TRIOMPHER SANS ÉCLAT


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Ouvrage: Triompher sans éclat

Auteur: Snow Claude

Année: 2017

 

 

Quatrième de couverture
Triompher sans éclat

Fondé en 1993 dans la Péninsule acadienne, le Comité des 12 vient
à la rescousse de ceux dont les droits à l’information, à la liberté et à la
dignité sont brimés.
Nous sommes une douzaine de citoyens dont le profil varie : des
personnes éprouvées par la vie, des aînés, des citoyens assistés et des
professionnels.
Nous défendons la cause des plus faibles, pour qui nous sommes
souvent la dernière maille du filet. Par la médiation, l’accompagnement
et la représentation, nous les aidons à s’affirmer et à faire valoir
leurs besoins particuliers.
Sur un autre plan, nous veillons à faire évoluer les droits humains
par l’analyse des problèmes sociaux, la sensibilisation du public et la
proposition de politiques progressistes et humanistes.
Chaque fois qu’une règle s’adoucit, nous nous disons que c’est l’ensemble
de la société qui en bénéficie. Les individus recouvrent alors
leur dignité et l’appareil public devient plus humain.

 

À ceux qui ont le courage
de la goutte d’eau
qui ose tomber dans le désert.

 

AVANT-PROPOS

Il est 15 h 30, un beau samedi. Nous arrivons les uns après les
autres. Nous sommes convoqués à une rencontre du Comité des 12 qui
doit débuter à 16 h. Nous nous réunissons ainsi quatre fois par année,
chaque saison. Cela dure depuis 24 ans déjà, et la tendance semble
vouloir se maintenir.
L’arôme émanant du repas qui nous sera servi après la réunion se
répand dans la maison, car la rencontre aura lieu chez l’un des
membres, plutôt que dans une salle de réunion. Après avoir discuté
pendant une heure ou deux, nous trouvons important de prendre un repas
ensemble, dans la camaraderie, un rituel auquel nous ne voudrions
pas déroger pour tout l’or du monde.
Le menu de la réunion est chargé aujourd’hui. Après un retour sur
la correspondance des derniers mois, nous parlerons de nos réussites,
mais aussi des luttes qui n’ont pas encore abouti.
Il arrive parfois que nos bras s’alourdissent, mais nous ne baissons
jamais la garde. Grâce à cette lutte incessante, nous avons réussi au fil
des ans à amener l’État à agir plus rapidement et à mieux répondre aux
besoins des personnes en détresse. S’il connaît bien les généralités,
nous connaissons bien les exceptions. Nous avons souvent l’impression
qu’en une heure, nous observons plus de choses que l’État en un an.

Nous avons réussi aussi, grâce à notre pouvoir d’influence, à mettre
un terme aux menaces et au harcèlement, aux enquêtes interminables
et à la pénalisation des personnes assistées qui ignorent certaines
règles.[7]
À la rencontre, nous traiterons de notre avenir. Il est grand temps
d’assurer une relève, car bien des luttes restent inachevées. Dans cette
longue course à relais qu’est l’action communautaire organisée,
d’autres relayeurs devront un jour prendre le flambeau. Une nouvelle
énergie sera alors mobilisée.
Faufilez-vous discrètement au sein du Comité pour y découvrir des
aspects moins connus de notre travail et vivre avec nous quelques
bons coups dont nous sommes les plus fiers, même si certains n’ont
pas eu d’éclat.

 

 

PRÉAMBULE
La malveillance publique

Nous voici en 1987. Au Nouveau-Brunswick, les gens en ont assez
de l’incurie du premier ministre Richard Hatfield. Ils cherchent un
sauveur. Frank McKenna fait son entrée sur la scène provinciale. Il
promet de faire le ménage dans les affaires publiques, de quoi faire rêver
ses plus farouches opposants.
Il ne parle que d’austérité, de rigueur et de prudence. Il dit vouloir
réduire les dépenses publiques et gérer la province de façon fiscalement
responsable, comme une corporation. Tout cela est de la musique
aux oreilles des citoyens qui, sous une sorte d’hypnose collective,
lui accordent tous les sièges à l’Assemblée législative.
À l’époque, personne ne se doutait que sa vision idyllique allait
faire reculer de plusieurs décennies les droits civiques des assistés sociaux.
Alors que pour les mieux nantis, le régime McKenna goûtait le
miel, pour les pauvres, il avait plutôt un goût de poison, ce qui rappelle
bien le proverbe hindou « Un seul homme détruit un pont et des
milliers se noient. »
Sa logique tenait en cinq points :
* L’aide sociale coûte cher. Un grand ménage s’impose. Elle
doit être convertie en assistance-emploi.

