Livre de mes fils


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Auteur : Doumer Paul
Ouvrage : Livre de mes fils
Année : 1906

 

 

PRÉFACE

IDÉE DE CE LIVRE
*
**
L’enseignement moral et civique donné aux élèves dans les écoles, les
lycées et les établissements divers, est en général assez rudimentaire. Il se
trouve heureusement complété par les leçons de la famille, et aussi par les
lectures, par les observations et réflexions des jeunes gens lorsque l’âge et la
maturité d’esprit leur viennent.
Ceux que les besoins de la vie n’absorbent pas trop tôt, qui ont le loisir de
prolonger leurs études jusqu’à la virilité et que l’atmosphère familiale
enveloppe longtemps, reçoivent d’elle, de ce qu’ils voient et entendent au
foyer, une forte et durable empreinte.
Les livres peuvent avoir, de même, dans la formation morale des jeunes
hommes, une sérieuse influence.
J’ai personnellement gardé la mémoire de lectures, faites entre seize et
vingt ans, qui ont eu une action réelle, sinon décisive, sur la direction de ma
vie, sur la fixation des règles précises adoptées par moi alors, et restées mon
invariable guide, au cours des trente années maintenant écoulées.
Ce souvenir, celui plus récent des entretiens que j’ai eus avec mes fils, des
préceptes dont ils étaient entremêlés ou qui en découlaient naturellement,
m’ont donné l’idée d’écrire un livre pour la jeunesse.

Je l’entreprends aujourd’hui.
Ce ne doit pas être un nouveau traité de morale et de civisme, mais
simplement le résumé du langage tenu par les pères à leurs enfants, sous
mille formes, à tout instant, au hasard des conversations familiales.
Ce sera le livre de mes fils, le livre des jeunes gens qui arrivent à l’âge
d’homme et que la vie appelle.
Quel accueil feront-ils à ces pages, aux paroles sérieuses, aux sévères
conseils qu’elles renferment ?
Je souhaite qu’ils éprouvent à les lire le sentiment profond de celui qui
écrit pour les convaincre, qui les aime et qui espère en eux, qu’ils y trouvent
la répétition des enseignements de leurs parents et de leurs maîtres, et comme
un faible écho de la grande voix de la Patrie disant ce qu’elle attend de leur
intelligence, de leur caractère et de leur courage.
Je souhaite qu’ils se forment une idée élevée de l’homme du vingtième
siècle, du bon Français, du citoyen de notre République, et que, les yeux fixés
sur ce modèle, ils s’attachent à l’imiter, à réaliser en eux-mêmes les qualités
et les vertus qu’ils auront mises en lui.
Le secours de ce livre exigu et modeste ne leur sera peut-être pas inutile.
Peut-être contribuera-t-il à assurer pour eux la route de la vie, ou tout au
moins à les aider à y entrer d’un pas résolu et alerte, en hommes maîtres de
soi, équilibrés au moral comme au physique, acceptant virilement par avance
les devoirs et les charges dont leur tâche en ce monde sera faite, sachant ce
qu’il y a de noblesse, de beauté et de bonheur véritable dans une existence
bien remplie.
Ce livre leur dira qu’ils doivent cultiver en eux le sentiment, la raison, la
volonté ; entretenir la santé de leur corps et développer les forces physiques
que la nature leur a départies ; en un mot, se conformer aux prescriptions de
la sagesse antique : avoir un esprit sain dans un corps sain, agile et robuste.

