L’esprit perdu d’Abel


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par Lotfi Hadjiat

 

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Peut-on inclure Caïn dans la tradition primordiale comme le fit René Guénon ? Essayons de revenir à la racine métaphysique de cette question. En commençant par le commencement, c’est-à-dire par la métaphysique des possibles.

Dieu a créé la possibilité du mal mais Il n’a pas créé le mal. Il a aussi créé la possibilité de combattre le mal par le mal et la possibilité de combattre le mal par le bien. Il est la source créatrice de tous les possibles, je veux dire par là que cette source n’est pas une possibilité, elle est, et elle est la seule à être. Dieu a créé la possibilité d’imperfection sans créer l’imperfection. La réalisation éventuelle de ces possibles ne relève pas de Dieu, cependant la possibilité de cette réalisation relève de Dieu. La réalisation est une direction que peut prendre un possible. Étant entendu qu’il y a plusieurs directions possibles pour un possible. La réalisation n’est pas un point d’arrêt au bout d’une direction. Une direction n’a pas de bout, elle n’aboutit jamais à l’être, sauf quand elle revient à Dieu. Prenons un fruit par exemple : une possibilité germe, le germe murit, puis il pourrit, enfin la pourriture se décompose et de cette décomposition naissent des possibilités de recomposition, et ainsi de suite…, il n’y a pas de point d’arrêt. Même la mort n’est pas un point d’arrêt ; la refuser ou pire, vouloir l’abolir comme tente de le faire la science moderne, est une absurdité. Un possible peut prendre de multiples directions mais il ne s’interrompt jamais en tant que possible.

Lorsqu’on oppose traditionnellement l’être et le non-être, on oppose en fait le réalisé et le non-réalisé. Dieu n’est donc pas un réalisé, une réalité, Il n’est pas créateur des réalisés, des réalités. Et lorsqu’on oppose le bien et le mal, on oppose au fond la direction vers la source divine créatrice et la direction opposée. Le cas où celle-ci persévère et s’obstine dans son opposition, est appelé traditionnellement : Satan. Quant à la direction vers la source divine elle est appelée traditionnellement : le Verbe divin. Dire que l’opposition du bien et du mal naît d’une confusion, d’une illusion, est donc une erreur, une erreur que commit René Guénon. Très précisément, dans les textes traditionnels, le Verbe divin créé Adam et le jardin d’Eden, Il créé une terre bénie où règne une harmonie subtile qui rapproche les créatures et où la vie prospère, mais après la chute morale d’Adam, celui-ci se retrouve sur une terre maudite. Les textes ne disent pas que Dieu créé la terre maudite et ses multiples formes matérielles, une terre où prospère la maladie, la mort, la vermine, une terre où règne la division, source d’hostilité, qui sépare les créatures ; cette terre maudite était une possibilité et elle fut réalisée, créée par Satan et ses légions, créée par un dévoiement de l’Eden, un dévoiement partiel. L’Enfer étant un dévoiement total. Voilà, ce me semble, le sens ésotérique du Coran. Voilà ce qu’enseignait Abel, la tradition primordiale. Caïn enseignait plutôt que Dieu avait créé cette terre maudite, incomplète, imparfaite, que l’homme pouvait parfaire, compléter. Dire de Caïn qu’il peut être inclus dans la tradition primordiale serait une erreur, une erreur que commit Guénon. Car Caïn-Israël et ses héritiers furent et sont une rébellion contre Dieu, les ennemis de l’humanité ; Ali Mansour Kayali fut le premier à identifié Caïn à Israël.


Quoi qu’il en soit, pour combattre aujourd’hui Caïn-Israël et ses héritiers, il faut revenir à l’esprit d’Abel.


