Thomas SANKARA Un nouveau pouvoir africain


classiques.uqac.ca

https://s1.qwant.com/thumbr/0x0/0/d/967da9b9e2e28c014b614ff7bb9fd7c703f91aaa51993d90e50931196f27a2/51lgBJIywjL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_.jpg?u=http%3A%2F%2Fecx.images-amazon.com%2Fimages%2FI%2F51lgBJIywjL._SY291_BO1%2C204%2C203%2C200_QL40_.jpg&q=0&b=1&p=0&a=1  https://s2.qwant.com/thumbr/0x0/4/4/b7c1d01dc3a35dd15681c0c18d24ada5742e51f69939eb6af34b9a9241e3ef/AVT_Jean-Ziegler_4427.jpeg?u=http%3A%2F%2Fwww.babelio.com%2Fusers%2FAVT_Jean-Ziegler_4427.jpeg&q=0&b=1&p=0&a=1https://s1.qwant.com/thumbr/0x0/b/a/1577d783271312c6224d84adc8ea3446a656fd24c5605575ac72fc3c64a59e/JEAN_PHILIPPE_RAPP_2.jpg?u=http%3A%2F%2Fwww.espace-rapp.ch%2FJEAN_PHILIPPE_RAPP_2.jpg&q=0&b=1&p=0&a=1

Ouvrage: Thomas SANKARA Un nouveau pouvoir africain

Auteur: Ziegler Jean & Jean Philippe RAPP

Année: 1986

 

 

AVANT-PROPOS

Quand l’oppression se fait plus lourde,
Nombreux sont les découragés
Mais son courage à lui augmente.

Il organise son combat
Pour quelques sous, pour l’eau du thé.
Pour le pouvoir d’État.
Il demande à la propriété :
D’où viens-tu ?

Là où l’on se tait toujours,
Il parlera.
Là où l’oppression règne et où l’on parle
de destin,
Il citera des noms.

Quand on l’expulse, là où il va,
Va la révolte.

Bertolt Brecht,
Éloge du révolutionnaire, poèmes,
Éditions de l’Arche.

INTRODUCTION
Dans notre Europe de la conscience homogénéisée, du consensus
confus et de la raison d’État triomphante, toute idée de rupture avec
l’ordre meurtrier du monde relève du délire. Un révolutionnaire, chez
nous, est considéré au mieux comme un original sympathique, une
sorte de clochard de l’esprit, un illuminé inoffensif ou un marginal pittoresque,
au pire comme un inquiétant trublion, un déviant, un fou. La
Realpolitik gouverne la planète. Son idéologie légitimatrice : le chauvinisme
fanfaron, la mensongère doctrine des droits de l’homme.
J’exagère ? Les États-Unis, la France, la Suisse, l’Angleterre et bien
d’autres États occidentaux abritent à l’intérieur de leurs frontières des
démocraties réelles, vivantes, respectueuses des libertés et des revendications
de bonheur de chacun de leurs habitants. Mais dans leurs
empires néocoloniaux, face aux peuples périphériques qu’elles dominent,
ces mêmes démocraties occidentales pratiquent ce que Maurice
Duverger appelle « le fascisme extérieur » : dans les pays du tiers
monde, depuis près de vingt ans, tous les indicateurs sociaux (sauf
l’indicateur démographique) sont négatifs. La sous-alimentation, la
misère, l’analphabétisme, le chômage chronique, les maladies endémiques,
la destruction familiale sont les conséquences directes des
termes inégaux de l’échange, de la tyrannie de la dette. Les démocraties
occidentales pratiquent le génocide par indifférence. Régis Debray
: « Il faut des esclaves aux hommes libres. » 1. La fragile prospérité
de l’Occident est à ce prix.