Et l’instrument humain dont ils disposeront ainsi forgé de bonne sorte, le
corps et l’esprit bien trempés, les jeunes gens se prépareront à s’en servir
pour l’action sous toutes ses formes, l’action de l’homme privé, du père de
famille qui travaille, soutient et élève les siens, l’action du citoyen occupé de
la chose publique, soucieux de la prospérité, de l’indépendance et de la
grandeur de son pays.
Hommes privés, ils voudront être justes, bons et tolérants, en même temps
que clairvoyants et fermes, actifs et énergiques. Ils conserveront jalousement
dans leur âme le sentiment de l’honneur, l’amour de ce qui est beau, de ce qui
est bien, de ce qui est grand. Ils auront l’horreur du mal, des pensées et des
actions basses et avilissantes, du mensonge et de la peur, des plaisirs
grossiers qui dégradent.
Ils continueront d’assouplir leur corps aux exercices physiques,
l’entraîneront à supporter la fatigue, autant pour avoir en eux l’élément
premier du bon soldat dont la Patrie a besoin, que pour se tirer d’affaire dans
toutes les circonstances matériellement difficiles.
Par la raison, par une volonté ferme, ils conserveront la santé ; ils se
soustrairont à la plupart des germes morbides qui menacent les corps débiles
et les esprits inquiets ; ils ne prendront pas trop au sérieux les mille petites
misères physiques dont les humains ne peuvent se défendre, mais qui ne
s’aggravent jusqu’à la maladie que lorsqu’on y prête trop grande attention,
qu’on s’y arrête et s’en effraie.
Ce n’est pas pour cette défense trop facile d’eux-mêmes que nos fils
voudront être hommes de courage.
Ils apprendront à aller, avec sérénité, vaillamment et simplement, audevant
de tout ce qui fait reculer les lâches : la responsabilité, le dur labeur, la
fatigue, le péril et la mort.
Ils aimeront la vie, parce qu’elle est bonne à qui est digne de vivre ; mais
ils n’y attacheront pas un tel prix qu’ils ne soient prêts à la sacrifier, sans

hésitation et sans regret, au bien de la Nation, à leur famille, à leurs
semblables en danger.
Un homme n’est grand que s’il a vu la mort de près et l’a regardée en face,
froid et impassible.
Tous doivent être en état de le faire, quelles que soient les circonstances,
sous quelque forme que la mort se présente, dans le plein jour et la gloire du
champ de bataille, comme dans l’obscurité, dans l’isolement, dans la tragique
agonie de certains accidents, des maladies qui tuent jour à jour et sans merci.
L’homme vaillant n’a pas cet unique courage, qui est déjà, pourtant, la
primordiale vertu.
Il possède encore le courage moral, le courage civique qui lui fait braver
l’opinion contraire, la critique injuste, la médisance et la calomnie, lorsqu’il
agit suivant les principes qui guident l’honnête homme et le bon citoyen,
lorsqu’il est garanti par le témoignage de sa conscience.
Nos fils sauront qu’ils doivent aimer et honorer ceux qui leur ont donné
l’être, que rien ne peut les délier des obligations qu’ils ont contractées envers
eux en naissant et qui se sont accrues chaque jour, à mesure qu’ils avançaient
en âge. Ils sauront qu’ils doivent aider et chérir leurs frères et soeurs, leurs
parents aux divers degrés, et que, du reste, les devoirs envers la famille sont
des premiers et des plus pressants parmi tous ceux qui nous incombent.
Ils comprendront qu’à leur tour, lorsqu’ils ont l’âge d’homme et qu’ils sont
en mesure de pourvoir à leurs besoins, ils doivent créer un foyer, fonder une
famille nouvelle, prolongement de la famille dont ils sont issus.
Ce n’est pas là chose qu’on fait un peu plus tôt ou un peu plus tard, ou
qu’on ne fait pas du tout, à son gré, suivant sa convenance. C’est le devoir !
le devoir humain, le devoir naturel, en même temps que le devoir social. Il
n’y a pas que la dignité et la moralité de la vie qui soient intéressées au

