Constantinople


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Ouvrage: Constantinople

Auteur: Gautier Théophile

Année: 1899

 

I

EN MER
« Qui a bu boira, » assure le proverbe ; on pourrait modifier
légèrement la formule, et dire avec non moins de justesse :
« Qui a voyagé voyagera. » — La soif de voir, comme l’autre
soif, s’irrite au lieu de s’éteindre en se satisfaisant. Me voici à
Constantinople, et déjà je songe au Caire et à l’Égypte.
L’Espagne, l’Italie, l’Afrique, l’Angleterre, la Belgique, la
Hollande, une partie de l’Allemagne, la Suisse, les îles
grecques, quelques échelles de la côte d’Asie, visitées à
plusieurs époques et à diverses reprises, n’ont fait
qu’augmenter ce désir de vagabondage cosmopolite. Le voyage
est peut-être un élément dangereux à introduire dans la vie, car
il trouble profondément et cause des inquiétudes semblables à
celles des oiseaux de passage prisonniers au moment des
migrations, si quelque circonstance ou quelque devoir vous
empêche de partir. On sait que l’on va s’exposer à des fatigues,
à des privations, à des ennuis, à des périls même, il en coûte de
renoncer à de chères habitudes d’esprit et de coeur, de quitter sa

famille, ses amis, ses relations, pour l’inconnu, et cependant
l’on sent qu’il est impossible de rester, et ceux qui vous aiment
n’essayent pas de vous retenir et vous serrent silencieusement
la main sur le marchepied de la voiture. En effet, ne faut-il pas
parcourir un peu la planète sur laquelle nous gravitons à travers
l’immensité, jusqu’à ce que le mystérieux auteur nous
transporte dans un monde nouveau pour nous faire lire une
autre page de son oeuvre infinie ? N’est-ce pas une coupable
paresse d’épeler toujours le même mot sans jamais tourner le
feuillet ? Quel poète serait satisfait de voir le lecteur s’en tenir
à une seule de ses strophes ? Ainsi chaque année, à moins
d’être cloué sur place par les nécessités les plus impérieuses, je
lis un pays de ce vaste univers qui me paraît moins grand à
mesure que je le parcours et qu’il se dégage des vagues
cosmographies de l’imagination. Sans aller précisément au
Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Mecque,
je fais un pieux pèlerinage aux endroits de la terre où la beauté
des sites rend Dieu plus visible ; cette fois je verrai la Turquie,
la Grèce et un peu cette Asie hellénique où la beauté des
formes s’unit aux splendeurs orientales. Mais terminons là
cette courte préface (les moins longues sont les meilleures), et
mettons-nous en route sans plus tarder.
Si j’étais un Chinois ou un Indien arrivant de Nanking ou de
Calcutta, je vous décrirais avec soin et prolixité le chemin de
Paris à Marseille, le rail-way de Châlons, et la Saône, et le
Rhône, et Avignon ; mais vous les connaissez aussi bien que
moi, et d’ailleurs, pour voyager dans un pays, il faut être
étranger : la comparaison des différences produit les

remarques. Qui de nous noterait qu’en France les hommes
donnent le bras aux femmes, particularité qui étonne un
habitant du Céleste empire ? Supposez donc, sans transition,
que je suis sur le port, et que le Léonidas chauffe en partance
pour Constantinople. Le Midi se déclare déjà par un gai soleil
qui tiédit les dalles et fait pépier des centaines d’oiseaux
exotiques dans les cages exposées à la devanture de deux
marchands oiseleurs : les aras réjouis débitent leur répertoire,
les bengalis battent des ailes, se croyant chez eux ; les ouistitis
gambadent légèrement, se grattent l’aisselle, vous regardent de
leurs yeux presque humains, et vous tendent amicalement leurs
petites mains fraîches à travers les barreaux, insoucieux encore
de la phthisie qui les fera tousser sous la ouate aux froids
salons parisiens ; il n’est pas jusqu’aux mornes tortues qui ne
se démènent dans leur carapace et ne se raniment à ce rayon
vivificateur ; en quarante heures j’ai passé de la pluie
torrentielle au bleu le plus pur. J’ai laissé l’hiver derrière moi,
et je trouve l’été ardent et splendide ; je vais prendre une glace,
idée qui m’eût fait frissonner avant-hier sur le boulevard de
Gand ; j’entre au café Turc : je me dois cela à moi-même,
puisque je pars pour Constantinople ; c’est un très-beau café,
ma foi. Cependant je ne vous en parlerais pas, malgré son luxe
de miroirs, de dorures, de colonnettes et d’arcades, sans une
charmante salle à l’entre-sol, décorée de peintures d’artistes
exclusivement marseillais : c’est un musée local très-curieux et
très-intéressant. Les boiseries sont divisées en panneaux
représentant divers sujets abandonnés à la fantaisie du peintre.
— Loubon, dont on a admiré à Paris les paysages poudroyants
de soleil et les grands troupeaux cheminant sur des terrains de
pierre ponce, a fait là son chef-d’oeuvre, et un chef-d’oeuvre, —