1 Régis Debray in Le Tiers monde et la gauche, ouvrage collectif, Éditions
du Seuil, 1979, p. 79.


Périodiquement, à la périphérie, des hommes, des femmes se
lèvent, refusent l’ordre du monde et revendiquent pour eux-mêmes,
pour leur peuple, une chance de vie. Thomas Sankara est de ces
hommes-là. Mystère de la liberté humaine : ces insurrections de l’esprit
ont généralement lieu dans les contrées les plus démunies, les plus
affligées. Le Burkina Faso est le 9e pays le plus pauvre de la terre, si
l’on considère le revenu par tête d’habitant ; sur la liste publiée par la
Banque mondiale en 1985, le Burkina figure en 161e position. Le déficit
alimentaire du pays a été en 1985 de 200 000 tonnes céréalières.
L’infrastructure industrielle ? Inexistante. Les réseaux routier, ferroviaire
? [10] Rudimentaires. L’attente de vie ? La moitié de celle que
connaît la France. Le budget de fonctionnement de l’État ? Déficitaire
en permanence ; chaque année, dès le mois d’octobre, le Burkina doit
quêter à l’extérieur les fonds nécessaires au paiement de son fonctionnariat
pléthorique et largement parasitaire. L’héritage institutionnel
enfin : il est totalement inadapté aux exigences d’un développement
autocentré, accéléré d’un pays à l’agriculture primitive et à l’accumulation
interne inexistante.
Chaque homme est le produit d’une dialectique compliquée entre
le général et le particulier, entre une histoire sociale multiforme,
contradictoire et une volonté personnelle, elle-même tributaire d’une
diachronie familiale, clanique. Jean-Paul Sartre : « Il ne s’agit pas de
savoir ce que nous voulons faire de notre liberté. La question est : que
voulons-nous faire de ce qu’on a fait de nous ? » Comprendre la dialectique
qui a produit un Sankara est le but ambitieux de ce livre.

*
* *
Comment faire ? Le mieux est évidemment de donner la parole au
sujet épistémique, à l’acteur lui-même.
Dans ce livre, c’est donc avant tout Sankara qui parle. C’est Jean-
Philippe Rapp qui sollicite, recueille sa parole.
Jean-Philippe Rapp est un journaliste de réputation et d’audience
internationales. Ancien producteur à la Télévision suisse romande de
l’émission « Temps présent », il dirige aujourd’hui l’édition de la mi-journée
du téléjournal. Il est également responsable d’un cours pour
les questions de communication à l’Institut universitaire d’études du
développement de Genève. Avec Sankara, il entretient des liens privilégiés :

