L’ILIADE OU LE POÈME DE LA FORCE


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Auteur : Weil Simone Adolphine (Novis Émile)
Ouvrage : L’Iliade ou le poème de la force
Année : 1941

Publié dans Les Cahiers du Sud [ Marseille ]
de décembre 1940 à janvier 1941
sous le nom de Émile Novis

 

La traduction des passages cités est nouvelle. Chaque ligne
traduit un vers grec, les rejets et enjambements sont
scrupuleusement reproduits ; l’ordre des mots grecs à l’intérieur
de chaque vers est respecté autant que possible. (Note de S.Weil.)

 

Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Iliade, c’est la force.
La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les
hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte.
L’âme humaine ne cesse pas d’y apparaître modifiée par ses
rapports avec la force ; entraînée, aveuglée par la force dont elle
croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu’elle subit.
Ceux qui avaient rêvé que la force, grâce au progrès, appartenait
désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document ;
ceux qui savent discerner la force, aujourd’hui comme autrefois,
au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le
plus pur des miroirs.
La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une
chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une
chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait
quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne. C’est un
tableau que l’Iliade ne se lasse pas de nous présenter :
… les chevaux
Faisaient résonner les chars vides par les chemins de la
guerre,
En deuil de leurs conducteurs sans reproche. Eux sur terre
Gisaient, aux vautours beaucoup plus chers qu’à leurs
épouses.
Le héros est une chose traînée derrière un char dans la
poussière :
… Tout autour, les cheveux
Noirs étaient répandus, et la tête entière dans la poussière
Gisait, naguère charmante ; à présent Zeus à ses ennemis

Avait permis de l’avilir sur sa terre natale.
L’amertume d’un tel tableau, nous la savourons pure, sans
qu’aucune fiction réconfortante vienne l’altérer, aucune
immortalité consolatrice, aucune fade auréole de gloire ou de
patrie.
Son âme hors de ses membres s’envola, s’en alla chez Hadès,
Pleurant sur son destin, quittant sa virilité et sa jeunesse.
Plus poignante encore, tant le contraste est douloureux, est
l’évocation soudaine, aussitôt effacée, d’un autre monde, le
monde lointain, précaire et touchant de la paix, de la famille, ce
monde où chaque homme est pour ceux qui l’entourent ce qui
compte le plus.
Elle criait à ses servantes aux beaux cheveux par la demeure
De mettre auprès du feu un grand trépied, afin qu’il y eût
Pour Hector un bain chaud au retour du combat.
La naïve ! Elle ne savait pas que bien loin des bains chauds
Le bras d’Achille l’avait soumis, à cause d’Athèna aux yeux
verts.,
Certes, il était loin des bains chauds, le malheureux. Il n’était
pas le seul. Presque toute l’Iliade se passe loin des bains chauds.
Presque toute la vie humaine s’est toujours passée loin des bains
chauds.
La force qui tue est une forme sommaire, grossière de la
force. Combien plus variée en ses procédés, combien plus
surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas ;
c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. Elle va tuer sûrement, ou
elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur
l’être qu’à tout instant elle peut tuer ; de toutes façons elle change
l’homme en pierre. Du pouvoir de transformer un homme en
chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien

autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui
reste vivant. Il est vivant, il a une âme ; il est pourtant une chose.
Être bien étrange qu’une chose qui a une âme ; étrange état pour
l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y
conformer, se tordre et se plier sur elle-même ? Elle n’est pas faite
pour habiter une chose ; quand elle y est contrainte, il n’est plus
rien en elle qui ne souffre violence.
Un homme désarmé et nu sur lequel se dirige une arme
devient cadavre avant d’être touché. Un moment encore il
combine, agit, espère :
Il pensait, immobile. L’autre approche, tout saisi,
Anxieux de toucher ses genoux. Il voulait dans son coeur
Échapper à la mort mauvaise, au destin noir…
Et d’un bras il étreignait pour le supplier ses genoux,
De l’autre il maintenait la lance aiguë sans la lâcher…
Mais bientôt il a compris que l’arme ne se détourera pas, et,
respirant encore, il n’est plus que matière, encore pensant ne peut
plus rien penser :
Ainsi parla ce fils si brillant de Priam
En mots qui suppliaient. Il entendit une parole inflexible :
Il dit ; à l’autre défaillent les genoux et le coeur ;
Il lâche la lance et tombe assis, les mains tendues,
Les deux mains. Achille dégaine son glaive aigu,
Frappe à la clavicule, le long du cou ; et tout entier
Plonge le glaive à deux tranchants. Lui, sur la face, à terre
Gît étendu, et le sang noir s’écoule en humectant la terre.
Quand, hors de tout combat, un étranger faible et sans armes
supplie un guerrier, il n’est pas de ce fait condamné à mort ; mais
un instant d’impatience de la part du guerrier suffirait à lui ôter la
vie. C’est assez pour que sa chair perde la principale propriété de

la chair vivante. Un morceau de chair vivante manifeste la vie
avant tout par le sursaut ; une patte de grenouille, sous le choc
électrique, sursaute ; l’aspect proche ou le contact d’une chose
horrible ou terrifiante fait sursauter n’importe quel paquet de
chair, de nerfs et de muscles. Seul, un pareil suppliant ne
tressaille pas, ne frémit pas ; il n’en a plus licence ; ses lèvres vont
toucher l’objet pour lui le plus chargé d’horreur :

On ne vit pas entrer le grand Priam. Il s’arrêta,
Étreignit les genoux d’Achille, baisa ses mains,
Terribles, tueuses d’hommes, qui lui avaient massacré tant
de fils.

Le spectacle d’un homme réduit à ce degré de malheur glace à
peu près comme glace l’aspect d’un cadavre :
Comme quand le dur malheur saisit quelqu’un, lorsque dans
son pays
Il a tué, et qu’il arrive à la demeure d’autrui,
De quelque riche ; un frisson saisit ceux qui le voient ;
Ainsi Achille frissonna en voyant le divin Priam.
Les autres aussi frissonnèrent, se regardant les uns les
autres.
Mais ce n’est qu’un moment, et bientôt la présence même du
malheureux est oubliée :
Il dit. L’autre, songeant à son père, désira le pleurer ;
Le prenant par le bras, il poussa un peu le vieillard.
Tous deux se souvenaient, l’un d’Hector tueur d’hommes,
Et il fondait en larmes aux pieds d’Achille, contre la terre ;
Mais Achille, lui, pleurait son père, et par moments aussi
Patrocle ; leurs sanglots emplissaient la demeure.
Ce n’est pas par insensibilité qu’Achille a d’un geste poussé à
terre le vieillard collé contre ses genoux ; les paroles de Priam

évoquant son vieux père l’ont ému jusqu’aux larmes. Tout
simplement il se trouve être aussi libre dans ses attitudes, dans
ses mouvements que si au lieu d’un suppliant c’était un objet
inerte qui touchait ses genoux. Les êtres humains autour de nous
ont par leur seule présence un pouvoir, et qui n’appartient qu’à
eux, d’arrêter, de réprimer, de modifier chacun des mouvements
que notre corps esquisse ; un passant ne détourne pas notre
marche sur une route de la même manière qu’un écriteau, on ne
se lève pas, on ne marche pas, on ne rassied pas dans sa chambre
quand on est seul de la même manière que lorsqu’on a un
visiteur. Mais cette influence indéfinissable de la présence
humaine n’est pas exercée par les hommes qu’un mouvement
d’impatience peut priver de la vie avant même qu’une pensée ait
eu le temps de les condamner à mort. Devant eux les autres se
meuvent comme s’ils n’étaient pas là ; et eux à leur tour, dans le
danger où ils se trouvent d’être en un instant réduits à rien, ils
imitent le néant. Poussés ils tombent, tombés demeurent à terre,
aussi longtemps que le hasard ne fait pas passer dans l’esprit de
quelqu’un la pensée de les relever. Mais qu’enfin relevés, honorés
de paroles cordiales, ils ne s’avisent pas de prendre au sérieux
cette résurrection, d’oser exprimer un désir ; une voix irritée les
ramènerait aussitôt au silence :

Il dit, et le vieillard trembla et obéit.