une Descente de Bufles par un ravin aux approches d’une ville
d’Afrique. La lumière brûle la terre blanche sur laquelle se
projette l’ombre bleue des bêtes difformes qui suivent la pente
dans des poses de raccourci, se déhanchant, heurtant leurs
genoux cagneux, levant leurs mufles baveux et lustrés pour
humer l’air torride ; les retardataires sont pressés par
l’aiguillon d’un sauvage pasteur hâve et bistré. Au fond, les
murs de craie de la ville, se détachant sur un fond de ciel
indigo, ferment nettement l’horizon. C’est libre, ferme et franc.
Decamps ne ferait pas mieux. M. Brest, qui avait exposé, il y a
deux ans, au Salon, un bel intérieur de forêt, a peint deux
paysages d’une couleur charmante et d’une délicieuse
fantaisie : un étang au milieu d’un bois d’arbres exotiques
reflétés par les eaux endormies, sur le bord desquelles
stationnent, au haut de leurs longues pattes, des phénicoptères
aux ailes roses, guettant le passage d’un poisson ou d’une
grenouille. Une allée de parc avec un premier plan
d’architecture, un perron à colonnes et à balustres, par où
descendent des dames et des seigneurs qu’attendent des
chevaux de main tenus par des servants ; — pour rappeler la
dénomination du café, M. Lagier a représenté un Turc faisant le
kief après avoir fumé l’opium ou le hachich, et voyant danser
dans la vapeur bleue une foule de houris infiniment plus
séduisantes que celles du Paradis de Mahomet de M. Schopin.
Il y a aussi une espèce de Conversation orientale, de M.
Reynaud, à costumes éclatants et capricieux, qui se passe
devant une muraille blanche à moitié drapée d’un manteau de
verdure et de fleurs d’un ton superbe, et des marines d’un
artiste dont le nom m’échappe malheureusement, mais qui sont
très-remarquables et pourraient se soutenir à côté d’Isabey, de

Durand Brager, de Gudin et de Melby. Le nom qui me fuyait en
écrivant la ligne précédente me revient maintenant, par une de
ces bizarreries de mémoire qu’on ne saurait s’expliquer ; c’est
Landais que s’appelle cet habile peintre. N’oublions pas deux
paysages de M. Maggy, solides de dessin et robustes de ton,
entremêlés d’animaux que ne désavouerait pas Palizzi. Il serait
à désirer que cette galerie marseillaise, perdue dans un café, fût
lithographiée et publiée. Cet exemple de décoration intelligente
devrait bien être suivi à Paris, où l’on abuse un peu trop du
luxe bête des glaces, des dorures et des étoffes.
Vous avez lu sans doute les spirituelles plaisanteries de
Méry sur l’altération de Marseille et la tristesse des fontaines,
qui, à force d’architecture, tâchaient de faire oublier qu’elles
manquaient d’eau. Les travaux de détournement de la Durance
sont achevés, et chaque bastide s’enorgueillit aujourd’hui d’un
bassin et d’un jet d’eau. Il en est qui poussent la fatuité jusqu’à
la cascade. Marseille va être entourée bientôt d’une foule de
Versailles, de Marly et de Saint-Cloud en miniature ; avant
peu, j’en ai bien peur, ces magnifiques terrains calcinés de
lumière, ces beaux rochers couleur de liége et de pain grillé
seront revêtus de végétation, et le vert-épinard, joie des
propriétaires, terreur des paysagistes, fera disparaître cette
étincelante aridité.
L’ancre est levée ; les roues frappent l’eau ; nous voilà sortis
du port ; on longe des côtes escarpées, décharnées, effritées,
pareilles à celles de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne sais
pas si on l’a remarqué, Marseille et ses environs sont beaucoup
plus méridionaux que leur latitude ne semble le comporter.
Vous avez là des aspects africains d’une âpreté aussi chaude

