Le livre noir de l’occupation israélienne


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Auteur : Breakingthe Silence
Ouvrage : Le livre noir de l’occupation israélienne Les soldats racontent
Année : 2013

Préface : Zeev Sternhell
Traduction de l’anglais (États—Unis) : Samuel Sfez

 

Préface

Les briseurs de glace

par Zeev Sternhell

Les auteurs des textes que l’on va lire sont connus en Israël sous
la dénomination shovrei shtika, en hébreu « briseurs de silence».
Pour ma part, je préfère dire « briseurs de glace», ce glacier qui
recouvre les Territoires occupés et en fait un monde aussi éloigné
d’Israël (à l’ouest de la Ligne verte) que le pôle Nord. Ces hommes
et ces femmes, soldats, sous—officiers et officiers de l’armée israélienne,
ne se distinguent de leurs compatriotes que par une chose :
ils ont choisi de dire tout haut ce que tout le monde sait mais ne
pense que tout bas. C’est cette conspiration de conformisme, de
silence et de refoulement qui règne dans une classe politique qui
préfère ne pas voir et ne pas comprendre pour ne pas avoir à réagir
que ces soldats sont venus rompre. Mais en forçant tous leurs
compatriotes à se regarder dans le miroir, ils suscitent un malaise
qui en dit long aussi bien sur le mal que leurs témoignages contri—
buent à mettre en lumière que sur les faiblesses de notre société. Car
trop nombreux sont parmi nous, Israéliens, surtout au sein de nos
élites, ceux qui voudraient faire comme si les Territoires occupés
n’existaient pas. C’est pourquoi ce livre que les éditions Autrement
mettent aujourd’hui sous les yeux du public français est le bienvenu
: en montrant que l’occupation des territoires conquis lors de
la guerre des Six Jours de juin 1967 constitue le plus grand désastre

de l’histoire du sionisme, ce livre dérange, il sonne le tocsin et nous
presse de nous ressaisir.
Voilà pourquoi la droite dure israélienne voit en ces témoins, qui
mettent à jour sa vraie nature à la face du monde, des traîtres. Pour
ma part, ces hommes et ces femmes, soldats d’une armée dans les
rangs de laquelle j’ai combattu et à laquelle j’ai appartenu pendant
plus d’un tiers de siècle, affichent les plus hautes vertus de citoyen,
au premier rang desquelles vient le courage. Et le courage intellectuel
et moral se place à un échelon plus élevé encore que le courage phy—
sique. Les auteurs des témoignages que l’on va lire n’ont pas hésité
à nous présenter un miroir : nous nous sommes regardés dans la
glace et n’avons pas aimé l’image qu’elle nous renvoyait. C’est la raison
de l’hostilité que ces combattants rencontrent souvent, à droite
mais aussi dans certains milieux du centre et de la gauche particu—
lièrement conformistes. Mais l’essentiel réside non seulement dans la
réalité que décrivent ces textes mais dans le défi qu’ils nous posent :
quel avenir voulons—nous pour notre pays et pour les générations
futures? Quelle existence nous attend si l’occupation se poursuit,
si la colonisation se développe et réduit à néant les chances de la
société israélienne de préserver les quelques vertus et valeurs d’an—
tan? Peut—on prétendre aux qualités d’une société ouverte, libre et
démocratique tout en acceptant le statu quo ? Car la situation qui
fait, en Cisjordanie, la réalité de tous les jours est une situation coloniale,
et c’est contre ce malheur que se lèvent les briseurs du silence.
Cela signifie que l’on ne pourra jamais mettre fin aux pratiques ici
décrites si l’on ne met pas fin à la colonisation et à l’occupation.
Mais pour pouvoir mettre un terme aux comportements dénoncés
dans ces pages, il faut se pencher sur leur raison d’être, il faut comprendre
ce qu’est le grand dessein de la droite israélienne au pou—
voir mais également la nature profonde du conflit israélo—palestinien
et ses implications pour chacune des deux sociétés.
le dirai tout de suite que mettre fin au conflit entre Israël et ses
voisins palestiniens est possible, à la condition que les Arabes et
les Israéliens acceptent le principe de l’irréversibilité de la situation
créée à la fin de la guerre de 1948-1949, cette guerre d’ lndépendance
israélienne qui est aussi la Nakba, ou le désastre palestinien.

Une telle reconnaissance est capitale pour les deux peuples et capitale
pour la région dont l’importance mondiale n’est pas à démontrer.
Il en est ainsi d’autant plus que c’est cette question qui déchire
les deux sociétés comme aucune autre.
En ce qui concerne la société israélienne, si l’on va au fond des
choses, en laissant de côté la phraséologie habituelle, si l’on essaie
de comprendre pourquoi les négociations sont au point mort depuis
l’arrivée d’Ariel Sharon au pouvoir, en 2001, il faut se pencher sur le
grand dessein de la droite nationaliste aux deux facettes, l’une laïque
et l’autre religieuse. On s’aperçoit ainsi que l’objectif essentiel poursuivi
par cette droite dure est la destruction du statut fondateur de
la guerre d’ lndépendance et de la création de l’État d’Israël. Pour
la droite nationaliste, c’est seulement quand ce but aura été atteint
que sera possible la poursuite de la conquête du sol et que, ipso
facto, la création d’un État palestinien deviendra impossible. Il ne
faut pas tomber dans le piège du jargon diplomatique de Benjamin
Netanyahu, revenu au pouvoir en 2009 et reconduit en 2013 : quand
on l’écoute bien et quand on connaît les codes de la langue de bois
qu’il utilise souvent, ses intentions apparaissent clairement. On com—
prend ainsi pourquoi la colonisation de la Cisjordanie se poursuit
sans répit depuis le jour où il a franchi pour la troisième fois le seuil
du bureau du Premier ministre.
Car, si la guerre d’ lndépendance, qui a coûté aux juifs de Palestine
la mort de un pour cent de la population et a permis cette révolution
dans la condition juive que constitue l’accession à la souveraineté,
n’était perçue que comme une guerre de plus dans la longue lignée
des combats qui émaillent l’histoire du sionisme, notre perspective
changerait radicalement et deux des grands résultats de cette guerre
perdraient leur statut spécial dans l’histoire du mouvement national
juif. Or, les deux produits majeurs de cette guerre sont d’abord l’acquisition
des frontières à l’intérieur desquelles les Juifs ont accédé
à la souveraineté, ensuite la création du concept de citoyen. Pour la
première fois, à la qualité de juif, défini par son histoire, sa culture
et sa religion, se superpose un concept politique et juridique, por—
teur de valeurs universelles et donc de droits de l’homme : le concept
de citoyen. Ce sont ces acquis de la fondation de l’État que la droite
au pouvoir s’efforce aujourd’hui de remettre en cause. À première

