“L’humanitaire, l’ogre philanthropique”


classiques.uqac.ca

https://nsm05.casimages.com/img/2012/07/01//12070104202313577910051243.jpg  https://i1.wp.com/geopolis.francetvinfo.fr/sites/default/files/styles/asset_image_full/public/assets/images/2018/04/Le-sociologue-s-n-galais-Mamadou-Moustapfa-Wone.jpg

Ouvrage: “L’humanitaire, l’ogre philanthropique”

Auteur: Wone Mamadou Moustapha (sociologue, Dakar, Sénégal)

Année: 2005

 

 

Le Sida, un acronyme affreusement célèbre ! Jamais une maladie
n’a ainsi bouleversé le social, le culturel, le médical, le politique,
l’économique, etc. Depuis qu’il est apparu ou depuis qu’on l’a découvert,
toutes sortes de choses vraies ou fausses ont été développées sur
lui. Mais, une chose est sûre, il est là, et on fait avec. Et l’image qu’il
nous renvoie ou qu’on nous donne de lui est effrayante, affreuse
même. Tel un ogre, il ne cesse de décimer surtout de pauvres africains
dit-on, qui, non contents de croupir sous le poids de la pauvreté (un
autre ogre), se voient obliger de prendre des précautions, d’inviter par
force un intrus très indiscret, puisqu’il (le condom) s’immisce subrepticement
dans ces relations les plus intimes entre l’homme et la femme.

Aucun être humain ne s’amuse plus à faire l’amour (on se demande
si c’est toujours amusant !) sans avoir une pensée discrète à ce
risque tout aussi obsessionnel que malencontreux de contracter cette
infection majeure qui se répand paradoxalement à l’ère du tout humanitaire,
à l’ère de l’altruisme, à l’ère des grandes déclarations universelles
de lutte contre tous les malheurs qui assaillent l’humanité. Et
cependant, il se répand et continue de se répandre à l’instar des autres
malheurs qui plus on s’intéresse à eux, plus ils se développent ! Quel
est donc ce paradoxe monstrueux ? Oui, c’est paradoxal, et c’est monstrueux de voir que plus on s’intéresse à un malheur (Sida, pauvreté,
misères, sous-développement, etc.), plus il se développe malgré
les bonnes volontés. Cela peut amener à se poser des questions sur ce
paradoxe qui est la caractéristique principale du monde depuis qu’on
est entré dans l’ère de ce qu’on pourrait appeler l’humanitaire.
L’humanitaire – depuis les deux événements fondateurs, la famine
au Biafra ( Nigeria) et le génocide au Cambodge – est entré dans l’ère
du temps, pour ne pas dire qu’il est devenu la mode. Et depuis, il est
partout, et on aurait même l’impression qu’il est activement à la recherche
d’un terreau, s’il ne le suscite comme par hasard ! Chaque
jour qui se lève, vient conjointement avec son cortège de malheurs et
d’élans humanitaires. Et la moindre inégalité est perçue comme injuste,
et on fait mine de vouloir la résorber. Ainsi, cette situation abracadabrante,
hallucinante, ne pourrait s’expliquer que par le fait que
l’humanitaire, contre toute attente, est devenue un ogre, mais un véritable
«ogre philanthropique». Voilà, l’expression est lâchée !

L’ogre philanthropique a besoin de vouloir faire le bien, a besoin
du pathétique, du sensationnel, de l’émotionnel, et il lui faut son
contingent de victimes. Si la nature ne lui en fournit pas à travers les
catastrophes naturelles qui surviennent sans crier gare (tsunami, ouragan,
etc.), il entretient les misères qui sont là, s’il n’en crée d’autres,
en publiant chaque fois que de besoin, des chiffres fabuleux pour ne
pas dire fallacieux, et personne n’ose remettre en cause cela, de peur
d’être taxé de misanthrope, de méchant, de sans coeur, etc. Il faut à
l’humanitaire chaque jour son cortège de misères pour être heureux,
pour être actif, pour avoir du travail. Sinon, il est timoré, il est malade
ou il crée le chômage que d’autres ogres philanthropiques ne manqueront
pas d’exploiter. C’est dire donc que tel un sphinx, il renaît toujours
de ses cendres. Les victimes (pauvres, sidéens et autres miséreux)
sont devenues un marché, un filon d’or. On se bouscule même
pour l’exploiter. Si ce n’est pas l’ONU avec ses institutions spécialisées
(Onusida, Pam, Fao, etc.), ce sont les ONG qui se concurrencent
âprement pour avoir le marché, ou une part du marché. Et le langage
est monstrueux. «Nous avons un marché au Niger, il paraît qu’il y a la
famine», le Pan se déploie aussitôt, même si le gouvernement nigérien
s’égosille à dire qu’il n’en est rien !Le Sida se développe, il faut une
institution spécialisée, on crée l’Onusida, les ONG viennent prendre