mariage, et elles le sont grandement ; il y a encore le pays qui veut des
enfants, la race qui entend se perpétuer.
Ne pas se marier, ne pas constituer une famille dès qu’on le peut, c’est
faire acte d’égoïsme ; mais c’est pis encore, c’est manquer à un devoir
essentiel de l’homme et du citoyen.
Par la famille, la vie de l’individu s’éternise. Comme il plonge dans le
passé par ses ancêtres, il prend possession de l’avenir par ses descendants.
Là où la famille est forte, la Nation elle-même est forte.
Quand la lâcheté ou l’immoralité d’un peuple le conduit à distendre les
liens familiaux, c’en est fait de lui : la déchéance est commencée et la chute
finale est prochaine.
La pratique des devoirs de famille rend aisé et naturel l’accomplissement
des devoirs de société, des devoirs de citoyen de la République.
La France est une démocratie ; son gouvernement est républicain. C’est le
fait et c’est le droit. S’il est toujours permis à ceux qui ont connu un autre
régime de regretter le passé, il n’est assurément personne qui ne veuille que
son fils soit un homme de son temps et de son pays.
Demain, nos jeunes gens seront les citoyens de la République française.
Ils faut qu’ils se sentent fiers de ce titre et soient décidés à l’honorer.
Ils respecteront les lois qui sont l’expression de la Souveraineté nationale,
et, s’ils peuvent avoir le désir de les modifier, d’user de leur vote et de leur
influence dans ce but, ils ne doivent jamais se révolter contre elles, ni rien
faire qui puisse apporter Je trouble dans le pays.
Jaloux de leur liberté, jaloux de leurs droits, ils auront égard à la liberté et
aux droits de leurs concitoyens et ne tenteront rien pour que des lois soient

adoptées, des mesures soient prises qui y apportent une restriction. L’intérêt
supérieur de l’État et le maintien de l’ordre public, l’égalité, le respect chez
autrui de ce que l’on possède soi-même tracent la liberté individuelle les
seules limites acceptables.
Il faut se pénétrer de ce fait que, dans une démocratie, les droits de tous
sont égaux. L’intelligence, le savoir, pas plus que la fortune et le nom, ne
confèrent aucun privilège, aucun avantage particulier.
Mais s’il y a égalité des droits, moralement au moins il existe une
différence entre les devoirs. Ils sont d’autant plus glands, plus élevés, plus
nombreux que l’homme est mieux armé pour la vie, qu’il est plus intelligent,
plus instruit ou plus riche. Celui-là est comptable envers ses concitoyens et
envers la Nation des supériorités qu’il possède. Il leur doit de s’occuper des
déshérités de ce monde, de consacrer à l’intérêt général, aux fonctions
publiques, une part de son temps et de son activité.
En toutes choses, du reste, on prouve qu’on est meilleur ou qu’on est
supérieur aux autres en donnant le bon exemple.
Il importe surtout de professer hautement la première vertu du citoyen, du
républicain : le patriotisme.
Si cette obligation s’impose aux enfants d’un pays quelconque, elle est
cent fois plus stricte, plus impérieuse pour le citoyen de la République, pour
le Français du vingtième siècle.
Lui seul est responsable des destinées de la France. Il n’y a, en dehors ou
au-dessus de la masse populaire, aucune autorité pour la guider si elle
s’égare, aucune providence pour la sauver si elle se perd.
Et, dans l’état de l’Europe et du monde, notre pays court de réels et graves
dangers. Au milieu des peuples remplis de force et de vitalité que chaque jour
voit croître jusqu’à atteindre des tailles gigantesques, nous nous sommes
arrêtés dans notre développement ; nous semblons avoir perdu, avec la

