué qu’un rôle secondaire dans le concert des nations
africaines. L’économie du Libéria est presque entièrement dépendante
des capitaux américains. En 1922, la société Firestone, désireuse de
briser le monopole anglo-hollandais producteur de caoutchouc dans le
Sud-Est asiatique, trouva au Libéria les conditions idéales pour la
plantation d’arbres à caoutchouc. Firestone loua (pour une durée de 90
ans) au gouvernement de Monrovia un terrain d’un million d’acres. Le
gouvernement touche chaque année [25] ne redevance de 1% du revenu
de la vente Firestone (prix de New York) en guise de taxe d’exportation.
Durant la deuxième guerre mondiale, les États-Unis prirent
pied au Libéria moyennant une série de traités de défense et de
conventions commerciales. Les États-Unis financent également la
prospection et l’exploitation toute récente des mines de fer de Bomi.
Le gouvernement libérien profite d’une dernière source de revenus :
son drapeau. Grâce à des conditions d’immatriculation fort sommaires,
de nombreux bateaux de haute mer sont inscrits au registre libérien,
portent pavillon libérien et paient leurs taxes à Monrovia.
Revenons à notre point de départ. La division des États indépendants
en catégories d’analyse nous a permis de constater l’extrême variété
des situations. L’État révolutionnaire étant, selon notre définition
initiale, celui qui résulte d’un changement soudain et parfois violent
des structures, nous avons constaté que certains d’entre les nouveaux
États d’Afrique étaient incontestablement des États révolutionnaires.
Mais nous avons vu également que nombre d’États juridiquement in-

dépendants ne répondaient nullement à la norme de l’État révolutionnaire.
Pourtant les comptes rendus de la conférence d’Addis-Abéba témoignent
d’une unité évidente de langage, de méthodes et de buts.
Les trente chefs d’États présents (seuls parmi les États indépendants
d’Afrique le Maroc et le Togo étaient absents) signèrent tous la charte.
Tous les orateurs, sans exception, se sont réclamés de la Révolution
africaine.
Or, l’unité de vue des chefs d’États réunis à Addis-Abéba contredit
notre affirmation initiale. Si notre analyse était juste et si une minorité
seulement d’entre les États africains étaient des États authentiquement
révolutionnaires, comment se pourrait-il que l’idée de révolution fasse
l’unanimité à la conférence au sommet ? La réponse est simple : le
concept sociologique de la révolution [26] est apparemment insuffisant.
Pour comprendre un phénomène qui se caractérise par sa complexité
et le bas degré de son intégration, il est souvent nécessaire, en
sociologie politique, de recourir à des concepts extra-sociologiques.
Ainsi, pour saisir, délimiter le phénomène de la Révolution africaine,
nous emprunterons finalement notre concept d’analyse à la philosophie.

Il existe pour les philosophes plusieurs concepts de la révolution.
Cependant, le concept le mieux saisi, le plus clairement défini me
semble être celui qu’a développé Jean-Paul Sartre. Sartre reprit
d’abord le concept initial du jeune Marx, défini dans la quatrième partie
du Manifeste Communiste. Mais devant les attaques de Camus —
la dispute qui, en 1952, consacra la rupture entre les deux hommes
tourna essentiellement autour de la notion de révolution — Sartre était
forcé d’aller plus loin et de définir la révolution non pas par rapport à
une classe déterminée, mais par rapport à l’homme engagé tout court.
Le raisonnement qu’il suivit alors dans plusieurs numéros de la revue
des Temps Modernes 8 est pleinement applicable à l’homme africain :
Il arrive un moment de l’histoire ou le colonisé, l’Africain exploité,
prend conscience de son état et de lui-même ; mais il ne peut prendre
conscience de sa situation sans se révolter, la révolte étant la seule réaction
humaine à la reconnaissance d’une condition inhumaine. Or,
l’homme exploité ne sépare pas son sort de celui des autres. Son mal-


8 Cf. notamment nos 81, 84 et 85, 1952.


heur individuel est en fait un malheur collectif ; il est dû aux structures
économiques, politiques et sociales de la société dans laquelle il
vit. L’unité d’action et la volonté révolutionnaire semblent donc être la
conséquence logique [27] de la prise de conscience de l’homme africain.
Sa révolte individuelle devient, par la force des choses, une révolte
collective.

Concluons provisoirement. La Révolution africaine est une communauté
d’intention et si possible d’action. Elle veut — en premier
lieu — libérer les régions du continent se trouvant encore sous domination
blanche. Son action est donc dirigée contre les sociétés
blanches de Rhodésie, d’Angola, du Mozambique et de la République
sud-africaine. La Contre-révolution africaine se définit dès lors
comme étant la communauté d’intention et si possible d’action qui
vise au maintien de la domination blanche sur ce dernier tiers du
continent.
Notre monographie est consacrée exclusivement à l’analyse des
mécanismes contre-révolutionnaires tels qu’ils se manifestent en
Afrique australe 9.

