Le roi prédateur Main basse sur le Maroc


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Auteurs : Graciet Catherine – Laurent Eric
Ouvrage : Le roi prédateur Main basse sur le Maroc
Année : 2012

 

Avant-propos
Notre livre décrit une prédation royale. Depuis son accession
au trône, en 1999, Mohammed VI a pris le contrôle de l’économie
du Maroc dans l’arbitraire le plus absolu. Une stratégie
d’accaparement marquée par la corruption effrénée de
ses proches.
Au Maroc, en 2012, la monarchie impose toujours le silence
et le secret sur ses agissements, ce qui a rendu notre enquête
souvent délicate à mener.
Pendant plusieurs mois, nous avons rencontré plus de quarante
témoins sur le sol marocain mais aussi à l’étranger, par
souci de prudence.
Afin d’éviter les fuites, nous n’avons parfois révélé à nos interlocuteurs
qu’une partie de notre projet. Ceux qui ont accepté
de nous parler se divisent en trois catégories : des hommes
proches du Palais ou du premier cercle gravitant autour du
roi, capables d’en décrire les moeurs, le fonctionnement et les
intrigues ; des experts, dont les compétences précieuses permettent
de déchiffrer l’opacité des affaires royales dans des
secteurs tels que l’agriculture, la finance, etc. ; et, enfin, des
politiques, qui connaissent certains domaines sensibles que
nous souhaitions aborder.
Ils ont accepté de nous parler mais, à l’exception de cinq
d’entre eux, ils ont tous exigé que nous garantissions leur

anonymat et modifions des détails qui auraient pu permettre
de les identifier.
La monarchie marocaine a instauré parmi les élites dirigeantes
une véritable « culture de la docilité ». Mais, surtout,
elle fait peur : lorsqu’elle s’abat, la disgrâce royale condamne
socialement mais aussi financièrement et professionnellement.
Nous voulons remercier tous ceux qui nous ont aidés et
qui sont conscients que les dérives royales que nous décrivons
exigeaient d’être révélées.
Ils connaissent notre attachement sincère au Maroc et à
son peuple. Nous avons l’un et l’autre travaillé comme journalistes
dans ce pays. L’une de nous, Catherine Graciet, a travaillé
au sein de la rédaction du grand journal d’opposition
Le Journal hebdomadaire, depuis lors fermé par les autorités,
et a notamment passé une année en poste au Maroc, à Casablanca.
Cela lui a permis d’apprendre à connaître les coulisses
politiques et économiques du royaume, ainsi que ses
protagonistes. L’autre, Éric Laurent, a rencontré à de nombreuses
reprises en tête à tête Hassan II, dans ses différents
palais, en vue de réaliser un livre d’entretiens avec lui. Intitulé
La Mémoire d’un roi, cet ouvrage est paru en 1993. Cette expérience
lui a permis d’observer de façon privilégiée les moeurs
du Palais et de la Cour.
Au Maroc, la monarchie demeure le seul pouvoir. Elle
continue de prospérer puisqu’elle a eu la bonne idée de
transformer, depuis des décennies, la vie publique et les
institutions en un théâtre d’ombres. Les excès du roi sont
protégés par une omerta que nous avons décidé de briser avec
ce livre. Nous démontons non seulement les mécanismes d’un
système, mais aussi les ressorts psychologiques internes qui
ont transformé le prétendu « roi des pauvres » en un véritable
« roi prédateur ».

CHAPITRE I
Mohammed VI en roi Midas
En juillet 2009, le magazine américain Forbes créa la surprise
en publiant sa liste annuelle des personnalités les plus
riches du monde. Dans le classement spécialement consacré
aux monarques, le roi du Maroc, Mohammed VI, faisait une
surprenante apparition à la septième place, avec une fortune
évaluée à 2,5 milliards de dollars. Il devançait des rivaux
en apparence pourtant plus richement dotés, comme l’émir du
Qatar, au sous-sol regorgeant de gaz et de pétrole, ou celui
du Koweït, dont la fortune, selon Forbes, était six fois inférieure
à celle du souverain marocain.
En 2009, la crise financière mondiale survenue un an plus
tôt avait frappé de plein fouet l’ensemble des revenus, y compris
ceux des plus fortunés. Pourtant, Mohammed VI, dont la
fortune avait doublé en cinq ans, semblait mystérieusement
échapper à ces aléas puisque Forbes le plaçait en tête du classement
des personnalités ayant accru leurs richesses durant
l’année 2008.
Il existait bien entendu entre ce « top ten », où figurait le
monarque marocain, et les profondeurs du classement où stagnait
son pays une distance considérable.
Dans le rapport mondial sur le développement humain
élaboré par le PNUD, l’agence des Nations unies pour le
développement, couvrant la période 2007-2008, le Maroc