vigueur, la foi en des destinées glorieuses. La France se trouve menacée
d’une déchéance qui serait pire que la mort, si la mort ne devait venir sa suite,
prochaine et fatale.
Plus que jamais, à l’heure où apparaît le péril, il faut aimer la Patrie d’un
amour ardent, passionné et jaloux. Il faut l’aimer jusqu’à lui tout sacrifier, ses
biens, sa vie, ses enfants ; mais aussi, et c’est plus malaisé peut-être, jusqu’à
puiser dans cet amour d’elle la force, le courage, toutes les vertus que les
Français semblent avoir quelque peu négligées, qui nous feront
personnellement travailler, produire, entreprendre, grandir, et accroître par là
la prospérité et la puissance nationales.
— Travaillez avec ardeur, jeunes gens ; tournez et retournez le champ,
suivant les conseils du fabuliste ; vous y trouverez un trésor qui ne sera pas
pour vous seuls, et dont la Patrie bénéficiera.
Travaillez pour elle, et aimez-la de tout votre coeur, de toutes les forces de
votre âme !
Aimez-la dans son passé, dans ses gloires, dans ses malheurs. Aimez-la
pour ce qu’elle représente de grand et de généreux, pour sa terre fertile,
accueillante, hospitalière, pour son doux climat, pour son ciel d’azur…
Aimez la Patrie à cause de tout cela. Mais aimez-la surtout, et il n’est pas
besoin d’autres raisons, parce qu’elle est la France et que vous êtes Français !
Cet inaltérable attachement, ce dévouement entier à la Patrie, on doit en
être pénétré jusqu’au plus profond de sa pensée et de sa conscience. Ce sont
choses qu’on ne discute pas.
N’en déplaise aux sophistes, on ne saurait, en effet, remettre impunément
tout en question, s’attaquer, les prenant les uns après les autres, aux principes
qui sont la raison d’être et la force des sociétés humaines ; dénigrer, rabaisser
les grandes idées, les hautes conceptions de l’âme sans lesquelles la vie ne
vaudrait pas d’être vécue.

A côté de la Patrie, qui est ce qu’il y a de plus cher et de plus sacré au
monde, il faut placer la famille, les sentiments d’honneur, de devoir, de
probité, de justice,… fondement de la morale naturelle et de la morale sociale,
qu’on doit mettre hors de conteste, hors de discussion.
L’amour, le respect pour ces personnes et ces choses saintes forment la
base et la règle communes d’un peuple aux croyances religieuses diverses, où
les hommes dans la maturité de l’âge sont assez généralement gagnés par
l’indifférence, sinon par le scepticisme.
C’est sur cette inébranlable assise que doit reposer la conscience de la
jeunesse française.
La jeunesse ne peut être forte et agissante que si elle est délivrée de la
controverse, du doute en toutes choses qui affaiblissent les facultés morales,
énervent et paralysent l’action.
La France a besoin d’hommes de foi, de courage et de volonté.
Puisse le Livre de mes fils contribuer à en former !
8 septembre 1905.
PAUL DOUMER.

 

I
L’HOMME

 

CHAPITRE PREMIER
LA VOLONTÉ ET LE CARACTÈRE
*
**
— Sache vouloir ; fais ce que dois !
Ainsi peuvent se résumer les multiples préceptes à donner pour règles de la
vie.
— Fais ton devoir ! Sois en tout et toujours homme de devoir !
C’est là le commandement supérieur, la prescription morale qui dominera
la conduite de l’homme.
Mais pour s’y conformer, il ne faut pas seulement désirer le faire ; il faut
être capable de le faire ; il faut avoir la volonté et la force ; il faut être maître
de soi.
Et voilà l’important et le difficile.
Aussi est-ce à se rendre maître de soi, à se commander, à se gouverner, que
doit s’appliquer, avant tout, le jeune homme qui va assumer les charges et les
responsabilités de l’existence. Il lui faut prendre sur lui-même, sur son esprit
comme sur son corps, sur les mouvements de son âme comme sur ses actions,
un empire absolu.
Être maître de soi, c’est avoir la possibilité de devenir homme de bien ;

