L’ESSENCE DU NIHILISME


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Auteur : Vivenza Jean-Marc
Ouvrage : L’essence du nihilisme (Essai d’ontologie négative) Le statut de la négation dans son rapport à l’être et au néant
Année : 1993

 

 

 »Le nihilisme est le mouvement universel des peuples de la terre engloutis
dans la sphère de puissance des temps modernes »
Heidegger

 

 

Première Partie.
– 1 –

S’engager dans une démarche cohérente de compréhension de
notre situation présente et du monde qui la situe, implique une
conséquente nécessité de questionnement radical c’est à dire qui
vise la racine du problème du nihilisme. Alors que les craintes et les
frayeurs les plus vives au sujet de notre réalité semblent devoir
consommer le divorce de l’homme et de son histoire, il devient
urgent de replacer philosophiquement les réflexions sur une époque
qui pratique très aisément la diabolisation comme méthode
analytique. Du reste la diabolisation appartenant au mode de pensée
sacralisant, se fondant autant sur les présupposés du décadentlsme
traditionnel que sur les a priori fidéistes des mythologies, ne relève
pas de l’exercice authentique de la pensée. Penser, c’est d’abord
penser l’Être. Si dès l’aurore de la pensée, les grecs fixèrent à la
philosophie un domaine d’investigation autonome et irréductible, qui
est celui de l’Être de l’étant, ce domaine reste aujourd’hui encore
largement sous-exploité. Car loin d’être ce qu’il y a de plus évident,
l’Être est ce qu’il y a de plus énigmatique et qui mérite d’être
interrogé en premier lieu. L’être qui est la question centrale de la
philosophie occidentale, ne se donne qu’au coeur de !’apparaître.
C’est pourquoi l’ontologie qui est la science de l’Être, n’est d’abord
praticable que comme phénoménologie ou anthropologie
existentielle.

LE RÔLE MOTEUR DE LA NÉGATION DANS LE DEVENIR
L’homme est à l’origine un humble fragment de la nature, un être
biologique faible et nu entre tous. Cet être si faible engage
audacieusement la lutte : il devient une « essence » séparée de

l’existence naturelle, à la fois vulnérable et puissante. La séparation
est fondamentale : l’homme n’est plus et ne peut plus être la nature :
et cependant il n’est qu’en elle et par elle. Cette contradiction est
reproduite et approfondie au cours même du processus qui doit
aboutir à la dominer. L’homme est activité créatrice. n se produit par
son activité. Il se produit – mais il n’est pas ce qu’il produit. Son
activité domine peu à peu la nature : mais alors cette puissance se
retourne contre lui, prend les caractères d’une nature externe et
l’entraîne dans le déterminisme qui lui inflige de terribles épreuves.
L’homme n’est pas ce déterminisme – et cependant il n’est rien sans
lui. L’humain n’existe d’abord que dans et par l’inhumain.
Le déterminisme c’est la nature dans l’homme. Le déterminisme
permet en effet l’activité spécifiquement humaine. il la conditionne –
et cependant il la limite. Le déterminisme permet la liberté de
l’homme. et cependant il s’oppose à elle. Il a pour origine
l’objectivité naturelle, se prolongeant dans l’objectivité des Fétiches
et dans l’objectivité spécifique des rapports sociaux, historiques et
techniques. Il a pour origine également les déterminations naturelles
: la rareté des biens. la lutte naturelle pour la vie. Les réalités sociales
et objets sociaux apparaissent à la suite de processus spontanés
comparables à ceux que découvrent les sciences de la nature :
résultats statistiques de phénomènes élémentaires. Le déterminisme
est ainsi l’inhumain dans l’humain, la continuation dans l’humain des
luttes naturelles et des réalités biologiques. C’est l’homme encore
non réalisé : la nature dans l’homme.
Sartre définit l’homme comme « ce par quoi le néant vient au monde »
(1) Que veut-il dire par là ? L’existant humain n’est jamais ce qu’il
est. Car ce qu’il sera, ce qu’il désire être, il ne l’est pas encore : ce

qu’il est dans l’instant présent, à peine l’est-il qu’il l’a déjà dépassé
et ne le saisit que comme matière morte : il l’a été plus qu’il ne l’est,
dans une sorte de syncope insensible. C’est en ce sens que l’être
humain n’est pas.
Au milieu de l’absolue positivité des choses, l’homme est donc bien
celui qui véhicule du néant. Car c’est bien nier les choses que de les
poser en face de la conscience soit pour les connaître, soit pour les
consommer. L’appropriation de la nature par le progrès
technologique est en effet une façon de faire perdre à la nature son
autonomie. Par sa domestication, la nature ne se possède plus, elle
n’est plus en ce sens un être en soi. Elle est niée. La connaissance
aussi est négation de la nature. Car la reconstruction des objets, selon
les lois rationnelles, est dévaluation de la présence massive du
monde telle qu’elle nous est sensible dans la perception immédiate.
La clé du savoir nous fait pénétrer dans le monde clos des choses. La
suffisance du monde se brise donc tout autant dans l’appropriation
cognitive de la nature.
De la négation elle-même va surgir une liberté absolue
d’asservissement de nature métaphysique.

