PENSÉES POUR MOI-MÊME


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Ouvrage: Pensées pour moi-même

Auteur: Marc Aurèle

Traduction nouvelle avec prolégonèmes
et notes par Mario Meunier
Si Marc-Aurèle *, comme l’écrivit Hippolyte Taine **,
« est l’âme la plus noble qui ait vécu », n’est-il pas nécessaire, pour bien connaître cette âme, de connaître aussi la vie qu’elle dut mener? Marc-Aurèle, en effet, ne se
contenta pas d’être l’adepte inactif d’un système philosophique connu.
La rare noblesse de cette conscience d’élite est moins faite de la grandeur relative de la doctrine à laquelle il voulut se soumettre, que de la façon
dont il entendit vivre selon les préceptes de cette philosophie.
Pourrait-on, dès lors, apprécier à sa juste valeur la doctrine de vie qu’il nous légua dans ses Pensées écrites « pour lui-même », si l’on ignorait le
vivant commentaire qu’il ne cessa d’en faire tout au cours des phases de sa rude existence, et saurait-on comprendre l’exemple de sa vie et en tirer profit, si
l’on ne savait point quels principes en fondèrent l’enchaînement parfait, l’admirable tenue?
Une vie de Marc-Aurèle, si sommaire soit-elle, reste donc l’introduction la meilleure à la compréhension de ce journal intime que sont ses Pensées ***, de ce livre ardent

* Sur Marc-Aurèle, cf. E. RENAN, Marc-Aurèle ; G. LOISEL,

La Vie de Marc-Aurèle, philosophe et empereur; C. MARTHA,
Les Moralistes sous l’Empire romain, Etudes morales sur l’antiquité ; A. PUECH,
Préface à la traduction des Pensées, par A. Trannoy ; VON RHODEN, dans Pauly-Wissova, I, 2e partie, colonnes 2279-2307.
** Cf. H. TAINE, Nouveaux Essais de critique et d’histoire, p. 93.
*** Pour cette nouvelle traduction des Pensées de Marc-Aurèle,
nous avons eu sous les yeux les deux textes grecs suivant A. I. Trannoy,

Marc-Aurèle, Pensées, collection des Universités de France, Paris, 1925; F. Dubner,
Marci Antonini Commentarii, Firmin Didot, 1840.
Nous avons aussi consulté, pour notre plus grand profit, les traductions françaises de Trannoy, 1925 ; de G . Michaut, 1901 ; de Couat, 1904 ; de Commelin, 1908 ; de
Gustave Loisel, 1926. Ce dernier traducteur a groupé les
Pensées par ordre de matières. Dans notre traduction, nous avons parfois
tenu compte, mais toujours prudemment, des suggestions que
propose Trannoy, pour amender le texte dans les endroits douteux.


des énergies secrètes qui firent de son âme un incomparable amalgame de douceur et de gravité, de justice et de clémence, de noblesse et de modestie, de
bonté et de fermeté, et qui surent colorer de l’éclat que rayonne la richesse intérieure, les décisions, les actes et la conduite pratique d’une vie consacrée tout entière
au bien des hommes et au salut de l’Empire. Marc-Aurèle * naquit, à Rome, le 26 avril de l’an 121 de notre ère. Son père s’appelait Annius Verus ; sa mère, Domitia Lucilla. Fixée en Italie depuis près d’un siècle, mais originaire de Succubo, dans la province
espagnole de Bétique, aujourd’hui l’Andalousie, la famille du futur Empereur habitait, sur le mont Coelius, une magnifique demeure entourée de jardins. Marc-Aurèle
perdit son père de bonne heure, mais à un âge assez avancé cependant pour se rappeler et se proposer comme exemples «la réserve et la force virile » d’Annius Verus. Sa mère, noble et riche romaine, lui laissa le souvenir d’une femme pieuse, libérale, avenante, simple, s’abstenant non seulement de mal faire, mais de s’arrêter encore sur une pensée mauvaise. D’une rare finesse de traits, Domitia Lucilla joignait, aux avantages du corps, la grâce plus parfaite d’une âme cultivée

* Marc-Aurèle reçut à sa naissance, avec le prénom de Marcus, le nom de son grand-père maternel, Catilius Severus. Après la mort de son père, il porta celui de

Marcus Annius Verus. Lorsqu’il fut adopté par Antonin, il prit le nom de
Marcus Anius Aurelius Verus . Parvenu à l’Empire, il se fit appeler
Marcus Aurelius Antoninus . Nous l’appelons aujourd’hui Marc-Aurèle.


 Elle écrivait la langue grecque avec une telle pureté que Fronton lui-même, cet illustre rhéteur dont Aulu-Gelle exalte l’érudition et le style élégant, n’était pas sans appréhension, lorsqu’il se servait de cette même langue pour lui écrire *. Craignant pour son fils, qui était né malingre, la rudesse et la promiscuité

des écoles publiques, Domitia Lucilla obtint que Marc-Aurèle ne les fréquentât point, et qu’il pût faire, avec de bons et sages précepteurs, son éducation dans la
maison natale. Dès son enfance, le futur empereur-philosophe s’était fait remarquer par sa gravité naturelle, sa sincérité**, sa rigoureuse application, et par un goût prononcé, qui ne fit que s’accroître, pour la philosophie.
Aussi fut-il initié, de bonne heure et sans peine, aux vertus de ce qu’il appelle la « discipline helléniques, c’est-à-dire à cette méthode d’éducation qui visait, tant
à la plus entière formation de l’esprit qu’à l’harmonieux équilibre des membres, tant à la souplesse de l’âme qu’à l’intelligente et stricte docilité du corps ***

