PROPOS D’UN INTOXIQUÉ


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Auteur : Boissière Jules
Ouvrage : Propos d’un intoxiqué
Année : 1890

 

 

Hanoi, février 1890.

L’opium nous a paru mériter l’honneur d’une étude spéciale : il tient en
Indochine une place assez grande dans la vie des Annamites, des Chinois,
voire des Européens. Mais peu désireux d’expérimenter sur nous mêmes
les effets de la sainte drogue, nous avons dû solliciter les confidences
d’un intoxiqué, lettré curieux, subtil et raffiné. Ce dernier, dédaigneux
comme tous ses pareils des anathèmes de la conscience publique, n’a pas
craint de nous dédier huit volumes manuscrits de Notes et
d’impressions. Essayons de cueillir quelques pages, résolu d’ailleurs à
imposer silence au narrateur si ses théories semblent trop cyniques et
son ricanement trop injurieux.
KHOU-Mi.

 

Lecteur, écoutez la profession de foi que Baruch de Spinoza,
d’Amsterdam, inscrit au chapitre premier de son Tractatus politicus :
«Je me suis abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les
prendre en pitié ou en haine ; je n’ai voulu que les comprendre…
En face des passions, j’y ai vu non des vices, mais des propriétés… »
Peut-être trouverez-vous ci-après bien des aphorismes que vous jugerez
immoraux. Je souhaite que vous m’apportiez, comme Baruch de Spinoza
l’eût fait, à défaut de la sympathie qui peut tout aimer, l’intelligence qui
sait tout comprendre.
Haiphong, 20 mai 1885.

Je m’arrêterai cinq ou six jours à Haiphong avant de me rendre à
Ngo-teu, ma future résidence. Arrivé depuis deux mois au Tonkin, j’ai
passé tout ce temps à Hanoi, habitant le village de Keu-nam, partageant
mes heures entre le restaurant, le café, le bureau et ma petite chambre
inconfortable et triste, que meublent un vilain lit en mauvais bois du
pays, deux chaises et une table à écrire. Je ne sais rien de la vie
annamite, n’ayant fréquenté que quelques Européens épris de la manille
et du poker. Ils parlent parfois de collègues vivant d’une existence
étrange, et comme lointaine, adonnés à l’opium au fond de leurs cases
chinoises, ces cases étroites et longues où je devine parfois, dans la
pénombre, par une porte entrouverte, les chambres sombres, les couloirs
sans fenêtre et les cours dallées, à ciel ouvert. L’opium ? Entré une fois
par désoeuvrement dans une fumerie de Cholon, lors de mon passage en
Cochinchine, j’ai le souvenir d’une vaste salle triste où, étendus sur des
lits de camp courant tout le long des murs, quelques Chinois
somnolaient, je ne veux pas dire : dormaient, comme des brutes. D’autres
tétaient goulûment le bambou brun-rouge d’une pipe. Tout cela ne m’a ni
intéressé, ni impressionné, ni surpris, répondant à toutes les
descriptions déjà lues, à tous les récits entendus déjà. La fumée lourde,
avec ses volutes allongeant, étirant, fermant leurs courbes irrégulières,
puis s’envolant en flocons tour à tour bleus et grisâtres, me parut
propice à la migraine plus qu’au rêve ; et, en haussant les épaules,
j’admirai la louable constance des imbéciles qui venaient chaque jour se
martyriser sous prétexte d’amusement et de plaisir. Ainsi mes
compagnons de collège faisaient quand ils s’habituaient à passer
plusieurs heures d’affilée dans la salle enfumée d’une taverne, à boire, à
piper, à brailler comme des zouaves, tout fiers de braver la névralgie du
lendemain.
Ici, je ne connais personne. Impossible de séjourner dans ma chambre de
passage, à l’hôtel. Ses pavés engendrent et nourrissent le spleen, et par
les croisées aux vitres ébréchées montent les innombrables relents
qu’exhalent certaines mares de Haiphong. Les murs blanchis à la chaux
encadrent un lit à moustiquaire, deux chaises, une table en bois blanc.
Sortir ? Le soleil de mai est déjà lourd, et les mares que bordent les
mes en remblai projettent dans les yeux et la cervelle du promeneur de
durs reflets ardents, avant-coureurs de l’insolation. D’ailleurs on ne
peut se plaire à circuler six heures durant autour des mêmes îlots de
maisons ; et des marais entourent la ville…
Arrive l’heure du dîner. J’ai fait, par l’intermédiaire d’un ancien
camarade de Paris – camaraderie très vague que le commun exil a
légèrement affirmée -, la connaissance d’un très intelligent garçon,
ancien sous-off, aujourd’hui fonctionnaire, qui parle couramment

l’allemand, l’anglais, le cantonnais, l’annamite, sans compter le piggin
des ports cosmopolites de Chine.
l’air martial, la moustache en brosse, une exotique décoration à la
boutonnière, X… porte beau et parle bien, et, quand il vient s’asseoir pour
dîner à la table du Splendid Hôtel où j’ai pris place, je l’invite à conter
divers épisodes de sa vie passée, qui fut aventureuse et belle, au grand
soleil d’entre les Tropiques. Les yeux fermés, le regard tourné en arrière
vers les années mortes, j’évoque cette ardente jeunesse qui se fit sa
place, par les îles malaises et dans les forêts de Bornéo, à coups de
matraque et de revolver.
… Et ce soir, après le café, nous avons continué notre causerie par les
rues désertes, mal éclairées, où brillent de loin en loin les vacillantes
lanternes de quelques sales gamins.

Nous entrons dans la case du vieil Antoine. En sortant d’un café, à
l’heure de la fermeture, nous avons suivi les deux rues chinoises, l’une
prolongeant l’autre, es mes jamais endormies qui, par leurs portes
grillées d’énormes bambous, couchent, en travers de la chaussée, de
grands rectangles de clarté barrée de lignes l’ombre. Les Célestes
travaillent, fument ou jacassent dans chaque boutique. Les cercles
autorisés flamboient par toutes les fenêtres, et le son argentin des
piastres qui s’entrechoquent nous poursuit.
Puis, des rues vagues noyées dans l’ombre : c’est le village annamite aux
basses paillotes. Quelques soldats et marins, permissionnaires, ou en
bordée illicite, passent en se donnant le bras, puis de bruyantes bandes
le matelots servant au commerce. À gauche, miroite et luit sous la lune
l’eau frissonnante d’un arroyo, inquiétante et sinistre dans ce grand
calme d’un village exotique dont le silence n’est coupé que par un
aboiement le chien, un chant d’ivrogne, ou le pas lourd d’un européen
isolé.
Dans une ruelle bordée de cai-nhàs annamites, Tous nous arrêtons devant
une case basse, à la porte grillée, pareille aux autres cases indigènes.
X… frappe! la cloison extérieure d’une significative manière qui se fait
reconnaître pour un habitué du lieu. Un boy méfiant enlève un des
bambous de clôture, et nous entrons dans la maison, une cai-nhà
annamite fort sale et de chétive apparence, à l’intérieur comme à
l’extérieur.
De lourds nuages noirs roulaient dans le ciel depuis le crépuscule. Le
tonnerre commence à gronder, avec le formidable trémolo de sa voix de
basse, et les larges gouttes de pluie battent vigoureusement la charge
sur le toit de chaume. Le rayon bleu rose des éclairs, vibrant comme un
jet de phare électrique, épouvante .deux congaïs potelées qui se
recroquevillent d’effroi et se collent en frissonnant l’une contre l’autre,
sur un vaste lit de camp. Notre approche les rassure; l’une d’elles frotte
une allumette, saisit de la main gauche le bambou d’une pipe à eau – une
humble pipe de coolie – et approche en riant le brun orifice de ses lèvres
bordées par la chique d’un fil écarlate, un trait rouge pur sur le rose
fané de la muqueuse. Et tandis que l’eau glougloute et qu’un nuage de
fumée monte des lèvres de la congaï, deux grosses lèvres de bonne fille,
sa compagne nous désigne du doigt un plateau de trac supportant la
lampe à opium et les divers ustensiles nécessaires à la préparation des
pipes – les objets sacrés indispensables à l’accomplissement du Rite. Un
Annamite est couché sur le côté gauche. D’une main, il maintient le
tuyau de bambou immobile de sa bouche à la lampe, et, pinçant entre le