Du moins les suppliants, une fois exaucés, redeviennent-ils
des hommes comme les autres. Mais il est des êtres plus
malheureux qui, sans mourir, sont devenus des choses pour toute
leur vie. Il n’y a dans leurs journées aucun jeu, aucun vide, aucun
champ libre pour rien qui vienne d’eux-mêmes. Ce ne sont pas
des hommes vivant plus durement que d’autres, placés
socialement plus bas que d’autres ; c’est une autre espèce
humaine, un compromis entre l’homme et le cadavre. Qu’un être
humain soit une chose, il y a là, du point de vue logique,
contradiction ; mais quand l’impossible est devenu une réalité, la
contradiction devient dans l’âme déchirement. Cette chose aspire
à tous moments à être un homme, une femme, et à aucun
moment n’y parvient. C’est une mort qui s’étire tout au long d’une

vie ; une vie que la mort a glacée longtemps avant de l’avoir
supprimée.
La vierge, fille d’un prêtre, subira ce sort :
Je ne la rendrai pas. Auparavant la vieillesse l’aura prise,
Dans notre demeure, dans Argos, loin de son pays,
A courir devant le métier, à venir vers mon lit.
La jeune femme, la jeune mère, épouse du prince, le subira :
Et peut-être un jour dans Argos tu tisseras la toile pour une
autre
Et tu porteras l’eau de la Messéis ou l’Hypérée,
Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité.
L’enfant héritier du sceptre royal le subira :
Elles sans doute s’en iront au fond des vaisseaux creux,
Moi parmi elles ; toi, mon enfant, ou avec moi
Tu me suivras et tu feras d’avilissants travaux,
Peinant aux yeux d’un maître sans douceur…
Un tel sort, aux yeux de la mère, est aussi redoutable pour son
enfant que la mort même ; l’époux souhaite avoir péri avant d’y
voir sa femme réduite ; le père appelle tous les fléaux du ciel sur
l’armée qui y soumet sa fille. Mais chez ceux sur qui il s’abat, un
destin si brutal efface les malédictions, les révoltes, les
comparaisons, les méditations sur l’avenir et le passé, presque le
souvenir. Il n’appartient pas à l’esclave d’être fidèle à sa cité et à
ses morts.
C’est quand souffre ou meurt l’un de ceux qui lui ont fait tout
perdre, qui ont ravagé sa ville, massacré les siens sous ses yeux,
c’est alors que l’esclave pleure. Pourquoi non ? Alors seulement
les pleurs lui sont permis. Ils sont même imposés. Mais dans la

servitude, les larmes ne sont-elles pas prêtes à couler dès qu’elles
le peuvent impunément ?
Elle dit en pleurant, et les femmes de gémir,
Prenant prétexte de Patrocle, chacune sur ses propres
angoisses.
En aucune occasion l’esclave n’a licence de rien exprimer,
sinon ce qui peut complaire au maître. C’est pourquoi si, dans une
vie aussi morne, un sentiment peut poindre et l’animer un peu, ce
ne peut être que l’amour du maître ; tout autre chemin est barré
au don d’aimer, de même que pour un cheval attelé les brancards,
les rênes, le mors barrent tous les chemins sauf un seul. Et si par
miracle apparaît l’espoir de redevenir un jour, par faveur,
quelqu’un, à quel degré n’iront pas se porter la reconnaissance et
l’amour pour des hommes envers qui un passé tout proche encore
devrait inspirer de l’horreur :
Mon époux, à qui m’avaient donnée mon père et ma mère
respectée,
Je l’ai vu devant ma cité transpercer par l’airain aigu.
Mes trois frères, que m’avait enfantés une seule mère,
Si chéris ! ils ont trouvé le jour fatal.
Mais tu ne m’as pas laissée, quand mon mari par le rapide
Achille
Fut tué, et détruite la cité du divin Mynès,
Verser des larmes ; tu m’as promis que le divin Achille
Me prendrait pour femme légitime et m’emmènerait dans
ses vaisseaux
En Phthia, célébrer le mariage parmi les Myrmidons.
Aussi sans répit je te pleure, toi qui as toujours été doux.
On ne peut perdre plus que ne perd l’esclave ; il perd toute vie
intérieure. Il n’en retrouve un peu que lorsque apparaît la
possibilité de changer de destin. Tel est l’empire de la force : cet
empire va aussi loin que celui de la nature. La nature aussi,

lorsque entrent en jeu les besoins vitaux, efface toute vie
intérieure et même la douleur d’une mère :
Car même Niobé aux beaux cheveux a songé à manger,
Elle à qui douze enfants dans sa maison périrent,
Six filles et six fils à la fleur de leur âge.
Eux, Apollon les tua avec son arc d’argent
Dans sa colère contre Niobé ; elles, Artémis qui aime les
flèches.
C’est qu’elle s’était égalée à Lèto aux belles joues,
Disant « elle a deux enfants ; moi, j’en ai enfanté
beaucoup ».
Et ces deux, quoiqu’ils ne fussent que deux, les ont fait tous
mourir.
Eux neuf jours furent gisants dans la mort ; nul ne vint
Les enterrer. Les gens étaient devenus des pierres par le
vouloir de Zeus.
Et eux le dixième jour furent ensevelis par les dieux du ciel.
Mais elle a songé à manger, quand elle fut fatiguée des
larmes.
On n’a jamais exprimé avec tant d’amertume la misère de
l’homme, qui le rend même incapable de sentir sa misère.
La force maniée par autrui est impérieuse sur l’âme comme la
faim extrême, dès qu’elle consiste en un pouvoir perpétuel de vie
et de mort. Et c’est un empire aussi froid, aussi dur que s’il était
exercé par la matière inerte. L’homme qui se trouve partout le
plus faible est au coeur des cités aussi seul, plus seul que ne peut
l’être l’homme perdu au milieu d’un désert.
Deux tonneaux se trouvent placés au seuil de Zeus,
Où sont les dons qu’il donne, mauvais dans l’un, bons dans
l’autre…
A qui il fait des dons funestes, il l’expose aux outrages ;
L’affreux besoin le chasse au travers de la terre divine ;

Il erre et ne reçoit d’égards ni des hommes ni des dieux.
Aussi impitoyablement la force écrase, aussi impitoyablement
elle enivre quiconque la possède, ou croit la posséder. Personne
ne la possède véritablement. Les hommes ne sont pas divisés,
dans l’Iliade, en vaincus, en esclaves, en suppliants d’un côté, et
en vainqueurs, en chefs, de l’autre ; il ne s’y trouve pas un seul
homme qui ne soit à quelque moment contraint de plier sous la
force. Les soldats, bien que libres et armés, n’en subissent pas
moins ordres et outrages :
Tout homme du peuple qu’il voyait et prenait à crier,
De son sceptre il le frappait et le réprimandait ainsi :
« Misérable, tiens-toi tranquille, écoute parler les autres,
Tes supérieurs. Tu n’as ni courage ni force,
Tu comptes pour rien dans le combat, pour rien dans
l’assemblée… »
Thersite paie cher des paroles pourtant parfaitement
raisonnables, et qui ressemblent à celles que prononce Achille.
Il le frappa ; lui se courba, ses larmes coulèrent pressées,
Une tumeur sanglante sur son dos se forma
Sous le sceptre d’or ; il s’assit et eut peur.
Dans la douleur et la stupeur il essuyait ses larmes.
Les autres, malgré leur peine, y prirent plaisir et rirent.
Mais Achille même, ce héros fier, invaincu, nous est montré
dès le début du poème pleurant d’humiliation et de douleur
impuissante, après qu’on a enlevé sous ses yeux la femme dont il
voulait faire son épouse, sans qu’il ait osé s’y opposer.
… Mais Achille
En pleurant s’assit loin des siens, à l’écart,
Au bord des vagues blanchissantes, le regard sur la mer
vineuse.