vue, cela peut paraître un paradoxe, mais en réalité, cette démarche
affiche une grande logique.
En effet, la droite comprend fort bien que si l’on regarde la créa—
tion de l’État et l’accession à la souveraineté comme une véritable
césure dans l’histoire juive — aussi bien grâce au nouveau concept
politique et juridique qui venait d’être créé que par le fait que, pour
la première fois, la nouvelle entité nationale se donnait des fron—
tières —, le long processus de conquête de la terre semble parvenu à
sa fin. Une telle vision du sionisme constitue pour la droite nationa—
liste un danger existentiel,et c’est pourquoi défaire aussi rapidement
que possible les acquis de 1948—1949 devient une priorité absolue.
Mais ce n’est pas pour elle le seul danger… Cette normalisation de
la condition juive, qui a été le grand objectif du sionisme des fon—
dateurs, depuis la création du mouvement sioniste par Théodore
Herzl, porte en elle une autre menace : celle de la conception utilitaire
et libérale de l’État, libérale dans le sens classique et noble du
terme, celui des droits de l’homme et de la primauté de l’individu.
Car, pour la droite, la fonction de l’État n’est pas de garantir les droits
de l’individu, la démocratie, l’égalité devant la loi, ni même d’assurer
à sa population une vie décente : l’État existe pour poursuivre la
conquête de la terre d’Israël, aussi loin que possible au—delà de ces
malheureuses lignes de cessez-le-feu de 1949, dites lignes de 1967,
et de ce fait rendre impossible l’existence d’une autre entité politique
sur cette terre. Assurément, Netanyahu et certains des siens
— à l’exception du très influent nouveau ministre de la Défense, le
général Moshé « Bougui » Yaalon, qui, lui, ne craint pas l’opinion
publique internationale et s’exprime honnêtement —, tout comme
les nouveaux arrivants prétendument centristes aux fauteuils ministériels
en février 2013, acceptent le principe de deux États pour ne
pas se couper de leurs alliés américains et européens, mais en même
temps ils font tout pour que l’État palestinien ne puisse voir le jour
ou, dans le meilleur des cas, pour qu’il devienne un vassal d’Israël.
Avec la Cisjordanie découpée en peau de léopard par la colonisation
israélienne, cette entité palestinienne n’aurait d’État que le nom.
Cependant, il faut tout de suite mettre les points sur les i. Si l’ac—
ceptation du caractère définitif du cadre territorial acquis en 1949
constitue la seule base sur laquelle puisse être envisagé le règlement
du conflit israélo-palestinien, ce principe ne saurait être à
sens unique. Depuis la conférence de Madrid de 1991 et les accords
d’Oslo de 1993 jusqu’à ce jour, en passant par la réunion de Camp
David de l’an 2000, la conférence d’Annapolis de 2007 et les quatre
années investies par Hillary Clinton au nom de la première admi—
nistration Obama dans la recherche d’un début de solution, tous
les efforts de paix ont échoué : ni les uns ni les autres ne possèdent
l’énergie intellectuelle et morale nécessaire pour accepter les résultats
de la guerre de 1948-1949.
Évidemment, un tel consentement est objectivement plus dou—
loureux pour les Palestiniens que pour les Israéliens : après tout,
on leur demande d’accepter définitivement leur défaite historique.
Concrètement, cela signifie pour eux l’abandon de leur revendication
majeure : le retour en Israël des réfugiés de 1948—1949. Si les
Palestiniens pouvaient accepter le caractère définitif des frontières
de 1949 et de ce fait abandonner cette revendication, la droite dure
serait rapidement balayée.
De leur côté, les colons israéliens et leurs représentants au gou—
vernement soulignent à raison l’absence de fondement historique et
de racines de la Ligne verte. Mais l’épée est à double tranchant : si
Israël annulait la ligne de 1949, à son tour le monde arabe ne serait
plus lié par elle. Quel intérêt aurait donc Israël à saper lui—même
les fondements d’une légitimité acquise lors de la création de l’État—
nation juif ? Pour la gauche israélienne, la tâche urgente consiste
donc à renforcer la position de la ligne de cessez-le-feu dans l’esprit
des jeunes Israéliens, victimes du lavage de cerveau des gouvernements
de droite, afin d’établir, une fois pour toutes, que l’on ne sau—
rait revenir sur les résultats de la guerre d’ lndépendance. En d’autres
termes, une telle démarche sous-entend que les Israéliens ne tente—
ront pas d’étendre leur frontière à l’est, tandis que les Palestiniens
‘ renonceront aux velléités du retour à l’ouest de la ligne de cessez le—
feu de 1949.
Cela étant dit, je voudrais insister une nouvelle fois sur le fait
que les raisons véritables du refus du cadre territorial de 1949 de
la part de la droite israélienne ne résident pas dans une quelconque
conjoncture politique ou des considérations de sécurité, mais dans sa