pouce et l’index de sa main droite une aiguille d’acier bruni – une
aiguille à tricoter, jurerait un novice – il règle le tirage de sa pipe avec
la pointe de l’aiguille, ménageant un passage à l’air à travers la prise
d’opium. Il nous salue de la tête ; puis il écarte de ses lèvres le bout
d’ivoire jauni adapté au bambou, se redresse, reste un instant sans
respirer afin de mieux s’assimiler l’opium humé d’un seul trait et d’une
longue haleine ; enfin, il laisse échapper, en nous adressant la parole,
quelques flocons de fumée, rares et peu denses, alourdis d’acide
carbonique, dépouillés des multiples poisons dont l’ensemble forme le
Dieu Opium, comme les attributs par leur agglomération forment la
substance, au dire de certains philosophes peu subtils. Nous admirons ce
fumeur émérite, un beau gars de Tourane qui remplit dans la maison
d’Antoine les délicates fonctions de… sous-maîtresse.
L’établissement, très vaste, comprend plusieurs cases, tout un pâté de
chaumières indigènes, et notre hôte est préposé à la surveillance de l’un
des quartiers…
X… s’est étendu de l’autre côté du plateau, sur le flanc droit,
parallèlement au jeune indigène qui fait luire une nouvelle prise d’opium
à la pointe de l’aiguille, à la flamme droite et claire de la minuscule
lampe, un vase de verre où trempe dans l’huile une étroite mèche
plusieurs fois enroulée sur elle-même :
Une cloche, de verre également, percée d’une ouverture circulaire à sa
partie supérieure, abrite la flamme des courants d’air.
L’opium étant à point, X… appuie ses lèvres contre le bout d’ivoire et
aspire longuement ; puis il souffle un lourd brouillard de fumée et se
lève en roulant une cigarette.
La peur de l’opium me prenait déjà : j’ai voulu essayer tout de même. . .
Hanoi, octobre 1885.

… Dans une sombre pièce, loin, très loin des bruits de la rue et de la
maison, s’étale un beau lit de camp, laqué rouge, empâté de moulures
d’or et d’argent, couvert de fines nattes de Singapour et d’oreillers en
paille de Manille ou de Tokyo. Les cloisons sont tendues de légères
étoffes aux couleurs éclatantes et très claires, avec des chatoiements
et des moires lumineuses aux plis de la soie et du satin. Contre la
muraille, au chevet du lit, s’applique un cartouche chinois où trois
chauves-souris dorées, en relief, étendent leurs ailes symboliques, aux
nervures contournées, aux formes hiératiquement étranges – et si
éloignées de la nature ! – sur deux caractères classiques, énonciateurs
de quelque sage sentence ou de quelque bon conseil.
Çà et là, sur des crédences, des vases de pierre sculptée, rapportés d’une
lointaine pagode, des coupes de bronze argenté; aux murs, des flèches,
des fusils, des arbalètes et des coupe-coupe venus de je ne sais quels
marchés perdus dans un village de montagne, vers le pays des Giaraïs ou
des Bahnars.
Je me suis couché sur le lit, une pile de livres auprès le moi ; et je lis
ce soir – par exception – des livres simples et faciles, trop faible, à
certaines heures, pour penser fortement, grâce à
« L’Opium qui transpose en rêve les idées »,
tandis qu’un Annamite malaxe et roule en cône la sainte drogue, audessus
d’une haute et lourde lampe close dans son verre conique, qui de
sa transparente paroi protège sa clarté fixe et jaune de veilleuse.
Elle brûle comme sur l’autel d’une chapelle provinciale – sombre et
parfumée d’odeurs bibliques – sur te lit de camp, en l’honneur de Sa
Divinité l’Opium.
Je lis à la clarté d’une lampe gracieuse, exquisement jolie, une lampe à
crémaillère d’argent sous abat-jour de fine porcelaine. bleue, « couleur
du ciel après la pluie », comme a dit un poète chinois. Ainsi que le reflet
rose et le reflet bleu dans le sonnet de Théophile Gautier, le rayon
jaune, tamisé par la transparence azurine, frappe çà et là le plateau de
trac semé de rares incrustations, réveille quelque noire verte, orange ou
violette, des cimeterres de nacre au poing fermé d’un cavalier, des
housses en velours rehaussé de perles au poitrail des chevaux ; il
enveloppe le bloc de marbre noir et blanc, montagne en miniature,
ambitieux presse-papiers; il s’endort sur ma vieille pipe en écaille, aux
tournants lisses tachetés de brun et d’or. Parfois, quand j’ai trop fumé,
le bloc marmoréen grandit et devient pareil à l’Himalaya ; des neiges
éternelles couronnent la blancheur des cimes, et les taches
s’élargissent et se hérissent de végétations tropicales, taillis peuplés