c’est aussi, dans une très large mesure, être maître de sa vie, être en état de
faire son bonheur.
Comment assurer cette action constante sur soi-même, qui paraît malaisée
au début et que la pratique rend facile et presque machinale ?
Comment résister aux impulsions irraisonnées, aux entraînements, aux
tentations qui assiègent l’homme ? Comment triompher de cette tendance à
l’inaction de l’esprit, de ce laisser-aller aux penchants naturels auxquels il
paraît si doux et si bon de s’abandonner, quand on n’en calcule pas les
conséquences ?
C’est par l’apprentissage et par l’exercice de la volonté qu’on y parvient.
L’empereur Auguste, devant ses favoris qui le trahissent et veulent
l’assassiner, fait violence à son ressentiment, à sa colère, à son désir de
vengeance) il réussit à les dominer pour laisser parler la raison et le coeur. La
lutte en lui a été rude ; il proclame le succès remporté, et, souverain du
monde, il affirme la maîtrise qu’il prend sur lui-même, en s’écriant :
Je suis maître de moi comme de l’univers ;
Je le suis ; je veux l’être !…..
L’homme faible, passif, sans volonté, sans empire sur lui-même, ne
connaît pas les combats intimes de ce genre. Il se laisse glisser sans résistance
sur la pente où l’entraînent les mouvements les plus fugitifs et les moins
raisonnés de l’âme.
La situation que Corneille a décrite se produit fréquemment, au contraire,
dans les petites affaires comme dans les grandes, pour tous ceux qui ne sont
pas le jouet inconscient de leurs passions. Beaucoup ont à soutenir ainsi une
lutte pénible, dans laquelle ils ne triomphent pas toujours.
L’homme de volonté ferme, habitué à se commander, obtient une victoire
prompte et facile. Avec le temps, avec l’heureuse habitude prise, il assure en
lui, sans conteste, l’empire de la raison et de la sagesse.

Sénèque a dit : « Si tu veux dominer le monde, laisse-toi dominer par la
raison. » Ce que l’on peut traduire, pour le Français du vingtième siècle :
— Tu ne seras digne de diriger les autres hommes que si tu es pleinement
maître de toi, si la raison dicte tes actes.
La première condition pour s’élever est donc celle-là même qui permet
d’être un homme de bien et un homme heureux.
Cela ne mérite-t-il pas qu’on fasse effort pour la réaliser, qu’on sacrifie,
dans sa jeunesse, bien des jouissances d’ordre inférieur pour arriver à la
maîtrise de soi, c’est-à-dire pour parvenir à se plier, par la volonté, à l’action
de la raison ?
Les philosophes ont classé la Volonté parmi les facultés maîtresses de
l’homme. Elle n’a d’autres rivales en importance que l’Intelligence, qui
gouverne les idées, le devoir, le jugement, et la Sensibilité qui préside aux
sensations, aux sentiments, aux appétits.
Le bon sens est d’accord avec la philosophie pour mettre la volonté au tout
premier plan des facultés humaines, des qualités de l’homme digne de ce
nom.
Une volonté énergique, soutenue, peut tout dans le domaine moral ; elle
peut beaucoup dans le domaine des choses matérielles.
L’homme de volonté est seul vraiment libre ; il est maître de ses jugements
et de ses actions ; il guide ses pensées, ses sentiments, son imagination
même, et soumet tout en lui à l’autorité de la raison. Il se conduit suivant les
prescriptions de celle-ci et suivant les ordres de sa conscience ; il est apte à se
diriger en conformité des règles de vie que la sagesse lui a fait adopter.
Par une volonté ferme, on vient à bout des passions dans ce qu’elles ont de
mauvais, d’excessif ou de dangereux, ne laissant prise sur soi qu’aux passions
généreuses et nobles ; on écarte résolument le caprice, ce fol enfant de la
faiblesse ; on n’écoute le sentiment que s’il ne prescrit rien de contraire au