qu’en Algérie, et la physionomie du Midi s’y dessine d’une
façon très-violente. Des contrées situées deux ou trois cents
lieues plus au sud ont souvent l’air plus septentrional : ces
roches ravinées, dont la base plonge dans une mer du bleu le
plus foncé, s’ouvrent quelquefois et laissent apercevoir une
ville lointaine, entourée de ses bastides qui tachètent la
campagne de leurs mille points blancs.
L’on rencontre çà et là quelques navires aux voiles gonflées,
se dirigeant vers le port où ils espèrent arriver avant la nuit ;
puis la solitude se fait, les côtes disparaissent dans
l’éloignement, la houle du large se fait sentir ; on ne voit plus
que le ciel et l’eau. Quelques légers moutons floconnent sur le
bleu pâturage de la mer. Un poète antique y aurait vu les
troupeaux de Protée. Le soleil, que n’accompagne aucun nuage,
plonge à l’occident comme un boulet rouge et semble fumer en
entrant dans l’eau. La nuit arrive, nuit sans lune ; une rosée
saline s’abat sur le pont et pénètre les vêtements de son acre
humidité ; les cigares tombent lentement en cendre, aspirés par
des lèvres où la nausée se déciderait au premier coup de
tangage un peu fort. Les passagers descendent un à un et
s’accommodent comme ils peuvent dans les tiroirs qui servent
de lit. Pour être bercé par la vague plus régulièrement que
jamais enfant ne le fut par sa nourrice, on n’en dort pas mieux,
et l’on fait des rêves extravagants entrecoupés par la cloche qui
pique l’heure et marque le quart aux matelots.
Dès l’aube on est sur pied ; rien encore que ce cercle de deux
ou trois lieues dont le vaisseau est le centre, et qui se déplace
avec lui, et qu’on est convenu d’appeler l’immensité de la mer
et l’image de l’infini, je ne sais trop pourquoi, car l’horizon

qu’on découvre du haut de la moindre tour ou de la montagne
la plus ordinaire est cent fois plus vaste.
Il fait jour tout à fait, et sur la gauche le capitaine signale
une terre, qui est la Corse. Je ne vois, même avec une lorgnette,
qu’une légère brume à peine discernable des pâles teintes du
ciel matinal. Le capitaine avait raison. Le bateau marche : la
vapeur grisâtre se condense, se raffermit ; des ondulations de
montagnes se dessinent, quelques points s’éclairent, des
touches jaunes marquent les escarpements dénudés, des
plaques noirâtres, les forêts et les endroits recouverts de
végétation. Là-bas au nord, vers cette pointe, doit être l’Isola-
Rossa ; plus loin, cette blancheur crayeuse qui se confond avec
la terre, c’est Ajaccio. Mais on passe trop au large, ce qui me
contrarie beaucoup, pour discerner aucun détail. On côtoie
ainsi toute la journée à distance cette Corse énergique et
sauvage, aux moeurs poétiquement féroces, aux vendettes
éternelles, que le progrès rendra bientôt semblable à la
banlieue de Paris, à Pantin ou à Batignolles. — Ce serait peut-être
ici le lieu de placer un morceau brillant sur Napoléon ;
mais j’aime mieux éviter ce lieu commun facile, et je me
bornerai à remarquer en passant quelle influence les îles ont
eue sur la destinée de ce héros presque fabuleux déjà, et dont
nous voyons se former la légende sous nos yeux : une île lui
donne naissance ; tombé, il repart d’une île et meurt dans une
île, tué par une île ; il sort de la mer et s’y replonge. Quel
mythe l’avenir bâtira-t-il là dessus, lorsque l’histoire fugitive
aura disparu pour laisser la place au poème éternel ? Mais l’on
aperçoit les sept moines, écueils formés de roches, ayant en
effet l’apparence de capucins encapuchonnés et rangés à la

file ; l’on approche du passage étroit qui sépare la Corse de la
Sardaigne du côté de Bonifaccio.