de tigres et d’éléphants, forêts où j’égare d’impériales caravanes.
Cependant deux Annamites lettrés, mes visiteurs quotidiens, font tour à
tour glouglouter l’eau tiède dans la pipe à eau en bois de trac décoré
d’appliques d’argent, ou chantent dans une demi-somnolence
d’interminables melopées de leur pays.
« Et tandis qu’en rêvant je savoure l’extase, Assis au pied du lit, mes
deux lettrés chanteurs Redisent tour à tour une éternelle phrase,
Mélopée endormeuse aux savantes lenteurs, Cependant qu’en rêvant je
savoure l’extase. »
Oui, mon rêve méditatif plane dans la fumée de l’opium, de la pipe à eau
et des cigarettes. Les lettrés chantent de belles histoires antiques de
l’Annam, et l’un d’eux accompagne la mélopée avec le faible son d’une
guitare, balbutieuse à la voix timide et voilée, humble servante du verbe
humain. Et, les regards fixés sur les chauves-souris du cartouche, sur
les caractères dorés, j’évoque quelques aimables superstitions de ces
pays. Elle n’est pas pour nous déplaire, à nous les subtils amis des
livres, celle qui fait de chaque caractère chinois un Génie. Et tandis que
j’écoute s’envoler les paroles sacrées des lèvres fines des chanteurs, le
Thàn (génie) qui anime et personnalise chacune d’elles m’apparaît dans
la fumée. Pour nous, qui savons la merveilleuse puissance du verbe, n’y
a-t-il pas dans ces croyances matière à longue et active méditation ?
Quel lettré de ses voeux importunerait le Ciel – je dis : quel lettré
d’Europe – s’il possédait la certitude de revivre éternellement dans la
compagnie des mots transformés en Génies – les mots aimés plus que
les femmes, les mots que nous voulons en vain rendre vivants dans nos
oeuvres, les mots que nous verrons un jour, animés, avec l’allure de la
physionomie que nous leur avons rêvée, idéalisés encore, nous suivre et
nous faire cortège dans l’immortalité ? C’est à B…, dans les loisirs de la
vie de poste, que je m’accoutumai à l’opium. Et chaque jour, aux heures
invariables de l’intoxication quotidienne, je revois ce coin bien-aimé de
la terre tonkinoise; je retrouve ses collines vertes où pointent les toits
de briques roses, ses vastes arroyos, ses merveilleux horizons de mer et
de montagnes ; et je crois encore d’ici ouïr, aussi distinctement que la
mer au fond d’un coquillage, la rumeur solennelle de ses grands pins.
Au milieu des journées écrasantes de chaleur tombait parfois une ondée,
une averse d’orage : pendant une heure, le ciel restait voilé ; et puis les
nuages s’éloignent, le soleil reparaît et, sans transition, la terre
recommence à haleter, sous la chaleur plus accablante que jamais.
Pendant ces heures terribles, dans les paillotes annamites,
inconfortables et mal ventilées, on éprouvait une immense difficulté de
vivre ; et cependant, aujourd’hui, j’évoque, sans autre douleur que celle
née du regret, ces torrides après-midi de messidor.
Mars 1886.

Je veux analyser mes sensations de fumeur, depuis la période des
premières pipes dans des maisons de hasard – le soir, dans des arrière boutiques
de mercantis chinois, tandis que mes camarades, bruyants,
buvaient dans la première salle. L’opium ne me procurait aucun plaisir,
mais il me donnait le plus sûr moyen de voir de près les Chinois et les
Annamites, d’étudier des moeurs nouvelles, d’habituer mon oreille aux
étranges gammes que montent et descendent les mots dans les langues
d’Extrême-Orient. Puis, mon accoutumance prise à la glu des soirées
qu’emplissent des causeries fécondes en enseignements nouveaux, pour
en multiplier les occasions, j’installai une fumerie tout au fond de ma
maison chinoise, et chaque jour, de huit heures à minuit, des mandarins
ou des lettrés libres vinrent converser avec moi, m’initiant à leurs
livres, à leur littérature, à leur croyance ; et je fus soulagé d’un énorme
ennui quand j’eus trouvé cet intelligent emploi des veillées – un moyen
d’éviter la salle de café, l’odieux supplice des dominos et du monsieur
qui fait de l’esprit en posant un double. Et, l’odorat caressé par les
émanations fortes et douces de l’opium, l’oreille flattée par le
gloussement de la pipe à eau, je vivais de légères heures, à jouir par
tous les sens de la clarté bleue et jaune, des précieux bibelots et des
originaux aphorismes. Parfois, nous faisions silence ; un lettré
psalmodiait de monotones mélodies que j’écoutais en brûlant par
intervalles une prise d’opium, d’une seule et très longue aspiration, et en
expirant avec lenteur la fumée spiralifonne.
Plus d’une fois, après avoir fumé avec excès, le sommeil me fuyait
jusqu’à l’aube, jusqu’au réveil clamé par les clairons dans la citadelle
voisine. Je restais couché dans une agréable somnolence, sans changer
de position jusqu’au matin, sans visions, ces visions nées du haschisch,
à qui les romanciers donnent aussi l’opium pour père – absolument
heureux et suivant à la piste de vagues idées agréables, reliées par le fil
de très ténues transitions. Au matin, l’estomac se rebellait, la migraine
serrait mon front et piquait mes tempes ; le soir, l’odieux mal oublié, je
recommençais tout de même.
Puis, l’habitude me vint de lire en fumant ; l’opium décuplait l’intérêt
des choses lues, comme des choses ouïes et vues ; je fis cette
découverte au moment où je commençais, après plusieurs mois, à me
lasser de quotidiennes conversations qui déjà n’apportaient plus d’idées
nouvelles.
Un soir, j’oublie par quel hasard, je ne pus fumer; pour la première fois,
je connus les angoisses de l’homme nghièn (accoutumé à l’opium, ou à
tout autre poison lent, tabac, thé, café, dont la privation est
douloureuse). Quelle horrible nuit ! Le ventre en déroute, l’estomac tordu
par des crampes jusqu’à ce jour inconnues, le corps secoué de frissons,

les tempes dans un étau, les yeux larmoyants, ce fut une souffrance de
damnation. Et tout cela disparut après quelques pipes fumées.
Souvent, ayant retardé l’heure de l’intoxication, j’arrivais mal en point
au bord du lit de camp, avec une névralgie à sa première période, une
migraine et de torturantes tranchées. Mais bientôt le mal s’en allait,
exactement à la manière d’un rideau qu’on lève, et dès la quatrième ou
cinquième pipe, je me reposais dans une orgueilleuse satisfaction
d’avoir vaincu la douleur – désormais impuissante et vaine menace du
Jéhovah des Genèses. D’autres fois, je m’étendais, triste de quelque
crépuscule automnal éveillant un pénible souvenir – car à certains jours,
le vent, le ciel, les arbres, tout ce qui sait nous égayer ou nous apaiser
sans motif apparent, nous attriste avec les mêmes décors qui la veille
nous firent calmes ou joyeux – ou je rentrais furieux, secoué par quelque
colère ignoble ou bête dans ses causes, une maladresse de boy, une
gouaillerie d’indigène ; le mal moral, tristesse ou colère, disparaissait
comme le mal physique, relevé par une invisible main. Supprimer les
douleurs de l’âme et de la chair, placer à volonté son corps et son esprit
dans cette reposante ataraxie à qui les épicuriens ont dit : « Vous êtes
le bonheur », quel divin pouvoir, quel fou désir enfin exaucé !
Certes, si de tels effets devaient être toujours consécutifs à l’usage,
voire à l’abus de l’opium, laquelle de vos joies, à gens pratiques qui
méprisez l’intoxiqué !
jugerez-vous digne de leur être comparée ? Sans doute, chez ces êtres
subalternes qu’on appelle « les bons vivants », l’opium exacerbe et
multiplie les vulgaires appétits ; mais il rend les lettrés et les
penseurs plus curieux et plus subtils que jamais, absolument
dédaignieux du vin, de la fine chère et des gueuses; il donne plus
d’amplitude et de profondeur aux sacro-saintes voluptés de l’étude, de la
méditation, du souvenir.
Hélas ! pour que l’opium continue à produire ses merveilleux effets, il ne
suffit pas d’augmenter les doses, au risque de voir s’anémier et dépérir
le cerveau, le sublime triomphateur planant sur les orgies d’hier. Si nul
autre péril ne menaçait le fouineur, l’esprit déprimé, on serait quitte
pour se satisfaire, comme l’imbécile, avec des larves et des fantômes
d’idées, et le fumeur marcherait vers la mort dans la consolante illusion
de rester un pur penseur, grand, sage, égalable aux demi-dieux ; mais
après quelques mois, l’intoxiqué fume machinalement, et les douleurs
survivent à l’empoisonnement accoutumé; cependant l’opium rend plus
que jamais l’esprit curieux, fureteur, épris des idées complexes et
spécieuses.
Dans un livre sur l’opium, M. Bonnetain montre son héros au lendemain de
la première pipe, malade de n’avoir pas fumé. Ceci me paraît inexact, à
moins qu’un tel effet ne se produise sur certains tempéraments