* La seule façon d’assurer la fierté est par l’emploi. Chacun
doit travailler pour vivre.
* Réduire l’assistance induira les gens à la prévoyance individuelle.
[9]
* Ceux qui sont improductifs doivent se responsabiliser et cesser
de dépendre de l’État.
* L’aide sociale doit devenir une aide en direct, produite par
un ordinateur. Le succès sera mesuré à partir du nombre de
dossiers clos. L’aide versée en trop sera récupérée, sans droit
d’appel.

Le régime institué était un feu roulant d’attaques contre les citoyens
assistés. Ils étaient pourchassés continuellement par une équipe
d’enquêteurs zélés à qui McKenna avait donné le champ libre. Le but
était simple : les prendre en défaut et mettre fin à leur assistance.
Chaque fois qu’une personne assistée recevait un coup de main,
qu’elle se faisait conduire quelque part ou qu’elle recevait de la visite,
elle devait avertir son agent d’aide sociale pour éviter de perdre son
droit à l’assistance. Un peu plus et on lui aurait imposé un couvre-feu
et on l’aurait soumise à l’écoute électronique, comme dans un État policier.
Les pauvres étaient devenus les souffre-douleur d’un premier ministre
qui les avait en aversion. À l’exemple du patriarche biblique
Abraham, il était persuadé qu’il fallait les sacrifier pour que la société
puisse se développer.
C’est à l’arrivée du gouvernement conservateur de Bernard Lord,
dans les années 2000, que les citoyens assistés ont connu un peu de répit,
mais l’effet du cliquet empêchait le nouveau gouvernement de
faire marche arrière. Certaines libertés individuelles ont peu à peu été
restaurées, comme la protection contre les enquêtes abusives, quoique
des relents du régime autoritaire institué par McKenna subsistent encore
aujourd’hui. Faire affaire avec l’État, pour les assistés sociaux,
s’avère toujours une expérience négative, et les fonctionnaires font
partie du problème.[10]
Encore aujourd’hui, l’État exerce un contrôle absolu sur les plus démunis.
Il n’hésite pas à s’entretenir à leur sujet avec le bureau de crédit,
à fouiller leurs comptes bancaires, à interroger leurs employeurs et
à vérifier le nom qui apparaît sur leurs factures. Il commet chaque fois
un délit d’ingérence – autorisé par la loi, il faut le préciser. Il le fait
sans gêne, sans se préoccuper le moindrement de l’effet de tels abus
sur la vie privée des gens.

Un groupe s’intéresse
C’est en 1993, en plein milieu du chaos social, qu’est né le Comité
des 12, un regroupement qui désirait secourir les plus faibles en les
sortant du marasme, sinon les empêcher de s’y engouffrer davantage.
Une douzaine de personnes – d’où le nom du Comité – se sont alors
mobilisées afin de leur prêter main-forte et de leur donner une voix.
Nous n’étions pas dupes : nous connaissions bien la maxime de
Franklin Roosevelt selon laquelle il ne faut jamais sous-estimer un
homme infatué qui se surestime. Nous savions que tenir l’État en
échec ne serait pas une partie facile à gagner, mais nous avions en
notre faveur la force d’un regroupement.
Dès le départ, pour définir clairement notre champ d’action, nous
avons établi les principes suivants :
* L’assistance financière doit être accompagnée d’un soutien
non économique.
* Les principes de justice naturelle doivent orienter les décisions.
* L’aide sociale doit tenir compte du caractère unique de chacun,
de ses antécédents, de ses capacités et de son niveau de
fonctionnement.
* On doit donner à chaque personne en difficulté un maximum
d’attention et d’écoute pour alléger son affliction.[11]

Notre mission est double : assister et réformer. Le premier volet
consiste à défendre la cause des moins nantis, alors que le second vise
à aider la société à fonctionner humainement. Tout en aidant ceux qui
ont de faibles revenus à mieux fonctionner dans la société, nous exerçons
une pression sur l’appareil public. Nous l’obligeons à respecter
leurs droits et à répondre à leurs besoins.
Notre pouvoir d’agir prend diverses formes. Sur le plan individuel,
il comprend l’accompagnement, la représentation, la médiation et
l’écriture publique. Sur le plan collectif, nous misons sur la proposition
de mesures d’atténuation et de politiques progressistes et sur la
sensibilisation du public aux problèmes sociaux. Au fond, la représentation
personnelle et la contrainte du pouvoir public se complètent, et
notre cause n’a qu’un seul but ultime : défendre les moins nantis et influencer
le progrès social.

 

Chapitre 1
L’ABUS DE FAIBLESSE

 

« Bien informés, les hommes sont des citoyens
; mal informés, ils deviennent des sujets.»
(Alfred Sauvy)

1. Le manque de diligence
Refuser de rencontrer

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