Grèce qu’on connaît trop, Sardaigne qu’on ignore.

Un canal extrêmement étroit divise les deux îles, qui
visiblement n’ont dû en faire qu’une avant les cataclysmes
diluviens et les soulèvements volcaniques ; on voit très distinctement
la rive de chaque pays : ce sont des collines
montagneuses assez escarpées, mais sans grand caractère ;
quelques rares maisons aux murs jaunes, aux toits de tuiles,
parsèment le rivage, qui sans cela semblerait celui d’une île
déserte, car on n’y découvre aucune trace de culture ; deux ou
trois barques à la voile latine voltigent comme des mouettes
d’un bord à l’autre.
Du côté de la Sardaigne, on nous fait remarquer, ce qui est la
principale curiosité de l’endroit, une agrégation bizarre de
roches sur le sommet d’une colline, qui dessinent très exactement,
par leurs angles et leurs sinuosités, la forme d’un
gigantesque ours blanc des mers polaires ; on distingue, sans y
mettre la moindre complaisance, comme cela arrive souvent
pour ces sortes de prodiges, l’échine, les pattes, la tête allongée
de l’animal : le port, l’allure, la couleur, tout y est. À mesure
qu’on approche, les profils se perdent, les formes se
confondent ou se présentent sous une incidence défavorable.
L’ours redevient rocher. Le passage est franchi. L’on suivra
dans toute sa longueur la côte de Sardaigne qui fait face à
l’Italie, comme dans la journée on a longé la côte de Corse qui
regarde vers la France. Malheureusement la nuit vient, et nous
serons privés de ce spectacle ; la Sardaigne passera près de

nous comme un rêve dans l’ombre. Je ne connais rien au
monde de plus contrariant que de traverser de nuit un site
qu’on désire voir depuis longtemps. Ces mésaventures arrivent
fréquemment, maintenant que le voyageur n’est que
l’accessoire du voyage, et que l’homme est soumis comme un
objet inerte au moyen de transport.
Au réveil, la mer déserte est d’un bleu dur faisant paraître le
ciel pâle. Quelques marsouins jouent dans le sillage du navire,
nageant avec une rapidité qui devance la vapeur et semble la
défier ; ils se poursuivent, sautent les uns par-dessus les autres
et passent dans l’écume de la proue, puis ils restent en arrière
et disparaissent après quelques cabrioles. — À la gauche du
vaisseau, à quelque distance, se montre un énorme poisson de
couleur plombée, armée d’une nageoire dorsale noirâtre et
pointue comme un aiguillon. Il plonge et ne reparaît plus : ce
sont là, avec l’apparition lointaine de trois ou quatre voiles
poursuivant leur route en divers sens, les seuls événements de
la journée. Le temps est assez frais ; l’on hisse les voiles de foc
et la misaine, qui accélèrent notre marche de quelques noeuds.
Le soir, on signale le cap Maritimo, à l’une des pointes de cette
île que les anciens nommaient Trinacria, d’après sa forme, et
qui s’appelle maintenant la Sicile. Nous passerons encore dans
l’obscurité le long de ce rivage antique et pittoresque, mais
demain nous serons à Malte de jour.
Vers les deux heures, sous une bande de nuage zébrés, je
discerne une strie un peu plus opaque, c’est l’île de Goze.
Bientôt la silhouette se découpe plus nettement. D’immenses
falaises à pic, au pied desquelles la mer bouillonne
tumultueusement, s’élèvent du sein des eaux, comme le