exceptionnels. Voici ce qui arrive le plus souvent : le premier jour, le
fumeur novice ne dépasse guère la ration de deux ou trois pipes ; il fume
d’ailleurs sans désir, par curiosité, par insouciance ou par
désoeuvrement. S’il fréquente un habitué de l’opium, l’occasion de fumer
se représente de temps à autre, et bientôt le nombre des pipes devient
plus fort et l’intervalle entre les intoxications moins considérable. Peu
à peu, le corps s’accoutume au poison ; mais au début, pourquoi vingt-quatre
heures après le premier essai l’opium serait-il plus nécessaire
qu’après deux ou trois heures, deux jours ou deux semaines ? je sais tel
fumeur qui s’adonne à l’opium tous les trois jours, et ne souffre pas dans
les intervalles.
M. Bonnetain a très superficiellement étudié la société annamite et
chinoise, et les vices spéciaux aux pays d’Extrême-Orient : il a, en
consciencieux artiste, fait évoluer dans son oeuvre des personnages
européens doués de désirs, de vertus, d’habitudes et de passions
importés d’Europe ; et il les a encadrés dans quelques paysages
exotiques bien compris et bien rendus. Il n’a voulu voir de l’Indochine que
ce qu’il en pouvait connaître dans les quelques semaines de son séjour;
aussi a-t-il fait une oeuvre bonne – quoiqu’un peu massive – exacte en
somme, au rebours de ce prudhommesque correspondant du Temps qui a
prétendu disséquer l’âme de l’Extrême-Orient, pour s’être arrêté au
Tonkin entre deux paquebots, et qui, depuis six ans, vivant sur ses notes
de Haiphong à Hung-Hoa, a découvert entre Hung-Yen et Hanoi le fonds et
le tréfonds de la conscience annamite, de la chinoise, et de la japonaise
de surcroît.
Cependant, je signalerai comme erronée l’appréciation suivante que M.
Bonnetain attribue au protagoniste de son oeuvre : « Il comprit que
c’était à travers la fumée de l’opium qu’il fallait, pour la comprendre,
regarder la solennelle Asie. » L’Asie peut-être, mais certes pas
l’Extrême-Orient, Annam ou Chine, où l’opium est d’importation récente.
Et pourtant, il est peut-être vrai que l’opium, qui rend notre esprit plus
curieux et plus perspicace, notre âme plus apte à comprendre les âmes
lointaines des autres races, est nécessaire dans ces contrées à celui qui
veut voir des êtres plus que la superficie.
L’opium rend-il nécessairement ses fidèles progressivement anémiques
de l’âme et du corps ? Beaucoup de médecins estiment, avec M. de
Lanessan, « que l’habitude de fumer n’est en réalité ni meilleure ni plus
mauvaise que celle de fumer du tabac ou de boire des liqueurs
alcooliques ». L’abus en est certes dangereux, comme de toutes choses,
mais les sages savent se garder de l’abus. À ce sujet, hier, un lettré
m’exposait que certains riches Chinois permettent à leurs enfants
l’usage de l’opium. Le Chinois me semble en tout plus pondéré, moins
passionné que l’Annamite, son fils dégénéré. Certains Célestes pensent

que le goût de l’opium n’est pas bien ruineux; il retient le jeune à la
maison et l’empêche de courir après les femmes ; enfin ceci est à noter
– en roulant sa pipe, sur son lit de camp, le Chinois pense à ses affaires
et cherche de nouvelles combinaisons commerciales. De tous les
peuples, le peuple des fils de Han est celui qui consomme le plus
d’opium; et, pourtant, l’esprit chinois, dans sa vigoureuse originalité, ne
semble guère obscurci ou affaibli par la noire drogue; loin de se perdre
en des rêveries de buveur de bière, le Céleste a donné au monde des
livres dénués de tout transcendantal fatras, déroulant les préceptes les
plus clairs de la morale pratique ; loin de fumer jusqu’à atténuer sa
faculté génératrice, il inonda les trois continents de son flux à qui nul
Jéhovah n’oserait dire : « Tu n’iras pas plus loin ! » Enfin, loin de se
livrer, les yeux ouverts, aux extases du songe, il est le commerçant sans
rival qui ruinerait le Juif et l’Arménien eux-mêmes et les ferait
s’agenouiller d’admiration devant son génie fait de bon sens, de
clairvoyance et de finesse.
Les fumeurs riches ont tous le souci de se ménager un retrait agréable
pour tous les sens, sans en excepter le sixième. Les pauvres diables eux-mêmes
trouvent un vieux flacon de parfums pour la provision d’huile, un
dragon de faïence colorée pour supporter les aiguilles, et souvent on
rencontre, parmi ces ridicules bibelots, quelque antique porcelaine du
temps du roi Du-tôn.
Un ex-Tuan-phu voulut raffiner sur les raffinements habituels; il fit
construire une chambre, aux murs de briques, avec une étroite porte el:
quelques lucarnes rondes placées très haut. Il la tendit d’étoffes rouges;
le sol fut recouvert d’un plancher en bois dur ; une moustiquaire en soie
jaune d’or, un lit de trac curieusement sculpté, et quelques bibelots
épars sur le plateau incrusté de nacre, complétèrent l’ameublement :
quatre boys étaient affectés au service dans ce retrait, élégamment
vêtus tous les quatre, blouse bleue, blanc caicouan, ceinture rouge et
crépon noir. Mais en sortant de la chambre, ils reprenaient le vêtement
noir des lettrés. L’ancien Tuan-phu aimait à s’isoler dans son
appartement secret, à lire de beaux livres, et, chaque nuit, je l’entendais
chanter d’interminables poèmes.
Deux merles mandarins, intoxiqués comme lui, étaient cloîtrés à
perpétuité dans la chambre. Ils voletaient vers le lit et restaient
immobiles, la tête tendue vers le fumeur qui leur soufflait dans le bec
la fumée de ses pipes. Les rats et les margouillats s’accoutument
également à « l’odeur âpre et douce ».
Les fonctionnaires indigènes, avant notre arrivée, se cachaient pour se
livrer à l’opium. Ce goût leur valait de mauvaises notes et parfois leur
révocation. Le mandarin étant en principe supposé vivre de ses maigres
appointements, le fumeur devenait suspect de pressurer le peuple pour