conception même du sionisme. Comme je l’ai déjà mentionné plus
haut, la droite au pouvoir voit dans la reconnaissance de la situa—
tion créée en 1949 le point d’arrivée de la conquête du sol, le grand
ennemi du sionisme. Pour elle, le sionisme n’a pas été un mouvement
de sauvetage d’un peuple en danger, comme cela le fut déjà avant
la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas la conquête de l’ indépen—
dance et de la souveraineté,c’est un mouvement en devenir constant,
et le critère de son succès ou de son échec est sa capacité d’imposer
sa volonté à son environnement. Il s’ensuit que les lignes d’armistice
de 1949, auxquelles on se réfère le plus souvent (en les appelant
« frontières de 1967 » ou « Ligne verte >>), ne sont en aucune façon
des frontières mais, comme leur nom l’indique, des lignes de cessez le—
feu. Ces lignes, ainsi va l’argument, ont été emportées par la guerre
des Six Jours. Ce qui fait que la colonisation des territoires conquis
en juin 1967 n’est pas moins légitime que la colonisation, dans un
passé plus ou moins éloigné, du Néguev, de la Galilée, des vallées
agricoles du Nord, ce berceau du l<ibboutz et du paysan—soldat, ou,
si l’on préfère, de la renaissance nationale juive.
Cependant, l’essentiel est ailleurs. Au mois de juin 2011, en visite
chez son grand ami Berlusconi, alors au pouvoir à Rome, Netanyahu
lança une nouvelle idée : le conflit est insoluble parce que ce n’est
pas un conflit territorial. Sa racine est ailleurs. Aussi longtemps que
le président de l’Autorité palestinienne, Abu Mazen, ne reconnaît
pas Israël comme un État juif, il n’y a pas moyen de parvenir a un
accord. Quelques jours plus tard, il est revenu sur cette idée à la tri—
bune de la Knesset et il la répète de nouveau à satiété en ce début de
mai 2013, pour mettre des bâtons dans les roues du nouveau secrétaire
d’État américain, John Kerry, occupé à relancer les négocia—
tions. En effet, à la suite de la visite de Barack Obama à Jérusalem en
mars 2013, la politique américaine commence quand même à porter
des fruits : la Ligue arabe vient d’offrir à Israël reconnaissance et
normalisation, contre un retour aux frontières de 1967 améliorées,
avec des échanges de territoires. Cette dernière clause signifie que
les grosses colonies proches de la Ligne verte resteraient en place.
Par ailleurs, cette nouvelle initiative de la Ligue arabe, qui vient après
celle du sommet de Beyrouth de mars 2002, implique un abandon
de fait du « droit de retour ».
Depuis un certain temps déjà, la droite se prépare à ce genre de
« malheur » qui lève l’obstacle majeur à la fin du conflit. Au début du
mois d’août 2012, alors que l’on sait déjà que de nouvelles élections
approchent, un groupe de quarante députés de droite et du centre
soumet un projet de loi constitutionnelle en vertu duquel Israël serait
défini comme « l’État-nation du peuple juif». L’objectif de la loi,
selon le texte explicatif qui l’accompagne, est clair : obliger les tribu—
naux à reconnaître, chaque fois que la définition en vigueur de l’État
— « juif et démocratique », le concept « démocratique >> impliquant
l’égalité de tous les citoyens —— n’est pas compatible avec «juif»,
que la préséance revient au national Ainsi est établie une hiérarchie
sans appel : alors que la loi fondamentale de l’État cherche a tenir
la balance égale entre le national, c’est—à-dire le particulier, et l’uni—
versel, la droite subordonne l’universel au particulier. A la suite des
dernières élections législatives de février 2013, une nouvelle coalition
se forme. En dépit de son caractère plus centriste, elle reprend
à son compte le projet que la Knesset précédente n’avait pas eu le
temps de codifier. Mais, de fait, la situation s’est encore détériorée :
au soi-disant projet centriste, quelque peu plus modéré, s’ajoute fin
mai une seconde proposition de loi rédigée par Yariv Lévine, le lea—
der de la majorité parlementaire à la Knesset, qui, si elle finit par être
adoptée, introduira l’apartheid dans la législation israélienne.
Parvenus à ce point, les gens raisonnables et rationnels se deman—
deront : en quoi au juste et pourquoi la question de << l’État juif >>
se pose—t-elle tout à coup avec une telle acuité? Et d’ailleurs, en
quoi est—ce l’affaire des Palestiniens? Pourquoi est-ce une condition
préalable a tout accord ? La réponse se trouve dans le fait que,
dans l’esprit des leaders de la droite, la reconnaissance d’Israël par
les Palestiniens comme un État juif équivaudrait à l’acceptation
par les Palestiniens de ces deux grands principes que sont, d’une
part, la reconnaissance des droits historiques inaliénables des Juifs
sur la Palestine, ou plutôt sur la terre d’Israël, sur toute la terre, et,
d’autre part, le consentement des Arabes, de tous les Arabes, y com—
pris les citoyens d’Israël, à un statut d’infériorité. Ce qui en clair