L’influence néfaste de Caïn-Israël et de ses héritiers sur l’héritage spirituel de son frère Abel fut décisif dans les grandes traditions, égyptienne, hindouiste, perse. La figure d’Abel fut calomnié, perverti, supplanté par celle de Caïn. Chez les Égyptiens, Osiris-Caïn devient le bon qui supplante son frère Seth-Abel le méchant. Chez les hindouistes, Mitra-Abel garant de l’amitié, de l’honnêteté, de l’harmonie entre les hommes et de la justice dans la répartition des richesses parmi les hommes, fut détrôné par Varuna-Caïn, son frère. Il n’y a qu’un seul hymne à Mitra-Abel dans le Rig-Veda, contre quatre à Varuna-Caïn, le tyran cupide sur un trône de diamants, l’exploiteur implacable, l’oppresseur de peuples impitoyable et ses « espions aux mille yeux » (Atharva Veda, 4.16), l’accusateur à l’armure d’or suivi par des légions de nâgas, des êtres mi-homme mi-serpent, le dieu au caractère violent et au colères terribles qui, chevauchant un makara, monstre marin, saisit les hommes à l’aide de serpents pour les maintenir dans l’abîme, tout comme la kundalini, en chaque homme, est maintenue prisonnière dans le plus bas chakra, lovée comme un serpent… Il est très significatif que le védisme ait fait de Varuna-Caïn le maître de l’ordre cosmique et de Mitra-Abel le gardien de l’ordre terrestre, le chapelin du roi Varuna-Caïn, le guerrier cosmique. Ici l’élément corrupteur est Varuna-Caïn, le « puissant magicien » (Rig Veda, 5.85), et l’élément civilisateur est Mitra-Abel le juste. Varuna-Caïn et sa descendance instituèrent sans doute le système de castes, à Sumer puis en Inde, « Je suis Varuna roi. (…). Je règne sur le peuple de la race supérieure », dit dans une formule typiquement caïnite l’hymne à Indra et Varuna (Rig Veda, 4.42). Et Mitra-Abel et sa descendance luttèrent contre les injustices liées aux castes, « C’est vers Mitra que les cinq classes gouvernent, vers le dieu dont l’appui est si fort ! », dit l’hymne à Mitra (Rig Veda, 3.59).

Chez les Perses, on trouve dans la doctrine zervaniste, pré-zoroastrienne, un mythe qui raconte l’histoire de Zurvan, un être d’une nature divine lumineuse, qui eut deux fils, des jumeaux, Ahriman qui sortit le premier et Ohrmazd. Le premier, Ahriman-Caïn, fut l’incarnation du mal et le second celle du bien. À leur naissance, Zurvan-Adam, en voyant Ohrmazd-Abel, demanda à Ahriman-Caïn : « Qui es-tu ». Ce dernier lui répondit : « Ton fils ». Le père lui rétorqua alors : « Mon fils est d’une odeur suave, et il est lumineux, et toi, tu es ténébreux et puant ». Zurvan-Adam ne reconnut donc pas Ahriman-Caïn comme son fils ; à ce propos, le Zohar et le Talmud disent tous deux que Caïn fut le fils d’Ève et du Serpent (Satan). Mais la réponse de Zurvan laisse aussi à penser que le « lumineux » Ohrmazd-Abel fut blond aux yeux clairs, et que le « ténébreux » Ahriman-Caïn fut sombre de peau, cette peau sombre est sans doute cette fameuse marque de Caïn dont parle la Bible. La doctrine zervaniste nous dit ensuite que Ahriman-Caïn domina le monde, domination contre laquelle lutta Ohrmazd-Abel et sa postérité durant des millénaires. Cette doctrine zervaniste laisse donc entendre que Abel était de type européen scandinave et qu’il eut une descendance. Cela pourrait peut-être expliquer pourquoi les Scandinaves sont les gens les plus honnêtes et les moins corrompus du monde. Quoi qu’il en soit, pour combattre aujourd’hui Caïn-Israël et ses héritiers, il faut revenir à l’esprit d’Abel.