satisfaire un goût permis aux seuls hommes riches. Légitime suspicion,
à coup sûr : mais cette sévérité, se justifiant par un tel motif, ne
semblera-t-elle pas, à qui connaît les mandarins d’Annam, dénoter une
âme naïve ?
Cependant tous les Annamites interrogés, nhàqué, petits fonctionnaires
et autres, m’ont déclaré qu’ils s’abstenaient de fumer parce qu’ils
étaient pauvres et ne voulaient pas s’exposer, une fois devenus nghièn, à
l’horrible souffrance que cause la privation d’opium.
Bouilhet écrit, dans une de ses exquises poésies à propos d’un mandarin
chinois :
« Il fume l’opium au coucher du soleil, Sur sa porte en treillis, dans sa
pipe à fleurs bleues. »
Comment le fin lettré qui étudiait si passionnément les livres chinois,
put-il émettre si grosse hérésie ? Mais, malheureusement ! si ton
mandarin fumait en plein air, le vent ferait vaciller la flamme de la
lampe, et l’opium ne cuirait pas, il se brûlerait, il charbonnerait ! Que
d’étranges niaiseries inspire Sa Divinité le Thuôc phiên; fûtes-vous pas,
dans le Tour du monde en quatre vingts jours ?, Oyez ceci : « … des pipes
d’opium, toutes chargées, sur une table du café. Le détective en glissa
une dans la main de Passe-Partout qui l’alluma, en tira quelques
bouffées et roula sous la table, ivre mort. »
M. Verne termine par la phrase suivante sa brève et scientifique étude :
« Les grands fumeurs arrivent à consommer jusqu’à huit pipes par
jour,mais ils meurent en cinq ans ! » Instruire en amusant, voilà la
devise de nos romanciers. Une pipe, voire deux ou trois ne produisent
presque jamais d’effet appréciable ; je dis : presque, en pensant aux
exceptionnels estomacs que soulève la simple odeur – à plus forte
raison une chaude bouffée arrivant dans l’oesophage. Pour perdre
connaissance à force de fumer, il faut être bien décidé à s’enivrer, si
l’on ne néglige pas l’avertissement que donnent une toujours
grandissante lourdeur de tête et une difficulté de se mouvoir toujours
croissante. Les fumeurs passionnés, ceux dont l’habitude exige une
ration quotidienne de quatre-vingts à cent pipes, meurent jeunes sous
les Tropiques, car les maladies de l’Indochine ont facilement raison d’un
corps anémié, et encore vivent-ils aisément, à moins d’accidents, une
vingtaine d’années. Allez voir, en Cochinchine, les vieux colons, adonnés
au thuôc depuis trois ou quatre lustres, maigres, débiles, parfois abrutis
– mais vivants.
Quant à l’intoxiqué qui se contente de huit pipes, cette dose n’est pas
plus capable d’entraver le cours normal de la vie qu’une quotidienne
ration de huit cigarettes.
Enfin, les vrais habitués ne se grisent jamais :
quelques-uns arrivent fréquemment à un état de douce somnolence qui

rend très pénibles le mouvement et la parole; mais de là à tomber ivre
mort !… D’ailleurs, même pour obtenir ce résultat, il convient de forcer
la dose d’opium consommée chaque jour, de mois en mois; aussi beaucoup
de fumeurs, effrayés de cette progression croissante, préjudiciable à la
santé comme à la bourse, se contentent du nombre de pipes nécessaires
pour supprimer la souffrance qu’entraînerait la privation; ils jouissent
de l’opium comme d’une habitude; ils se plaisent à la position
horizontale, aux lentes causeries, aux longues oisivetés, aux lectures
solitaires.
Malheureusement, ils n’enrayent de cette manière que lorsque la
quantité d’opium quotidiennement consommée est déjà trop forte –
quarante pipes environ – et les tristes conséquences de l’excès ne sont
plus compensées par les mornes voluptés de l’ivresse.
Je connais un interprète qui ne se préoccupa jamais d’enrayer. Il
consomme en sept jours une boule de vingt-deux piastres, soit plus de
trois cents pipes jour. Entre les heures de bureau trois boys sont
constamment occupés à faire grésiller pour lui sur la lampe les
gouttelettes noires, conjuratrices des crampes et des spasmes
douloureux. Il me souvient de l’avoir vu, sur son lit de camp : sur sa
longue poitrine osseuse, nue jusqu »à la ceinture, s’étalait un scapulaire
que cet étrange catholique regarde comme un simple talisman.
Des fumeries publics, que je fréquentai quelquefois l’an dernier, je n’ai
rien d’intéressant à dire. Généralement la cai-nhà se compose de deux
salles ; dans l’une où a lieu la vente au détail, on trouve deux ou trois
lits de camp, des pipes sans valeur – un fourneau s’emmanchant à
l’extrémité d’un bambou parfois vert encore ; là, grouillent les pauvres
bougres qui, leur fond de coquille consommé, malaxent et refument le
résidu, et recommencent jusqu’à cinq et six fois la même opération,
jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un peu de charbon inodore et sans saveur.
Dans la deuxième salle sont reçus les amis du vendeur, les Européens
venus en curieux. On y déguste le thé chinois parfumé, que le patron
extrait par pincées des cylindres de zinc où des inscriptions en
caractères sont gaufrées dans le métal – au lieu du trà-huê que boivent
les clients pauvres, dans les larges bols de grossière faïence à
décorations gros bleu. Souvent le patron, suprême politesse, apporte une
de ces boîtes à musique, de fabrication suisse, une de ces odieuses
serinettes, qui sont de vente courante au Tonkin ; que de fois m’a
persécuté la sonnerie Clairette, aigrelette, le sautillant martèlement
des touches d’acier sur le cylindre de cuivre, l’éternelle valse de Métra,
la mélancolique et rance musiquette ! je sais des Européens qui
apprêtent l’instrument de torture en s’asseyant pour dîner ; que voulez-vous
? ils veulent manger en musique, et jouir des nobles sensations de
l’art. On rencontre aussi, mais rarement, dans certaines fumeries,

quelques-uns de ces ineptes tableaux gouachés ou pastellés – de vente,
également, au Tonkin – qui rappellent les couvercles des boîtes à
bonbons et les vignettes des partitions anodines, et qui représentent les
dames rêveuses agitant leur mouchoir vers la mer. Et dire que tant de
gens ne connaissent la musique et la peinture que par ces serinettes et
par ces croûtes ! Cela fait excuser les demoiselles qui appellent M.
Bouguereau un peintre et M. Planquette un musicien.
Juillet 1886.