* Marc-Aurèle, écrit A. Puech,  op. cit., p. XXII, « savait tout ce que les maîtres les plus réputés de son temps pouvaient enseigner en matière de style . Il s’était exercé également à écrire en grec et en latin . Quand il a voulu noter ses pensées, il a pris le

parti de se servir du grec . Assurément, il était devenu commun
alors que les Latins employassent cette langue, et l’exemple de
Fronton suffit à le montrer . Mais qu’un empereur, qui ne manque
pas de s’appeler lui-même un Romain quand il veut s’exhorter
à bien remplir sa tâche, ait suivi cet exemple, c’est la preuve la
plus forte de la prépondérance reconquise par la Grèce, au lie
siècle, dans le domaine intellectuel, et de l’action profonde
que la philosophie hellénique exerçait sur toutes les âmes nobles ».
Sur l’opinion de Fronton sur la langue grecque, cf. AULU-GFI .LF, Nuits attiques, II, 26.
** L’empereur Hadrien, jouant sur le nom de Verus, que portait alors Marc-Aurèle, l’appela un jour amicalement Verissimus. Cf. DION CASSILS, LXIX, 21, 2.
*** « Malgré sa frêle santé, écrit E. Renan, op. cit., p. 9-10,
Marc-Aurèle put, grâce à la sobriété de son régime et à la règle de ses mceurs, mener une vie de travail et de fatigue. » Il avait commencé, en effet, dit à son tour Gustave Loisel,
op. cit., p. 279,u par respirer l’air libre et le soleil dans ces jardins du mont Coelius où il était né ; il avait développé les forces de son enfance par une
éducation essentiellement naturiste ; puis, il avait passé les plus beaux jours de sa jeunesse à la mer, à la campagne, à la montagne, à travailler son esprit, certes, mais aussi à courir par monts et par vaux ». La chasse avait toujours été, au cours de son adolescence, son plaisir favori et son sport préféré.


Fait chevalier à six ans, admis à huit dans le collège sacerdotal des Saliens, Marc-Aurèle atteignait ses douze ans, lorsqu’il voulut échanger pour le manteau de laine
grossière des philosophes, la robe blanche et bordée de pourpre que portaient d’habitude les fils des patriciens.
Et, en dépit de sa santé délicate, il prétendit dès lors vivre selon la norme austère et rigoureuse de l’ascétisme stoïcien et coucher sur la dure ; seules, les vigilantes
instances de sa mère l’amenèrent à consentir à prendre son sommeil sur quelques peaux de bêtes.
A l’éducation littéraire, qui s’obtenait surtout par la lecture et le commentaire des poètes épiques, lyriques et tragiques, et des grands prosateurs, Marc-Aurèle
adjoignit cette formation esthétique, que donnaient la musique, l’art du chant et celui de la danse. Cette dernière éducation semble s’être complétée, chez lui, par l’étude du dessin et de la peinture. Un maître, Diognète, qui était à la fois peintre et stoïcien, le dirigea,
et lui montra combien de vertus avaient ces études des couleurs et des formes pour nous faire entrer plus avant dans l’admiration et dans l’intelligence des oeuvres, petites ou grandes mais toujours belles, de la divine nature. Les lettres et les arts ne purent pas cependant retenir bien longtemps l’attention de celui qui se sentait porté, par instinct et par goût, à de plus solides et de plus hautes disciplines. Dès son jeune âge, en effet, Marc-

Aurèle avait été attiré et séduit par la philosophie. Or, comme l’esprit de son temps et les aspirations du milieu dans lequel il vivait inclinaient fortement
vers le stoïcisme, ce fut à cette doctrine, si particulièrement adaptée au robuste et actif tempérament des Romains, que s’attacha l’âme du futur Empereur. Sans négliger
les enseignements du platonisme et du péripatétisme, que lui donnèrent Maxime de Tyr et Claudius Severus, ses maîtres favoris furent néanmoins les représentants
les plus attitrés de la doctrine du Portique:
Junius Rusticus, qui lui fit connaître les écrits d’Epictète,
Apollonius de Chalcédoine, Sextus de Chéronée, le neveu de Plutarque.
Mais entre tous les maîtres de grammaire, de rhétorique et de philosophie qu’eut Marc-Aurèle, le plus illustre, le plus éloquent et le plus cher à son coeur fut
sans aucun doute ce grand honnête homme qui répondait au nom de Cornélius Fronton. Non seulement ce célèbre rhéteur le forma, dès son adolescence, à l’art
de parler et d’écrire avec art, mais l’influence de ce maître estimé se continua jusqu’au temps de la maturité du disciple. Ne lisons-nous pas, en effet, dans une
de ces lettres, brûlantes d’une si noble et si pure amitié, que Marc-Aurèle écrivit à Fronton, les lignes confidentielles et révélatrices suivantes *:
« Ton retour fait mon bonheur et mon tourment tout ensemble. Mon bonheur! nul ne demandera pourquoi. Mon tourment! je vais t’en avouer franchement la cause. Tu m’as donné un sujet à traiter ; je n’y ai pas encore touché,

* Trad. Alexis Pierron. Cf. Alexis PIERRON, Œuvres de Marc- Aurèle, 1845, p. 4.