signifierait que les Palestiniens admettent non seulement la légiti—
mité du sionisme mais la suprématie juive. Ce qui signifierait aussi
que toute personne née de mère juive à Paris, à New York ou à
Buenos Aires, possède un droit de propriété sur la terre d’Israël, alors
que le Palestinien né dans un village de Cisjordanie, à ]érusalem ou
à Naplouse ne peut jamais prétendre à la propriété de la terre sur
laquelle il vit.
Ici, pour comprendre la profondeur de l’impasse, il faut regarder
les choses sur la longue durée. Comme dans d’autres mouvements
nationaux, dans le sionisme, de tout temps, la primauté revenait à la
culture et à l’idéologie. Comme partout en Europe centrale et orientale,
où le sionisme a vu le jour, ces régions où des communautés
ethniques et religieuses se déchiraient et combattaient pour leur survie
culturelle et pour leur indépendance politique, dans notre cas
aussi la nation a précédé l’État. Partout la conquête de l’indépendance
et de la souveraineté venait en premier lieu, partout l’entité
nationale se définissait par la culture, la langue et la religion. Tout
le reste était secondaire. Par tout le reste, j’entends les grandes idéologies
politiques de l’époque : libéralisme, socialisme, marxisme, y
compris l’austro-marxisme,cette synthèse de marxisme et de natio—
nalisme à laquelle s’était aussi employé Ber Borochov, le plus impor—
tant penseur sioniste.
En Palestine, le nationalisme juif représentait une version relati—
vement modérée de nationalisme, au sens où il n’a jamais développé
de sentiment de supériorité ethnique ou de haine raciale envers les
Arabes. Mais, comme pour tous les autres nationalismes, les piliers
du nationalisme juif étaient l’histoire et la religion, non pas le droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes, droit universel et en tant que
tel valable aussi bien pour les Arabes que pour les juifs. Notre natio—
nalisme n’a pu échapper à la contradiction essentielle propre à tout
nationalisme, entre les valeurs universelles et le particularisme inhé—
rent à la spécificité culturelle et historique. À cela s’ajoutait évidem—
ment le combat pour le sol.
Voilà où se trouve ‘a mon sens le coeur du problème : aussi longtemps
que se poursuivait la guerre pour la conquête du sol sur lequel
serait fondée l’indépendance juive et sur lequel les juifs se donne—
raient un toit qui leur avait si cruellement manqué tout au long de la
première moitié du XXe siècle, les droits historiques prenaient fatalement
le pas sur les droits de l’homme. Le nationalisme conquérant
ne pouvait accepter le principe de l’égalité des droits pour les Arabes
sur la même terre. Mais si la conquête du sol était parvenue à son
point final en 1949, le partage de la terre par la Ligne verte aurait
pu créer une situation nouvelle et servir de nouveau départ. C’est
là que se situe l’échec historique de la génération de 1949, puis des
deux générations qui ont suivi, la mienne et celle qui est aujourd’hui
au pouvoir.
Il importe d’insister sur ce point : si l’on ne saisit pas la dimen—
sion historique et intellectuelle des problèmes politiques actuels,
la réalité que nous avons sous les yeux perd toute cohérence et
ces problèmes paraissent insolubles. En effet, la véritable origine
du mal réside dans le fait que le triomphe de la guerre d’ lndépendance
ne soit pas devenu dans notre histoire une ligne de partage
des eaux, et que la création de l’État n’ait pas produit un bond en
avant sous forme de nouvelles idées et d’une nouvelle mentalité.
Au lieu de considérer la création de l’État comme la fin du proces—
sus de fondation et comme le premier pas vers la normalisation,
l’élite politique israélienne se trouva prise dans un engrenage qui
la conduisit à poursuivre l’action menée tout au long de la période
pré étatique. La solidité du cadre conceptuel tout comme celle des
structures institutionnelles héritées de cette période était telles que
la transition de la communauté combattante à l’État constitué fut
à peine ressentie.
Éclate le coup de tonnerre de juin 1967 : comment l’interpréter et
que faire de cette victoire ? Faut—il y voir un simple accident, fruit d’un
mauvais calcul égyptien et jordanien, qu’il conviendrait d’exploiter _
pour faire la paix en utilisant les territoires conquis comme monnaie
d’échange, ou au contraire ne faut-il pas en faire une suite logique de
la guerre d’ lndépendance ? Doit-on considérer l’issue de cette nou—
velle guerre comme une occasion de poursuivre l’œuvre de conquête
inachevée en 1949 ou, au contraire, annoncer à la face du monde
arabe que tous les objectifs du sionisme ayant été atteints dans les
lignes du cessez—le—feu de 1949, la conquête de la terre et sa colonisation,
qui étaient une nécessité existentielle jusqu’à la création de
l’État, ont cessé de l’être après 1949 ? En d’autres termes : ce qui était