Depuis une semaine, je délaisse les bouquins longtemps étudiés :
j’évoque les plus étranges souvenirs, à travers les magies de l’opium.
En amont de Hué, un matin, nous allions à travers des cours immenses :
sur les murs de pierre, une haute futaie faisait déborder ses
frondaisons; des éléphants, le calcaire nous formaient la haie, alternant
avec des titans hécatonchires et des guerriers. Nous arrivions, par de
larges escaliers, à des salles que supportaient les charpentes de teck,
tordues en chimères, en dragons, en guivres furieuses ; on eût juré que
tout cela allait s’animer, ramper, siffler, et se tordre en
d’épouvantables combats.
Mais non, tout était mort ; dans les jardins, des ponts le pierre
enjambaient de vastes fossés, d’une seule arche ; et de silencieux
bonzes y passaient sans daigner tous voir.
… Sous un dôme de granit se dresse une pyramide le marbre ; des
caractères d’or y narrent les exploits de M. Minh-mang, l’organisateur
génial des provinces reconquises par le demi-dieu Gia-long – Minh-mang
le dur dévot, le vieux maître rageur. Il repose près d’ici, et son orgueil
se survit dans ce roc érigé pour l’éternité.
la gloire, célébrée sur le bronze et sur le granit, l’impose à la Terre,
tandis que le Roi mort a sa place, comme haut fonctionnaire, à la cour de
l’Empereur céleste Ngoc-Hoang.
L’atmosphère de l’obscure pagode où nous entrons, lourde d’encens,
prédispose aux hallucinations étranges; et voici que dans la nuit
profonde où scintillent des points de feu, une main inconnue soulève une
entrée de soie jaune : deux formes vagues apparaissent près d’un autel.
Des prêtres ? non, des femmes en suaire blanc, quelque fantomatique
apparition d’outre-tombe.
Elles psalmodient à mi-voix, et j’entends des paroles, tristes comme un
regret.
Oh ! ces femmes ! comme elles sont vieilles, les doigts fluets, le visage
émacié ! Leur voix claire et tremblante tinte comme un bris de cristal.
Et tandis que je me crois le jouet d’une vision, notre guide me souffle à
l’oreille : « Regardez ce que vous ne verrez plus jamais :
les dernières épouses de Minh-mang ! » Pendant cinquante ans et plus,
elles ont prié dans leur solitude pour celui qui fut le Maître et qui fut
l’Époux ; Thieu-tri et Tu-truc sont passés, et après eux passa le triste
défilé des rois fantômes, Duc-duc, Hiep-hoa, Kien-phuoc : immuablement
fidèles, elles ont prié, devant cette procession d’ombres vaines, elles
ont attesté l’immortalité de Minh-mang. Sur cette terre où depuis
quelques années tout change, les moeurs, les dieux, la langue, les
maîtres, seules elles n’ont pas changé ; tandis que des millions d’êtres
en ce demi-siècle ont multiplié leurs génuflexions devant tant d’idoles,

elles ont tout oublié, tout ignoré, pour le mort qui, pour elles, comme en
elles, vit toujours.
Quand elles disparaîtront à leur tour, il quelque chose de leur amour et
de leur prière, planera comme un vague parfum d’encensoir dans lourde
atmosphère, sous la crypte sombre où lampes s’éteindront enfin.
15 mars 1887, Poste de A. (Annam).

Hier soir, en sortant de table, au moment d’entrer tans mon réduit de
fumeur, je regardai par hasard – depuis longtemps je ne regarde plus
ainsi – par l’étroite fenêtre.
Or, la pleine lune se levait sur les cai-nhàs noires aux chaumes
frissonnants, sur les bananiers, sur le rigide plumeau des aréquiers,
dans un ciel clair; et la fraîche brise du large – une vieille amie depuis
des mois oubliée – me soufflait de vierges haleines, salées par les
embruns, en pleine figure. Oh ! comme les larmes me montèrent aux yeux;
je regardai le lit de camp, la lampe, le plateau, tout cet arsenal de
suicide, et la grille le bois de la fenêtre, et je pensai que tout cela me
séparait pour jamais de mon antique consolatrice, la Nature.
dans l’Opium resta le Maître ; je dis adieu, avec un poignant regret, à la
lune, aux arbres, à la Terre, à tous ces êtres que je sais vivants, que
j’aimai tant autrefois, et lui restent impuissants à me délivrer; et
courbant la tête, je me dirigeai vers le lit, avec des hésitations de chien
battu, mais fidèle.
Souvent, j’ai tenté d’échapper au Maître ; et toujours, le souvenir des
heures intelligentes doucement passées en compagnie de lettrés me
ramenait sous le fouet; et plus encore, qui le croira ? la vue des belles
pipes lourdes qui étalent leur curieuse collection sur le plateau incrusté
de nacre : pipes en ivoire, venues de Hué ; en écorce de citron,
intérieurement soutenue par une armature de fils de fer ; en bambou de
Chine; en écaille de tortue de terre; en bois de trac; enfin, une pipe
fabriquée à Tuyen-quang, pour un mandarin épris de nouveautés peu
banales, une pipe faite d’un bois parfumé qui laisse un goût de santal aux
papilles nerveuses de la langue. Pour le voyage, les fumeurs possèdent
de minuscules lampes de cuivre, des pipes démontables ; l’appareil
complet, avec les aiguilles, les godets pour l’eau, les boîtes en corne de
buffle, tient dans une cassette rectangulaire grande comme un livre. Les
pipes en écaille viennent de Chine ; au Tonkin, on travaille assez mal
l’écaille, qui sert à faire des bibelots mastoc, montures de miroirs,
vulgaires coupe-papier, abominables porte-monnaie.
Dans ce pays d’Annam, mon plateau s’enrichit de quelques objets en
argent assez grossièrement travaillés : agrafes, boîtes à chaux pour le
bétail, ornementation des pipes à eau ; tout cela ne vaut, pas grand-chose,
ou plutôt ne vaut guère que proportionnellement à la faculté de
rêve dont le possesseur est doué.
Mais, ici, j’ai trouvé en abondance le bois d’aigle, le précieux Ky-nam qui
vaut son poids d’or, que les trames du Binh-thân apportent en tribut à
l’Annam et qui, réduit en poudre par la râpe et mêlé à l’opium, donne à sa
fumée un arrière-goût de santal. Le Kyiam est, au dire des Annamites,
l’unique et authentique panacée : disent-ils vrai ? je l’ignore ; mais il

éveille le palais blasé du fumeur pour qui son arôme : vogue de
prodigieux spectacles, à la cour d’un Genjis Khan ou d’un Hérode, à
l’heure où la fête prend fin et où les convives lassés sentent leurs
pensées s’alourdir dans l’atmosphère chargée d’hiératiques et
d’orgiaques parfums.
20 mars.