et ce n’est pas faute de loisir. Mais l’ouvrage d’Ariston (philosophe stoïcien) m’occupe en ce moment. Il me met tour à tour bien et mal avec moi-même ; bien avec moi-même, lorsqu’il m’enseigne la vertu ; mais, lorsqu’il me montre à quelle prodigieuse distance je suis encore de ces vertueux modèles, alors, plus que jamais, ton
disciple rougit et s’indigne contre lui-même de ce que, parvenu à l’âge de vingt-cinq ans, il n’a pas encore pénétré son âme de ces pures maximes et de ces grandes
pensées. Aussi, j’en suis puni ; je m’irrite, je m’afflige, j’envie les autres, je me refuse la nourriture. Et, au milieu de toutes ces peines qui enchaînent mon esprit,
j’ai remis chaque jour au lendemain, le soin de t’écrire. »
Cette intimité se continua en dépit des efforts que tenta Fronton pour arracher son disciple à l’étude de la philosophie et le rattacher, comme il le désirait, au culte exclusif de la rhétorique.
Marc-Aurèle était encore en pleine adolescence,
lorsque l’empereur Hadrien mourut, après avoir désigné comme son successeur celui que ses contemporains devaient surnommer le Père du genre humain, ou
Antonin le Pieux. Mais, comme Antonin n’avait pas d’enfant, Hadrien lui demanda d’adopter Marc-Aurèle et Lucius Verus, en lui laissant la possibilité de les désigner tous deux au gouvernement de l’Empire, ou de n’en nommer qu’un seul. Antonin élimina Verus ; et, dans un conseil qu’il réunit à cette fin, il présenta Marc-Aurèle comme son seul et digne successeur. Investi du titre de César, c’est-à-dire de Prince héritier, Marc-Aurèle dut quitter les jardins du Ccelius et venir habiter sur le mont Palatin. Le futur Empereur s’y maria avec Faustine, la propre fille de l’impératrice régnante. De
cette femme, « si tendre, si simple », Marc-Aurèle eut de nombreux enfants. A chaque naissance, c’était pour VIE DE MARC-AURÈLE lui, écrit Fronton *, « une lumière sereine, un jour de fête, une espérance prochaine, un vœu exaucé, une joie
entière ». Malheureusement, l’état de santé de cette
« chère petite couvée » laissait souvent à désirer. Plusieurs de ses tendres poussins moururent à peine éclos. Aussi, les moments de répit et de tranquillité étaient-
ils rares et signalés avec joie. « Pour nous, écrivait un jour Marc-Aurèle à Fronton **, nous éprouvons encore les chaleurs de l’été . Mais comme nous pouvons dire
que nos petites se portent bien, nous croyons jouir d’un air pur et salubre, et de la température du printemps. »
Jusqu’à la mort d’Antonin (161), Marc-Aurèle partagea le temps qu’il ne donnait pas à sa chère famille entre les affaires de l’État, que l’Empereur lui aban- donnait peu à peu, et le soin continu qu’il apportait à l’étude des lois et de la philosophie. Lorsqu’il se sentit
sur le point de mourir, Antonin fit porter, dans l’appartement de son fils adoptif, la statue d’or, Victoire ou Fortune, qui servait de génie tutélaire au pouvoir impérial. Marc-Aurèle avait alors quarante ans. Dès son avènement, en souvenir d’Hadrien et de ses volontés,
il conféra à son frère adoptif, Lucius Verus, le titre d’Auguste ; et, l’associant à sa fortune, le plaça près de lui sur un pied d’égalité complète. Puis, pour mieux s’attacher celui sur lequel il comptait se décharger en partie du fardeau impérial, car Marc-Aurèle était d’une complexion délicate et ne se voyait qu’avec peine obligé
de réduire, pour se charger d’autres soins, les loisirs qu’il consacrait à l’étude et à la méditation, il lui promit comme épouse sa fille aînée Lucilla Lucius

*Cité par Gustave Loisel. Cf. Gustave Loisel, op. cit., p. 45.

** Cf. Alexis PIERRON, op. cit., p.42.


Verus, bel homme et délicat lettré, n’en devint pas meilleur ; il continua, dans
la mollesse et la frivolité, à se préoccuper davantage de vivre en bon épicurien,
que de marcher sur les traces d’un frère, envers lequel il sut cependant témoigner une déférence avisée et une loyale et constante amitié. Marc-Aurèle fermait
les yeux sur une telle conduite, et Lucius Verus, indifférent aux affaires qui troublaient ses plaisirs, laissait volontiers son frère adoptif se charger à lui seul des écrasantes responsabilités du pouvoir.
L’autorité suprême ne changea pas l’homme simple, familier, abordable, à l’âme droite et au coeur généreux qu’était Marc-Aurèle. Insensible aux séductions de la
gloire et de la volupté, il sut prêter toujours l’oreille à son devoir. Aux soucis inhérents à la charge, qu’il assuma sans l’avoir recherchée, mais qu’il remplit en
s’y dévouant tout entier et en y apportant toute la conscience d’un chef dont la pensée s’était depuis long- temps nourrie des maximes de toutes les sagesses,
vinrent bientôt s’ajouter les tristesses qu’amènent les deuils, les calamités, les épidémies et les guerres.
Dès le début de son règne, la paix, dont depuis un siècle avait joui l’Empire, fut troublée par un soulèvement militaire en Grande-Bretagne et par des mouvements de révolte, premiers signes d’une agitation menaçante, aux frontières de l’Empire et de la Germanie. Le Tibre déborda, envahit et ruina les bas quartiers de Rome ; et, aux dégats que l’inondation causa dans les campagnes en noyant les troupeaux et en emportant les
récoltes, vinrent encore s’ajouter les terribles désastres qu’occasionnèrent des tremblements de terre. Les Parthes envahirent l’Arménie, et menaçaient de ravager
la Syrie . Pour arrêter, contenir et repousser ces Barbares, Marc-Aurèle chargea Avidius Cassius, général VIE DE MARC-AURÈLE habile mais ambitieux et cruel, de prendre le commandement des Légions syriennes. Puis, pour hâter la pacification de l’Orient, il envoya sur les lieux son collègue impérial, Lucius Verus. Après de rudes combats,
la vaillance des armées romaines put enfin refouler l’ennemi
au delà de l’Euphrate. Mais les soldats victorieux de Verus, en revenant de Syrie, apportèrent dans Rome les germes de la peste. Le fléau se propagea jusqu’au Rhin.
Les rues de Rome étaient encombrées de cadavres ; et, dans les campagnes, bêtes et gens succombaient. Or, au moment même où les esprits étaient le plus terrifiés par l’extension continue de cette épidémie et par la famine qu’elle traînait après elle, la nouvelle que les Marcomans, peuple barbare de la Germanie du sud, s’étaient coalisés avec d’autres peuplades et avaient envahi le Norique et la Rhétie, parvint en Italie. Marc-Aurèle et Lucius Verus, secondés par de vaillants généraux, s’apprêtèrent aussitôt à faire face à cet autre péril. Ils se rendirent à Aquilée, et mirent sur pied une armée de secours. La simple apparition de la force romaine suffit cette fois à contenir les Barbares. Après avoir, dit-on, pacifiquement négocié avec l’Empereur, leurs hordes turbulentes repassèrent le Danube. Mais Marc-Aurèle avait appris, à ses propres dommages, que faillir sciemment à la parole donnée et à la foi jurée passait, chez ces Barbares, pour une ruse de légitime défense. Il estima que la retraite de l’envahisseur ne pouvait être qu’une feinte, et il décida de pousser plus avant son expédition défensive. Il s’engagea dans les
Alpes, visita les frontières, améliora les routes, atteignit le Rhin. Puis, en plein hiver, il regagna Rome, en retraversant toute la Vénétie. En cours de route, Lucius Verus fut frappé de congestion. Il resta trois jours sans connaissance ; et, malgré tous les soins qui lui furent prodigués, il mourut, à l’âge de trente-neuf ans,

