Le langage du don


classiques.uqac.ca

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/41MKG1EEWEL._SX343_BO1,204,203,200_.jpg  https://www.editionsboreal.qc.ca/media/auteurs/moyen/A-8309-1.jpg

Ouvrage: Le langage du don

Auteur: Godbout T. Jacques

Année: 1993

 

 

“Donner en faisant confiance qu’on ne se fera pas avoir, c’est la base de toute société. S’il n’y a pas cette confiance, il n’y a pas de société possible. C’est la lutte contre le déterminisme, contre la nécessité. « Tu n’aurais pas dû, ce n’était pas nécessaire », dit-on à celui qui nous offre quel-que chose, libérant ainsi l’acte de l’ordre de la nécessité […]. Le don s’oppose aux systèmes mécanistes et déterministes pour se rapprocher de la vie.”
Jacques T. Godbout est professeur-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (Université du Québec). Il a longtemps étudié le rapport entre les organisations et leurs clientèles, ce qui l’a conduit à publier La participation contre la démocratie (Montréal, Saint-Martin) et La démocratie des usagers (Montréal,
Boréal). C’est dans le prolongement de ces études qu’il s’est intéressé au don et a publié, en collaboration avec Alain Caillé, L’esprit du don (Paris et Montréal, La Découverte et Boréal), ouvrage traduit en plusieurs langues. Il poursuit actuellement ses recherches sur le don, notamment en analysant le don d’organes, le don humanitaire et le don dans la parenté.

 

Introduction

Je remercie le Musée de la civilisation de son invitation à venir m’entretenir avec vous du don dans le cadre de son événement sur le langage de l’amour. Le langage du don n’est pas sans lien, vous vous en doutez bien, avec celui de l’amour. Mais commençons par le commencement : le langage du don. Cette formule peut renvoyer à deux réalités différentes. D’abord le don comme langage. Le don peut être un langage en soi. C’est ce qu’exprime la publicité des fleuristes : « Dites-le avec des fleurs. » Quel est ce langage du don ? Qu’exprime-t-il ? Voilà une première question. Mais il existe aussi un langage au sens strict, des mots qui accompagnent ordinairement le don. « Merci » est évidemment le mot qui vient immédiatement à l’esprit. Mais il y en a beaucoup d’autres, et aussi des expressions comme « C’est trop, tu n’aurais pas dû », au moment de la réception d’un cadeau par exemple. Que signifie ce langage en partie codé qui accompagne le don ? Et comment interprète-t-on en général le langage du don ?

Dans la société moderne, on a tendance à considérer le don comme une hypocrisie. D’abord le langage qui accompagne le don ; mais aussi le don lui même, le premier étant un indice du deuxième. Je vais essayer de critiquer cette interprétation dominante qui veut que le langage du don soit un langage hypocrite et qu’il n’existerait au fond chez l’être humain – et plus particulièrement chez le moderne – qu’une seule motivation fon-damentale, celle de gagner toujours plus. Le langage du don serait en fait un langage qui exprime l’intérêt, mais qui a la particularité de se camoufler derrière la gratuité et la générosité, derrière le contraire de ce qu’il exprime réellement.

Si je voulais résumer l’exposé que je vais faire, je dirais qu’on va tenter de passer progressivement d’une théorie ou d’une idée, celle de l’appât du gain, jusqu’à suggérer son contraire, l’idée de l’appât du don.
Pour ce faire commençons par nous demander d’abord comment nous en sommes arrivés à penser ainsi en Occident. Comment s’est généralisée cette vision de l’appât du gain ?

 

L’appât du gain

Cette idée de l’appât du gain a en fait de très vieilles racines. Depuis des temps immémoriaux dans l’histoire de l’humanité occidentale, on considère l’appât du gain comme étant quelque chose qui va de soi, comme étant quelque chose qui non seulement existe chez tous les individus, mais qui est la tendance première, la tendance naturelle de tous les êtres humains : celle d’acquérir plus, celle de gagner plus, celle que j’appelle l’appât du gain. Certains vont même jusqu’à avancer que c’est la seule tendance qui existe, le seul moteur de l’action, la seule motivation profonde des comportements humains. Je ne veux pas insister là-dessus, je pense que c’est une idée assez courante, partagée notamment par la plupart des économistes.

