MESSES ROUGES ET ROMANTISME NOIR


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Auteur : Bourre Jean-Paul
Ouvrage : Messes rouges et romantisme noir
Année : 1980

 

 

« Mais surtout qu’ai-je tant aimé à Venise, à Tolède, à Sparte ? Qu’ai-je désiré vers la
Perse ? Des cimetières. »
Maurice Barres

« Et partout règne la nuit: nuit glorieuse! tu ne fus pas destinée au sommeil! Laisse moi
partager tes sauvages plaisirs, et faire partie de la tempête et de toi! »
Lord Byron

 

La fraternité « noire »
Dans le salon, la pénombre. L’éclairage aux bougies jette au plafond le jeu
d’ombres des candélabres. La pièce est drapée de noir, comme pour une ultime
cérémonie, un hommage à la Vie, à la Mort, à l’exaltation qui donne droit à la beauté
après une descente aux abîmes…..après la folie
Le feu flambe dans la cheminée. La grille de protection – une grille de cimetière
où le fer forgé mangé par la rouille prend des couleurs de feu – jette elle aussi des ombres
mouvantes entre les deux énormes cierges placés en sentinelles de part et d’autre de la
cheminée. Sur l’autel, la tête de bouc vernissée renvoie les lueurs du feu qui illuminent un à un tous les objets qui serviront au rituel: calice d’or, pentagramme de cuivre, épée
d’invocation, poignard du sacrifice dont le manche de cuir noir réveille la beauté du poing fermé qui devra donner la mort. Le cube noir du tabernacle se fond dans l’obscurité.
Seule l’hostie sanglante sculptée sur la porte parle le langage du feu. Elle rappelle la
torche flamboyante que Lucifer brandit dans sa chute, avant d’incendier l’obscurité, avant de rendre à l’homme ses pouvoirs anciens.
Le décor est campé. Nous sommes là, de toute éternité semble-t-il, prêts à jouer
nos « rôles », pour nous remplir de nous mêmes, pour oser défier les limites que l’homme
croit encore donner à la vie, pour gifler de notre gant noir le squelette de la mort, avant le dernier duel qui nous verra vainqueur. Descendre dans la tombe… et revenir VIVANT,
après le terrible face à face qui donne à l’homme le pouvoir des dieux. Nous sommes là,
penchés dans la pénombre. Le thé fume dans les tasses. Cérémonial paisible avant la
messe de la folie, avant la liturgie des Ténèbres et la venue de Saint Satan. Jean Cau n’a
pas quitté sa casquette de cuir. Il est assis dans un fauteuil profond, disposé à entendre, ou plutôt à comprendre, ce que dit la nuit. A ses côtés, un jeune journaliste de Paris Match, prêt lui aussi pour l’épopée nocturne.
J’ai tiré un fauteuil, et je m’installe en face de Jean Cau. Sur ses genoux, un bloc notes
ouvert sur une page vierge. Nathalie est assise sur l’un des coins du bureau,
immobile, en vêtements noirs. Plus loin, Pierre, Sylvie et Magda, elle aussi vêtue de noir,
une chauve-souris de métal autour du cou. Nous veillons à l’entrée de la nuit, avant que
ne commence la fête nocturne, la Messe Rouge, quelque part dans un cimetière de
campagne, à l’heure ou l’obscurité sera enfin définitive.
Nathalie parle de sa passion pour le vampirisme, de sa découverte du romanisme
noir… puis de notre rencontre un jour de l’hiver 1977, autour du « Dracula » de Bram Stoker. Avec des gestes tranquilles, Jean Cau prend des notes. Pour l’instant, il ne s’agit
que d’une histoire, pleine de souffre et de ténèbres, une histoire qu’on raconte pendant la veillée, lorsque le bois brûle dans la cheminée et que s’éveillent les légendes. Chacun
raconte sa part de légende, le souvenir de son expérience, son face-à-face avec la nuit…
mais il ne s’agit que d’une histoire très ancienne, une sorte de messe du souvenir célébrée à haute voix dans l’obscurité. Dans deux heures, nous éteindrons les bougies, et le jeu d’ombre des candélabres cessera tout-à-coup. Le feu s’éteindra derrière la grille de
protection Alors nous bouclerons la petite valise de bois qui contient les objets du rituel,
et nous gagnerons un à un la rue, avant que ne commence l’épopée nocturne: la nuit, le
froid, la route, et nos deux voitures lancées à la recherche du « lieu et de la formule », un
cimetière isolé, au bord d’un chemin de campagne sans issue. C’est l’heure choisie par
nous pour invoquer les divinités de la mort, pour vivre l’histoire présente et écrire en
lettre de sang un peu de la légende du vingtième siècle: notre légende.
Mais pour l’instant il ne s’agit que d’histoire, des mots qui deviennent des signes
d’encre sur du papier. Jean Cau écrit. Il se contente d’écrire, sans savoir encore le
pouvoir de folie de ces mots, sans savoir qu’ils deviendrons vie pour chacun d’entre nous
d’ici quelques heures, lorsque les mots s’écriront en lettres de sang à la pointe du poignard.
« Pourquoi ce nom, « Les Témoins de Lucifer? »
Le stylo n’écrit plus. Il attend la réponse qui justifiera l’histoire… Après tout! S’il
s’agissait d’une gesticulation grotesque entretenue par une poignée de fanatiques
imbéciles?…Le stylo hésite. La casquette de cuir s’incline… L’homme qui écrit
s’interroge. Il ne doit surtout pas confondre les héros qui appartiennent au passé avec des pantomimes de quelques clowns vêtus de noir. Pourtant, les « clowns » font sans cesse
référence au « culte des héros ». Ce qu’ils disent semble sincère. On ne peut truquer
l’émotion….