après avoir régné durant près de neuf ans (169). Marc-Aurèle ramena avec lui le corps de son frère adoptif et lui fit faire, à Rome, de magnifiques funérailles.
Mais à peine avait-il eu le temps de prendre à lui seul la responsabilité du gouvernement de l’Empire, que Marc-Aurèle apprit que les Barbares, en dépit des traités, venaient, en nombre accru, d’envahir à nouveau le Norique et la Rhétie. Les légions, qui assuraient
la garde des frontières, avaient été surprises et l’ennemi, bousculant tout sous sa ruée, s’apprêtait déjà à mettre le siège devant Aquilée, la dernière forteresse qui défendait, sur l’Adriatique, la route de Rome. Face à ce
pressant et terrible danger, Marc-Aurèle ordonna que des prières publiques fussent adressées aux Dieux pour le salut de l’Empire. Pour remplacer les légions détruites,
il fit appel à des volontaires, enrôla des gladiateurs, des esclaves, et engagea des troupes mercenaires . Comme il fallait pourvoir à l’équipement, à la paye et à l’entre-
tien de ces nouvelles recrues, Marc-Aurèle ne voulut point demander à ses concitoyens d’en assurer l’obligation. La nécessité de secourir les populations éprouvées par une âpre période de calamités diverses, avait également épuisé les caisses de l’État. Que fit alors
l’Empereur? Il fit rassembler, écrit Gustave Loisel *, « tout ce qu’il y avait de plus précieux dans ses divers palais: statues, vases, tableaux de maîtres ; puis sa
vaisselle d’or et d’argent, ses coupes de cristal, quantités de diamants, de rubis, toutes sortes de raretés qui lui venaient du cabinet d’Hadrien. L’Impératrice, de son
côté, donna ses manteaux de pourpre, ses robes d’or et
de soie, ses colliers de perles et ses bijoux. Le tout fut

*Cf. Gustave LOISEL, op. Cit ., p. 142-143


porté sur le forum de Trajan et mis aux enchères. La quantité d’objets de prix rassemblés ainsi fut si grande, que leur vente dura deux mois. Elle produisit tant
d’argent que l’Empereur put entreprendre et soutenir une longue guerre sans avoir recours à aucune autre ressource tirée de ses concitoyens. »
Lorsque tout fut prêt, Marc-Aurèle reprit son costume de guerre et se rendit sur les bords du Danube.
La situation était redoutable et tragique. Les Marcomans et les Quades, les Sarmates et les lazyges, toutes les nations barbares de l’au delà de l’Ister s’étaient coalisées et soulevées pour un assaut colossal. Le front de bataille s’étendait tout le long du grand fleuve, des bords de la mer Noire jusqu’aux sources du Rhin. Tant
que dura la guerre, Marc-Aurèle, avec un courage qui suppléait par la force de l’âme à la faiblesse du corps, resta sur les lieux, été comme hiver, conduisit en per-
sonne les opérations d’une campagne épuisante, qui se déroulait dans un pays hérissé de forêts, coupé de rivières et parsemé de marais pestilentiels.
Ce fut au cours de cette expédition que se passa un fait merveilleux relaté par tous les historiens et communiqué au Sénat, prétend-on, par une lettre de Marc-
Aurèle lui-même. Au commencement de l’été 174, l’Empereur avait réussi à passer le Danube et il s’avançait avec ses troupes dans le pays montagneux que les Quades habitaient. L’armée romaine, poursuivant l’ennemi, s’était enfoncée dans l’intérieur de cette contrée hostile, quand elle se vit tout à coup environnée et cernée par les Quades, qui lui avaient coupé l’eau.
Exténués par de longues fatigues, accablés par une chaleur étouffante et dévorés par la soif, les soldats de l’Empire désespéraient de leur vie. Leur salut vint du
ciel. Des nuées s’assemblèrent et les ondées imprévues d’une pluie bienfaisante vinrent les rafraîchir. Mais, pendant que les Romains tendaient leurs boucliers et leurs