Cette idée a pris plusieurs formes dans l’histoire de l’Occident, qu’il n’est pas inutile de rappeler à très grands traits pour répondre à notre question. Si on commence vraiment par le commencement, on la retrouve sous sa forme religieuse, avec l’idée du péché originel. C’est dire que même avant le christianisme, à l’époque de l’Ancien Testament, on considérait que l’Homme, puisque créé par Dieu, était né bon et généreux. Mais à cause du péché originel, c’était un être déchu, et il y avait dorénavant et pour toujours cet égoïsme qui devenait un trait fondamental chez l’être humain. Tous les efforts de l’Église et de la religion consistaient – et consistent encore en partie aujourd’hui – à essayer de faire en sorte que les humains contrôlent ces passions mauvaises qui sont le fruit du péché originel, passions qui nous conduisent notamment à vouloir acquérir toujours plus, à vouloir recevoir toujours plus.

Avec l’époque des Lumières, et l’apparition de ce qu’on appelle la modernité qui s’est installée en Occident depuis quelques siècles, on a été conduit à transformer fondamentalement cette vision des choses, sans en changer pour autant la base. Mandeville est celui qui est généralement reconnu pour avoir été à l’origine intellectuelle de ce changement, au XVIIIe siècle. Partant de ce constat du christianisme et du judaïsme, Mandeville reconnaît que l’homme a des tendances mauvaises. Mais, sous la forme d’une fable (La fable des abeilles, publiée au début du XVIIIe siècle), il ajoute une idée qui a fait scandale à son époque, et qui est à l’origine de la société actuelle. C’est que même si elles sont mauvaises en soi, ces tendances ont des effets positifs pour la société. Elles sont utiles à la société. Elles assurent la prospérité de la société. C’est cette idée que Adam Smith va reprendre cinquante ans plus tard et qu’il va transformer en une sorte de morale de l’intérêt. Depuis Adam Smith, l’économie et la philosophie considèrent que pour que la société fonctionne bien, chacun doit poursuivre cet intérêt égoïste. C’est de cette façon que la société atteindra l’intérêt collectif, et même le bonheur collectif (Bentham).

C’était évidemment tout à fait scandaleux et ce fut condamné par la morale traditionnelle. C’est encore condamné aujourd’hui d’ailleurs par l’Église catholique qui rejette le libéralisme économique comme philosophie. Il faut admettre que ce n’est pas une mince affaire. Ce n’est rien de moins que de transformer le vice en vertu (le sous-titre de l’ouvrage de Mandeville n’est-il pas : vices Privés, vertus publiques), de faire de l’avidité, et même de l’avarice, un service à la collectivité, comme le montre bien Hirschman dans son ouvrage sur les passions et les intérêts. D’abord un péché mortel, puis véniel, de loin préférable à la passion du pouvoir par exemple, ces penchants se transforment carrément en vertu ayant notamment la propriété d’adoucir les moeurs (l’expression « doux commerce » est courante à l’époque même en langue anglaise), et sont de loin préférables aux passions violentes qui déchaînaient les guerres.

C’est ainsi que l’échange marchand en vue d’un profit, un acte qui avait été considéré le plus souvent avec mépris par la plupart des sociétés humaines jusqu’à ce jour (qu’on songe à la Grèce antique où les commerçants étaient mal vus, ou à la plupart des sociétés archaïques – voir à ce sujet Malinowski, p. 250), va devenir extrêmement valorisé dans une société, la nôtre. On va transformer les membres de ces sociétés en producteurs et en échangeurs de produits, et la production des biens va l’emporter sur la qualité des liens dans cette société.

Autre fait qui mérite d’être souligné en passant : l’avidité n’était pas considérée bonne en soi, mais en raison de ses conséquences positives. Cela introduisait en même temps, mais plus subrepticement cette fois, un autre bouleversement majeur puisqu’à l’avenir on aura tendance à juger un acte sur ses conséquences seulement, et non plus sur sa valeur morale en soi. C’est le fondement de l’utilitarisme (Gouldner). Mais c’était un grand renversement par rapport à la position traditionnelle religieuse, pour laquelle il existe un caractère intrinsèquement bon ou mauvais des actes indépendamment de leurs conséquences, mais dépendant de leur intention. Dorénavant ce n’est plus l’intention qui compte, mais seulement le résultat. Cette façon de voir s’est répandue jusqu’à aujourd’hui et constitue un paradigme dominant les sciences sociales : celui de la rationalité instrumentale (ou la théorie des choix rationnels). Cela signifie que l’espèce humaine est définie comme maximisant ses gains en prenant des décisions résultant d’un calcul des avantages et des inconvénients, des plaisirs et des peines, disait Bentham, philosophe anglais qui a développé les idées de Mandeville et qu’on considère comme le père de cette philosophie qui domine aujourd’hui et qui a aussi pour nom l’utilitarisme.