bon et juste dans le passé a cessé de l’être dès le moment où les Juifs
ont pu se donner un toit et, en appelant au droit des peuples a disposer
d’eux—mêmes, devenir un peuple comme les autres.
Ce principe véritablement révolutionnaire dans l’histoire d’Israël,
et dont la signification immédiate aurait été la reconnaissance de
la Ligne verte de 1967 comme la frontière définitive du territoire
national,les Israéliens, à quelques exceptions près, ont été incapables
de l’énoncer. Pour le faire, il eût fallu que la gauche au pouvoir à
l’époque soit nourrie de valeurs universelles, de l’idée de droits de
l’homme et non seulement du particularisme culturel et politique du
nationalisme. Mais puisqu’elle plongeait ses racines dans le nationa—
lisme intégral, ce langage, aucun homme politique ne savait le tenir ;
ce principe, les élites politiques travaillistes au pouvoir, à quelques
exceptions près, n’étaient pas armées pour le poser. Il ne s’agissait
pas seulement de principes, mais de la capacité de résister à la tentation
de saisir l’occasion pour mettre à profit la faiblesse arabe. Ainsi
l’accident de juin 1967 a-t—il engendré la colonisation qui s’est développée
en ce qu’elle est aujourd’hui, c’est—à-dire le grand désastre de
l’histoire du sionisme et une menace réelle sur l’avenir de l’Etat juif.
Ce ne sont pas les Palestiniens qui menacent l’existence d’Israël mais
les colons fanatiques de Cisjordanie.
En règle générale, les nationalistes, tous les nationalistes, y compris
les Palestiniens, s’intéressent davantage au passé qu’à l’avenir. Du
côté de la droite israélienne, le refus d’accepter le caractère définitif
de la situation créée en 1949 est aussi lié à la crainte que la reconnaissance
des droits nationaux des Palestiniens ne finisse par saper
les droits historiques des juifs. Car si nous nous refusons le droit de
coloniser les territoires conquis en 1967, sur quoi exactement repose
la légitimité de la colonisation d’avant 1949 ? Les Palestiniens tiennent
le même raisonnement, seulement en sens inverse : puisque
la colonisation d’après 1967 est illégitime, il en est exactement de
même en ce qui concerne celle d’avant 1949
Ce type de raisonnement fut à la base de la paralysie de ces
quelques « pragmatistes » qui, dans les années 1960 et 1970, avec
les travaillistes au pouvoir jusqu’en 1977, sentaient instinctivement
que la colonisation des territoires récemment conquis constituait
une erreur colossale. Mais ces hommes manquaient cruellement

d’alternative idéologique à opposer à tous ceux, de loin plus nom-
breux et plus puissants, qui exigeaient l’implantation immédiate des
droits historiques du peuple juif sur la terre de la Bible, des pro—
phètes, des rois et des juges. La mystique de la terre et de l’histoire
commençait ainsi à dicter la politique territoriale de l’État, et il en
est ainsi jusqu’à ce jour. La dialectique de la force commençait, elle
aussi, à jouer pleinement son rôle : la puissance militaire israélienne,
le développement économique remarquable, l’intégration d’un million
de nouveaux immigrants venus de l’ancienne Union soviétique,
l’incapacité totale de la communauté internationale d’infléchir les
positions israéliennes les plus dures sont considérés encore et toujours
comme autant de preuves de la solidité de l’argumentation
nationaliste.
La majorité de nos compatriotes sait que la situation actuelle
mène non pas vers une coexistence de deux États mais, à long terme,
soit vers une situation coloniale qui ne dit pas son nom, soit vers
un Etat binational en guerre civile permanente. Tout le monde sait
également que le conflit reste une source de malheurs sans fin.
Mais mettre un terme à l’occupation et à la colonisation exige que
l’on accepte l’affrontement nécessairement violent avec les colons.
Menacés d’une guerre civile, les Israéliens préfèrent encore com—
battre les Palestiniens.
Les réalités décrites dans les témoignages que l’on va lire expri—
ment bien ce choix. Les colons dictent la loi dans les Territoires
occupés et le droit israélien n’y est pas appliqué. Cette situation est
bien connue en Israël. En 1982 déjà, le rapport remis par une commission
nommée par le procureur général de l’Etat, Yitzhak Zamir,
et présidée par ]udith Karp, procureur général adjoint, décrivait le
vide juridique dans les Territoires occupés : la loi israélienne était
bafouée au vu et au su de tout le monde. En fait, aucun lecteur de ce
rapport ne pouvait se tromper : les forces de l’ordre étaient au service
d’une politique de colonisation et d’annexion de fait, qui n’osait dire
son nom par crainte de sanctions internationales. Le rapport étant
resté lettre morte, ]udith Karp présenta sa démission.Près d’un quart
de siècle plus tard, en 2005, un second rapport fut soumis par Taha
Sasson, conseillère spéciale du Premier ministre pour les colonies

illégales (sic), et allait dans le même sens : la colonisation se poursuivait,
contrairement aux dispositions de la législation israélienne et de
la politique officielle du gouvernement, mais elle était en fait financée
par divers ministères dans des conditions de quasi—clandestinité.
En effet, une culture maffieuse s’est développée en Cisjordanie,
depuis les premiers jours de la colonisation, quand ministres, généraux
et hauts fonctionnaires la favorisaient en sous—main, malgré les
directives officielles et la loi qui protégeait la propriété privée. Ces
directives avaient pour seul objectif d’infléchir les critiques étrangères.
Une fois sur place, une colonie nouvelle, qui officiellement
n’existait pas, jouissait automatiquement de la protection de l’armée,
puis se trouvait comme par miracle branchée sur les réseaux
d’eau et d’électricité. Une route dont l’armée avait tout à coup un
besoin impératif, comme par hasard au pied d’une colline nouvel—
lement occupée, était tracée, les terres arables convoitées par les
colons étaient confisquées pour des besoins de sécurité, et ainsi de
suite. Ainsi se créa une atmosphère où tout était permis, où le colon
armé était roi et où le pays tout entier se pliait à ses volontés. Mais
en réalité, ces volontés étaient aussi celles du pouvoir en place :
de ce cercle vicieux, nous ne sommes pas encore sortis. En cette
fin mai 2013, quatre colonies dites « sauvages » allaient être blanchies
en dépit des protestations de Washington, c’est-à-dire allaient
acquérir une existence légale : ce vocabulaire appartenant au lan—
gage maffieux, comme le note un éditorial du journal Ha’aretz du
19 mai 2013, est celui du gouvernement et de l’Administration de
notre pays.
Il serait donc naïf de s’attendre à un effort de l’État qui entraverait
la construction illégale de logements, de routes ou la liberté
de manœuvre des colons. Dans la perspective des colons, dans la
liberté dont ils jouissent s’inscrit également le droit de rendre misérable
la vie des villageois arabes dont on convoite encore et toujours
les terres ou à qui on tient seulement à montrer qui sont les
maîtres. En réalité, la société israélienne est aujourd’hui prisonnière
des colons. Ce qui fait que le seul résultat tangible de ces deux rap—
ports fameux fut la démission, forcée de fait, de leurs auteurs. Les
deux juristes militent aujourd’hui dans les rangs d’organisations de
défense des droits de l’homme. D’autres organismes de défense des