casques pour recevoir l’eau céleste, une avalanche de grêle et tous les feux de la foudre s’abattaient sur les Quades désemparés et défaits.
Ce prodige, les uns l’attribuèrent, soit aux incantations d’un mage d’Égypte,
soit aux vertus et à la piété de l’Empereur ; les autres, aux prières des chrétiens qui composaient la Légion, dite Fulminata.
Enfin, en l’an 175, les Barbares, complètement vaincus, demandèrent la paix. L’ordre semblait s’établir sur les bords du Danube, et Marc-Aurèle y organisait
les fruits de sa victoire, lorsqu’il fut informé qu’un de ses généraux, Avidius Cassius, s’était révolté. Ce vainqueur des Parthes avait été nommé gouverneur de Syrie.
 Sachant que Marc-Aurèle était tombé malade, il fit courir le bruit que l’Empereur était mort et les Légions, qu’il avait sous ses ordres, le désignèrent aussitôt
comme son successeur. La ville d’Antioche se déclara pour lui, et Alexandrie suivit, en Égypte, l’exemple de la riche capitale syrienne. Pour apaiser au plus tôt
cette grave discorde qui mettait en danger l’unité de l’Empire, Marc-Aurèle décida de partir en Syrie. Il voulait, disait-il, parlementer avec l’usurpateur et, ajou- tait-il, « lui céder l’Empire sans tirer l’épée, si le Sénat ou ses troupes jugeaient qu’il importait au bien public qu’il se désistât ». Toutefois, lorsque les soldats de Cassius eurent appris que Marc-Aurèle était toujours vivant et que leur général les avait indignement trompés, ils
se révoltèrent contre lui, et le massacrèrent. Deux officiers subalternes lui coupèrent la tête et la portèrent à Marc-Aurèle. Loin de se repaître les yeux et de se glorifier de ce trophée sanglant, l’Empereur se plaignit qu’on lui eût ôté le plaisir de se faire, en laissant la vie VIE DE MARC-AURÈLE à Cassius et en lui pardonnant, un ami d’un ingrat.
Le pardon qu’il ne put accorder à Cassius, Marc-Aurèle l’accorda noblement aux Légions qui s’étaient soulevées, aux amis, aux complices et aux parents du coupable.
La rébellion était apaisée ; mais, pour en effacer les dernières traces, Marc-Aurèle jugea nécessaire de continuer son voyage en Syrie et de se montrer vivant dans tous les pays où Cassius l’avait fait passer pour mort
. Partout où il parut, ce ne fut de sa part qu’humanité et douceur. Seuls, les Juifs, malpropres et toujours séditieux, lui arrachèrent cette exclamation : « 0 Marc-Aurèle, que tu as à souffrir de ceux qui ne connaissent pas ta bonté! 0 Sarmates!
0 Marcomans! j’ai donc trouvé des gens plus méchants que vous! »
L’Impératrice avait voulu accompagner son époux.
Ce fut en cours de route, à l’automne de l’année 175, et sur le chemin du retour, que Marc-Aurèle eut la douleur de perdre cette « mère tendre et pieuse », qui lui
avait donné treize enfants. Non seulement Faustine
accompagna l’Empereur en Syrie, mais elle l’avait également suivi sur les bords du Danube. Pendant toute la durée de la dernière expédition, elle parcourut les
campements de l’armée, s’occupa des malades, veilla au bien-être et au ravitaillement des troupes, et mérita le titre de « Mère des camps », que lui conféra la gratitude unanime du Sénat et des Légions romaines. A cette illustre défunte et sur les lieux même où elle quitta la vie, Marc-Aurèle fit élever un tombeau et édifier un temple dans le voisinage . Puis, ayant chargé uncollège de prêtres d’en assurer la garde, et de pieusement conserver la mémoire de celle qu’il pleurait, l’Empereur se rendit à Smyrne, en s’arrêtant à Éphèse. De Smyrne, Marc-Aurèle fit voile pour Athènes. Par piété personnelle, il s’y fit initier aux Mystères d’Éleusis. Il voulut aussi, avant de quitter cette ville-mère de toutes les sagesses, lui témoigner, par un bienfait généreux, sa