est en effet classé au 126e rang (sur 177 États) du point de
vue du « développement humain », et le taux de pauvreté du
pays atteint 18,1 % 1. Mieux encore, plus de cinq millions de
Marocains vivent avec 10 dirhams par jour, soit un peu moins
de 1 euro 2, et le salaire quotidien minimum légal n’excède
pas les 55 dirhams (5 euros). Pour ne rien arranger, en 2008,
la dette publique du Maroc a bondi de 10 % en un an, pour
atteindre 11,9 milliards d’euros, soit 20 % du PIB.
Le classement de Forbes ne faisait que soulever pudiquement
un coin du voile sur l’ampleur d’une fortune royale en vérité
beaucoup plus importante. Surtout, il taisait ou ignorait les
moyens mis en oeuvre pour parvenir à amasser une telle richesse.
Il liait la fortune du roi à l’augmentation du prix des phosphates,
dont le Maroc est l’un des premiers producteurs mondiaux,
et, ce faisant, se trompait d’époque.

Un coup d’État économique
Pendant longtemps, durant le règne d’Hassan II, l’OCP
(Office chérifien des phosphates) avait vu une part importante
de ses bénéfices – jusqu’à 50 %, estimait-on –, soustraite
au budget public pour satisfaire aux dépenses du souverain.
Un arbitraire royal somme toute comparable à celui que pratique
la famille régnante saoudienne, qui accapare une bonne
partie de la manne pétrolière.
« Mon pays m’appartient », estimait Hassan II, qui appliqua


1. Fédoua Tounassi, « Mohammed VI, un roi en or massif », Courrier
international, nº 975, 9 juillet 2009.
2. Le taux de conversion des dirhams en euros étant soumis à des variations,
nous avons opté pour un taux moyen de 1 euro = 10 dirhams.


avec constance ce principe. Son style de vie était particulièrement
dispendieux. Il aimait le luxe, les dépenses somptuaires, et
pourtant jamais il n’apparut dans le classement des plus grandes
fortunes. Si son fils, en moins de dix ans de règne, a accompli
ce bond quantitatif, c’est parce qu’il s’est livré à une sorte de
hold-up à l’encontre de l’économie de son pays. Une prise
de contrôle de tous les secteurs clés, un coup d’État économique
larvé où l’apparence de légalité s’est employée à masquer
l’ampleur de l’arbitraire.
Partout, à travers le monde, des dirigeants autoritaires ou
des dictateurs détournent une partie des richesses nationales
à leur usage personnel. Le plus souvent il s’agit de matières
premières, comme le pétrole. Mais ce pillage revêt un caractère
en quelque sorte illicite, hors la loi.
L’abus de pouvoir au Maroc, tel que nous allons le révéler,
est d’une tout autre nature et relève d’une situation inédite,
sans précédent. Ce pays présente en effet toutes les apparences
d’un système économique normal, et à certains égards sophistiqué
: banques, entreprises, secteur privé. Une réalité dont il
convient de parler au passé. Le secteur économique marocain
ressemble désormais à un village Potemkine qui dissimulerait
les prédations royales.
Un maître des forges français, Wendel, avait énoncé au
début du XXe siècle un principe que Mohammed VI et son
entourage semblent avoir repris à leur compte : « Le bien ne fait
pas de bruit ; le bruit ne fait pas de bien. » Le roi est désormais
le premier banquier, assureur, exportateur, agriculteur de son
pays. Il contrôle également le secteur de l’agroalimentaire,
de la grande distribution et de l’énergie. Une prise de
contrôle feutrée. Pourtant, l’enrichissement effréné du souverain
et de quelques hommes à son service peut avoir des
conséquences politiques incalculables, au moment où la

population est touchée de plein fouet par une crise qui
l’appauvrit et fragilise les classes moyennes. C’est pourquoi
leurs agissements ont partie liée avec le silence et l’ignorance.
La révélation de Forbes fut suivie par un épisode de censure
particulièrement absurde. En juillet 2009, l’hebdomadaire
français Courrier international fut interdit sur le territoire
marocain. Il avait reproduit, sous le titre « Un roi en or massif »,
un article de la journaliste Fédoua Tounassi publié un peu plus
tôt par la publication marocaine Le Journal hebdomadaire. Ce
zèle absolu, et à contretemps, des censeurs traduisait l’extrême
nervosité provoquée par la divulgation d’informations portant
sur la fortune royale. Un tabou jusqu’ici inviolé, comme tout
ce qui a trait à la personne du roi.
En montant sur le trône en 1999, Mohammed VI avait reçu
le qualificatif flatteur de « roi des pauvres ». Dix ans plus tard,
on découvrait qu’il était devenu le « roi des bonnes affaires ».
Plus choquant encore, il aime être présenté comme un « businessman
», terme ici totalement vidé de son sens puisque la
détention d’un pouvoir absolu lui permet de réduire à néant
toute concurrence.
Un rapide parallèle avec d’autres monarchies, fussent-elles
de nature constitutionnelle, permet de comprendre que nous
sommes ici aux antipodes de toute éthique démocratique.
Imaginerait-on la reine d’Angleterre ou le roi d’Espagne à la
tête des plus grands établissements financiers, industriels, agricoles
de leur pays, opérant dans une situation de monopole à
peine dissimulée ?
Les trente-huit années du règne d’Hassan II furent ponctuées
de coups d’État et de crises diverses. Mais l’homme était
un redoutable animal politique, doté d’un instinct de survie
impressionnant. Dans les années 1960 et 1970, au moment

où la plupart des pays nouvellement indépendants choisissaient
la voie socialiste, il se tourna habilement vers l’économie
de marché tout en mettant en oeuvre une stratégie d’accaparement
de la rente.