Agamemnon a humilié Achille de propos délibéré, pour
montrer qu’il est le maître :
… Comme cela, tu sauras
Que je peux plus que toi, et tout autre hésitera
A me traiter d’égal et à me tenir tête.
Mais quelques jours après le chef suprême pleure à son tour,
est forcé de s’abaisser, de supplier, et il a la douleur de le faire en
vain.
La honte de la peur non plus n’est pas épargnée à un seul des
combattants. Les héros tremblent comme les autres. Il suffit d’un
défi d’Hector pour consterner tous les Grecs sans aucune
exception, sauf Achille et les siens qui sont absents :
Il dit, et tous se turent et gardèrent le silence ;
Ils avaient honte de refuser, peur d’accepter.
Mais dès qu’Ajax s’avance, la peur change de côté :
Les Troyens, un frisson de terreur fit défaillir leurs
membres ;
Hector lui-même, son coeur bondit dans sa poitrine ;
Mais il n’avait plus licence de trembler, ni de se réfugier…
Deux jours plus tard, Ajax ressent à son tour la terreur :
Zeus le père, de là-haut, dans Ajax fait monter la peur.
Il s’arrête, saisi, derrière lui met le bouclier à sept peaux,
Tremble, regarde tout égaré la foule, comme une bête…
A Achille lui-même il arrive une fois de trembler et de gémir
de peur, devant un fleuve, il est vrai, non devant un homme. Lui

excepté, absolument tous nous sont montrés à quelque moment
vaincus. La valeur contribue moins à déterminer la victoire que le
destin aveugle, représenté par la balance d’or de Zeus :
A ce moment Zeus le père déploya sa balance en or.
Il y plaça deux sorts de la mort qui fauche tout,
Un pour les Troyens dompteurs de chevaux, un pour les
Grecs bardés d’airain.
Il la prit au milieu, ce fut le jour fatal des Grecs qui s’abaissa.
A force d’être aveugle, le destin établit une sorte de justice,
aveugle elle aussi, qui punit les hommes armés, de la peine du
talion ; l’Iliade l’a formulée longtemps avant l’Évangile, et
presque dans les mêmes termes :
Arès est équitable, et il tue ceux qui tuent.
Si tous sont destinés en naissant à souffrir la violence, c’est là
une vérité à laquelle l’empire des circonstances ferme les esprits
des hommes. Le fort n’est jamais absolument fort, ni le faible
absolument faible, mais l’un et l’autre l’ignorent. Ils ne se croient
pas de la même espèce ; ni le faible ne se regarde comme le
semblable du fort, ni il n’est regardé comme tel. Celui qui possède
la force marche dans un milieu non résistant, sans que rien, dans
la matière humaine autour de lui, soit de nature à susciter entre
l’élan et l’acte ce bref intervalle où se loge la pensée. Où la pensée
n’a pas de place, la justice ni la prudence n’en ont. C’est pourquoi
ces hommes armés agissent durement et follement. Leur arme
s’enfonce dans un ennemi désarmé qui est à leurs genoux ; ils
triomphent d’un mourant en lui décrivant les outrages que son
corps va subir ; Achille égorge douze adolescents troyens sur le
bûcher de Patrocle aussi naturellement que nous coupons des
fleurs pour une tombe. En usant de leur pouvoir, ils ne se doutent
jamais que les conséquences de leurs actes les feront plier à leur
tour. Quand on peut d’un mot faire taire, trembler, obéir un
vieillard, réfléchit-on que les malédictions d’un prêtre ont de
l’importance aux yeux des devins ? S’abstient-on d’enlever la

femme aimée d’Achille, quand on sait qu’elle et lui ne pourront
qu’obéir ? Achille, quand il jouit de voir fuir les misérables Grecs,
peut-il penser que cette fuite, qui durera et finira selon sa volonté,
va faire perdre la vie à son ami et à lui-même ? C’est ainsi que
ceux à qui la force est prêtée par le sort périssent pour y trop
compter.
Il ne se peut pas qu’ils ne périssent. Car ils ne considèrent pas
leur propre force comme une quantité limitée, ni leurs rapports
avec autrui comme un équilibre entre forces inégales. Les autres
hommes n’imposant pas à leurs mouvements ce temps d’arrêt
d’où seul procèdent nos égards envers nos semblables, ils en
concluent que le destin leur a donné toute licence, et aucune à
leurs inférieurs. Dès lors ils vont au-delà de la force dont ils
disposent. Ils vont inévitablement au-delà, ignorant qu’elle est
limitée. Ils sont alors livrés sans recours au hasard, et les choses
ne leur obéissent plus. Quelquefois le hasard les sert ; d’autres
fois il leur nuit ; les voilà exposés nus au malheur, sans l’armure
de puissance qui protégeait leur âme, sans plus rien désormais
qui les sépare des larmes.
Ce châtiment d’une rigueur géométrique, qui punit
automatiquement l’abus de la force, fut l’objet premier de la
méditation chez les Grecs. Il constitue l’âme de l’épopée ; sous le
nom de Némésis, il est le ressort des tragédies d’Eschyle ; les
Pythagoriciens, Socrate, Platon, partirent de là pour penser
l’homme et l’univers. La notion en est devenue familière partout
où l’hellénisme a pénétré. C’est cette notion grecque peut-être qui
subsiste, sous le nom de kharma, dans des pays d’Orient
imprégnés de bouddhisme ; mais l’Occident l’a perdue et n’a plus
même dans aucune de ses langues de mot pour l’exprimer ; les
idées de limite, de mesure, d’équilibre, qui devraient déterminer
la conduite de la vie, n’ont plus qu’un emploi servile dans la
technique. Nous ne sommes géomètres que devant la matière ; les
Grecs furent d’abord géomètres dans l’apprentissage de la vertu.
La marche de la guerre, dans l’Iliade, ne consiste qu’en ce jeu
de bascule. Le vainqueur du moment se sent invincible, quand