D’ailleurs, que disent-ils ces adeptes de la nuit, immobiles dans ce curieux salon
parisien dédié aux puissances de « l’Enfer », « en plein vingtième siècle?
Jean Cau écoute, interroge, écrit… Nous parlons des fous portant la torche dans
l’obscurité des cimetières qui sont comme les ruines de ce monde finissant. De déclins
sublimes où il faut toute la volonté du dernier homme pour allumer les soleils qui
déteignent.
Nous savions, nous, que Satan était beau, de cette beauté un peu triste, pleine
d’orgueil sous son diadème d’or. C’est une telle beauté que nous allions chercher au fond
des cimetières, dans les ruines sans âges où vivent encore les images du passé. Un mot,
un seul, suffit pour réveiller les héros endormis… et ce mot appartient au rituel, à la
cérémonie nocturne pendant laquelle se célèbre la messe de sang, pendant laquelle nous
invoquons la folie qui est surtout l’ivresse du Sacré, le vertige du plus Lointain.
« Pourquoi ce nom, « les Témoins de Lucifer »?
Nous sommes face à face. Nous, dans nos rôles de fanatiques… où de porteurs de
légendes. Jean Cau dans son rôle d’équilibre, étudiant peut être un simple phénomène
social, à ajouter la confrérie imbécile des « fous de dieu », agitant en troupeau les
clochettes du réveil spirituel, le crâne tondu pour la plus grande gloire de Krishna et
consors. Le journaliste guette l’image habituelle: la secte, le fanatisme, le gourou
halluciné… Rien de tout cela pourtant. « Pour nous, Lucifer n’appartient pas à la vieille
superstition, au bric à brac occulte qui sent la poussière et les vieux manuscrits. Lucifer est le Porte Lumière, l’ange de la Foudre apportant la Connaissance aux hommes,
réveillant l’ancienne nostalgie du monde antique où l’adepte se faisait l’égal des dieux.
C’est avec le romantisme noir que Satan redevient Lucifer, et qu’il prit définitivement un
aspect de beauté déchue, de splendeur voilée, de tristesse et de mort. Le Satan médiéval a disparu…. L’Ange de Feu occupé à nouveau sa fonction première; il est le génie de
l’homme, le degré le plus haut de son évolution, la pointe extrême du savoir, la lucidité, la vision cosmique universelle….Dès lors, l’homme reconnaît en lui un « frère idéal », un but à atteindre ». Jean Cau cesse d’écrire un instant. Parlons-nous des mêmes « Porteurs de
torche », des mêmes fous incendiés de beauté?…. »Êtes vous une secte? »
« Au sens de ‘section’; ce qui sépare et ce qui est séparé. une fraternité noire,
limitée à quelques individus animés par la même passion, le même besoin de démesure…
La liturgie luciférienne est un moyen violent – toute beauté est violente – pour conquérir
la noblesse spirituelle trop longtemps refusée sous prétexte de malédiction, de sacrilège et de péché. Ce caractère surhumain de luciférisme, nous le trouvons fort bien illustré dans le mythe prométhéen, où la souffrance est conçue non pas comme une faiblesse, mais comme une force… »
Pierre se lève et ajoute une bûche au feu qui commençait à mourir. La flamme
ainsi ranimée se redresse tout-à-coup, avec une violence belle, suave, pleine d’elle-même,
et pourtant légère, fragile comme un rêve… insaisissable et mortelle à la fois…. le pouvoir
même de l’Ange de Flamme que nous vénérons dans l’obscurité des cimetières.
« De la même manière, dans la mythologie scandinave, Odin, se sacrifiera lui
même en se suspendant à la branche d’un arbre, neuf jours et neuf nuits, sans boire ni
manger, le flanc percé par sa propre lance. Ce martyr volontaire n’avait qu’un but: la
révélation des runes magiques, la découverte du ‘secret des secrets’. Loin d’être une
allégorie, l’exemple luciférien est un drame très réel, dont le but est le retour à l’homme-dieu »
« On vous dit adeptes du vampirisme. Quel rapport avec cette vision
prométhéenne de Lucifer?… »
« il s’agit d’une seule et même chose. Le vampirisme est une tradition magique de
la nuit dont le but est la victoire définitive sur la mort. Jadis, en Transylvanie, vivait un
prince volontairement reclus – le prince Dracula, seigneur de Valachie. Il n’avait qu’un
but; franchir les limites de la mort et entrer vivants dans l’éternité. Semblables à lui,
d’autres seigneurs roumains transformèrent leurs châteaux en nids d’aigles et devinrent les disciples de l’Ange Noir, Lucifer, celui qui porte le Feu. ceux-là pratiquèrent le véritable vampirisme, cette alchimie du sang qui confère puissance et gloire à l’audacieux qui transgresse les dernière frontières de son existence et oser aller voir au-delà. »
…Mais le mots restent les mots. Ils ne peuvent traduire la réalité de la Messe
Rouge, le vertige qui s’ouvre derrière la tombe dès la mise à mort de l’animal, le réveil de
la volonté aspirée par la beauté du sang, droite comme une statue de légende, ayant
retrouvé le dernier geste qui réconcilie l’homme avec son histoire….
Cette philosophie prométhéenne, ce retour à l’ancien paganisme, sont-ils
conciliables avec ces poignards rituels, ces épées magiques, cette tête de bouc autour de
laquelle tournent les vapeurs de l’encens?…Où s’arrête le folklore, et où commence le
Sacré, le Vrai, celui du ‘Mystère’, du drame ancien?…
=Les lieux dans lesquels se déroulent vos liturgies sont je pense des lieux
privilégiés. Il s’agit seulement de cimetières?