Le jardin secret du roi
Attentif à ses intérêts, Hassan II a toujours veillé à ce que
la famille royale – et d’abord lui-même – bénéficie de revenus
financiers conséquents. Mais, omniprésent dans le champ politique,
il se désintéressait fondamentalement des questions économiques.
Son successeur, lui, demeure une véritable énigme
politique : inexistant sur la scène internationale, souvent absent
de la scène intérieure, il n’a jamais accepté d’être interviewé
par un journaliste marocain, n’a jamais accordé la moindre
conférence de presse, et il paraît se désintéresser de la politique
comme de son pays. En revanche, hyperactif dans le contrôle
de ses affaires, il semble regarder le Maroc comme un marché
captif soumis à son bon vouloir.
Le goût des bonnes affaires est le jardin secret du roi, un
secret qui fut longtemps soigneusement gardé par ses conseillers courtisans,
mais un jardin qui s’étend aux frontières du royaume.
Cette prédation autarcique traduit un étrange aveuglement
au moment même où l’Histoire, dans le monde arabe, est en
mouvement. La dénonciation de la corruption était en effet
au coeur des slogans lancés par les peuples qui ont eu raison
des régimes autoritaires en Tunisie, en Égypte et en Libye.
Au Maroc, les manifestations qui se déroulent ces temps-ci à
travers le pays mettent nommément en cause les deux collaborateurs
les plus proches du roi et stratèges de sa mainmise
sur l’économie et la politique du royaume.

Dans un univers aussi soigneusement codé et feutré que
le Maroc, ces attaques visent en réalité la personne même du
souverain, auquel il serait sacrilège de s’attaquer frontalement.
Aussi l’annonce par Forbes en 2009 du montant supposé de
la fortune royale rendit-elle les proches collaborateurs du roi
extrêmement nerveux.
Le 1er août 2009, le Palais, par le biais du ministre de
l’Intérieur, fit saisir et détruire le dernier numéro du magazine
indépendant TelQuel et sa version arabophone, Nichane. Motif :
la publication d’un sondage à l’échelle nationale pour savoir
ce que les Marocains pensaient du souverain. Un cas de censure
odieux, mais surtout absurde : le peuple portait un jugement
positif sur l’homme monté sur le trône dix ans plus tôt. Le
porte-parole du gouvernement et ministre de la Culture usa
alors d’une formule péremptoire : « La monarchie ne peut être
mise en équation. » En équation peut-être pas, mais en chiffres
certainement, d’où l’inquiétude qui s’emparait de ces exécutants
à la manoeuvre.
Principe de base au Maroc, sécrété par le système : tout
homme détenteur d’une parcelle de pouvoir est un courtisan
s’efforçant de toutes ses forces de défendre le roi pour mieux
se protéger lui-même. Le Monde, qui publia les résultats du
sondage, fut interdit deux jours plus tard au Maroc. Les autorités
marocaines récidivèrent ensuite en bloquant l’édition
du quotidien en date du 22 octobre 2009. Sa une exhibait un
dessin de Plantu montrant un personnage coiffé d’une couronne,
tirant la langue avec ce qui ressemblait à un nez de clown.
La légende mentionnait : « Procès au Maroc contre le caricaturiste
Khalid Gueddar qui a osé dessiner la famille royale
marocaine 1. »


1. Le Monde, 22 octobre 2009.


Désormais l’opinion se fait entendre dans les pays arabes.
Une irruption fâcheuse, qui perturbe la stratégie et complique
les objectifs des dirigeants en place. Sauf au Maroc, où, impavides,
le roi et ses exécutants continuent de se livrer à la prédation.
Le Makhzen est le mot par lequel on désigne l’appareil
d’État entourant le souverain. Ses caractéristiques : une soumission
aveugle aux ordres du monarque et un désir effréné
de satisfaire des besoins que la position occupée au sein de la
hiérarchie permet d’assouvir. Pour les hommes du Makhzen,
le Maroc n’est qu’une mine à ciel ouvert où l’on est susceptible
de puiser en toute impunité. Un monde où le sens de l’intérêt
général et de l’intérêt national n’existe pas. C’est ainsi que le
souverain marocain et ses proches conseillers pratiquent cette
forme dégradée du pouvoir qu’est l’abus permanent.

CHAPITRE II
Quand la monarchie
vit aux crochets de ses sujets

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