reconnaissance, sa protection et sa vénération. Il accorda
un traitement fixe aux titulaires des chaires existantes où s’enseignaient la rhétorique et la philosophie, et surtout il créa, sans distinction d’opinions, quatre chaires
nouvelles pour les quatre grandes écoles philosophiques, dont Athènes avait été la patrie: celle de l’Académie, qui enseignait la doctrine de Platon ; celle du Lycée,
qui conservait l’enseignement d’Aristote ; celle du Portique, qu’avait fondée Zénon et dont Marc-Aurèle était un grave adepte ; celle enfin d’Épicure, le sage qui met-
tait son bonheur dans la paix de l’âme et la sérénité.
Marc-Aurèle resta sur la terre de Pallas jusqu’à la fin de l’été de l’an 176. Ce fut de Corinthe qu’il s’embarqua pour l’Italie. Le 23 décembre de cette même
année, il célébra son triomphe. Mais, comme il portait encore le deuil de Faustine, il ne voulut point monter avec Commode sur le char triomphal ; il le suivit à pied,
sans aucun apparat. Le voyage en Grèce et particulièrement le séjour en Athènes eurent pour résultat d’accroître encore l’amour inné que l’Empereur portait à la
philosophie. Dès son retour, en effet, il se mit, dit-on, avec une âme de plus en plus ardente, à ses chères études. Le zèle qu’il apportait au culte de la pensée ne
l’empêchait point toutefois de se vouer sans réserve aux
intérêts de l’État. Par un destin privilégié, ses augustes
fonctions lui permettaient de montrer pratiquement à tous ce que pouvaient, pour le bien des gouvernés, une conduite de vie que dirigeait uniquement, sur une voie
de douceur et toute de franchise, un large et pur esprit d’humanité . Servant de toutes les ferveurs et coutumier de toutes les vertus que fait naître un amour compatissant des hommes, Marc-Aurèle estima qu’il ne pouvait mieux, à Rome, perpétuer le souvenir de Faustine qu’en y fondant, à sa digne mémoire, un établissement chari-
table qui devait subvenir, aux frais de l’État, à l’entretien et à l’éducation de cinq mille filles pauvres. Il fit aussi remise aux simples citoyens de toutes les dettes
que pouvait exiger le trésor impérial ; et, pour rendre
irrévocable cette mesure de clémence, il ordonna de
brûler, sur la place publique, tous les registres où étaient
inscrits les noms des débiteurs. Bienveillant par sympathie naturelle autant que par devoir à l’égard des citoyens de l’Empire, plus préoccupé de traiter
les hommes selon leur mérite que selon leur naissance,
Marc-Aurèle sut aussi se montrer magnanime et humain
envers les ennemis les plus avérés de l’État. Il n’aimait pas la guerre. S’il s’y décidait, c’était malgré lui, sans esprit de vengeance et dans le seul intérêt de l’Empire.
Mais avant de se servir du glaive, il semble bien, toutes
les fois qu’il le put, avoir essayé d’apaiser les conflits par la seule voix de la raison et entrepris des pourparlers destinés à assurer la concorde et la paix sans faire
appel au jugement des armes. Toutefois, quand il
fallait se battre, Marc-Aurèle sut le faire avec un noble
courage et une indomptable énergie. Payant de sa personne, ne reculant devant aucun sacrifice, il devait mourir en assurant la défense de l’intégrité de l’Empire
et en illustrant par sa mort les maximes qui servirent de conduite à sa vie.
Lorsqu’il dut, pour apaiser la révolte d’Avidius Cassius, partir en Syrie, Marc-Aurèle était encore occupé, sur les bords du Danube, à consolider les frontières que
sa victoire venait de débarrasser des Barbares. Depuis
lors, les berges du grand fleuve avaient été tranquilles.
La paix, toutefois, ne dura pas longtemps
. Au milieu de l’année 178, une nouvelle et soudaine irruption de
toute la Barbarie germanique vint envahir et dévaster, cette fois, la Pannonie. Les Légions reculèrent, et ce malheureux Empereur, que la fortune condamnait à
passer dans les camps la plus grande partie des années de son règne, se hâta d’aller par sa présence donner courage aux troupes assaillies. Emmenant son fils avec lui,
il quitta Rome au mois d’août de cette même année, et vint établir à Sirmium, sur les bords de la Save, son quartier général . De cette troisième campagne nous ne
savons presque rien. L’Empereur en tout cas continuait
à diriger cette guerre, lorsque, à la fin de l’hiver de l’an 180, il fut atteint du mal épidémique qui décimait son armée. Avant de mourir, à Sirmium selon les uns,
à Vindobona (Vienne) selon les autres, il recommanda son fils et successeur aux membres de son Conseil et à ses compagnons d’armes . « Tenez-lui lieu de père, leur
dit-il ; et, qu’en me perdant, il me retrouve en chacun de
vous. » Et, comme ces rudes soldats laissaient couler
leurs larmes: « Pourquoi pleurez-vous, leur demanda
Marc-Aurèle? Ne savez-vous pas que je ne fais qu’aller
avant vous, là où vous tous vous me retrouverez? »
Le dernier jour de sa maladie, il fit venir Commode
pour lui faire ses adieux, le supplier de parachever
cette guerre et de ne point trahir en gagnant Rome trop tôt. Recommandations et adieux furent brefs, car l’Empereur, de crainte de lui communiquer le mal
contagieux qui le menait au tombeau, le congédia bien vite. Une sorte de délire le saisit peu après, au cours duquel on l’entendait murmurer cet hémistiche grec
« Tant est chose malheureuse que de faire la guerre? » A la fin de la journée, comme le tribun de service venait, comme chaque soir, lui demander le mot d’ordre :« Va trouver, lui répondit l’Empereur en faisant allusion à Commode, le soleil qui se lève, car, pour moi, je suis à mon couchant. » Le soir arrivé, il se couvrit la tête,
comme pour dormir, et, à l’âge de cinquante-huit ans, il
rendit l’âme dans la nuit du 9 avril 180. Son corps, ramené à Rome, fut incinéré tout auprès de la colonne Antonine, et ses cendres furent portées en grand deuil
dans le mausolée d’Hadrien, où reposaient déjà les restes de ceux de ses enfants qui l’avaient précédé. Telles furent la vie et la mort de Marc-Aurèle, de ce
philosophe qui non seulement fut le premier des Empereurs à mourir, face à l’ennemi, au poste que lui assignait la grandeur de l’Empire qu’il avait à défendre,
mais qui encore nous laissa cette admirable somme d’expérience et de vie, ce manuel de conduite que constitue le livre des Pensées.
C’est en lisant et en méditant ce guide de force et de concentration que nous arrivons
à saisir par quel entraînement ce méditatif a pu se rendre
assez souple pour devenir, quand l’occasion l’exigeait,
un homme de volonté précise, de prompte décision et
d’opiniâtre action. Tout aussi bien qu’en temps de guerre, Marc-Aurèle sut trouver en temps de paix, dans cette philosophie de l’action qu’était le stoïcisme, les
principes directeurs de son administration politique et morale. « L’administration générale de Marc-Aurèle, écrit en effet Léon Homo *, fut vigilante et zélée comme
celle de ses prédécesseurs, mais ce spéculatif et ce penseur y apporta un esprit nouveau, marqué au coin de cette culture philosophique qui lui assure une place à
part dans la dynastie des Antonins. Aussi eut-il une prédilection très marquée pour la justice et se plut-il à y faire pénétrer ses idées favorites de philanthropie
et de solidarité. Il aimait à rendre la justice, même

* Cf. Léon Homo, L’Empire romain, p. 74.


 pendant ses villégiatures, entouré d’un conseil de juris-
consultes, dont il prenait avec grand soin les avis.
Il améliora, dans un sens d’humanité, la condition des
pauvres et des esclaves. » Seuls, raconte-t-on, les chrétiens n’eurent pas toujours à se louer de celui qui pourtant avait été, selon le mot de Renan *, « amené à l’estime des hommes par la noblesse habituelle de ses pensées et par le sentiment de sa propre bonté». S’il y eut des martyrs sous son règne, ce ne fut pas en vertu
d’un état de persécution qu’il aurait par lui-même créé et codifié. Des raisons d’État interdirent seulement à sa conscience impériale, d’abroger les lois contre les
associations illicites qu’avait portées Trajan, et Marc-Aurèle se contenta d’en adoucir la rigueur, en recommandant à ses gouverneurs de ne traiter avec sévérité que les chrétiens qui feraient des aveux et de sévir avec force contre les délateurs dont les dénonciations ne seraient pas justifiées
. La loi restait persécutrice, et il en résulta dans les provinces, notamment à Lyon, des
applications qui, pour n’être inspirées, dans l’esprit de Marc-Aurèle, que par des intérêts purement politiques, n’en restent pas moins infiniment regrettables.
La responsabilité parait en retomber surtout sur les magistrats trop zélés d’un Empire qui s’étendait des plages de Bretagne aux rives de l’Euphrate. Obligé de passer
le plus longtemps de son règne à contenir les Barbares sur les bords du Danube, Marc Aurèle ne pouvait être partout, veiller à tout et trouver, pour suppléer à sa
tâche, des âmes d’une qualité aussi nettement exceptionnelle que la sienne.
Que cette âme ait été « grande et bonne », comme
le reconnaissent les auteurs ecclésiastiques eux-mêmes,

*Cf. E. RENAN, op. cit., p. 4.