=Non. Nous allons aussi dans les ruine de certains lieux. Par exemple, ce qui
reste du château de Gilles de Rai, à Tiffauges, sur la route de Nantes.
=Pourquoi Gilles de Rais?… Il n’appartient pas à la mythologie du vampirisme.
=Il est l’auteur de près de six cents meurtres rituels. Mais ces meurtres ne nous
intéressent pas en eux-mêmes. Pourquoi Gilles de Rais?… Non pas à cause de ses
innombrables crimes terrifiants, mais à cause de sa démesure, e son désir illuminé d’aller plus loi. Vous comprenez?…
=Oui, je crois. De l’Acte lavé des actes. De la volonté pure d’avant les actes.
Alors nous évoquons la Messe Rouge dans la demi-pénombre du salon et l’Acte
retrouve sa grandeur magique, à travers la violence et le beauté. La Messe Rouge libère
l’angoisse cachée dans la tombe, et l’angoisse devient un moment de volonté vraie, une
torche incendiaire qui ose braver la mort. L’homme n’a plus peur de descendre dans la
tombe. Comme Thésée cherche le Minotaure, il cherche la mort dans les couloirs secrets
du temple. Alors il offrira le sacrifice sanglant pour parodier la mort, pour la forer à
paraître… Il portera le masque de la mort; le temps de sa Messe Rouge, il deviendra la
mort et la mort ne pourra rien contre lui. Tel est l’exorcisme tout puissant de la Messe
Sanglante: le prêtre joue le rôle de la mort. Il lui vole son rôle; et la mort démystifiée est
tout à coup chassée de la scène où se déroule le drame magique. Le prêtre de la Messe
Rouge ira même jusqu’à offrir sa propre vie… dans un grand éclat de rire, à la manière des dieux des légendes qui meurent et renaissent sans cesse, parce qu’ils osent repousser
les limites de la mort.
Le départ est fixé pour onze heures. Nous atteindrons le cimetière de Nucourt aux
environs de onze heures trente. Alors commencera la Messe rouge à laquelle Jean Cau
tient à assister. Nous avons encore une heure devant nous…. Le temps nécessaire pour
invoquer les « magnifiques annonciateurs », ceux qui on fait de la Messe Rouge une
liturgie permanente
Quelqu’un revient avec une théière fumante. Le feu redouble dans la cheminée.
C’est le moment choisi pour appeler à non les adeptes du romantisme noir, ceux qui firent de leur propre mort un rituel suprême: Fabre d’Olivet, William Beckford, le peintre
Léopold Robert…. et plus près de nous, Christian Taché, mort par le feu sous les fenêtres
de la Mairie de Camalières…

 LES MAGES FOUDROYÉS

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