même il aurait quelques heures plus tôt éprouvé la défaite ; il
oublie d’user de la victoire comme d’une chose qui passera. Au
bout de la première journée de combat que raconte l’Iliade, les
Grecs victorieux pourraient sans doute obtenir l’objet de leurs
efforts, c’est-à-dire Hélène et ses richesses ; du moins si l’on
suppose, comme fait Homère, que l’armée grecque avait raison de
croire Hélène dans Troie. Les prêtres égyptiens, qui devaient le
savoir, affirmèrent plus tard à Hérodote qu’elle se trouvait en
Égypte. De toutes manières, ce soir-là, les Grecs n’en veulent
plus :
« Qu’on n’accepte à présent ni les biens de Pâris,
Ni Hélène ; chacun voit, même le plus ignorant,
Que Troie est à présent sur le bord de la perte. »
Il dit ; tous acclamèrent parmi les Achéens.
Ce qu’ils veulent, ce n’est rien de moins que tout. Toutes les
richesses de Troie comme butin, tous les palais, les temples et les
maisons comme cendres, toutes les femmes et tous les enfants
comme esclaves, tous les hommes comme cadavres. Ils oublient
un détail ; c’est que tout n’est pas en leur pouvoir ; car ils ne sont
pas dans Troie. Peut-être ils y seront demain ; peut-être ils n’y
seront pas.
Hector, le même jour, se laisse aller au même oubli :
Car je sais bien ceci dans mes entrailles et dans mon coeur ;
Un jour viendra où périra la sainte Ilion,
Et Priam, et la nation de Priam à la bonne lance.
Mais je pense moins à la douleur qui se prépare pour les
Troyens,
Et à Hécube elle-même, et à Priam le roi,
Et à mes frères qui, si nombreux et si braves,
Tomberont dans la poussière sous les coups des ennemis,
Qu’à toi, quand l’un des Grecs à la cuirasse d’airain
Te traînera toute en larmes, t’ôtant la liberté.

Mais moi, que je sois mort et que la terre m’ait recouvert
Avant que je t’entende crier, que je te voie traînée !
Que n’offrirait-il pas à ce moment pour écarter des horreurs
qu’il croit inévitables ? Mais il ne peut rien offrir qu’en vain. Le
surlendemain les Grecs fuient misérablement, et Agamemnon
même voudrait reprendre la mer. Hector qui, en cédant peu de
choses, obtiendrait alors facilement le départ de l’ennemi, ne veut
même plus lui permettre de partir les mains vides :
Brûlons partout des feux et que l’éclat en monte au ciel
De peur que dans la nuit les Grecs aux longs cheveux
Pour s’enfuir ne s’élancent au large dos des mers…
Que plus d’un ait un trait même chez lui à digérer,
….. afin que tout le monde redoute
De porter aux Troyens dompteurs de chevaux la guerre qui
fait pleurer.
Son désir est réalisé ; les Grecs restent ; et le lendemain, à
midi, ils font de lui et des siens un objet pitoyable :
Eux, à travers la plaine ils fuyaient comme des vaches
Qu’un lion chasse devant lui, venu au milieu de la nuit…
Ainsi les poursuivait le puissant Atride Agamemnon,
Tuant sans arrêt le dernier ; eux, ils fuyaient.
Dans le cours de l’après-midi, Hector reprend le dessus,
recule encore, puis met les Grecs en déroute, puis est repoussé
par Patrocle et ses troupes fraîches. Patrocle, poursuivant son
avantage au delà de ses forces, finit par se trouver exposé, sans
armure et blessé, à l’épée d’Hector, et le soir Hector victorieux
accueille par de dures réprimandes l’avis prudent de Polydamas :
« A présent que j’ai reçu du fils de Cronos rusé
La gloire auprès des vaisseaux, acculant à la mer les Grecs,

Imbécile ! ne propose pas de tels conseils devant le peuple.
Aucun Troyen ne t’écoutera ; moi, je ne le permettrais pas. »
Ainsi parla Hector, et les Troyens de l’acclamer…
Le lendemain Hector est perdu. Achille l’a fait reculer à
travers toute la plaine et va le tuer. Il a toujours été le plus fort
des deux au combat ; combien davantage après plusieurs
semaines de repos, emporté par la vengeance et la victoire, contre
un ennemi épuisé ! Voilà Hector seul devant les murs de Troie,
complètement seul, à attendre la mort et à essayer de résoudre
son âme à lui faire face.
Hélas ! si je passais derrière la porte et le rempart,
Polydamas d’abord me donnerait de la honte…
Maintenant que j’ai perdu les miens par ma folie,
Je crains les Troyens et les Troyennes aux voiles traînants
Et que je n’entende dire par de moins braves que moi :
« Hector, trop confiant dans sa force, a perdu le pays. »
Si pourtant je posais mon bouclier bombé,
Mon bon casque, et, appuyant ma lance au rempart,
Si j’allais vers l’illustre Achille, à sa rencontre ?…
Mais pourquoi donc mon coeur me donne-t-il ces conseils ?
Je ne l’approcherais pas ; il n’aurait pas pitié,
Pas d’égard ; il me tuerait, si j’étais ainsi nu,
Comme une femme…
Hector n’échappe à aucune des douleurs et des hontes qui
sont la part des malheureux. Seul, dépouillé de tout prestige de
force, le courage qui l’a maintenu hors des murs ne le préserve
pas de la fuite :
Hector, en le voyant, fut pris de tremblement. Il ne put se
résoudre
A demeurer…
… Ce n’est pas pour une brebis ou pour une peau de boeuf
Qu’ils s’efforcent, récompenses ordinaires de la course ;

C’est pour une vie qu’ils courent, celle d’Hector dompteur de
chevaux.
Blessé à mort, il augmente le triomphe du vainqueur par des
supplications vaines :
Je t’implore par ta vie, par tes genoux, par tes parents…
Mais les auditeurs de l’Iliade savaient que la mort d’Hector
devait donner une courte joie à Achille, et la mort d’Achille une
courte joie aux Troyens, et l’anéantissement de Troie une courte
joie aux Achéens.
Ainsi la violence écrase ceux qu’elle touche. Elle finit par
apparaître extérieure à celui qui la manie comme à celui qui la
souffre ; alors naît l’idée d’un destin sous lequel les bourreaux et
les victimes sont pareillement innocents, les vainqueurs et les
vaincus frères dans la même misère. Le vaincu est une cause de
malheur pour le vainqueur comme le vainqueur pour le vaincu.
Un seul fils lui est né, pour une vie courte ; et même,
Il vieillit sans mes soins, puisque bien loin de la patrie,
Je reste devant Troie à faire du mal à toi et à tes fils.
Un usage modéré de la force, qui seul permettrait d’échapper
à l’engrenage, demanderait une vertu plus qu’humaine, aussi rare
qu’une constante dignité dans la faiblesse. D’ailleurs la
modération non plus n’est pas toujours sans péril ; car le prestige,
qui constitue la force plus qu’aux trois quarts, est fait avant tout
de la superbe indifférence du fort pour les faibles, indifférence si
contagieuse qu’elle se communique à ceux qui en sont l’objet.
Mais ce n’est pas d’ordinaire une pensée politique qui conseille
l’excès. C’est la tentation de l’excès qui est presque irrésistible.
Des paroles raisonnables sont parfois prononcées dans l’Iliade ;
celles de Thersite le sont au plus haut degré. Celles d’Achille irrité
le sont aussi :