 

Et le don ?

C’est cette philosophie que je résume par une formule : l’appât du gain. Qu’est-ce que devient le don dans ce contexte ? Deux choses possibles : dans ce contexte, le don peut être soit un moyen pour acquérir plus, c’est-à-dire qu’il peut être instrumental. Il peut être un instrument pour le but final qui est toujours le gain. Un exemple ? Le marchand qui vous donne un calendrier à l’époque des Fêtes. Il vous fait un don mais on sait très bien que c’est un moyen pour attirer et fidéliser sa clientèle, comme on dit. Dans le contexte de l’appât du gain, le don ce n’est que cela ; ou alors c’est une idée qui est complètement dépassée, naïve. C’est un résidu de la vieille morale traditionnelle qui existait avant la modernité. Autre-ment dit, dans un cas comme dans l’autre, le vrai « don » n’existe plus, si jamais il a déjà existé de toute façon. Telle est l’interprétation qu’on peut faire à partir de la philosophie ou de l’approche actuelle dominante, dont on vient de tracer rapidement l’origine.

 

Le don existe encore
Mais ce n’est pas parce qu’une vision de la société domine qu’elle correspond à la réalité de cette société. Il est donc pertinent de se demander ce qui fait fonctionner la société actuelle, et en particulier s’il est exact que le don n’existe plus que comme résidu folklorique ou comme moyen pour satisfaire l’appât du gain.

On constate rapidement qu’il y a tout un ensemble de faits qui vont dans le sens contraire. Un premier fait intéressant à relever, à titre anecdotique à tout le moins, c’est que souvent ces mêmes personnes qui affirment que tous les individus dans la société ne cherchent que l’acquisition, que le gain, vont ajouter que ça ne s’applique pas à eux. C’est même le contraire. Ils ont tendance à faire état de leur générosité tout en déplorant l’égoïsme des autres. Quand je rédigeais ce livre sur le don, j’étais très habité par cette écriture et j’en parlais à tous ceux que je rencontrais. J’ai alors souvent observé la réaction suivante. Au début on disait : « Mais voyons, le don, c’est une belle idée. Mais ça n’existe plus ! Pour-quoi faire un livre là-dessus ? » Mais plus la conversation s’engageait, plus mon interlocuteur s’éloignait de cette réaction spontanée et finissait souvent par me raconter des histoires de dons extraordinaires, que j’ai d’ailleurs rapportées dans mon livre 1. Ils modifiaient donc leur vision du don à mesure qu’ils en parlaient.

Ce sondage sans aucune valeur statistique évidemment rejoint toute-fois les travaux récents d’un politicologue américain, Robert A. Lane. Ce dernier a publié en 1991 un gros bouquin portant sur l’expérience marchande (The Market Experience), dans lequel il s’est amusé à faire la recension des innombrables enquêtes et sondages qui posent la question : « Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans la vie ? » Il a découvert que, dans aucune des enquêtes, le revenu n’arrive en tête. On y fait beaucoup plus état d’éléments comme se réaliser, être bien dans sa fa-mille, avoir des relations familiales harmonieuses. Ce n’est pas la consommation qui arrive en tête dans aucune des enquêtes qu’il a compilées pour répondre à cette question. On peut donc penser que l’appât du gain ne ressort pas dans ces enquêtes comme étant effectivement la principale motivation des gens dans une société, comme étant ce qui fait principalement courir les individus modernes. Et pourtant chacun sait qu’ils courent, puisque par ailleurs une des choses qui leur manque le plus, toujours selon les sondages, c’est le temps !

D’autres faits peuvent être mentionnes qui invitent à se poser des questions par rapport à cette interprétation dominante de l’appât du gain. Au Québec – et on retrouve ce phénomène partout -, il y a plus d’un mil-lion de bénévoles, plus d’un million de personnes qui font du bénévolat. (Il y en aurait même trois millions selon la Fédération des centres d’action bénévole du Québec.) Certes on peut toujours adopter l’hypothèse cynique – ou réaliste, dira-t-on -, et rétorquer que cette activité est purement