*Cf. E. RENAN, op. cit., p. 488.
**Cf. A. PUECH, op. cit., p. VI.
***Cf. A. PUECH, Op. cit., p. VII.


et que le monde, comme l’écrit Renan *, « ait été un moment, grâce à lui, gouverné par l’homme le meilleur et le plus grand de son siècle », il suffit d’ouvrir au hasard
le livre des Pensées pour s’en apercevoir. Ces Pensées détachées, formant douze cahiers plutôt que douze livres, ont dû être écrites à différentes époques de la
vie de l’Empereur. Les pages les plus émouvantes portent la trace d’un âge déjà mûr et « sont contemporaines des années où Marc-Aurèle fut accablé par les charges les plus lourdes » ». Un de ces cahiers fut composé au pays des Quades ; un autre, à Carnuntum. « L’ensemble, écrit M. A. Puech ***, a été rédigé au jour le jour, sous l’impression directe des événements ou de simples incidents. L’Empereur profite d’une heure, ou de quelques minutes de loisir, le plus souvent sans doute le matin, ou tout au contraire à la fin de l’une de ses rudes journées, pour s’enfermer, loin des fâcheux, en soliloque avec lui-même ; il médite, et finalement il écrit . C’est souvent une courte remarque, où se résu-
ment les réflexions ruminées pendant le jour, ou pendant l’insomnie ; c’est parfois une page développée, raisonnement ou analyse ; il arrive même que ce soient seulement quelques lignes d’autrui, notées au cours d’une lecture, ou revenues à la mémoire soudainement, une phrase de Platon ou un vers d’Euripide dont quelque expérience récente a révélé ou confirmé le sens profond. Tantôt il n’y a aucune suite d’un alinéa à l’autre ; tantôt certains groupes forment quelque unité, soit qu’ils aient été écrits tout d’une traite, soit que l’Empereur, bien qu’il s’y soit repris à plusieurs fois,
ait gardé plus ou moins longtemps le même état d’esprit, la même préoccupation dominante *. Quelles que soient ces différences de forme, au total assez
légères, rien n’est inspiré par la moindre vanité d’auteur, ni même par une pure curiosité psychologique. Le souci pratique, l’intention d’entretenir ou de raviver
ou d’intensifier l’énergie morale, « la flamme de la lampe », règne partout sans compétition. »
Élève des Stoïciens, Marc-Aurèle avait choisi, dès sa tendre jeunesse, de régler sa conduite et sa vie sur les maximes du Portique. Le journal de sa pensée intime nous atteste qu’il ne faillit jamais à l’adhésion totale qu’il leur avait donnée . L’originalité de Marc-Aurèle provient donc beaucoup plus de la façon dont il mit la morale stoïcienne en pratique, que de celle qu’il eut d’en concevoir les principes . S’il n’ajouta aucune donnée
nouvelle, aucune vue nettement particulière à la doc- trine de ses maîtres, nul ne sut, si ce n’est, l’esclave que fut l’humble Epictète, en faire vivre, comme cet Empereur, la divine noblesse. Toutefois, en s’informant dans sa conduite, le stoïcisme s’y nuança des qualités de son âme . Les lieux communs les plus courants du Portique s’y parèrent d’une fraîcheur de sensibilité si ardente, d’un accent si humain **, d’une émotion si poignante.

*« L’unité des Pensées, écrit aussi A. Puech, op. cit ., p. XXIII,

tient seulement à ce que l’auteur reste, d’un bout à l’autre, sous
l’empire des mêmes dispositions morales. » II est probable, écrit de son côté Renan, op. cit., p. 258, à propos du livre des Pensées, que Marc-Aurèle « tint de bonne heure un journal intime de son état intérieur. II y inscrivait, en grec, les maximes auxquelles il
recourait pour se fortifier, les réminiscences de ses auteurs favoris, les passages des moralistes qui lui parlaient le plus, les principes qui, dans la journée, l’avaient soutenu, parfois les reproches que sa conscience scrupuleuse croyait avoir à s’adresser ».
** Le livre de Marc-Aurèle, écrit Renan, op. cit ., p . 282, « est
le livre le plus purement humain qu’il y ait.


Jamais on n’écrivit plus simplement pour soi, à seule fin de décharger son coeur,
sans autre témoin que Dieu ». que leur vertu, déjà un peu fanée, sut recouvrer en lui
le charme attendrissant d’une expression nouvelle et l’énergique aisance d’un élan personnel *.
Pour les Stoïciens, la philosophie comprenait trois parties : la physique, la logique et l’éthique. Préoccupé avant tout de sagesse effective, Marc-Aurèle semble bien n’avoir eu de curiosité pour les théories physiques et logiques de ses maîtres, que dans la mesure où il pouvait en tirer des préceptes de perfection humaine et d’immédiate application pratique . Cette attitude fut d’autant plus facile à l’élève, que ses guides eux-mêmes subordonnaient à l’éthique, et logique et physique. La logique enseignait l’art de contrôler les représentations de l’esprit et de ne concevoir que la pure et simple réalité
de l’objet . La physique expliquait les principes de tout ce qui est du domaine de l’être ou de la vie . « En considérant, écrit G. Michaut **, comment les choses matérielles

* Le livre de Marc-Aurèle est inspiré par la même doctrine,

la même foi qui inspirèrent les Entretiens d’Epictète. « Mais, écrit Maurice Croiset,
La civilisation hellénique, t. II, p. 106, tandis que l’esclave fait la leçon à ses disciples, l’empereur ne s’adresse qu’à lui-même et n’entend corriger que ses propres fai-
blesses. Pleinement conscient de son immense responsabilité,
de l’étendue de ses devoirs, il examine sa conscience, il note ses
pensées au jour le jour pour se juger et s’améliorer. Juge sans
indulgence, à qui rien n’échappe, puisqu’il est en même temps l’accusé et l’accusateur. Touchant par sa sincérité, attachant par sa noblesse et la délicatesse de ses sentiments, il laisse voir ses scrupules, sa lutte intime contre les découragements inévitables, sa résistance aux influences dangereuses, ses inquiétudes secrètes, et, par-dessus tout, sa volonté constante de bien faire, son admirable force d’âme. Aucun livre n’a jamais mieux découvert l’homme dans l’auteur ; et cet homme qu’il nous fait connaître est un des meilleurs, un des plus dignes d’être admiré et aimé. Ce n’est pas, pourtant, un être d’exception. Il ressemble par quelque côté à chacun de nous ; et ainsi ce livre de confidences personnelles, cet entretien qu’il tenait avec lui-même, nous offre, dans ses analyses psychologiques, une image toujours vraie du coeur humain. Il n’a jamais cessé d’être lu, n’ayant jamais cessé d’être profitable».
** Cf. G . MICRAUT, op . Cit ., p . XV.