devoir. Il faut une volonté de fer pour être homme de bien, pour être vraiment
vertueux. Mais avec une telle volonté, chacun peut prétendre à cette
perfection quels que soient ses défauts, quels que soient son tempérament, ses
tendances, ses goûts.
Dans les pratiques courantes de la vie, dans ces mille actes quotidiens qui
ont un si grand intérêt pour nous puisqu’ils constituent comme la trame de
l’existence, il est bon que nous n’ayons pas constamment à délibérer sur
l’utilité de faire ou de ne pas faire, que nous ayons des règles fixes et qu’il
suffise d’un simple acte de la volonté toujours en éveil pour dicter notre
détermination.
Vous savez ce que vaut la sobriété et vous avez pris pour règle de ne faire
jamais d’excès de table ; vous croyez, par exemple, qu’il est mauvais de
prendre de l’alcool ou fumer du tabac. Les excitations et les tentations, à
l’encontre des résolutions que vous aurez prises, seront nombreuses et
fréquentes. Il faut que votre volonté les écarte résolument. L’exercice
journalier qu’elle fera en ces petites choses la préparera à agir efficacement
quand de plus importantes seront en jeu.
Dans le domaine encore des actions secondaires, il est des tendances trop
naturelles que la volonté doit combattre.
Je vous suppose homme d’étude, homme de bureau, astreint à un travail
assidu. Vous savez combien l’exercice physique est nécessaire à la santé, au
bon équilibre de votre corps. Mais après une journée fatigante, où votre esprit
a été sans cesse occupé, surmené peut-être, vous avez soif de repos, vous êtes
incité à rester tranquillement chez vous ou à vous rendre à quelque soirée, à
quelque plaisir qui n’intéresse en rien vos muscles. Tout vous porte vers cette
décision agréable, mais contraire à l’hygiène et à la sagesse. Si vous avez de
la volonté, vous réagirez, vous vous « secouerez », suivant l’expression
populaire ; vous donnerez à votre corps le mouvement dont il a besoin. Il s’en
trouvera bien et votre esprit aussi.
C’est là une pratique de la volonté aisée et simple, qui vaut par elle-même,
par le bien qu’elle procure, mais qui a surtout cette vertu d’habituer à vouloir,

de préparer une volonté forte pour les grandes actions, pour les heures graves
où il faut savoir se décider, où c’est en voulant fermement, avec constance et
ténacité, qu’on arrive à d’heureux résultats.
Dans les affaires privées comme dans les affaires publiques, le bien ne
s’obtient que par la volonté. Elle n’est certes pas l’unique élément du succès ;
elle en est du moins la condition primordiale sans laquelle les autres sont
inefficaces.
Si cette énergie vitale qu’est la volonté produit nécessairement des effets
dans chaque affaire examinée en elle-même, on peut juger de l’influence
qu’elle doit avoir sur une vie où elle ne cesse de s’exercer.
L’homme qui a su acquérir la puissance de vouloir décide, dans une large
mesure, de sa propre destinée. Il ne laisse au hasard, à la fortune contraire,
que le minimum d’action dans son existence. Il est l’artisan de son succès et
de son bonheur.
L’homme sans volonté, fût-il doué d’une grande intelligence, n’a qu’une
influence bien faible sur son propre sort. Il est le jouet des événements ; le
hasard fait son destin. Il va à travers la vie comme un bateau sans gouvernail
sur une mer agitée. Il navigue sans direction, entraîné par tous les vents et
tous les courants, jusqu’au jour où le flot l’engloutit.
Les hommes inertes, veules au point de n’avoir de volonté aucune,
constituent heureusement l’exception. Mais ce sont des exceptions aussi que
les hommes de ferme volonté, vigoureusement trempés pour la décision et
pour l’action.
La grande masse est composée de volontés faibles, d’esprits irrésolus. Ils
auraient pu devenir meilleurs qu’ils ne sont, prendre de la consistance, de la
fermeté, s’ils avaient appris à vouloir.
L’hésitation, l’indécision auxquelles ils sont en proie sont des maladies qui
se transforment, avec le temps, en une véritable paralysie de la volonté.