1 L’esprit du don. En collaboration avec Alain Caillé, Montréal et Paris, Boréal et La Découverte.

instrumentale, qu’elle est un moyen pour obtenir autre chose. Et personne ne songerait à nier qu’effectivement le bénévolat est pour plusieurs personnes un moyen. Il y a des gens qui vont faire du bénévolat pour éventuellement acquérir de l’expérience et se trouver ainsi un emploi. Ce n’est d’ailleurs évidemment pas condamnable. En outre chacun connaît des histoires sordides de détournement de fonds dans le milieu des organismes qui vivent de dons. Ce qui est un peu plus condamnable, mais n’a pas à nous étonner. Mais ce n’est pas la majorité des cas. Et dans toutes les en-quêtes auprès des bénévoles, cela représente une minorité d’entre eux. Une proportion de plus en plus importante des bénévoles sont des personnes à la retraite, et par définition les retraités ne sont pas là pour chercher un emploi rémunéré.

On peut rétorquer que malgré tout ils agissent pour eux. Si on reste avec l’exemple des retraités on affirmera qu’ils font ça pour se désennuyer, et donc au fond qu’ils pensent à leur intérêt. Mais cette affirmation ne va pas sans problèmes. Elle s’explique moins bien en termes purement d’intérêt et d’appât du gain, parce qu’il me semble que si c’est simplement par intérêt, c’est beaucoup plus intéressant de se désennuyer en regardant la télé, en voyageant, en faisant toutes ces choses fantastiques que nous offre la société moderne. Alors pourquoi font-ils du bénévolat plutôt qu’autre chose ? C’est la question à se poser. Peut-être parce qu’ils ne peuvent pas se payer autre chose, parce qu’ils n’ont pas les moyens ? Rappelons à ce sujet que les enquêtes montrent que les gens qui font du bénévolat, sans être riches, sont plutôt des gens à revenus moyens et au-dessus de la moyenne. Des enquêtes plus qualitatives (comme celle de Wutnow, par exemple) montrent en fait que la majorité affirment effectivement recevoir beaucoup en faisant du bénévolat : de la reconnaissance, de l’estime de soi, de l’amitié. Mais ils affirment aussi qu’ils ne font pas de bénévolat pour ça, qu’ils le font d’abord pour aider, mais qu’en aidant ils s’aident aussi eux-mêmes. On pourrait longuement discuter ces résultats. Il suffit ici de constater que quelle que soit l’interprétation qu’on en donne on est loin de l’appât du gain. Et que s’ils gagnent quelque chose cela arrive par surcroît, ce n’est pas le but visé.

Je pourrais continuer à énumérer plein de faits qui montreraient que le don n’a absolument pas disparu de la société moderne. Même chez les enfants. Chacun sait que l’enfant traverse une phase où il dit : « C’est à moi, je ne te le prête pas, je veux le garder… » Il veut en avoir toujours plus et il retient ce qu’il a. Mais des chercheurs (recherche rapportée dans L’esprit du don) ont observé les enfants en se posant certaines questions, par rapport au don justement, et ils sont arrivés à constater, très tôt, avant même le contrôle du langage, ce qu’ils ont appelé l’imitation de l’offrande : dans une garderie, l’enfant A donne quelque chose, passe quelque chose à l’enfant B et l’enfant B va le passer à l’enfant C, va l’offrir. Et ils ont observé que ceux qui avaient le plus ce comportement d’offrande de-venaient généralement les leaders du groupe. Ce qui n’est pas inintéressant non plus.

On donne encore et on donne beaucoup. je n’ai pas mentionné les cadeaux, les réceptions ; les gens se reçoivent, c’est drôle d’ailleurs qu’on dise « recevoir », alors qu’en fait on donne quelque chose quand on reçoit… je termine actuellement une enquête sur le don dans la parenté : cadeaux, hospitalité, aide circulent de façon impressionnante entre les membres de la famille. L’appât du gain y est très rare. On ne donne pas à ses parents, à ses frères, à ses soeurs pour faire du profit. L’héritage, le don du sang, le don d’organes qui prend de plus en plus d’importance, le don humanitaire. Et aussi tout ce qu’on donne aux enfants dans cette société… c’est absolument fou ce qu’on donne aux enfants ! On n’a probablement jamais autant donné aux enfants que dans la société actuelle.

Bref le don existe. Il est très important. Et donc la question se pose : s’il est vrai que la seule tendance fondamentale, que le moteur de l’action humaine des individus dans cette société, c’est l’appât du gain, comment peut-on expliquer l’importance du don malgré cette tendance ? Autrement dit : pourquoi les gens donnent-ils s’ils sont tous fondamentalement seulement des égoïstes ?

Le devoir de donner

suite… PDF