Chargé d’une enquête sur l’Afrique sous domination blanche, le
sociologue politique se voit confronté avec une difficulté majeure : le
phénomène sur lequel porte l’étude — la domination blanche en
Afrique australe — est mal structuré. En fait, il ne comporte pas de
structure unique. L’Afrique sous domination blanche se compose de
sociétés de types fort divers. En Rhodésie du Sud, un cartel de colons,
d’agriculteurs blancs, tient le pouvoir économique et politique ; l’Angola
et le Mozambique se présentent comme départements d’outremer
d’un État qui se veut national-syndicaliste et unitaire ; en Rhodésie
du Nord, la quasi-totalité du pouvoir économique est entre les
mains de deux compagnies d’exploitation minière ; la société sud-africaine,
enfin, se définit essentiellement par [28] l’opposition entre le
nationalisme politico-religieux des Africanders et les exigences égalitaires
de la population noire.


9 Nous emploierons l’expression « Afrique australe », à cause de sa brièveté,
de préférence à celle, plus courante aujourd’hui, d’« Afrique au sud de
l’équateur ».


Raymond Aron 10 a démontré que la sociologie est toujours partagée
entre deux intentions : intention scientifique d’une part, intention
synthétique de l’autre. L’intention scientifique se caractérise par la
multiplication des enquêtes de détail, des recherches parcellaires. L’intention
synthétique par contre conduit le sociologue à se poser des
questions d’ordre général. Le sociologue travaille donc toujours en
deux temps : d’abord il rassemble — au cours de son enquête sur le
terrain — la matière première de son étude. Matière de sociologue
faite de notes de recherches d’analyses de textes, d’observations psychologiques,
de portraits et de statistiques. Ensuite, il ordonne son matériel.
Il doit le faire de telle façon qu’il puisse accéder à la compréhension
générale du phénomène. Jean-Paul Sartre prétend que l’intelligence
d’ensemble ne peut provenir que d’une intuition irrationnelle
ou — ce qui phénoménologiquement parlant revient au même — de la
fonction synthétique de la raison 11. Cependant la sociologie américaine
a développé une méthode d’enquête qui nous dispense de faire
appel, pour la compréhension de l’ensemble, à des moyens d’appréhension
aussi peu sûrs que l’intuition irrationnelle. Il s’agit d’une méthode
qui, au lieu de se concentrer sur l’étude des structures premières,
se voue à l’analyse des réactions sociales 12. Dans l’application
de cette méthode, le sociologue politique procède de la manière suivante
: tout phénomène social se constitue en fait d’une multitude de
cas particuliers. Le sociologue prend l’un de ces cas particuliers et
l’érigé en cas [29] clinique. Il dégage les forces du parallélogramme,
démonte le mécanisme de la crise particulière et essaie, dans un dernier
temps, de fixer les réactions de toutes les sociétés qui l’intéressent
face à ce conflit isolé. Pour trouver le cas clinique à l’intérieur du phénomène
« la domination blanche en Afrique australe » il n’y a guère
de difficulté. Le conflit katangais s’impose. Pour trois raisons :

Le conflit katangais est en principe terminé. Une vue d’ensemble,
que favorise l’abondance des sources, permet de dessiner avec assez
de précision les forces qui constituent le parallélogramme du conflit.
Le conflit katangais a dévoilé d’un seul coup — pareil à la foudre
qui, tombant sur un toit, éclaire le paysage entier — toute l’infrastruc-


10 R. Aron : Le Développement de la société industrielle et la stratification
sociale (cours de Sorbonne), Paris 1962, p. 7 ss.
11 Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris 1954, p. 34 ss.
12 Cf. notamment Galbraith, l’Ère de l’opulence, Paris 1960, p. 11 ss.


ture économique et psychologique de l’Afrique sous domination
blanche.
Le conflit katangais a eu des répercussions profondes dans la psychologie
des sociétés qui composent l’Afrique sous domination
blanche. Il a agi d’une manière déterminante sur leur comportement.
Une première partie de notre étude essaiera donc de prouver l’affirmation
initiale selon laquelle l’Afrique sous domination blanche
constitue un bloc économiquement, politiquement et militairement intégré.
La seconde partie sera consacrée à l’analyse du cas clinique, le
conflit katangais. Examiner les moyens et les buts de la volonté de
puissance des sociétés blanches au sud de l’équateur sera la tâche de
la troisième partie. Toutefois, même une étude sociologique ne doit
pas être dominée par le souci exclusif de la preuve. La vocation dernière
du sociologue politique est de transformer en conscience une expérience
vécue, et aussi de rendre intelligibles les événements de demain.
Le heurt violent de la Révolution africaine avec son antithèse, la
Contre-révolution blanche, paraît aujourd’hui inévitable. C’est sur
cette guerre à venir que — dans les conclusions — je voudrais risquer
quelques considérations.

 

Première partie

L’INFRASTRUCTURE
DE L’AFRIQUE SOUS DOMINATION
BLANCHE

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