Rien ne me vaut la vie, même tous les biens qu’on dit
Que contient Ilion, la cité si prospère…
Car on peut conquérir les boeufs, les gras moutons…
Une vie humaine, une fois partie, ne se reconquiert plus.
Mais les paroles raisonnables tombent dans le vide. Si un
inférieur en prononce, il est puni et se tait ; si c’est un chef, il n’y
conforme pas ses actes. Et il se trouve toujours au besoin un dieu
pour conseiller la déraison. A la fin l’idée même qu’on puisse
vouloir échapper à l’occupation donnée par le sort en partage,
celle de tuer et de mourir, disparaît de l’esprit :
… nous à qui Zeus
Dès la jeunesse a assigné, jusqu’à la vieillesse, de peiner
Dans de douloureuses guerres, jusqu’à ce que nous
périssions jusqu’au dernier.
Ces combattants déjà, comme si longtemps plus tard ceux de
Craonne, se sentaient « tous condamnés ».
Ils sont tombés dans cette situation par le piège le plus
simple. Au départ, leur coeur est léger comme toujours quand on
a pour soi une force et contre soi le vide. Leurs armes sont dans
leurs mains ; l’ennemi est absent. Excepté quand on a l’âme
abattue par la réputation de l’ennemi, on est toujours beaucoup
plus fort qu’un absent. Un absent n’impose pas le joug de la
nécessité. Nulle nécessité n’apparaît encore à l’esprit de ceux qui
s’en vont ainsi, et c’est pourquoi ils s’en vont comme pour un jeu,
comme pour un congé hors de la contrainte quotidienne.
Où sont parties nos vantardises, quand nous nous affirmions
si braves,
Celles qu’à Lemnos vaniteusement vous déclamiez,
En vous gorgeant des chairs des boeufs aux cornes droites,
En buvant dans les coupes qui débordaient de vin ?
Qu’à cent ou à deux cents de ces Troyens chacun

Tiendrait tête au combat ; et voilà qu’un seul est trop pour
nous !
Même une fois éprouvée, la guerre ne cesse pas aussitôt de
sembler un jeu. La nécessité propre à la guerre est terrible, toute
autre que celle liée aux travaux de la paix ; l’âme ne s’y soumet
que lorsqu’elle ne peut plus y échapper ; et tant qu’elle y échappe
elle passe des jours vides de nécessité, des jours de jeu, de rêve,
arbitraires et irréels. Le danger est alors une abstraction, les vies
qu’on détruit sont comme des jouets brisés par un enfant et aussi
indifférentes ; l’héroïsme est une pose de théâtre et souillé de
vantardise. Si de plus pour un moment un afflux de vie vient
multiplier la puissance d’agir, on se croit irrésistible en vertu
d’une aide divine qui garantit contre la défaite et la mort. La
guerre est facile alors et aimée bassement.
Mais chez la plupart cet état ne dure pas. Un jour vient où la
peur, la défaite, la mort des compagnons chéris fait plier l’âme du
combattant sous la nécessité. La guerre cesse alors d’être un jeu
ou un rêve ; le guerrier comprend enfin qu’elle existe réellement.
C’est une réalité dure, infiniment trop dure pour pouvoir être
supportée, car elle enferme la mort. La pensée de la mort ne peut
pas être soutenue, sinon par éclairs, dès qu’on sent que la mort
est en effet possible. Il est vrai que tout homme est destiné à
mourir, et qu’un soldat peut vieillir parmi les combats ; mais pour
ceux dont l’âme est soumise au joug de la guerre, le rapport entre
la mort et l’avenir n’est pas le même que pour les autres hommes.
Pour les autres la mort est une limite imposée d’avance à l’avenir ;
pour eux elle est l’avenir même, l’avenir que leur assigne leur
profession. Que des hommes aient pour avenir la mort, cela est
contre nature. Dès que la pratique de la guerre a rendu sensible la
possibilité de mort qu’enferme chaque minute, la pensée devient
incapable de passer d’un jour à son lendemain sans traverser
l’image de la mort. L’esprit est alors tendu comme il ne peut
souffrir de l’être que peu de temps ; mais chaque aube nouvelle
amène la même nécessité ; les jours ajoutés aux jours font des
années. L’âme souffre violence tous les jours. Chaque matin l’âme
se mutile de toute aspiration, parce que la pensée ne peut pas

voyager dans le temps sans passer par la mort. Ainsi la guerre
efface toute idée de but, même l’idée des buts de la guerre. Elle
efface la pensée même de mettre fin à la guerre. La possibilité
d’une situation si violente est inconcevable tant qu’on n’y est pas ;
la fin en est inconcevable quand on y est. Ainsi l’on ne fait rien
pour amener cette fin. Les bras ne peuvent pas cesser de tenir et
de manier les armes en présence d’un ennemi armé ; l’esprit
devrait combiner pour trouver une issue ; il a perdu toute
capacité de rien combiner à cet effet. Il est occupé tout entier à se
faire violence. Toujours parmi les hommes, qu’il s’agisse de
servitude ou de guerre, les malheurs intolérables durent par leur
propre poids et semblent ainsi du dehors faciles à porter ; ils
durent parce qu’ils ôtent les ressources nécessaires pour en sortir.
Néanmoins l’âme soumise à la guerre crie vers la délivrance ;
mais la délivrance même lui apparaît sous une forme tragique,
extrême, sous la forme de la destruction. Une fin modérée,
raisonnable, laisserait à nu pour la pensée un malheur si violent
qu’il ne peut être soutenu même comme souvenir. La terreur, la
douleur, l’épuisement, les massacres, les compagnons détruits, on
ne croit pas que toutes ces choses puissent cesser de mordre l’âme
si l’ivresse de la force n’est venue les noyer. L’idée qu’un effort
sans limites pourrait n’avoir apporté qu’un profit nul ou limité
fait mal :
Quoi ? Laissera-t-on Priam, les Troyens, se vanter
De l’Argienne Hélène, elle pour qui tant de Grecs
Devant Troie ont péri loin de la terre natale ?…
Quoi ? Tu désires que la cité de Troie aux larges rues,
Nous la laissions, pour qui nous avons souffert tant de
misères ?
Qu’importe Hélène à Ulysse ? Qu’importe même Troie, pleine
de richesses qui ne compenseront pas la ruine d’Ithaque ? Troie
et Hélène importent seulement comme causes du sang et des
larmes des Grecs ; c’est en s’en rendant maître qu’on peut se
rendre maître de souvenirs affreux. L’âme que l’existence d’un

ennemi a contrainte de détruire en soi ce qu’y avait mis la nature
ne croit pouvoir se guérir que par la destruction de l’ennemi. En
même temps, la mort des compagnons bien-aimés suscite une
sombre émulation de mourir :
Ah ! mourir tout de suite, si mon ami a dû
Succomber sans mon aide ! Bien loin de la patrie
Il a péri, et il ne m’a pas eu pour écarter la mort…
Maintenant je pars pour retrouver le meurtrier d’une tête si
chère,
Hector ; la mort, je la recevrai au moment où
Zeus voudra l’accomplir, et tous les autres dieux.
Le même désespoir alors pousse à périr et à tuer :
Je le sais bien, que mon destin est de périr ici,
Loin de mon père et de ma mère aimés ; mais cependant
Je ne cesserai que les Troyens n’aient eu leur soûl de guerre.
L’homme habité par ce double besoin de mort appartient,
tant qu’il n’est pas devenu autre, à une race différente de la race
des vivants.
Quel écho peut trouver dans de tels coeurs la timide
aspiration de la vie, quand le vaincu supplie qu’on lui permette de
voir encore le jour ? Déjà la possession des armes d’un côté, la
privation des armes de l’autre, ôtent à une vie menacée presque
toute importance ; et comment celui qui a détruit en lui-même la
pensée que voir la lumière est doux, la respecterait-il dans cette
plainte humble et vaine ?
Je suis à tes genoux, Achille ; aie égard à moi, aie pitié ;
Je suis là comme un suppliant, ô fils de Zeus, digne d’égard.
Car chez toi le premier j’ai mangé le pain de Démèter,
Ce jour où tu m’as pris dans mon verger bien cultivé.
Et tu m’as vendu, m’envoyant loin de mon père et des miens,