droits de l’homme comme B’Tselem, Yesh Din, ainsi que l’équipe
de La Paix maintenant, qui depuis de longues années suit le déve—
loppement de la colonisation dans les Territoires occupés, sont
les porte—drapeaux des valeurs universelles. C’est au service de ces
mêmes valeurs que se mettent les auteurs des témoignages ici présentés.
Ces femmes et ces hommes sont l’honneur de notre société.

Introduction

En juin 2004, une soixantaine de vétérans des forces de défense israé—
liennes présentaient au public des témoignages écrits et des photogra—
phies de leur service militaire à Hébron et en Cisjordanie occupée. Cette
exposition a donné naissance à Breaking the Silence, une organisation
dont le but est de faire connaître la réalité quotidienne de l’occupation
des Territoires ‘a travers les témoignages des soldats qui la mettent en
œuvre. L’organisation interroge des hommes et des femmes ayant servi
dans les forces de sécurité israéliennes depuis le début de la seconde
lntifada, en septembre 2000, et publie leurs témoignages en ligne, sous
forme imprimée et dans les médias. Breaking the Silence organise
également des événements, des conférences et des visites guidées en
Cisjordanie afin d’exposer les méthodes d’Israël dans les Territoires et
d’encourager le débat quant à la véritable nature de l’occupation.

145 témoignages
Cet ouvrage contient 145 témoignages représentatifs de ceux qu’a
recueillis l’organisation depuis sa création (soit plus de 700). Les
témoins représentent toutes les couches de la société israélienne et
pratiquement toutes les unités de l’armée de défense d’Israël (Tsahal)
engagées dans les Territoires occupés. Il s’agit à la fois d’officiers, de
soldats du rang, d’hommes et de femmes.

Tous les témoignages publiés par Breaking the Silence — y compris
ceux contenus dans ce livre — ont été recueillis par des vétérans
de l’armée et vérifiés. Sauf mention contraire, ils émanent de témoins
oculaires et sont reproduits mot pour mot, à l’exception d’altérations
mineures pour empêcher l’identification des parties ou clarifier le lan—
gage militaire. L’organisation garde l’identité des témoins confiden—
tielle. Sans anonymat, il serait impossible de rendre ces informations
publiques.
Bien que les récits des soldats se limitent à leur expérience personnelle,
leur accumulation donne une vue d’ensemble des méthodes
de Tsahal et de la politique israélienne dans les Territoires occu—
pés. Breaking the Silence considère que mettre à nu cette politique
constitue un devoir moral et une condition nécessaire à l’établissement
d’une société plus juste. Pour les citoyens israéliens, ignorer ces
témoignages directs, clairs et sans ambiguïté, équivaut à renoncer au
droit fondamental de connaître la vérité sur leurs actions et celles
de ceux qui agissent en leur nom. Breaking the Silence demande des
comptes sur les opérations militaires israéliennes dans les Territoires
occupés, menées par des citoyens et en leur nom. Dans ce livre, le
lecteur se trouvera immergé dans le discours ordinaire des soldats
israéliens, truffé de jargon et d’expressions définies par le cadre de
référence de leur expérience particulière. Les témoignages originaux
en hébreuï transcrits en préservant les mots des soldats tels qu’ils
ou elles les ont prononcés, ont d’abord été traduits en anglais, et certaines
clarifications ont été ajoutées lorsqu’elles étaient absolument
nécessaires à la compréhension. La traduction française est aussi
fidèle que possible à l’original.

Les dessous de la politique israélienne
Dix ans après le début de la seconde Intifada était publié le rapport
sur lequel s’appuie ce livre, Occupation des Territoires : témoignages
de soldats israéliens, 2000—2010. À partir des témoignages directs de
centaines de soldats, hommes et femmes, le rapport présente le mode
opératoire de l’armée israélienne en Cisjordanie et dans la bande de
Gaza ainsi que son impact sur ceux qui le vivent au quotidien — les
Palestiniens, les colons, les soldats eux-mêmes. Les membres de

