VIVRE ET RÉSISTER


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Ouvrage: Vivre et résister

Auteur: Alphandéry Claude (Banquier, président du Conseil national de l’insertion par l’activité économique)

Année: 1999

 

 

Il existe des gens formidables partout dans le monde. Mais comment les rencontrer ? Comment les connaître ? Comment partager leur riche expérience ?
Leur implication sociale, politique, religieuse ou culturelle les empêche de rédiger leurs Mémoires, de faire le point sur les acquis et les rencontres de leur vie souvent mouvementée.
« Les passeurs de frontières » appartiennent à cette catégorie. Descartes & Cie les accueille et transmet leur savoir et leur savoir-faire, leurs certitudes et leurs questionnements, leurs rêves et leurs passions, en une collection de « livres entretiens » où les frontières des disciplines universitaires, des idéologies, des religions, des langues, des cultures sont sans cesse « passées » afin de mettre en relation des mondes qui trop souvent s’ignorent.
Le monde est ouvert. Soyons ouverts au monde.

 

 

Présentation du livre et de l’auteur

Il est difficile aujourd’hui de se représenter ce que pouvaient ressentir les jeunes Résistants engagés dans un combat qui les conduisait, au nom de la patrie et de l’honneur, à d’étonnantes transgressions. Une certaine désobéissance devenait notre mode de vie. Les risques encourus ajoutaient le sacrifice à la fête, la réalité à l’imaginaire : le train chargé de munitions explosait comme un feu d’artifice ; les hommes d’affaires, pour se dédouaner, suppliaient les résistants d’accepter leur argent ; les hauts fonctionnaires, patriotes ou opportunistes, ouvraient leurs dossiers et facilitaient les démarches ; les avions sortis des ténèbres larguaient leurs parachutes chargés d’armes ; les ondes transmettaient des phrases sibyllines qui inscrivaient notre « armée de l’ombre » dans le formidable combat des Alliés. Mais, surtout, des milliers de femmes et d’hommes que nous n’aurions, dans d’autres circonstances, jamais connus, jamais aimés, se mobilisaient à l’appel des Résistants, s’identifiaient à leur projet.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui qui réagissent devant des institutions défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

D’une Résistance à l’autre, l’action militante de Claude Alphandéry s’est souvent déplacée. Elle s’exerce aujourd’hui face aux exclusions. Il préside depuis huit ans le Conseil national de l’insertion par l’activité économique.

 

 

Avant-propos

À l’automne 1944, se tenait le premier grand rassemblement à ciel ouvert de la Résistance, le Congrès des comités de la Libération au palais des Papes en Avignon. Cinquante ans après, presque jour pour jour, la première université des réseaux nationaux de l’insertion par l’activité économique se réunissait dans ce même lieu chargé d’histoire. Il m’était donné d’être l’un des organisateurs et des principaux acteurs de ces deux manifestations.

Entre ces deux dates le monde s’est profondément transformé et j’ai moi-même évolué de façon surprenante, dans mes idées, dans mon comportement, dans mon statut. Résistant, communiste, haut fonctionnaire, banquier, militant à nouveau, mes visages successifs, comme beaucoup d’autres, ont changé avec le temps.

Mais dans l’un et l’autre rassemblement, à deux générations de distance, des citoyens responsables, résolus réagissaient, faisaient entendre leurs voix devant des institutions qui s’étaient discréditées dans la collaboration et qui, un demi-siècle plus tard, se révélaient défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

Ce témoignage cherche à répondre à cette question à travers des souvenirs, fruits d’une mémoire sélective et sans l’aide de notes écrites, qui ne prétendent pas en l’objectivité historique, mais constituent plutôt un regard subjectif sur les événements auxquels j’ai participé et les personnalités qu’il m’a été donné de rencontrer.

 

 

De la Résistance au communisme
Le choc de la défaite

Les premières feuilles clandestines, dans l’année qui suivit la défaite, avaient une triste présentation : format réduit, impression médiocre, contenu sans vigueur, analyse incertaine de la situation en France et dans le monde. Elles avaient le mérite d’exister ; elles étaient l’amorce des réseaux de résistance.
Leur diffusion, sans exposer au départ à des dangers très redoutables n’était pas de tout repos (contrôle des gendarmes dans les trains, dans les gares) ; surtout l’accueil était le plus souvent sceptique, parfois hostile. Elles permettaient pourtant, en prenant contact avec d’infinies précautions, de repérer, de conforter les patriotes, les démocrates. Des complicités commençaient à s’établir.