Dans certaines situations, être hésitant, indécis, est le plus dangereux des
défauts. Il conduit aux catastrophes lorsqu’il se rencontre chez un chef. Pour
qui commande à des soldats, gouverne des citoyens, ordonne à des sujets,
l’esprit de résolution est la qualité essentielle.
Ainsi, la vie publique, aussi bien que la vie privée, exige qu’on sache se
décider, qu’on sache vouloir.
Ce que peut une volonté forte, mille faits historiques bien connus sont là
pour le dire. Il n’est pas un grand politique, pas un grand capitaine qui n’ait
été un esprit volontaire, résolu, tenace.
Un exemple à citer, au hasard ; Napoléon, malgré sa puissante volonté,
malgré son génie militaire, se brisa quand il fut affaibli, contre la volonté
inébranlable de Blücher et de Wellington. Une volonté moins forte de l’un ou
l’autre de ces deux hommes de guerre, et l’armée française remportait la
victoire à Waterloo. Cela n’est pas une hypothèse ; c’est le fait évident. Les
carrés anglais ébranlés par nos charges pliaient, prêts à se laisser rompre, et la
seule volonté du « Duc de fer » les maintint jusqu’au soir, Blücher, toujours
battu par Napoléon, mis en déroute et personnellement culbuté par les
cavaliers français A Ligny, veut se battre, veut vaincre quand même et
accourt au canon de Waterloo. Le génie succombe devant cette double et
énergique ténacité.
Dans un autre ordre de faits, il est des exemples également probants, dont
certains sont pour ainsi dire classiques. On a bien souvent rappelé la noble
attitude du stoïcien qui, s’efforçant de démontrer à ses disciples cette
proposition de l’École que la douleur n’est pas un mal, ressentait à ce
moment une violente attaque de goutte à laquelle il ne prenait pas garde, et
triomphait par la volonté d’une horrible souffrance.
Goethe a fait connaître le résultat que lui-même avait obtenu :
« Dans une fièvre putride épidémique qui exerçait autour de moi ses
ravages, dit-il, j’étais exposé à une contagion inévitable, je parvins m’y
soustraire par la seule action d’une volonté ferme. »