Tsahal chargés de mener à bien la mission du pays dans les Territoires
y révèlent en détail les principes et les conséquences de la politique
israélienne, mettant ainsi en lumière la logique sous—jacente des opé—
rations israéliennes en général.
Les témoignages ne laissent planer aucun doute : si l’appareil
sécuritaire a indéniablement dû répondre à des menaces concrètes
au cours des dix dernières années, notamment des attaques terro—
ristes contre les citoyens, les actions d’Israël ne sont pas uniquement
d’ordre défensif. Au contraire, elles ont systématiquement conduit
à l’annexion effective de grandes parties de la Cisjordanie à travers
l’expropriation de résidents palestiniens, un contrôle resserré de la
population civile et une politique d’intimidation. L’idée, communément
admise dans la société israélienne, que le contrôle des Territoires
vise exclusivement à protéger les citoyens est incompatible avec les
informations fournies par des centaines de soldats de Tsahal.
Dans les médias, les discussions internes ou les briefings militaires,
les forces de sécurité et les entités gouvernementales font constamment
référence à quatre composantes de la politique israélienne :
la « prévention du terrorisme » ou << prévention de l’activité terroriste
hostile » (Si/(kai) ; la << séparation » entre les populations israélienne
et palestinienne (haflaa‘ah) ; la préservation de la << trame de
vie » palestinienne (mir/cam hayyim) ; et l’« application de la loi »
dans les Territoires (akifai hok). Ces termes donnent une représentation
partielle, voire distordue, des politiques qu’ils incarnent. Bien
qu’originellement descriptifs, ils sont rapidement devenus des noms
de code pour des activités sans aucun lien avec leur sens original. Le
présent ouvrage révèle les aspects de cette politique que les institu—
tions ne rendent pas publics. Les soldats qui témoignent constituent
une source d’information particulièrement fiable. Ce ne sont pas de
simples témoins : on leur a confié la tâche de mettre en oeuvre ces
politiques, mais on leur a aussi demandé — implicitement ou explici—
tement — de les dissimuler.
Ce livre s’articule en quatre parties, correspondant aux termes
« prévention », << séparation », << trame de la vie » et << application de
la loi ».

Dans la première, intitulée « Prévention », les témoignages
montrent que presque tous les usages de la force militaire dans
les Territoires sont considérés comme préventifs. Derrière cette
interprétation large du terme se cache la présomption que chaque
Palestinien, homme ou femme, est suspect et constitue une menace
pour les citoyens et les soldats israéliens. En conséquence, intimider
la population palestinienne dans son ensemble réduira les possibilités
d’opposition et limitera l’activité terroriste. Vu sous cet angle, maltrai—
ter les Palestiniens, confisquer leurs propriétés, imposer des punitions
collectives, modifier et entraver la libre circulation (en établissant
des checkpoints temporaires ou autre), voire changer les règles de
manière arbitraire (par exemple selon les caprices d’un officier lors
d’un contrôle)… tout cela peut être qualifié d’action préventive. Si le
terme « préventif» s’applique à presque toutes les opérations militaires,
la différence entre action offensive et défensive s’estompe gra—
duellement. Ainsi, la plupart des actions militaires dirigées contre les
Palestiniens peuvent être justifiées comme défensives.
La deuxième partie traite d’un autre terme de cette politique, la
« séparation >>. A première vue, le principe de « séparation » désigne
la protection des Israéliens en Israël par la création d’un fossé entre
eux et la population palestinienne des Territoires. Cependant, les
témoins montrent que cette politique s’applique non seulement entre
les deux populations, mais aussi au sein même de la communauté
palestinienne. Cela permet à Israël de contrôler la population des
Territoires, dont les mouvements sont canalisés par des systèmes de
surveillance qui dessinent de nouvelles frontières sur le terrain. Les
nombreux permis et autorisations dont ont besoin les Palestiniens
pour se déplacer en Cisjordanie limitent leur liberté de mouvement
et créent des divisions internes à leurs communautés. Les régulations
souvent arbitraires et le dédale bureaucratique ne sont pas moins efficaces
que les barrières physiques. La politique de séparation appa—
rait alors comme un moyen de diviser pour régner. Les témoignages
des soldats révèlent également un troisième phénomène : la séparation
entre les Palestiniens et leur terre. Les colonies israéliennes
et leurs environs constituent une barrière en soi. Les Palestiniens
ont interdiction de pénétrer dans ces territoires, qui englobent sou—
vent leurs propres terres agricoles. L’emplacement de ces barrières

ne semble pas être déterminé par les seules considérations défen—
sives liées aux concentrations de population palestinienne, mais par
des calculs offensifs visant à incorporer certaines zones à la juridiction
d’lsraël. En Cisjordanie, les checkpoints, les routes fermées à la
circulation, l’interdiction de se déplacer d’un endroit à un autre sont
autant de mesures qui chassent effectivement les Palestiniens de leurs
terres au profit d’une expansion de la souveraineté israélienne. Les
témoignages de soldats regroupés dans cette partie exposent claire—
ment que la «séparation» n’a pas pour but un retrait de l’armée
des Territoires occupés, mais représente au contraire un moyen de
contrôle, de dépossession et d’annexion.
La réalité palestinienne sous l’occupation israélienne constitue le
sujet de la troisième partie, « La trame de vie >>. Les représentants
israéliens soulignent régulièrement le fait que, dans les Territoires, les
Palestiniens reçoivent toutes les denrées de base, qu’ils ne connais—
sent pas de crise humanitaire et qu’ lsraël assure même le maintien
d’une certaine «trame de vie >>. Un tel discours, ainsi que les propos
évoquant une prospérité économique en Cisjordanie, suggère
que la vie sous occupation étrangère peut être tolérable, voire bonne.
Sur la base de ces affirmations, les partisans de la politique israélienne
arguent que l’occupation est un moyen de défense légitime
et que si la souffrance endurée par la population est certes regret—
table, les dommages subis sont « proportionnés » à la sécurité des
citoyens israéliens. Mais, comme le confirment les témoins, le fait que
la vie des Palestiniens dépende au quotidien du bon plaisir d’Israël
montre à quel point ces derniers en sont tributaires. Israël maintient
certes la « trame de vie >> en Cisjordanie, mais cela atteste surtout le
contrôle absolu que le pays exerce sur les Palestiniens. Chaque jour,
les autorités israéliennes décident quels biens peuvent être transférés
d’une ville à une autre, quel magasin peut ouvrir, qui peut fran—
chir les checkpoints et les barrages de sécurité, qui peut envoyer ses
enfants à ’école, qui pourra atteindre les universités et qui recevra
les soins médicaux dont il a besoin. lsraël détient également les biens
privés de dizaines de milliers de Palestiniens. Parfois, ces biens sont
conservés pour de supposées considérations de sécurité, parfois afin
d’exproprier des gens de leur terre. Dans un nombre de cas significa—
tif, la décision de confisquer des biens paraît entièrement arbitraire.

