LA CHINE


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Ouvrage: La Chine

Auteur: Karl Marx et Friedrich Engels

Traduction et Préface de Roger DANGEVILLE

 

 

PRÉFACE

I. LE CÉLESTE EMPIRE ET LES DÉMONS CAPITALISTES
ALLEMAGNE ET CHINE.

Marx et Engels ont souvent comparé l’Allemagne, divisée après l’échec des tentatives révolutionnaires de 1525 et de 1848-1849, à la Chine, dissoute et démembrée par les impérialismes. La situation intérieure y était semblable :

« Enfin, l’Allemagne, privée de ses territoires périphériques, ou dominée par eux, devint la proie des autres États européens (France, Suède, Russie, etc.), une sorte de concession européenne. Désormais la faiblesse économique se combina à la faiblesse politique : un avantage économique ne pouvait plus venir au secours de la débilité politique de l’Allemagne. Il n’y avait plus de guerre heureuse pour ce pays ni de conjoncture économique qui pût la remettre dans la bonne voie du développement 1»

Le salut devait venir de l’extérieur, d’où était venue la ruine : ce fut d’abord la révolu-tion française, puis la tentative [8] héroïque du prolétariat français de 1848, et enfin l’unité allemande après la guerre franco-prussienne en 1871.


1 Cf. Engels, Notes manuscrites sur l’histoire de l’Allemagne, in Ecrits militaires, p. 97. Dans leurs articles sur la Chine, Marx et Engels dénonceront avec force la conjonction de l’impérialisme capitaliste anglais et l’expansionnisme tsariste qu’ils ont bien connus en Allemagne même.


La révolution de la société chinoise devait, elle aussi, suivre en gros le cours de la révolution allemande. Et l’analogie est assez manifeste pour que l’on puisse l’étendre — dès lors que le centre du mouvement ouvrier, en Allemagne vers la fin du siècle, s’est déplacé en Asie après la révolution d’Octobre — jusqu’au prolétariat chinois lui-même qui, dès sa prime enfance, y annonçait — comme en Allemagne de 1844 — un développement gigantesque, tant du point de vue théorique que politique et organisationnel. Qui plus est, quoique faible-ment développé, puisque l’industrie était encore en germe et disséminée dans un espace immense, ce prolétariat devait être capable de produire un Marx-Engels, comme les conditions arriérées de Russie avaient produit un Lénine.
Tous ces pays « arriérés » ont ceci en commun que la conscience révolutionnaire du communisme — c’est-à-dire d’une solution radicale à la décomposition de la société existante — n’est pas venue au prolétariat dans le prolongement d’une révolution bourgeoise et au fur et à mesure du développement des conditions économiques et sociales du capitalisme, mais à la suite de révolutions anti-féodales manquées en raison de l’impuissance de la bourgeoisie locale et de la violence dissolvante et stérilisante de l’impérialisme étranger. Les conditions préalables de la société moderne y étaient donc déjà mûres, mais seule la violence contre-révolutionnaire en empêchait l’avènement. D’où l’importance du facteur [9] révolutionnaire dans ces pays où la violence explique le retard économique, et les nécessités économiques suggèrent l’emploi de la violence pour briser les ultimes entraves à l’essor social.
Du point de vue théorique, le prolétariat de ces pays — représenté sur la scène sociale par son parti — doit donc avoir conscience non seulement des tâches immédiates, c’est-à-dire du passage de la société précapitaliste au capitalisme, mais encore — en liaison avec le prolétariat international des pays développés — du passage ultérieur à la société socialiste. Bref, il lui faut une conscience universelle, ou inter-nationale, du processus révolutionnaire.
Or ce sont les conditions matérielles de la société qui fournissent, toujours, les éléments d’une prise de conscience marxiste radicale et militante. Ces sociétés en dissolution constituent un amas de toutes les formes de société et de production de l’histoire — du communisme primitif au capitalisme le plus concentré dans les quelques rares villes —, puisqu’ aucune révolution n’y a vraiment balayé de la scène sociale les vestiges des modes de production et d’échange du passé, toutes les couches et classes continuant d’y subsister et se superposant les unes aux autres pour exploiter et opprimer les masses laborieuses, notamment le prolétariat industriel et agricole. Ce dernier ne connaît donc pas seulement l’expérience du capitalisme et de l’impérialisme, mais encore celle des multiples autres formes historiques d’asservissement du travail, dont il peut juger dialectiquement les effets et rapports respectifs.
Ces pays sont aussi particulièrement bien [10] placés pour saisir que les classes trouvent leur prolongement dans les États organisés et que l’impérialisme international se greffe, dans les pays arriérés, sur l’exploitation de classe. Dans ces conditions, la vie de ces pays est particulièrement sensible aux fluctuations de la politique internationale et de l’économie des grandes puissances mondiales. Les pays « attardés » ne forment-ils pas le terrain de chasse et l’enjeu direct des guerres de rivalité impérialiste 2
Si, dans les pays de capitalisme développé, l’ordre social devient proprement insupportable au prolétariat, surtout au moment de la crise économique ou de la guerre qui en est le prolongement, il l’est en permanence dans les pays « attardés », où plus qu’ailleurs il est ressenti douloureusement, comme un état qui pousse constamment à la ré-volte. La violence révolutionnaire qui est le seul recours immédiat, ne peut cependant s’exercer à volonté, car elle dépend de conditions économiques, politiques et sociales de crise. D’où la nécessité d’une vision critique de ces conditions et d’une organisation rationnelle et systématique de la violence. .
Cette préface, assez longue, s’efforce d’établir quelle est la position du marxisme vis-à-vis des sociétés orientales en général, et de la Chine en particulier. On trouvera une analyse des structures productives asiatiques et leur place dans la série des modes de production de l’humanité dans un ouvrage collectif, intitulé la Succession des formes


2 Ce n’est pas par hasard si les Écrits militaires forment environ un quart de l’oeuvre énorme de Marx et d’Engels, et si ce dernier fut peut-être le plus grand esprit militaire de tous les temps : cf. le premier volume de Marx-Engels, Ecrits militaires, Paris, 1970, Ed. de l’ Herne, 361 p. Ce premier volume porte sur l’expérience historique du prolétariat dans la révolution anti-féodale de l’Europe du siècle dernier et traite en conséquence des problèmes de la violence qui se posent à tous les pays traversant la même phase historique, donc aussi à la Chine.


de la production sociale dans la théorie marxiste in Fil du Temps n° 9 (Impression-Gérance : Jacques Angot, B.P. 24, Paris 3 [11] .
Le but n’en est pas tant de définir la base sociale de la Chine de l’époque où Marx-Engels relatent les graves événements qui bouleversent cet immense pays, mais, à partir de critères marxistes, de ré-pondre aux questions soulevées par la révolution chinoise moderne, afin d’en déterminer — au travers de sa genèse et de sa nature — les effets sur les conditions économiques, politiques et sociales de la Chine, d’une part, et les réactions sur le monde extérieur, c’est-à-dire sur l’impérialisme, les pays « sous-développés » et le prolétariat en général. S’agissant en toute occurrence d’un ensemble de faits décisifs pour l’évolution de l’humanité, le marxisme ne peut pas ne pas nous fournir les moyens théoriques pour les saisir et les comprendre, sans qu’il faille — même à un siècle de distance — recourir à la méthode de l’extrapolation.

 

RACES ET MODES DE PRODUCTION.

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