Au crépuscule, à l’heure de la promenade, un spectacle horrible m’a
magnifiquement attiré : deux têtes le rebelles saignaient aux poteaux du
marché ; l’une, défigurée, la mâchoire inférieure disloquée ; l’autre,
belle dans sa pâleur encore fière, la tête du brave M… mort à vingt-six
ans ; tous les Français qui l’ont connu pleurèrent cet ennemi.
… Triste, j’erre au bord de la mer, à travers ce vaste quadrilatère
irrégulier, la plaine des Tombeaux. À l’ouest, des roches hérissées de
végétation dure et sombre se profilent sèchement sur le ciel, ainsi que
des décors de théâtre ; j’aime mieux regarder les abruptes collines
courant au sud vers la haute mer, avec des creux où s’amasse l’ombre
violette et des reliefs où la lumière se dégrade en merveilleuses
nuances. La plaine est semée, parmi ses sables et ses herbes brûlées, de
mares d’eau de pluie autour desquelles le gazon frais et vert abonde. Un
rectangle fait de murs de briques encercle un champ où de petits
mamelons, soigneusement rangés, s’alignent par centaines : c’est le
cimetière des naufragés. Ces mamelons moutonnants, ce sont les tombes
des marins perdus à la mer ; leurs âmes errantes trouveront un asile et
n’iront point, par les nuits d’orage, tourmenter les vivants et mettre les
jonques en péril.
Le soleil descend là-bas sur le Laos ; il semble emprisonner d’un
frissonnant filet d’or le bleu des eaux calmes, le vert et l’ocre des
hauteurs rocheuses, les toits rouges et les murs blancs de l’hôpital. Je
parcours la sablonneuse étendue que bat l’Océan, coupée de tertres
fleuris et de stèles de pierre qui désignent de très anciennes sépultures;
le dur calcaire s’émiette sous la patiente action du vent et de la pluie;
les averses y creusent des enfoncements pareils à ceux que les
Abencérages taillaient au ciseau sur le roc des tombes pour la soif des
oiseaux migrateurs.
Près du cimetière récent où Français et chrétiens annamites dorment
côte à côte, je découvre un tombeau en plâtre, blanchi à la chaux, décoré
d’ornements au pinceau, filets rouges et bleus, vases débordant de
fleurs, dragons et feuillages. Là repose la congaï d’un Français qui a
quitté l’Annam depuis huit ans environ.
Le soir, je revois invinciblement cette tombe ; je pense à la pauvrette
qui dort ici, je la réveille, jeune et vivante: elle ressemblait à toutes
les femmes de ce pays ; elle souriait gentiment, son cou gracile dressé
sur son collier fait de grosses perles d’ambre jaune. De lourdes bagues
d’or indigène, battues sans art, encore rugueuses et bosselées des coups
de marteau – luxe massif et bête, si cher aux Annamites, cerclaient ses
doigts fluets. Je recompose sa face ronde, plate et d’un beau jaune rosé,
pareille à un lever de pleine lune, ses mignonnes dents laquées, ses
larges yeux sans éclair, pareils aux miroirs d’ébène, aux profonds et

calmes étangs. Seul, aujourd’hui, je pense à la belle Annamite et à son
époux de passage ; seul, je songe aux nuits lointaines, aux anciennes
amours.
21 mars.

Taine, dans une page sur le séjour du peintre Gleyre à Khartoum;
Fromentin, dans un chapitre du Sahel, ont noté l’influence déprimante
des pays tropicaux, « des sensations perfides et douces » qu’ils
apportent à l’Européen, et la difficulté de fuir pour qui s’est, quelques
semaines, abandonné à la douceur, à la perfidie de ces sensations.
Certes, les artistes, les Flaubert, les Goncourt, les Huysmans, les
Leconte de Lisle, ont donné l’âme à leurs plus fortes oeuvres avec cette
impatience de filer vers de nouveaux pays et des civilisations nouvelles,
avec cet amour des étranges et lointaines manières de vivre et de
penser, qui, douant de larges ailes leur esprit inquiet, les emporte loin
de leurs contemporains et loin de leurs concitoyens. Leur désir
s’alimente des dégoûts de l’existence quotidienne. Mais l’artiste qui ne
sait pas se réfugier dans un rêve assez intense et assez splendide pour
s’y consoler et s’y guérir, qui, peu confiant en les magies de la pensée,
prend le wagon ou le paquebot pour fuir les hommes et les pays
détestés, et qui demande l’oubli délicieux à l’Afrique arabe, à Ceylan ou
à la civilisation indochinoise – celui-là est à jamais perdu pour l’art. Au
début, son esprit encore curieux et aiguisé se complaira dans l’étude des
formes et des idées neuves ; il savourera leur exotisme, il admirera leur
complexité ; et il se persuadera qu’il continue ainsi son oeuvre, car on ne
renonce pas d’un coup aux joies et aux douleurs de la procréation
cérébrale. Le haschisch ou l’opium promettront d’ouvrir pour lui les
portes que ne dépassent point les profanes, et aussi de rendre son esprit
plus compréhensif, mieux apte à lire au tréfonds des êtres qui ont
médité sur le Rig-Véda ou sur les maximes de Manh-Teu. Mais bientôt,
sous l’empire des « sensations perfides et douces », le vieil « à quoi
bon? » viendra souffler à son oreille ses pires sophismes que vous
aimerez, pauvre artiste, pour leur séduisante originalité. Déjà la
conscience de l’inutilité de l’oeuvre, comme de toutes choses, ne vous
désespère plus ; un traître optimisme vous envahit tout entier ; vous
oubliez que le travail intelligent portait en lui sa récompense ; encore
deux ans, et vous renierez jusqu’aux plaisirs, pourtant bien passifs et
bien peu fatigants, du dilettante ; vous jouirez des heures brèves, des
jours coupés de bons repas, de lampées fraîches, et vous descendrez à la
vie heureuse du végétal. Bien rares! ceux qui tiennent âprement leur
volonté à deux mains, qui gardent leur quant-à-soi au milieu des niaises
discussions et des plaisanteries surannées, qui réservent le meilleur de
leur coeur et de leur pensée pour les heures de l’étude solitaire, et
s’astreignent à rester étrangers parmi tous les hommes.
S. . . , février 1889.