Maisons, terres agricoles, véhicules à moteur, appareils électroniques,
animaux de ferme — tout cela peut être saisi à la discrétion d’un com—
mandant régional ou d’un soldat sur le terrain. Parfois, des soldats de
Tsahal « confisquent » même des individuspour un exercice : afin de
s’entraîner à mener une arrestation, des troupes peuvent faire irruption
dans une maison en pleine nuit, arrêter l’un des résidents puis le
relâcher plus tard. Ainsi, comme le montre cette partie, la trame de
vie des Palestiniens est soumise à l’arbitraire et à l’instabilité.
Dans la quatrième partie, les témoignages de soldats montrent
comment, au nom de l’« application de la loi», Israël maintient un
double système légal : d’un côté, les Palestiniens sont gouvernés par la
loi martiale, mise en œuvre par les militaires et sujette à de nombreux
changements ; de l’autre, les colons israéliens sont généralement soumis
aux lois civiles, votées par une législature démocratiquement élue
et appliquées par la police. Dans les Territoires, l’autorité légale israélienne
ne représente pas les Palestiniens et leurs intérêts, qui se voient
soumis à ce système par des menaces visant à renforcer la supério—
rité militaire israélienne. Les témoins de cette partie révèlent éga—
lement le rôle actif des colons dans l’application de la loi martiale.
Certains d’entre eux occupent des postes publics et participent aux
délibérations et aux décisions militaires qui gouvernent la vie des
Palestiniens habitant la zone de leur colonie. Beaucoup de colons
travaillent pour le ministère de la Défense en qualité de coordinateurs
de sécurité pour leur colonie ; ils exercent alors une influence
accrue sur la région, notamment en matière de transports, d’accès aux
routes, de patrouilles de sécurité. Il peut même arriver qu’ils parti—
cipent au briefing des soldats. Les forces de sécurité ne considèrent
pas les colons comme des civils assujettis à la loi, mais comme une
puissante entité avec laquelle elles partagent des objectifs communs.
Même quand les souhaits des colons et de l’armée ne coïncident pas,
ils se considèrent partenaires dans une même lutte et règlent leurs
désaccords par un compromis. Les forces de sécurité valident géné—
ralement les objectifs des colons, ne serait—ce qu’en partie. Les violences
des colons contre les Palestiniens ne sont pas traitées comme
une infraction à la loi : c’est au contraire un moyen supplémentaire
pour Israël d’exercer un contrôle sur les Territoires. On prétend parfois
que la police israélienne est trop faible pour faire respecter la loi
aux colons. Les témoignages de cette partie suggèrent, au contraire,
que la loi n’est pas appliquée parce que les forces de sécurité traitent
les colons comme des partenaires et non comme des citoyens
ordinaires. De cette manière, les forces de sécurité servent également
les visées politiques des colons : l’annexion de vastes étendues des
Territoires occupés pour leur usage propre.
« Prévention », « séparation », « trame de vie » et « application de
la loi » sont des termes que les autorités israéliennes emploient pour
qualifier certains aspects de leur politique dans les Territoires. Mais
au lieu d’expliquer cette politique, ces mots la dissimulent sous une
terminologie défensive dont le rapport à la réalité est ténu. Les témoignages
de soldats cités ici montrent que les actions d’Israël dans les
Territoires n’ont pas pour effet de préserver le statu quo politique,
mais au contraire de le bousculer. Tandis qu’ lsraël exproprie de plus
en plus de Palestiniens, sa supériorité militaire lui permet de contrôler
tous les aspects de la vie palestinienne. Contrairement à l’image d’un
retrait progressif et sécurisé des Territoires que souhaite véhiculer
le gouvernement, les soldats peignent le tableau d’un effort continu
pour resserrer l’emprise israélienne sur la terre et la population pales—
tinienne.
Malgré son ampleur, ce livre se limite aux informations appor—
tées par les témoignages des soldats. Il ne décrit pas tous les moyens
par lesquels l’État d’ lsraël contrôle les Territoires et ne doit pas être
considéré comme un portrait exhaustif de l’occupation. Il manque
au tableau les actions menées par les Services de sécurité générale
(Shabak) et autres agences de renseignements,par les tribunaux militaires,
qui constituent une part importante du pouvoir de l’armée,
ainsi que par d’autres administrations. L’objectif est plutôt de substituer
aux mots d’ordre qui stérilisent le débat public une description
précise de la politique israélienne en Cisjordanie et dans la bande de
Gaza. Les faits sont clairs et accessibles ; les témoignages nous forcent
à regarder en face les actions d’ lsraël et à nous demander si elles
reflètent les valeurs d’une société humaniste et démocratique.

Première partie

Prévention : intimider
la population palestinienne

suite… PDF