A Lemnos sainte ; on t’a donné pour moi une hécatombe.
Je fus racheté pour trois fois plus ; cette aurore est pour moi
Aujourd’hui la douzième, depuis que je suis revenu dans
Ilion,
Après tant de douleurs. Me voici encore entre tes mains
Par un destin funeste. Je dois être odieux à Zeus le père
Qui de nouveau me livre à toi ; pour peu de vie ma mère
M’a enfanté, Laothoè, fille du vieillard Altos…
Quelle réponse accueille ce faible espoir !
Allons, ami, meurs aussi, toi ! Pourquoi te plains-tu
tellement ?
Il est mort aussi, Patrocle, et il valait bien mieux que toi.
Et moi, ne vois-tu pas comme je suis beau et grand ?
Je suis de noble race, une déesse est ma mère ;
Mais aussi sur moi sont la mort et la dure destinée.
Ce sera l’aurore, ou le soir, ou le milieu du jour,
Lorsqu’à moi aussi par les armes on arrachera la vie…
Il faut, pour respecter la vie en autrui quand on a dû se
mutiler soi-même de toute aspiration à vivre, un effort de
générosité à briser le coeur. On ne peut supposer aucun des
guerriers d’Homère capable d’un tel effort, sinon peut-être celui
qui d’une certaine manière se trouve au centre du poème,
Patrocle, qui « sut être doux envers tous », et dans l’Iliade ne
commet rien de brutal ou de cruel. Mais combien connaissonsnous
d’hommes, en plusieurs milliers d’années d’histoire, qui
aient fait preuve d’une si divine générosité ? Il est douteux qu’on
puisse en nommer deux ou trois. Faute de cette générosité, le
soldat vainqueur est comme un fléau de la nature ; possédé par la
guerre, il est autant que l’esclave, bien que d’une manière tout
autre, devenu une chose, et les paroles sont sans pouvoir sur lui
comme sur la matière. L’un et l’autre, au contact de la force, en
subissent l’effet infaillible, qui est de rendre ceux qu’elle touche
ou muets ou sourds.

Telle est la nature de la force. Le pouvoir qu’elle possède de
transformer les hommes en choses est double et s’exerce de deux
côtés ; elle pétrifie différemment, mais également, les âmes de
ceux qui la subissent et de ceux qui la manient. Cette propriété
atteint le plus haut degré au milieu des armes, à partir du
moment où une bataille s’oriente vers une décision. Les batailles
ne se décident pas entre hommes qui calculent, combinent,
prennent une résolution et l’exécutent, mais entre hommes
dépouillés de ces facultés, transformés, tombés au rang soit de la
matière inerte qui n’est que passivité, soit des forces aveugles qui
ne sont qu’élan. C’est là le dernier secret de la guerre, et l’Iliade
l’exprime par ses comparaisons, où les guerriers apparaissent
comme les semblables soit de l’incendie, de l’inondation, du vent,
des bêtes féroces, de n’importe quelle cause aveugle de désastre,
soit des animaux peureux, des arbres, de l’eau, du sable, de tout
ce qui est mû par la violence des forces extérieures. Grecs et
Troyens, d’un jour à l’autre, parfois d’une heure à l’autre,
subissent tour à tour l’une et l’autre transmutation :
Comme par un lion qui veut tuer des vaches sont assaillies
Qui dans une prairie marécageuse et vaste paissent
Par milliers… ; toutes elles tremblent ; ainsi alors les
Achéens
Avec panique furent mis en fuite par Hector et par Zeus le
père,
Tous…
Comme lorsque le feu destructeur tombe sur l’épaisseur d’un
bois ;
Partout en tournoyant le vent le porte ; alors les fûts,
Arrachés, tombent sous la pression du feu violent ;
Ainsi l’Atride Agamemnon faisait tomber les têtes
Des Troyens qui fuyaient…
L’art de la guerre n’est que l’art de provoquer de telles
transformations, et le matériel, les procédés, la mort même
infligée à l’ennemi ne sont que des moyens à cet effet ; il a pour

véritable objet l’âme même des combattants. Mais ces
transformations constituent toujours un mystère, et les dieux en
sont les auteurs, eux qui touchent l’imagination des hommes.
Quoi qu’il en soit, cette double propriété de pétrification est
essentielle à la force, et une âme placée au contact de la force n’y
échappe que par une espèce de miracle. De tels miracles sont
rares et courts.
La légèreté de ceux qui manient sans respect les hommes et
les choses qu’ils ont ou croient avoir à leur merci, le désespoir qui
contraint le soldat à détruire, l’écrasement de l’esclave et du
vaincu, les massacres, tout contribue à faire un tableau uniforme
d’horreur. La force en est le seul héros. Il en résulterait une
morne monotonie, s’il n’y avait, parsemés çà et là, des moments
lumineux, moments brefs et divins où les hommes ont une âme.
L’âme qui s’éveille ainsi, un instant, pour se perdre bientôt après
par l’empire de la force, s’éveille pure et intacte ; il n’y apparaît
aucun sentiment ambigu, compliqué ou trouble ; seuls le courage
et l’amour y ont place. Parfois un homme trouve ainsi son âme en
délibérant avec lui-même, quand il s’essaye, comme Hector
devant Troie, sans secours des dieux ou des hommes, à faire tout
seul face au destin. Les autres moments où les hommes trouvent
leur âme sont ceux où ils aiment ; presque aucune forme pure de
l’amour entre les hommes n’est absente de l’Iliade.
La tradition de l’hospitalité, même après plusieurs
générations, l’emporte sur l’aveuglement du combat :
Ainsi je suis pour toi un hôte aimé au sein d’Argos…
Évitons les lances l’un de l’autre, et même dans la mêlée.
L’amour du fils pour les parents, du père, de la mère pour le
fils, est sans cesse indiqué d’une manière aussi, brève que
touchante :
Elle répondit, Thétis, en répandant des larmes :

« Tu m’es né pour une courte vie, mon enfant, comme tu
parles… »
De même l’amour fraternel :
Mes trois frères, que m’avait enfantés une seule mère,
Si chéris…
L’amour conjugal, condamné au malheur, est d’une pureté
surprenante. L’époux, en évoquant les humiliations de l’esclavage
qui attendent la femme aimée, omet celle dont la seule pensée
souillerait d’avance leur tendresse. Rien n’est si simple que les
paroles adressées par l’épouse à celui qui va mourir :
… Il vaudrait mieux pour moi,
Si je te perds, être sous terre ; je n’aurai plus
D’autre recours, quand tu auras rencontré ton destin,
Rien que des maux …
Non moins touchantes sont les paroles adressées à l’époux
mort :
Mon époux, tu es mort avant l’âge, si jeune ; et moi, ta veuve,
Tu me laisses seule dans ma maison ; notre enfant encore
tout petit
Que nous avons eu toi et moi, malheureux. Et je ne pense pas
Que jamais il soit grand…
Car tu ne m’as pas en mourant de ton lit tendu les mains,
Tu n’as pas dit une sage parole, pour que toujours
J’y pense jour et nuit en répandant des larmes.
La plus belle amitié, celle entre compagnons de combats, fait
le thème des derniers chants :