leur part du gâteau, les gouvernements se mobilisent pour ne pas être
en reste, et le Sida continue de se développer nous dit-on, sans qu’on
ait les moyens d’infirmer ou de confirmer quoique ce soit. Des chiffres
mirobolants sont avancés, et chaque année, les «coursiers de la
misère», comme des charognards sur une proie sans défense, demandent
de faire plus, de donner plus d’argent, parce que sans ça, rien ne
sera réglé. On donne plus et rien ne semble se régler pour autant !
Une chose en tout cas est sûre, ce n’est pas ceux qui travaillent
dans ces organismes humanitaires qui se trouvent dans la misère.
Chaque fois, ils deviennent plus riches, sont entre deux avions, et ceux
pour qui ils sont sensés être là, croupissent davantage. De qui se moque-
t-on ? Ne trouve-t-on pas absurde de voir toujours celui qu’on
veut aider croupir dans la misère, et que celui qui prétend aider, toujours
dans une richesse opulente, alors que c’est à cause (grâce serait
le terme approprié) de sa misère qu’on a ce boulot, ou qu’on a créé ce
boulot, ou qu’on est rétribué.

L’ONU a été créée à cause d’une misère extrême, les guerres mondiales
et leur cortège de malheurs, et depuis ses agents vivent dans
l’opulence sur le dos de ces miséreux grâce à qui elle continue de
créer des institutions spécialisées sans jamais résoudre grand chose.
Hormis le fait de faire des déclarations, d’émettre de bonnes intentions
(et si l’enfer était pavé de bonnes intentions ?), peu de choses ont
été réglées. Les ONG, qui pullulent dans le continent africain comme
des moustiques, n’ont jusqu’ici, elles aussi, fait qu’enrichir ceux qui y
travaillent et qui les ont créées que pour cela visiblement. Ces intermédiations
délétères, causes premières de l’accentuation de la misère
sous toutes ces formes, ou à tout le moins, de sa reproduction, ont
amené à penser qu’il fallait moins de médiations, pour une meilleure
efficience des politiques sociales et des actions humanitaires, voire
des politiques économiques. Les institutions de Bretten Woods
avaient désétatisé, en prônant la libéralisation ; d’autres bailleurs de
fonds ont préconisé aussi le contournement des ONG, en espérant
qu’avec l’implication des populations de la conception à la réalisation,
et dans les actions humanitaires, la situation serait meilleure. C’est
ainsi, que des concepts comme «organisation communautaire de base»
(OCB), «développement à la base», «développement communautaire»,
etc., constituent actuellement l’essentiel du langage usuel des théories «développementalistes», et de ce que beaucoup d’autres appellent
«les courtiers du développement», et que nous appelons sans ambages
«les coursiers de la misère». Ce qui intéresse ces intermédiaires, ces
développeurs, ces ONG, ces organismes des Nations-Unies, ces consultants,
ces associations de développement, ces ogres philanthropiques,
etc., ce n’est pas à proprement parler le développement ou enrayer une
quelconque maladie, mais comment faire de la misère, du malheur des
autres, un marché et vivre de ça comme des sangsues. Ainsi, il n’est
pas étonnant qu’à chaque «reality show» de ces acteurs de la misère,
ils feignent de remarquer que «beaucoup restent à faire» ou «que rien
n’a été réellement fait». Ce qui serait désolation pour les miséreux,
serait source de satisfaction pour ces coursiers de la misère, parce
qu’ils savent que le filon est encore prometteur, avant d’aller prospecter
ailleurs, avec peut être… le courant alter-mondialiste, un autre filon
très prometteur.

Prenons cependant garde de mélanger la sincérité de l’engagement
d’hier à l’opportunisme cannibale qui lui aurait succédé, l’authenticité
d’avant aux artifices du moment, bref l’âge d’or de l’aventure morale
à la décadence du «charity business». Toujours est-il que le constat est
amer, la sérologie sans appel ! Si les misères de toutes sortes (séropositivité
tous azimuts) continuent de se répandre malgré toutes ces politiques,
toutes ces bonnes volontés, toute cette fibre humanitaire, la
cause n’est pas à rechercher dans le manque de moyens ou dans des
politiques inadéquates, mais dans le fait que cet élan humanitaire précisément
s’est vite transformé en un ogre philanthropique qui ne
trouve sa satisfaction et sa survie que dans la reproduction, le maintien
ou l’invention de toutes sortes de misères.

La misère des uns est devenue un marché pour les autres ; un marché
avec ses règles, ses entrepreneurs. Aussi, l’objectif latent ou manifeste
de ces entrepreneurs, est quoiqu’on puisse penser, non pas de
résoudre cette équation qu’est la misère, la souffrance sous toutes ses
formes, mais de vivre de cette misère, quitte à verser des larmes de…
crocodile. Sinon comment comprendre par exemple, comme le dit J. Ziegler, que            «100 000 personnes meurent chaque jour de faim alors
que l’agriculture mondiale peut couvrir les besoins alimentaires de…
12 milliards d’individus, soit environ deux fois la population mondiale
actuelle». Absurde non ! A moins de dire que cette déclaration est pure démagogie, et donc une stratégie de manducation de la part de son ou ses auteurs. Dès demain, je vais créer une ONG au Fouta (Nord du Sénégal), parce que là-bas, un phénomène inquiétant (qui peut rapporter gros) s’y développe : les grands-mères à 30 ans et les filles-mères ! J’espère que je n’y suis pas devancé.
Fin du texte