« Temps Présent » avait sous son impulsion et celle de Jean-
Claude Chanel, Serge Théophile Balima et Azod Sawadogo produit en
1983 une série d’émissions d’analyse comparée de l’hôpital de Ouagadougou
et de Genève. Une collecte auprès du public suisse ayant répondu
à leur appel, ils ont pu — avec l’aide du Ministère de la Santé
du Burkina — construire une clinique pédiatrique. De cette collaboration
burkinabé helvétique est née une amitié : Rapp a, à plusieurs reprises,
eu de [11] longues conversations avec Sankara. Le résultat ? Un
portrait de Sankara diffusé par la télévision romande et le présent
livre.
Le dialogue Sankara-Rapp est-il un dialogue complice ? Évidemment
non. Comme moi-même, Rapp est très peu porté sur la vénération
des grands hommes. Comme moi, il a horreur des « héros ». Ce
livre abrite un dialogue didactique : Sankara tente, avec un remarquable
sens pédagogique, d’expliquer son projet politique et les racines
personnelles, idéologiques qui le nourrissent. Sa franchise est totale.
Il ne tente pas de séduire (ni Rapp ni moi-même ne nous serions
d’ailleurs prêtés à une telle opération…) mais de dire ce qui est. Grâce
à ce dialogue, une fascinante page de l’histoire africaine contemporaine
s’ouvre devant nos yeux.
*
* *
Pourquoi ai-je accepté le projet à ce livre ? Nice, mars 1986 : Robert
Charvin, doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques
de l’université de Nice, nous a conviés, quelques collègues et
moi-même, dans son bureau qui, situé à mi-pente d’un splendide parc
planté de pins, surplombe la baie des Anges. Thème de la discussion :
les sujets de thèse. Nice a un problème similaire à celui de Genève :
de nombreux candidats aux doctorats, venus d’Afrique, d’Amérique
latine, d’Asie, cherchent un directeur de thèse… et surtout un sujet en
accord avec leur expérience personnelle, leurs intérêts intellectuels,
leurs projets d’avenir. Et que faisons-nous, nous les professeurs européens
? Nous dressons de savantes listes de sujets qui couvrent les
analyses des mouvements armés de libération, de la construction nationale
et d’État à la périphérie, de l’acculturation idéologique des
avant-gardes, etc. Pratiquement jamais nous ne proposons un sujet qui
problématise la création symbolique autochtone. Pourquoi ? Parce
que, tout simplement, dans la vaste bibliographie sociologique, politologique existante, les ouvrages de fond élaborés par les dirigeants des
mouvements de libération eux-mêmes sont quasi inexistants. Les
oeuvres d’Amilcar Cabrai, de Kwameh N’Krumah, de Luiz-Emilio
Recabarren, de José-Maria [12] Mariatégui ou d’Anibal Ponce, constituent
de rares exceptions. Les oeuvres théoriques, les systèmes d’auto-interprétation
élaborés par les combattants africains (latino-américains,
etc.) eux-mêmes, manquent cruellement. C’est au lendemain de
cette discussion, à mon retour de Nice, que j’ai donné mon accord définitif
pour ce livre à Jean-Louis Gouraud et Pierre-Marcel Favre.
Gouraud et Favre sont à l’origine du « Projet Sankara ».
*
* *
Quelle est la structure du livre ? Trois parties la composent. J’en
assume la première. J’évoque certaines hypothèses, formule certaines
intuitions concernant la genèse de la pensée de Sankara et des évidentes
contradictions qui l’habitent.
Cette première partie contient la transcription de mes notes prises
durant mes séjours au Burkina et de mes discussions avec nombre de
ses habitants, dirigeants ou simples paysans. Elle évoque aussi mon
interprétation de certains événements clés de la récente histoire du
pays.
J’insiste : je ne présente pas ici une analyse sociologique des bouleversements
politiques, idéologiques, économiques, militaires que les
jeunes officiers, vainqueurs de l’épreuve de force du 4 août 1983,
mettent en oeuvre dans un pays dont ils veulent changer le destin, les
mentalités et les structures. La « Haute-Volta », devenue grâce à Sankara
le Burkina Faso, « la terre des hommes libres », est parmi les
pays dont l’histoire sociale, la configuration ethnique, les multiples
héritages culturels sont les mieux connus en Afrique ; il existe une excellente
université à Ouagadougou ; à l’IFAN de Dakar, à l’ORSTOM
d’Abidjan, au CNRS de Paris et à l’Institut universitaire d’études du
développement de Genève, il existe des spécialistes — économistes,
linguistes, politologues, anthropologues et autres — qui ont publié
d’intéressantes monographies sur les peuples du Burkina. Sur la période
contemporaine, des recherches sont en cours qui promettent une
moisson riche et multiforme et qui apporteront dans les années à venir
des connaissances sectorielles précises.[13]

Je ne suis spécialiste ni de l’empire mossi ni des formations sociales
peul, bellah, touareg ou mandingue. Quant à l’histoire de la
conquête coloniale des plateaux mossi qui marque si profondément le
souvenir, le caractère des dirigeants actuels, Yves Person et ses successeurs
ont produit des travaux qui font autorité. Je le répète : je ne
fais pas ici oeuvre de sociologue ; des collègues, spécialistes de la région
le font et ce que je sais de la configuration ethnique, des contradictions
de classes, des cosmogonies autochtones, je le sais par les
sources secondaires dont, à la fin du livre, j’indique la bibliographie
sélective.
La deuxième partie du livre contient les dialogues de Sankara avec
Jean-Philippe Rapp. La troisième partie est une partie documentaire :
elle reproduit un certain nombre de textes de références indispensables
à la compréhension des événements du Burkina de la période
1983-1986.
Micheline Bonnet, documentaliste au Département de sociologie
de l’Université de Genève, a bien voulu mettre au net la première partie
du livre ; Juan Gasparini, assistant, a établi la bibliographie sélective.
Je leur dis ma vive gratitude.
JEAN ZIEGLER
Genève, Pâques 1986.

 

 

Première partie

LES ANNÉES
D’APPRENTISSAGE

À la table de qui le Juste refuserait-il de s’asseoir
S’il s’agit d’aider la justice ?
Quel remède paraîtrait trop amer
Au mourant ?
Quelle bassesse refuserais-tu de commettre
Pour extirper toute bassesse ?
Si tu pouvais enfin transformer le monde,
que
N’accepterais-tu de faire ?
Qui est-tu ?
Enfonce-toi dans la fange,
Embrasse le bourreau, mais
Change le monde : il en a besoin !
Bertolt Brecht
Change le monde, il en a besoin !

suite… PDF