Mafia INC Grandeur et misère du clan sicilien au Québec


histoireebook.com

  https://i1.wp.com/images.lpcdn.ca/641x427/201010/26/210475-andre-noel-andre-cedilot-lancement.jpg
Auteurs : Cédilot André – Noël André
Ouvrage : Mafia INC Grandeur et misère du clan sicilien au Québec
Année : 2010

 

 

PRÉFACE
Moi je ne sais pas ce que signifie la mafia», avait répondu le plus
naturellement du monde le Sicilien Pietro Sciara, à une
question du procureur de la Commission d’enquête sur le crime organisé
(CECO), alors que la Commission examinait les activités criminelles de
l’organisation Cotroni, en novembre 1975. Pourtant, l’écoute électronique
démontrait bel et bien que Sciara avait joué un rôle crucial quelques
années auparavant dans un conflit qui opposait Paolo Violi, alors le
numéro 2 de la mafia de Montréal, et un certain Nicolà Rizzuto.
Conscient du fait que les preuves sur rubans magnétiques l’incriminaient
fortement, Scia ra se réfugiait derrière la fameuse loi du silence, l’ omertà.
Trois mois plus tard, en février 1976, il était froidement abattu à sa
sortie d’un cinéma. Le mafioso avait payé de sa vie pour ne pas avoir
soutenu ses compatriotes siciliens.
Grâce aux audiences télévisées de la CECO, le public québécois fit
connaissance pour la première fois de mafiosi siciliens qui lui étaient jusquelà
inconnus, à savoir les Nicolà Rizzuto, Domenico Manno, Giuseppe
La Presti et Leonardo Caruana. On connaissait bien sûr les frères Vincenzo
et Frank Cotroni qui dominaient depuis plusieurs décennies le milieu interlope
montréalais et faisaient souvent la une des médias. Les témoignages des
experts permirent d’apprendre que la «famille» de Montréal était en fait
non pas composée d’un seul clan mais de deux clans distincts: les Calabrais
dirigés par Vincenzo Cotroni, et les Siciliens provenant des villages de
Siculiana et de Cattolica Eraclea situés dans la province d’Agrigente. Ils
avaient émigré au Canada au milieu des années 1950 et 1960, et avaient
des ramifications en Amérique du Sud et aux États-Unis.
L’enquête de la CECO n’aboutit à aucune accusation. Cependant elle
fut dévastatrice pour le clan des Calabrais en raison de ses révélations explosives.
L’écoute électronique étalait au grand jour les graves dissensions entre
mafiosi calabrais et siciliens. Ces révélations connurent un dénouement
sanglant, alors qu’éclata une série de règlements de comptes qui culminèrent
avec l’exécution spectaculaire, en janvier 1978, de Paolo Violi. Un changement
de garde venait de s’opérer au sein de la mafia de Montréal. Une
nouvelle ère débutait: celle de la famille Rizzuto.

L’organisation et le fonctionnement des activités du crime organisé
montréalais ont bien changé depuis les années 1940, époque où les maisons
de débauche et les tripots foisonnaient partout dans la ville, sous l’oeil complaisant
des autorités municipales. Mais à partir des années 1950, des mafiosi
américains débarquent dans la métropole et prennent les choses en
main. Sous la direction de Carmine Galante, membre influent de la célèbre
famille Bonanno de New York, la mafia de Montréal s’organise véritablement.
Les maisons de jeux et de paris sont mieux encadrées, le racket de la
protection est institutionnalisé dans tous les clubs de nuit et restaurants. Les
gangsters américains accorderont une attention toute particulière au trafic
de l’héroïne. Galante avait réalisé l’importance de la position stratégique de
Montréal: sa proximité de New York, ses immenses installations portuaires
qui ouvraient toutes grandes les portes vers l’Europe et des grands ports de
la côte est américaine. Le clan Cotroni, déjà bien en selle, allait servir de
tête de pont entre les trafiquants corses et marseillais, et le vaste marché de
drogue que représentait New York. Il ferait de Montréal l’un des plus importants
carrefours du trafic de drogue de l’époque. Cependant, les Siciliens qui
vivaient dans l’ombre du clan Cotroni, dont Nicolà Rizzuto et les membres
de la famille Cuntrera-Caruana, avaient eux aussi compris l’importance des
enjeux économiques de ce lucratif racket. Aussi, entendaient-ils ne pas demeurer
en reste en laissant les Calabrais garder pour eux seuls la grosse part
du gâteau.
La période turbulente des années 1970 passée, et après un exil forcé au
Venezuela, les Rizzuto père et fils effectuent un retour à Montréal au début des
années 1980. C’est véritablement à partir de ce moment que la mafia de Montréal
va connaître, sous leur direction, un essor fulgurant que d’aucun n’avait
pu imaginer. Sous l’égide de Vito Rizzuto, qui bénéficie de l’expérience et des
conseils de son père, l’organisation des activités criminelles est menée sous le
modèle d’une entreprise corporative. Le trafic de drogue à haute échelle va
propulser l’organisation au sommet de la pyramide et l’amènera à jouer un rôle
de premier rang sur l’échiquier mafieux canadien et ailleurs dans le monde.
Par son charisme et ses talents de médiateur, Vito Rizzuto fait rapidement
l’unanimité autour de lui et gagne le respect des chefs des autres organisations
criminelles. Il s’entoure de conseillers et de criminels avertis. L’organisation est
alors en plein contrôle de son territoire.
Les hommes passent mais les structures subsistent. C’est ce qui a fait la
force et la renommée de Casa Nostra depuis plus d’un siècle. Et c’est sans doute
vrai dans le cas de l’organisation Rizzuto. Grâce à son modèle de structure
inspiré de la Sicile, elle a élaboré au fil des ans un système d’alliances entre la
dizaine de clans qui forment la mafia montréalaise, consolidant ainsi son
autorité sur les autres clans et rendant difficile toute infiltration policière.

L’organisation Rizzuto est formée de trois paliers d’autorité. Le premier
comprend les membres de la haute direction, à savoir les Manno, Renda et
Rizzuto, lesquels sont unis les uns aux autres par les liens consanguins et par
le mariage. C’est à ce niveau que se décident les grandes orientations criminelles
de la famille. Ces liens de mariage s’étendent également au deuxième
palier de l’organisation, soit les lieutenants, dont les enfants de ces derniers
sont aussi mariés à ceux du premier palier. C’est aussi à ce niveau que sont
coordonnées et exécutées l’ensemble des opérations criminelles. Enfin, le
troisième palier regroupe un large éventail d’associés, qui ne sont pas nécessairement
tous d’origine italienne, mais qui possèdent une expertise dans une
sphère d’activité particulière, criminelle ou légale. Avocats, hommes d’affaires
et prête-noms de tout acabit mettent leur connaissance au service de
l’organisation, en l’aidant à blanchir les sommes d’argent faramineuses générées
par les activités criminelles.
C’est donc l’histoire de Vito Rizzuto et celle des membres de sa famille que
les journalistes André Cédilot et André Noël nous présentent dans leur livre.
Ils nous racontent leur début comme gardiens champêtres dans leur village
natal, leur arrivée au Québec, leur ascension au sein de la mafia canadienne
et finalement leur déclin, à partir de 2004 avec l’arrestation de Vito Rizzuto,
jusqu’à la rafle policière historique du 22 novembre 2006, qui mettra un terme
à la dynastie de la famille Rizzuto sur la mafia montréalaise.
PIERRE DE CHAMPLAIN.
auteur de Gangsters et hommes d’honneur: décodez la Mafia

 

 

CHAPITRE UN
Cadavres

suite… PDF