 

1. AUTO-EMERGENCE DE L’HOMME DANS L’HISTOIRE PAR LA
MISE EN OEUVRE DE LA NEGATIVITE TRANSFORMATRICE

La nature est le corps inorganique de l’homme. L’homme vit de la
nature, cela veut dire : la nature est son corps, avec lequel il doit
rester lié par un processus constant pour ne pas mourir. Que la vie
physique et spirituelle de l’homme soit en liaison avec la nature, cela
signifie seulement que la nature est en liaison avec elle-même, car

l’homme est une partie de la nature. Mais c’est dans l’élaboration du
monde des objets que l’homme s’affirme comme être spécifique.
Cette production est sa vie spécifique active. Grâce à elle la nature
est sa vie spécifique active. Grâce à elle la nature apparait comme
son oeuvre et sa réalité. L’objet du travail est donc l’objectivation et la
vie spécifique de l’homme – dans la mesure où il se dédouble, non
comme dans la conscience, réellement, et se contemple lui-même
dans un monde créé par lui. L’histoire est l’histoire de
l’appropriation par l’homme de la nature et de sa propre nature. Le
travail social, l’activité économique et technique sont des moyens de
cette appropriation, des moments essentiels de l’essence humaine –
lorsqu’ils sont intégrés et dominés par cette essence. En eux-mêmes
ils ne sont pas cette essence. L’homme économique et technique
doit être dépassé pour que se manifeste la liberté de l’homme total :
« l’homme s’approprie son essence multiple (Allseitiges). .. en tant
qu’homme total » (2).
Le mouvement total est brisé par l’action et par la pensée. Cette
séparation ne peut être absolue ; elle a cependant une réalité relative
fondée sur la lutte humaine contre la nature. Le déterminisme
physique se rattache à l’homme agissant dans la nature. Le
déterminisme social prolonge la nature dans l’homme. La Nature
Humaine résout ces conflits, déploie une unité plus élevée, dépasse
en les organisant les déterminismes. Comme la nature humaine est
spontanéité (Selbstewegung) mais organisée et lucide. L’homme total
est « toute nature » ; il enveloppe en lui toutes les énergies de la
matière et de la vie, tout le passé et l’avenir du monde ; mais il
transforme la nature en volonté et en liberté/servitude.

Les produits et les forces de production sont « l’autre » de cet homme
total, en qui il peut se perdre. L’indépendance des forces technoscientifiques
– destin de l’homme moderne – doit être comprise et
dominée. Dès que l’objectivité du processus social est définie comme
telle, elle est déjà en voie de dépassement : elle s’unit à l’activité du
sujet humain agissant et déjà objectif : elle lui apporte un nouveau
contenu objectif, se « subjectivise » en lui mais pour que surgisse une
activité humaine plus objective : qui se prenne plus efficacement
comme objet d’une action, qui se « produise » plus lucidement et soit
sa propre création consciente.
Les destins ont toujours été cet « autre » de l’homme. L’histoire fut
irréparablement sanglante : son tragique vient de ce qu’aucun destin
n’est justifiable vis-à-vis de ceux qui le subissent, mais seulement par
l’avenir humain que tous les destins à la fois préparent et paralysent.
L’histoire n’a cependant pas été un absurde chaos d’anecdotes et de
violences. Cette conception de l’histoire nie l’histoire, qui n’existe
comme telle que par son sujet vivant, l’homme total qui se forme à
travers elle.
L’homme est encore dans la douleur de la naissance : il n’est pas
encore nê : à peine pressenti comme unité et solution, il n’est
encore que dans et par son contraire : l’inhumain en lui. Il n’est
encore que dispersé dans les multiples activités et productions
spécialisées en qui se brisent la réalité et la conscience naissante de
la nature humaine. Il n’est encore conscient de lui-même qu’en autre
que soi.

II. LE DECHIREMENT ONTOLOGIQUE. MOTEUR DU DEVENIR
HUMAIN

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