C’est ainsi qu’allant porter « Libération » à Montpellier, je nouais conversation avec une très vieille dame dans un compartiment de train. Timides d’abord, nos propos s’enhardissaient peu à peu. Elle n’acceptait pas la défaite : « les gens sont trop veules, il faudrait les réveiller ». Sans lui révéler ma propre mission ni, bien sûr, les journaux clandestins dans la lourde valise que j’avais placée dans le filet au-dessus de sa tête, je lui laissais comprendre qu’une résistance commençait à s’organiser. A-t-elle deviné à demi-mot ; voyant deux gendarmes s’approcher du compartiment, elle me susurra rapidement : « S’ils demandent à contrôler votre valise, vous pouvez présenter la mienne. Je suis trop vieille, si je présente la vôtre, ils ne l’ouvriront pas ». Ainsi fut fait, je ne devais plus la revoir mais ce geste avait fortifié mon espérance ; cette connivence m’aidait à me dégager de l’impuissance et de la déréliction qui frappaient alors la grande majorité des Français.
Stupéfaits par le désastre militaire, appliqués pour l’essentiel à survivre, ils s’abandonnaient au régime autoritaire de Vichy et vivaient une terrible régression : sous couvert de l’ordre moral, ils découvraient les combines du marché noir, la crainte de l’avenir, la méfiance des voisins.
C’est qu’ils venaient de recevoir un coup de massue. Comment, après une défaite aussi soudaine et cuisante, un exode massif, des millions des leurs restant prisonniers de l’ennemi, comment auraient-ils pu imaginer un retournement, une espérance, des lendemains victorieux ?
Le maréchal Pétain ne rencontrait pratiquement pas d’opposition. Le parlement issu du Front populaire s’était mis à genoux. Les anciens partisans de la gauche doutaient d’eux-mêmes. Le pacifisme qui les habitait depuis la fin de la précédente guerre conduisait un grand nombre à préférer la défaite au combat. Certains allaient jusqu’à se réjouir d’une Europe enfin réunie et « pacifiée », fût-ce même sous l’égide de l’Allemagne, préférant gommer de leur conscience les horreurs du nazisme. Quant aux partisans de la droite, la plupart savouraient l’échec de leurs adversaires politiques ; ils attendaient du nouveau régime une revanche contre le Front populaire.
L’opinion, désemparée dans son ensemble, désinformée par une presse et une radio asservies, faisait confiance au Maréchal pour sauvegarder ce qui pouvait l’être, pour négocier au mieux avec les vainqueurs fût-ce en leur livrant des réfugiés étrangers qui

paraissaient être, Vichy ne cessait de le répéter, responsables de nos désastres.
Au surplus, l’attaque et la destruction d’une partie de la flotte française par la marine britannique à Mers El-Kébir ravivaient de traditionnelles rivalités et ajoutaient à la confusion des sentiments.
Le limogeage en décembre 1940 de Pierre Laval (premier responsable de la chute de la République, partisan d’une collaboration à outrance mais peu apprécié par l’extrême droite maurassienne qui entourait Pétain) et son remplacement par l’amiral Darlan réputé républicain et moins compromis dans la collaboration, fortifiaient chez beaucoup l’impression que le Maréchal jouait double jeu, défendait notre souveraineté face au vainqueur en s’appuyant sur une marine encore puissante et sur notre empire.
De fait, tout en ménageant les Américains (qui ne demandaient alors que de maintenir des relations convenables avec Vichy) et en gardant l’apparence de la neutralité, le projet Darlan (soutenu par le Maréchal et l’ensemble du gouvernement) était d’offrir aux Allemands l’aide logistique des bases militaires de l’empire en Afrique, aux Antilles, au Levant et en Extrême-Orient en échange de concessions sur les conditions d’armistice (prisonniers rapatriés, ligne de démarcation assouplie, ravitaillement amélioré) et de rallier progressivement le camp allemand pour obtenir un traité de paix honorable.
Les Français n’étaient bien sûr pas informés de ces manoeuvres ; et dans ce climat étrange où la patrie vaincue, envahie, changeait de visage et rejetait les institutions et les valeurs de la République, tandis que la vie quotidienne reprenait tant bien que mal son cours, rares étaient ceux qui par un patriotisme résolu ou par un ferme attachement aux principes démocratiques s’opposaient sans complaisance au nouveau régime et aux exigences de l’ennemi.

 

Veillée d’armes

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