Un petit poste de la haute Rivière-Claire, un de ces postes perdus
dans d’immenses régions dévastées, sur un mamelon isolé au milieu
d’une plaine déserte ; une palissade entoure une douzaine de cai-nhàs de
chaume, et quelques chaumières s’espacent au pied du mamelon. La nuit
tombe et noie dans ses ombres les lointains de la plaine et l’horizon de
montagnes rangées en cercle ; un vent froid fait trembler les cloisons
dans les cases, frissonner les paillotes et grincer lés bambous secs ; il
vient de là-bas, de l’inconnu ; il va vers l’inconnu, là-bas : deux inconnus
qu’on sait hostiles. comme on se sent seul, ainsi qu’en plein océan, dans
ce rectangle fortifié, à peine plus vaste qu’un transatlantique; comme on
se réchauffe joyeusement à la flamme de bonnes causeries, dans cette
salle à manger des officiers, ardemment éclairée, avec ses deux
fenêtres où s’encadre un coin de l’espace sombre. Ici l’on bavarde, on
chante, dans ce minuscule carré de lumière ; au-dehors, le vent qui
siffle et rugit emporte l’appel effaré des cornacs ou le souverain
miaulement du tigre.
De quart d’heure en quart d’heure, on entend le : « Sentinelle, veillez ! »
courant d’un factionnaire à l’autre, la voix grave des Européens alternant
avec l’appel nasillard des indigènes ; puis un féroce :
« Alta-là, ki bieu ! » vociféré par un tirailleur annamite, et le déclic de
la culasse. Vers deux heures du matin, des coups sourds et réguliers – du
bois frappant sur du bois – annoncent que le boulanger est à l’ouvrage ;
un bruit de pas, un murmure de voix : ce sont les rondes de relève ; dans
les rares instants de calme absolu, des ronflements sonores se font
écho ; et parfois quelque cheval échappé pique une charge à travers la
place d’armes.
Quel admirable pays de forêt vierge, partout impénétrable, sauf pour les
Thos qui cultivent le riz dans quelques petites plaines disséminées
comme des îles en plein océan de végétation !
Il est bien un être à part, le Tho de ces pays, produit de la montagne et
de la forêt, cet homme qui va d’une allure presque lente, mais à si larges
enjambées que nul Européen ne pourrait le suivre, qui se glisse
silencieusement à travers les fourrés sans ébranler une feuille, et qui
voyage la nuit, de préférence, sous ces ombrages denses, à travers ces
régions où il doit s’orienter sans le secours des étoiles.
Pour arriver à S…, j’ai voyagé dix jours en forêt, humant l’odeur
fiévreuse des feuilles et de la terre, sur le sol toujours humide, sous un
inextricable entrelacement de branches, de lianes et de bambous. Il me
souvient d’un ravin couvert d’une végétation prodigieuse, un dôme vert
impénétrable à la vue, que dominait, seul, en avant d’une haute futaie,
comme un roi précédant sa cour, un latanier géant érigeant son stipe
svelte et droit et étalant la rosace-éventail de son feuillage fait de lamelles aiguës.
Un pauvre diable de débitant vient de mourir. Je l’ai revu pendant bien
des longues insomnies, en des cauchemars nés de l’opium et des
embarras gastriques.
Nous l’avons trouvé encore brûlant, tout vert, à demi nu sur un châlit de
bambou. Les murs de torchis, non encore passés à la chaux, sont
fendillés, craquelés en mille endroits, ce qui faisait scintiller comme
des gouttes de soleil dans la boue sèche. Le sol était couvert de pommes
de terre germées, dégageant un relent de terre grasse et pourriture. Et
des boys à l’air cynique et fripouillard veillaient le pauvre mort en
jouant à la main-chaude.
Mais, pour chasser ces odieuses remembrances, il me suffit d’évoquer
l’attirante, douce et hautaine figure du roi Dong-Khanh mort depuis trois
jours. Je l’ai vu jadis, pâle jeune homme, déjà triste, tourmenté par le
souvenir de ses ancêtres ; j’ai deviné son âme de pur lettré, habile à se
torturer d’infinis scrupules, à cette heure où la couronne n’eût été bien
placée que sur une tête ronde d’homme pratique, la tête d’un de ces gens
qui ne connurent jamais un doute. Le doute, c’est la supériorité et le
malheur des âmes analogues à l’âme de S. M. Dong-Khanh. Et pourtant,
l’intelligence précise, l’activité, l’audace de ce lettré délicat étonnèrent
nos fonctionnaires qui l’admiraient dans l’exercice de son métier de roi.
Mais un monarque d’Annam reçoit toujours du ciel les dons intellectuels
et moraux nécessaires au bonheur du peuple ; et chaque jour, sa tâche
finie, pour si lourde qu’elle fût, celui-ci s’enfermait avec ses livres et
la mémoire de ses prédécesseurs, ou s’échappait en gaîtés soudaines et
inexpliquées. Durant ces derniers mois, toute une théorie de fantômes
impériaux passait à son chevet pendant les longues heures de ses
insomnies ; et il mourut de ces terrifiantes conversations avec des
fantômes.
… Ces régions de la haute Rivière-Claire n’ont plus rien à envier à la
vieille et frauduleuse Europe : on y falsifie l’opium ! souvent même, on
remplace le pavot, dans la pâte mélasseuse qu’on vend aux nhàqués, par
une composition extraite des feuilles d’un végétal désigné par les
Amiamites sous la dénomination de phudzum. D’autres fois, le riz brûlé
sert à colorer un produit infâme, à qui le thé vert donne quelque saveur.
Soyons justes, cependant ! Ce n’est pas en Europe qu’on trouverait des
domestiques assez naïfs pour voler un demi-litre d’absinthe et pour le
remplacer dans la bouteille par de l’eau pure, aqua simplex.
Haiphong, avril 1889.

N-i ni, c’est fini ; la guérison est complète ! Un brave médecin indigène
de Hanoi m’a fabriqué un thuôc – une noire pâte massive -, qui, divisé en
boulettes et avalé à la manière des sulfates de quinine, m’a permis de
renoncer à l’opium. Dame ! il a fallu quelque courage !
Et voici qu’en feuilletant ces huit livres de notes je retrouve tout
effaré, sans les comprendre, bien d’étranges, paradoxales, et par trop
dédaigneuses théories! Pendant trois ans, j’ai vécu d’une vie anormale,
sans une idée, sans un sentiment analogues aux sentiments et aux idées
des autres hommes. D’un jeune homme simple, sans passions, de moyenne
intelligence, d’un garçon peut-être assez borné mais tolérant, et capable
de tout comprendre et de tout aimer, cette période triennale a fait un
raffiné fantasque et méchant, brutal dans ses affirmations, étroit dans
ses idées – méprisant, surtout, ce qui ne peut être que le résultat d’une
anémie cérébrale, car l’être intelligent ne dédaigne ni ne hait. Oui, le
voilà bien constaté, l’abêtissement si souvent nié, et de façon si
catégorique dans les précédentes pages. Et les visions nées de l’opium,
étions-nous fou de n’y pas croire ! Ces visions, ces cauchemars, ces
chimères, ce sont les cruels Mépris, les Orgueils insatiables, les vaines
Croyances en notre génie jamais encore manifesté !
Ah ! tout cela, par bonheur, a pris fin ! En vérité, aujourd’hui, il nous
prend un désir, par esprit de réaction, de célébrer Bouguereau et les
boîtes à musique !
… Avant de signer la dernière page, prosternons-nous devant Sa Divinité
l’Opium, la ricaneuse et maigre Idole qui nous a prouvé son surnaturel
pouvoir, pendant ces trois années de possession, sans que jamais l’idée
de Rébellion ait traversé notre crâne, sans que jamais nous ayons cru à
l’existence du joug qui nous accablait. Supplions-le très humblement de
nous oublier, puisque nous avons brûlé sur son autel notre part de Kynam
et de morphine ; ou plutôt, comme les Annamites font parfois pour
le Tigre, ne l’invoquons pas, de peur de nous rappeler à lui. D’aucuns
riront de la prière ou du motif qui la fait cesser; mais nous, nous
resterons éternellement respectueux et tremblant, parce qu’un jour nous
n’avons plus compris le sens des pages que, longtemps, nous avions cru
penser et rédiger en pleine indépendance d’esprit ; et parce que, pâle de
peur, nous nous sommes demandé dans la solitude de notre conscience :
«Oui, j’ai bien écrit tout cela : – mais qui donc l’a dicté!»
Pour copie conforme.
Khou-Mi,
Gardien de pagode.






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Auteur : Boissière Jules
Ouvrage : Fumeurs d’Opium
Année : 1896

LETTRE-PRÉFACE
À
JEAN AJALBERT
MONSIEUR ET CHER AMI
Dans ce deuil terrible qui m’accable, je ne suis pas
en mesure de remercier, comme j’aurais voulu, les
FRANÇAIS D’ASIE qui ont désiré cette édition de Fumeurs
d’Opium. C’est à leur demande, sur vos instances et
celles de MM. Albert de Pouvourville, Albert Maybon,
Pierre Mille que j’ai cédé, — quand vous avez bien
voulu me promettre, vous même, votre affectueuse intervention
pour la recherche de l’éditeur, la correction
dés épreuves, etc. Voulez-vous accepter encore de dire
aux FRANÇAIS D’ASIE combien j’ai été touchée de vos
démarches, combien je vous suis reconnaissante à tous
du souvenir fidèle et de l’admiration que vous gardez
à la mémoire et à l’oeuvre de mon mari,,.
Thérèse Boissière
Novembre  1909

suite… PDF