sommet d’une montagne noyée à sa base ; on dit que ces grands
rochers blancs peuvent se suivre du regard à plusieurs
centaines de pieds sous la transparence de l’azur dont ils sont
baignés, ce qui produit un effet assez effrayant pour ceux qui
les rasent dans une frêle barque, en donnant en quelque sorte
l’étiage de l’abîme. Le long de ces escarpements dressés
comme des murailles de forteresse, des pêcheurs suspendus à
une corde, à la façon des Italiens qui badigeonnent les maisons,
jettent des lignes et prennent du poisson. La rupture d’un
cordage, un noeud mal fait, les précipiterait brisés au fond du
gouffre. — Nous avançons ; des ondulations un peu moins
abruptes permettent quelque culture : de petites murailles de
pierre, qui de loin ressemblent à des raies tracées à l’encre sur
un plan topographique, enclosent et séparent les champs ; les
nuages ont disparu, une belle couleur chaude et mordorée revêt
les terrains d’un manteau d’or. Un tas de pains de blanc
d’Espagne, sur lequel s’arrondissent quelques dômes, poudroie
sous un soleil aveuglant au haut d’une colline ou plutôt d’une
montagne. C’est Goze, la capitale de l’île. Les curiosités de
Goze sont des cavernes creusées au bord de la mer, à l’entrée
desquelles tourbillonnent des nuées d’oiseaux aquatiques qui y
font leur nid ; un écueil où pousse une espèce de champignon
particulière très-estimée, dont les chevaliers de Malte s’étaient
réservé le monopole, et la saline de l’Horloger, bizarre
phénomène hydraulique, dont voici la briève explication. Un
horloger maltais, ayant eu l’idée de pratiquer des salines du
côté de Zebug, où il possédait des terres près du rivage, fit
creuser la roche pour faire évaporer l’eau salée ; mais la mer,
ayant miné en dessous, s’élança par ce puits comme une
trombe ou comme un de ces volcans d’eau de l’Islande, à une

hauteur de plus de soixante pieds, et faillit noyer tout le pays.
On boucha à grand’peine l’ouverture, et de temps en temps le
volcan marin fait des essais d’éruption. — Je n’ai pas vu la
saline de l’Horloger. Je raconte simplement ce qu’on m’a dit.
Goze et Malte sont situées exactement comme la Corse et la
Sardaigne ; une passe étroite les sépare, et dans les temps
primitifs elles ne devaient former aussi qu’une seule île.
L’aspect des côtes de Malte est semblable à celui des côtes de
l’île de Goze : c’est la continuation évidente des mêmes
roches, des mêmes terrains, et les stratifications géologiques se
poursuivent d’une île à l’autre.
Le climat a beaucoup changé depuis la veille ; le ciel prend
des tons d’outremer. Le souffle brûlant de l’Afrique voisine se
fait sentir. Malte produit des oranges ; le figuier d’Inde et
l’aloès y prospèrent ; l’on commence à apercevoir les
fortifications de la cité Valette, que signalent deux moulins à
vent en forme de tours avec huit ailes faisant la roue,
disposition bizarre et commune à tout l’Orient, et qui
mériterait que Hoguet, le Raphaël des moulins à vent, fît le
voyage tout exprès, tant les ailes, multipliées comme les
rayons d’une roue sans jantes, ont une physionomie originale.
L’eau de bleue devient verte par l’approche de la terre ; l’on
double la pointe Dragut. Le bateau à vapeur fait un demi-tour
et pénètre dans le goulet du port, en passant dans le château
Saint-Elme et le fort Ricazoli.
Les fortifications, avec leurs angles précis et leurs arêtes
vives, éclairées d’une lumière splendide, se dessinent presque
géométralement entre le bleu foncé du ciel et le vert cru de la
mer. Les moindres détails du rivage ressortent nettement : à

gauche s’élève une pyramide à la mémoire du colonel
Cavendish et se découpent les pointes de la cité Victorieuse et
du bourg de la Sangle ; à droite, s’étage en amphithéâtre la cité
Valette ; le port, qui porte le nom local de Marse, s’enfonce
dans les terres par une échancrure bifurquée à son extrémité
comme le fond de la mer Rouge ; des navires anglais, sardes,
napolitains, grecs, de toutes nations, sont à l’ancre à différentes
distances du bord, suivant leur tirant d’eau. Sur le quai, du côté
de la cité Valette, l’on distingue des soldats anglais avec
l’habit rouge et le pantalon blanc de rigueur, et quelques
haquets aux grandes roues écarlates, rappelant les anciens
corricoli de Naples ; tout cela se détachant sur des murailles
d’une éclatante blancheur. Sans que les positions soient les
mêmes, il y a dans ce luxe de fortifications, dans ce type
britannique mêlé au type méridional, quelque chose qui fait
penser à Gibraltar ; cette idée se présente naturellement à tous
ceux qui ont vu ces deux possessions anglaises, clefs qui
ouvrent ou ferment la Méditerranée.
On nous a aperçus du rivage. Une flottille de canots se dirige
à toutes rames vers le bateau à vapeur ; nous sommes entourés,
cernés, envahis, un abordage pacifique à lieu ; le pont se couvre
en une minute d’une foule de canailles variées piaillant, criant,
hurlant, jargonnant toutes sortes de langues et de dialectes ; on
se croirait à Babel le jour de la dispersion des travailleurs.
Avant de savoir à quelle nation vous appartenez, ces drôles
polyglottes essayent sur vous l’anglais, l’italien, le français, le
grec, le turc même, jusqu’à ce qu’ils aient rencontré un idiome
dans lequel vous puissiez leur dire intelligiblement : « Vous
m’assommez ! allez-vous-en à tous les diables ! » Les