… Mais Achille
Pleurait, songeant au compagnon bien-aimé ; le sommeil
Ne le prit pas, qui dompte tout ; il se retournait çà et là…
Mais le triomphe le plus pur de l’amour, la grâce suprême des
guerres, c’est l’amitié qui monte au coeur des ennemis mortels.
Elle fait disparaître la faim de vengeance pour le fils tué, pour
l’ami tué, elle efface par un miracle encore plus grand la distance
entre bienfaiteur et suppliant, entre vainqueur et vaincu :
Mais quand le désir de boire et de manger fut apaisé,
Alors le Dardanien Priam se prit à admirer Achille,
Combien il était grand et beau ; il avait le visage d’un dieu.
Et à son tour le Dardanien Priam fut admiré d’Achille
Qui regardait son beau visage et qui écoutait sa parole.
Et lorsqu’ils se furent rassasiés de s’être contemplés l’un
l’autre…
Ces moments de grâce sont rares dans l’Iliade, mais ils
suffisent pour faire sentir avec un extrême regret ce que la
violence fait et fera périr.
Pourtant une telle accumulation de violences serait froide
sans un accent d’inguérissable amertume qui se fait
continuellement sentir, bien qu’indiqué souvent par un seul mot,
souvent même par une coupe de vers, par un rejet. C’est par là
que l’Iliade est une chose unique, par cette amertume qui procède
de la tendresse, et qui s’étend sur tous les humains, égale comme
la clarté du soleil. Jamais le ton ne cesse d’être imprégné
d’amertume, jamais non plus il ne s’abaisse à la plainte. La justice
et l’amour, qui ne peuvent guère avoir de place dans ce tableau
d’extrêmes et d’injustes violences, le baignent de leur lumière
sans jamais être sensibles autrement que par l’accent. Rien de
précieux, destiné ou non à périr, n’est méprisé, la misère de tous
est exposée sans dissimulation ni dédain, aucun homme n’est
placé au dessus ou au dessous de la condition commune à tous les
hommes, tout ce qui est détruit est regretté. Vainqueurs et

vaincus sont également proches, sont au même titre les
semblables du poète et de l’auditeur. S’il y a une différence, c’est
que le malheur des ennemis est peut-être ressenti plus
douloureusement.
Ainsi il tomba là, endormi par un sommeil d’airain,
Le malheureux, loin de son épouse, en défendant les siens…
Quel accent pour évoquer le sort de l’adolescent vendu par
Achille à Lemnos !
Onze jours il réjouit son coeur parmi ceux qu’il aimait,
Revenant de Lemnos ; le douzième de nouveau
Aux mains d’Achille Dieu l’a livré, lui qui devait
L’envoyer chez Hadès, quoiqu’il ne voulût pas partir.
Et le sort d’Euphorbe, celui qui n’a vu qu’un seul jour de
guerre :
Le sang trempe ses cheveux à ceux des Grâces pareils…
Quand on pleure Hector :
… gardien des épouses chastes et des petits enfants
ces mots sont assez pour faire apparaître la chasteté souillée
par force et les enfants livrés aux armes. La fontaine aux portes
de Troie devient un objet de regret poignant, quand Hector la
dépasse en courant pour sauver sa vie condamnée :
Là se trouvaient de larges lavoirs, tout auprès,
Beaux, tout en pierre, où les vêtements resplendissants
Étaient lavés par les femmes de Troie et par les filles si
belles,
Auparavant, pendant la paix, avant que ne viennent les
Achéens.

C’est par là qu’ils coururent, fuyant, et l’autre derrière
poursuivant…
Toute l’Iliade est sous l’ombre du malheur le plus grand qui
soit parmi les hommes, la destruction d’une cité. Ce malheur
n’apparaîtrait pas plus déchirant si le poète était né à Troie. Mais
le ton n’est pas différent quand il s’agit des Achéens qui périssent
bien loin de la patrie.
Les brèves évocations du monde de la paix font mal, tant
cette autre vie, cette vie des vivants, apparaît calme et pleine :
Tant que ce fut l’aurore et que le jour monta,
Des deux côtés les traits portèrent, les hommes tombèrent.
Mais à l’heure même où le bûcheron va préparer son repas
Dans les vallons des montagnes, lorsque ses bras sont
rassasiés
De couper les grands arbres, et qu’un dégoût lui monte au
coeur,
Et que le désir de la douce nourriture le saisit aux entrailles,
A cette heure, par leur valeur, les Danaens rompirent le
front.
Tout ce qui est absent de la guerre, tout ce que la guerre
détruit ou menace est enveloppé de poésie dans l’Iliade ; les faits
de guerre ne le sont jamais. Le passage de la vie à la mort n’est
voilé par aucune réticence :
Alors sautèrent ses dents ; il vint des deux côtés
Du sang aux yeux ; le sang que par les lèvres et les narines
Il rendait, bouche ouverte ; la mort de son noir nuage
l’enveloppa.
La froide brutalité des faits de guerre n’est déguisée par rien,
parce que ni vainqueurs ni vaincus ne sont admirés, méprisés ni
haïs. Le destin et les dieux décident presque toujours du sort

changeant des combats. Dans les limites assignées par le destin,
les dieux disposent souverainement de la victoire et de la défaite ;
c’est toujours eux qui provoquent les folies et les trahisons par
lesquelles la paix est chaque fois empêchée ; la guerre est leur
affaire propre, et ils n’ont pour mobiles que le caprice et la malice.
Quant aux guerriers, les comparaisons qui les font apparaître,
vainqueurs ou vaincus, comme des bêtes ou des choses ne
peuvent faire éprouver ni admiration ni mépris, mais seulement
le regret que les hommes puissent être ainsi transformés.
L’extraordinaire équité qui inspire l’Iliade a peut-être des
exemples inconnus de nous, mais n’a pas eu d’imitateurs. C’est à
peine si l’on sent que le poète est Grec et non Troyen. Le ton du
poème semble porter directement témoignage de l’origine des
parties les plus anciennes ; l’histoire ne nous donnera peut-être
jamais là-dessus de clarté. Si l’on croit avec Thucydide que,
quatre-vingts ans après la destruction de Troie, les Achéens
souffrirent à leur tour une conquête, on peut se demander si ces
chants, où le fer n’est que rarement nommé, ne sont pas des
chants de ces vaincus dont certains peut-être s’exilèrent.
Contraints de vivre et de mourir « bien loin de la patrie » comme
les Grecs tombés devant Troie, ayant comme les Troyens perdu
leurs cités, ils se retrouvaient eux-mêmes, aussi bien dans les
vainqueurs, qui étaient leurs pères, que dans les vaincus, dont la
misère ressemblait à la leur ; la vérité de cette guerre encore
proche pouvait leur apparaître à travers les années, n’étant voilée
ni par l’ivresse de l’orgueil ni par l’humiliation. Ils pouvaient se la
représenter à la fois en vaincus et en vainqueurs, et connaître
ainsi ce que jamais vainqueurs ni vaincus n’ont connu, étant les
uns et les autres aveuglés. Ce n’est là qu’un rêve ; on ne peut
guère que rêver sur des temps si lointains.
Quoi qu’il en soit, ce poème est une chose miraculeuse.
L’amertume y porte sur la seule juste cause d’amertume, la
subordination de l’âme humaine à la force, c’est-à-dire, en fin de
compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous
les mortels, quoique l’âme la porte diversement selon le degré de
vertu. Nul dans l’Iliade n’y est soustrait, de même que nul n’y est

soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n’est regardé de
ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l’intérieur de l’âme et
dans les relations humaines, échappe à l’empire de la force est
aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de
destruction continuellement suspendu. Tel est l’esprit de la seule
épopée véritable que possède l’Occident. L’Odyssée semble n’être
qu’une excellente imitation, tantôt de l’Iliade, tantôt de poèmes
orientaux ; l’Énéide est une imitation qui, si brillante qu’elle soit,
est déparée par la froideur, la déclamation et le mauvais goût. Les
chansons de geste n’ont pas su atteindre la grandeur faute
d’équité ; la mort d’un ennemi n’est pas ressentie par l’auteur et le
lecteur, dans la Chanson de Roland, comme la mort de Roland.
La tragédie attique, du moins celle d’Eschyle et de Sophocle,
est la vraie continuation de l’épopée. La pensée de la justice
l’éclaire sans jamais y intervenir ; la force y apparaît dans sa
froide dureté, toujours accompagnée des effets funestes auxquels
n’échappe ni celui qui en use ni celui qui la souffre ; l’humiliation
de l’âme sous la contrainte n’y est ni déguisée, ni enveloppée de
pitié facile, ni proposée au mépris ; plus d’un être blessé par la
dégradation du malheur y est, offert à l’admiration. L’Évangile est
la dernière et merveilleuse expression du génie grec, comme
l’Iliade en est la première ; l’esprit de la Grèce s’y laisse voir non
seulement en ce qu’il y est ordonné de rechercher à l’exclusion de
tout autre bien « le royaume et la justice de notre Père céleste »,
mais aussi en ce que la misère humaine y est exposée, et cela chez
un être divin en même temps qu’humain. Les récits de la Passion
montrent qu’un esprit divin, uni à la chair, est altéré par le
malheur, tremble devant la souffrance et la mort, se sent, au fond
de la détresse, séparé des hommes et de Dieu. Le sentiment de la
misère humaine leur donne cet accent de simplicité qui est la
marque du génie grec, et qui fait tout le prix de la tragédie attique
et de l’Iliade. Certaines paroles rendent un son étrangement
voisin de celui de l’épopée, et l’adolescent troyen envoyé chez
Hadès, quoiqu’il ne voulût pas partir, vient à la mémoire quand le
Christ dit à Pierre : « Un autre te ceindra et te mènera où tu ne
veux pas aller. » Cet accent n’est pas séparable de la pensée qui
inspire l’Évangile ; car le sentiment de la misère humaine est une

condition de la justice et de l’amour. Celui qui ignore à quel point
la fortune variable et la nécessité tiennent toute âme humaine
sous leur dépendance ne peut pas regarder comme des
semblables ni aimer comme soi-même ceux que le hasard a
séparés de lui par un abîme. La diversité des contraintes qui
pèsent sur les hommes fait naître l’illusion qu’il y a parmi eux des
espèces distinctes qui ne peuvent communiquer. Il n’est possible
d’aimer et d’être juste que si l’on connaît l’empire de la force et si
l’on sait ne pas le respecter.
Les rapports de l’âme humaine et du destin, dans quelle
mesure chaque âme modèle son propre sort, ce qu’une
impitoyable nécessité transforme dans une âme quelle qu’elle soit
au gré du sort variable, ce qui par l’effet de la vertu et de la grâce
peut rester intact, c’est une matière où le mensonge est facile et
séduisant. L’orgueil, l’humiliation, la haine, le mépris,
l’indifférence, le désir d’oublier ou d’ignorer, tout contribue à en
donner la tentation. En particulier, rien n’est plus rare qu’une
juste expression du malheur ; en le peignant, on feint presque
toujours de croire tantôt que la déchéance est une vocation innée
du malheureux, tantôt qu’une âme peut porter le malheur sans en
recevoir la marque, sans qu’il change toutes les pensées d’une
manière qui n’appartient qu’à lui. Les Grecs, le plus souvent,
eurent la force d’âme qui permet de ne pas se mentir ; ils en
furent récompensés et surent atteindre en toute chose le plus
haut degré de lucidité, de pureté et de simplicité. Mais l’esprit qui
s’est transmis de l’Iliade à l’Évangile en passant par les penseurs
et les poètes tragiques n’a guère franchi les limites de la
civilisation grecque ; et depuis qu’on a détruit la Grèce il n’en est
resté que des reflets.
Les Romains et les Hébreux se sont crus les uns et les autres
soustraits à la commune misère humaine, les premiers en tant
que nation choisie par le destin pour être la maîtresse du monde,
les seconds par la faveur de leur Dieu et dans la mesure exacte où
ils lui obéissaient. Les Romains méprisaient les étrangers, les
ennemis, les vaincus, leurs sujets, leurs esclaves ; aussi n’ont-ils
eu ni épopées ni tragédies. Ils remplaçaient les tragédies par les

jeux de gladiateurs. Les Hébreux voyaient dans le malheur le
signe du péché et par suite un motif légitime de mépris ; ils
regardaient leurs ennemis vaincus comme étant en horreur à
Dieu même et condamnés à expier des crimes, ce qui rendait la
cruauté permise et même indispensable. Aussi aucun texte de
l’Ancien Testament ne rend-il un son comparable à celui de
l’épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de
Job. Romains et Hébreux ont été admirés, lus, imités dans les
actes et les paroles, cités toutes les fois qu’il y avait lieu de
justifier un crime, pendant vingt siècles de christianisme.
De plus l’esprit de l’Évangile ne s’est pas transmis pur aux
générations successives de chrétiens. Dès les premiers temps on a
cru voir un signe de la grâce, chez les martyrs, dans le fait de
subir les souffrances et la mort avec joie ; comme si les effets de la
grâce pouvaient aller plus loin chez les hommes que chez le
Christ. Ceux qui pensent que Dieu lui-même, une fois devenu
homme, n’a pu avoir devant les yeux la rigueur du destin sans en
trembler d’angoisse, auraient dû comprendre que seuls peuvent
s’élever en apparence au-dessus de la misère humaine les
hommes qui déguisent la rigueur du destin à leurs propres yeux,
par le secours de l’illusion, de l’ivresse ou du fanatisme. L’homme
qui n’est pas protégé par l’armure d’un mensonge ne peut souffrir
la force sans en être atteint jusqu’à l’âme. La grâce peut empêcher
que cette atteinte le corrompe, mais elle ne peut pas empêcher la
blessure. Pour l’avoir trop oublié, la tradition chrétienne n’a su
retrouver que très rarement la simplicité qui rend poignante
chaque phrase des récits de la Passion. D’autre part, la coutume
de convertir par contrainte a voilé les effets de la force sur l’âme
de ceux qui la manient.
Malgré la brève ivresse causée lors de la Renaissance par la
découverte des lettres grecques, le génie de la Grèce n’a pas
ressuscité au cours de vingt siècles. Il en apparaît quelque chose
dans Villon, Shakespeare, Cervantès, Molière, et une fois dans
Racine. La misère humaine est mise à nu, à propos de l’amour,
dans l’École des Femmes, dans Phèdre ; étrange siècle d’ailleurs,
où, au contraire de l’âge épique, il n’était permis d’apercevoir la

misère de l’homme que dans l’amour, au lieu que les effets de la
force dans la guerre et dans la politique devaient toujours être
enveloppés de gloire. On pourrait peut-être citer encore d’autres
noms. Mais rien de ce qu’ont produit les peuples d’Europe ne vaut
le premier poème connu qui soit apparu chez l’un d’eux. Ils
retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront ne rien
croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les
ennemis et ne pas mépriser les malheureux. Il est douteux que ce
soit pour bientôt.

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