Quand la volonté, guidée par la raison, s’exerce de façon continue, qu’elle
est activée, développée entièrement dans l’homme, elle devient le caractère.
Un homme de caractère est un homme de volonté, de fermeté, de courage.
C’est à la fois ce qu’il y a de meilleur, de plus utile et de plus rare dans la
société.
Tout ce qu’on dit des effets heureux de la volonté est vrai a fortiori du
caractère.
Le caractère importe autant pour faire le bien, pour devenir vertueux, que
pour faire sa fortune et son bonheur.
Par lui, on forme sa personne morale et intellectuelle, et on fait sa vie. Il est
également prépondérant dans cette double action intérieure et extérieure.
L’homme de caractère grandit intellectuellement, s’améliore et se
perfectionne.
Entre les deux voies qui s’ouvrent devant nous, la voie du bien et la voie
du mal, il y a une différence : la dernière est facile, elle est sur une pente qui
attire) il suffit de s’y abandonner pour glisser rapidement vers l’abîme. La
voie du bien est plus malaisée. Pour la parcourir, il faut un effort soutenu, une
volonté persévérante ; en un mot, il faut du caractère.
C’est un travail de tous les jours, une besogne jamais finie que de
s’améliorer, se perfectionner, s’attacher aux qualités et aux vertus à acquérir,
s’en prendre à ses défauts et à ses vices pour les combattre et les détruire, aux
penchants dont il y a lieu de se garder, aux passions dont on doit se rendre
maître.
C’est là le bien, le bien qu’on se fait à soi-même.
Il est un autre bien, non moins utile, c’est celui qu’on fait aux autres,
moralement et matériellement, par le conseil et par l’exemple, par la parole et par l’action.
L’homme de caractère ferme ne se laisse jamais détourner de cette tâche
noble et belle ; il l’exécute consciencieusement, méthodiquement, à la
lumière de la raison et sous la pression de sa volonté. Il peut et il doit faire,
comme l’empereur-philosophe, l’examen quotidien de sa conscience et de ses
actes, compter pour une journée perdue celle où il ne lui a pas été donné
d’être utile à autrui, réfléchir, méditer, et puiser dans ces réflexions et cette
méditation une nouvelle vigueur de caractère, de nouvelles forces pour le
combat de la vie.
Car, dans l’inévitable lutte pour l’existence, l’homme de volonté énergique
réussit mieux que tout autre. Il est armé pour travailler à son profit, au profit
des siens, pour grandir, s’élever, réaliser ses ambitions.
Le caractère contribue à la prospérité et au bonheur, bien autrement que ne
le peuvent l’intelligence ou la fortune.
A qui veut réussir dans la vie et qui en est digne, il faut souhaiter un
caractère fortement trempé ; le reste lui viendra par surcroît.
C’est un souhait de même nature qu’on doit faire à son pays : qu’il possède
en grand nombre des hommes de caractère ! Que les jeunes générations lui en
préparent, par la culture de la volonté, du courage, de toutes les vertus
viriles !
Chez les nations en décadence, les hommes d’intelligence ne manquent
pas, au contraire, pourrait-on dire, mais ce sont les hommes de caractère qui
disparaissent.
La France n’en est, heureusement, pas là encore.
Qu’on y prenne garde, cependant. Déjà, dans la vie publique, on suspecte
et on redoute les caractères. Passe encore pour les intelligences et les talents ;
on parvient à les supporter un temps. Les hommes de volonté et d’énergie
sont écartés, quand ils ne s’écartent pas d’eux-mêmes.

Inutile d’insister sur le danger que de telles moeurs politiques feraient
naître.
Le peuple anglais a une autre conception que nous de la valeur de
l’homme. C’est le caractère qu’il prise plus que tout.
Il suffit de voir ce qui se passe dans une école de France et dans une école
de la Grande-Bretagne quand il s’agit de décerner un prix exceptionnel. Dans
l’école française, le prix est accordé à l’élève réputé le plus intelligent ; dans
l’école anglaise, on l’attribue à celui que désigne la supériorité de son
caractère.
Incontestablement, ce n’est pas nous qui avons raison.
Il y a dans l’homme, dans le Français en particulier, puisque c’est lui que
je vise, les éléments d’une volonté ferme ; il y a une énergie, un ressort qui,
par manque de soins et de culture, restent inemployés, inertes et comme
inexistants.
L’homme physiquement le mieux doué voit ses muscles s’atrophier, son
corps s’affaiblir, s’il les laisse sans exercice et sans travail. N’en est-il pas de
même des facultés morales ?
Nous cultivons notre intelligence, au moins pendant la jeunesse ; quand
formons-nous notre caractère ?
Il est temps, pour les jeunes hommes auxquels je m’adresse, de travailler à
cette formation, à ce développement moral de leur personne.
Ce doit être leur premier et principal souci.
Pour arriver à un résultat, pour apprendre à vouloir, il faut s’y attacher avec
résolution et avec constance. Il faut exercer sa volonté sans trêve, sans repos,
l’appliquer à son propre perfectionnement en même temps qu’à tous les actes
de l’existence.

Le but est de faire de soi un homme de caractère, maître de lui, capable de
diriger sa vie, de régler ses actions, d’être l’artisan de son propre bonheur et
du bonheur des autres, de servir utilement et d’honorer son pays.
Si tu es décidé à atteindre ce but, jeune homme qui me lis, rappelle-toi les
premiers mots de ce chapitre :
— Sache vouloir !

 

CHAPITRE II
LE DEVOIR

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