domestiques de place, les garçons d’hôtel, vous poursuivent,
vous harcèlent, vous assassinent d’offres de service. On vous
fourre des cartes dans vos mains, dans votre gilet, dans le
gousset de votre pantalon, dans la poche de votre paletot, dans
la coiffe de votre chapeau ; les bateliers vous tiraillent à droite
et à gauche, par le bras, par le collet de l’habit, par la basque de
la redingote, au risque de vous écarteler, détail dont ils se
soucient peu ; ils se querellent et se battent à travers vous,
vociférant, gesticulant, trépignant, se démenant comme des
possédés ; mais, en somme, tant tués que blessés, il n’y a
personne de mort, et cette scène de tumulte peut s’appeler,
comme la pièce de Shakspeare, « beaucoup de bruit pour rien. »
Le vacarme s’apaise, les voyageurs sont distribués en plusieurs
lots, et chaque batelier s’empare de sa proie. Aux bateliers et
aux domestiques de place se joignent les marchands de cigares,
qui en vous offrent des paquets énormes à des prix
fabuleusement minimes : il est vrai qu’ils sont exécrables.
Je remarquai parmi cette foule bigarrée des types assez
caractéristiques. Des têtes brunes à cheveux noirs lustrés et
roulés en courtes spirales, à bouches épaisses, à regards
étincelants, d’un type presque africain sur un fond de régularité
grecque, se présentaient fréquemment, et me parurent
appartenir en propre à la race maltaise. Ces têtes implantées
sur des cous nerveux et des bustes solides n’ont pas été
reproduites par la peinture, et fourniraient des modèles
nouveaux. Quant au costume, il est des plus simples : un
pantalon de toile serré aux hanches par une ceinture de laine,
une chemise bouffante, un bonnet rouge penché sur l’oreille, ni
bas ni souliers.

Pendant que les passagers, pressés de descendre à terre,
encombraient l’échelle, je regardais les barques ameutées au
flanc du navire comme de petits poissons autour d’une baleine,
et j’en notais les particularités de construction et d’ornement.
Destinées au service du port, où l’eau est ordinairement
tranquille, ces barques n’ont pas de gouvernail, la proue et la
poupe sont marquées par une membrure relevée ayant de la
ressemblance avec le bec d’une gondole de Venise auquel on
n’aurait pas encore adapté cette clef de fer dentelé qui simule
un manche de violon ; à la proue s’ouvrent deux yeux
grossièrement peints, comme aux chaloupes de Cadix et de
Puerto ; à côté de ces yeux, une main, étendant le doigt
indicateur, semble désigner la route. Est-ce un symbole de
vigilance, un préservatif contre la jettatura et le mauvais oeil ?
C’est ce que je ne saurais précisément vous dire ; mais ces
yeux ainsi placés donnent à ces barques un vague aspect de
poisson nageant à fleur d’eau assez étrange. Sur le dossier de la
proue sont peintes les armes d’Angleterre, avec le lion et la
licorne, leurs supports héraldiques en couleurs crues et
violentes, ou bien un féroce hussard fait cabrer un cheval
impossible dû à la fantaisie de quelque peintre-vitrier. Des
embarcations plus modestes se contentent d’un simple pot de
fleurs largement épanouies.
La foule diminue ; j’entre dans un canot, je descends à terre,
je passe sous une porte assez obscure. Une rue en escalier se
présente à moi : je grimpe au hasard, selon mon habitude de
marcher sans guide dans les villes inconnues ; d’après certains
instincts topographiques qui me trompent rarement, et, après
quelques zigzags, je débouche sur la place du Gouvernement,

juste à l’heure où allait sonner la retraite anglaise. Cette
retraite mérite une description particulière : les tambours, la
grosse caisse, le fifre, se rangèrent silencieusement à un bout
de la place ; je n’ai aucune envie de jeter du ridicule sur
l’armée anglaise, mais je ne suis pas encore sûr que cette
musique ne fût pas empruntée à quelque orgue de Crémone : à
un signe du master, les tambours levèrent leurs baguettes, la
grosse caisse son tampon, le fifre son turlutu, mais avec un
mouvement si sec, si mécanique, si régulièrement pareil, qu’il
semblait produit par des ressorts et non par des muscles. Huit
jambes de pantalons blancs se relevèrent et retombèrent sur un
pas géométrique, et un sauvage ouragan de discordances se
déchaîna.
La grosse caisse grognait comme un ours en colère, les
tambours sonnaient le fêlé, et le fifre, grimpé à des hauteurs
impossibles, battait des trilles extravagants ; mais les
musiciens, malgré toute cette furie, n’en gardaient pas moins
des figures immobiles, inertes, glacées, sur lesquelles la brise
du midi n’avait pu fondre le givre du nord. Arrivés à l’autre
extrémité de la place, ils se retournèrent brusquement et
refirent le même chemin en émettant le même charivari. —
Vous avez sans doute vu de ces jouets d’Allemagne pourvus
d’une manivelle qui agace un fil de laiton avec un tuyau de
plume et fait sortir d’une guérite un soldat prussien au son
d’une aigre petite musique ; le soldat s’avance par une coulisse
jusqu’au bout de la boîte, fait volte-face et revient à son point
de départ. Grandissez et multipliez ce jouet d’Allemagne, et
vous aurez l’idée la plus exacte de la retraite anglaise. Je
n’aurais jamais cru que l’homme pût arriver à singer si

parfaitement le bois peint. C’est un beau triomphe pour la
discipline.
En redescendant vers la mer, je vois flamboyer un reflet de
cierges à travers la porte d’une église. J’entre. Des tentures de
damas rouge galonné d’or enveloppent les piliers. Sur l’autel
tout plaqué d’argent scintillent des soleils de filigrane et de
strass. Quelques lampes répandent un mystérieux demi-jour
dans les chapelles latérales. Devant une Madone grillée sont
pendus des ex voto en cire et en argent ; des tableaux farouches,
à la manière de l’Espagnolet ou du Caravage, se discernent
vaguement à la lueur des bougies ; il me semble être dans une
église d’Espagne, en plein catholicisme convaincu et fervent.
De petits garçons, accroupis par file sur des bancs de bois,
psalmodient gutturalement un cantique dont un vieux prêtre
leur donne le ton. — Je me retire plus édifié de l’intention que
de la musique. La nuit est tombée tout à fait. Des fanaux
brillent aux angles des rues devant les images des madones et
des saints. Les boutiques de marchands de comestibles et de
rafraîchissements sont éclairées par des veilleuses qui
chatoient parmi la verdure des étalages comme des vers
luisants sous l’herbe. Des femmes encapuchonnées de la
faldette montent et descendent les escaliers des rues, rasant
mystérieusement les murailles, chauves-souris du crépuscule
d’amour. — Je crois, Dieu me pardonne, que je viens
d’entendre frissonner les plaques de cuivre d’un tambour de
basque ; une main exercée tape sur le ventre d’une guitare en
effleurant les cordes du pouce. — Suis-je à Malte (possession
anglaise), ou à Grenade, dans l’Antequerula ? Il y avait
longtemps que je n’avais entendu racler le jambon en pleine

rue, et je commençais à croire, malgré les souvenirs de mes
trois voyages d’Espagne, que la chose n’avait lieu que dans les
vignettes de romances. Cela m’a rajeuni le coeur de quelques
années, et je remonte dans ma barque pour regagner le
Léonidas, fredonnant le moins faux qu’il m’est possible le
motif que je viens d’entendre. Demain, je reviendrai voir, à la
pure lumière du jour, ce que j’ai démêlé dans l’ombre du soir,
et je tâcherai de vous donner une idée de la cité Valette, ce
siége de l’ordre de Malte, qui a joué un rôle si brillant dans
l’histoire, et qui s’est éteint, comme toutes les institutions qui
n’ont plus de but, quelque glorieux qu’ait été leur passé.

 

II
MALTE

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