 se transforment l’une en l’autre, les Stoïciens en sont arrivés à croire qu’il existe une Matière première, dont toutes les matières particulières, les choses, les corps des êtres, sont des parcelles détachées. Et ils ont admis, de même, qu’il existe une Ame première dont toutes les âmes particulières sont des parcelles détachées. Ce n’est pas que la matière proprement dite et l’âme soient essentiellement différentes ; seulement la matière est une substance inerte, et l’âme est la même substance douée d’une activité intérieure. L’âme, répandue dans la matière, l’a organisée : étant souveraine raison, elle lui a donné sa loi. C’est d’après cette loi que tout naît et que tout meurt, que les choses, que les êtres, causés et causants, s’enchaînent les uns aux autres depuis le commencement, selon des règles inflexibles. Une inexorable fatalité, un déterminisme
absolu, mais non aveugle, une volonté primitive, consciente, réfléchie et sage, régissent le Tout . Et, comme ce Tout a reçu, de l’intelligence, un ordre, une hiérarchie, qui y établit l’unité, il peut être considéré comme un seul être . C’est le Cosmos, « monde », mais «monde organisé ».
Cette Raison souveraine, qui régit l’ordre universel ou la commune nature, est identique à cette juste et bienveillante Providence qui, veillant à l’intérêt commun, crée le particulier en vue du général, gouverne les parties au profit de l’ensemble et entretient ainsi l’unité du Tout et sa diversité . Les choses inanimées et les êtres dépourvus de raison se conforment à cette loi générale d’ordonnance cosmique, par fatalité naturelle.
La noblesse de l’homme est de pouvoir s’y soumettre avec intelligence et volontairement. L’homme, en effet, est une parcelle organisée du grand Tout. L’âme qui lui sert de principe directeur, de Dieu intérieur, de Génie et de Guide, est une parcelle aussi de l’Âme universelle. Soumis, par le fait qu’il est d’une nature identique à celle du Tout, à la même loi qui organise ce Tout, l’homme doit sans cesse chercher à la connaître, l’accepter sans murmure et s’y conformer invariablement.
Vivre conformément à la nature ne sera donc pas autre chose que de vivre selon les lois de la raison universelle, et vivre, comme le veut Marc-Aurèle, selon la droite raison s’obtiendra en maintenant la raison particulière à chacun en permanent contact avec la raison du Tout.
Ainsi faisant, nous garderons, dans sa pureté originelle,
l’élément divin de notre être ; nous nous rendrons vertueux et heureux, car le bonheur et la vertu résultent du parfait accord que nous pouvons établir entre le
Génie, que chacun porte en soi au fond de sa poitrine, et l’ordre intelligent du monde universel.
Mais l’âme, ajoute G. Michaut *, « ne peut vivre selon la nature que si elle veille à la fois sur ses opinions, sur ses sentiments et sur ses actions . Maîtresse de former ses
opinions, l’âme essayera de trouver cette vérité que possède l’âme du Tout. Elle découvrira la loi de la Nécessité, et la comprendra ; elle saura ainsi quelles doivent
être ses relations avec le Tout. Elle découvrira les
rapports de parenté que la communauté d’origine établit entre les hommes ; elle saura ainsi quelles doivent être ses relations avec le genre humain. Elle découvrira
quelle est la véritable nature des choses: elle saura
ainsi quelles doivent être ses relations avec elles. Elle distinguera les choses « qui
sont en notre pouvoir », les choses «qui ne sont pas en notre pouvoir ».
Elle se rappellera que cela seul est un bien, qui est un bien pour elle, non pour le corps, c’est-à-dire un bien moral, et que

*Cf. G. MICHAUT, op. Cit., p. XVIII-XIX.


 cela seul est un mal, qui est un mal pour elle, non pour le corps, c’est-à-dire un mal moral ; elle n’estimera donc que la vertu, ne redoutera que le vice, regardera tout le reste, vie et mort, plaisir et douleur, gloire et infamie, comme des choses indifférentes. Enfin, elle saura que toutes ces vérités lui appartiennent et que
nulle force au monde ne peut les lui ravir: l’indépendance de son jugement restera absolue. »
De telles opinions engendreront la résignation à l’égard de la Nécessité, la piété et la reconnaissance envers les Dieux, l’indulgence et la bienveillance à l’égard des hommes. Ainsi, de la vérité de nos opinions rectifiées, s’ensuivront les sentiments qui conviennent pour conformer nos actions à l’ordre universel et aider ainsi, dans la mesure de nos forces, à la « bonne marche » du monde.
Telles sont les grandes idées stoïciennes sur lesquelles l’âme de Marc-Aurèle le plus souvent s’appuya . Elles ne constituent pas, nous l’avons déjà dit, un apport
inédit, un fait nouveau dans la philosophie du Portique. C’est par le ton dont elles sont présentées, par la mâle façon dont elles sont exprimées et surtout par l’effet de leur application, que l’Empereur a su les rendre originales *. C’est là ce qui rend à jamais admirables et l’homme et ses Pensées.

*Ce n’est pas à dire que toutes les Pensées de Marc-Aurèle aient une égale valeur littéraire. Certaines ne sont que des notes concises, destinées sans doute à être retravaillées et revues, des variations analytiques sur un thème identique, des rappels qui nous restent obscurs . Quant aux autres, les unes se formulent en aphorismes d’un caractère absolu ; les autres, bouquets spirituels d’une longue méditation, jaillissements d’une émotion directe et saisie sur le vif, reproches et réprimandes d’une âme

qui s’accuse, se juge et se condamne, se condensent parfois dans une image si frappante que la mémoire en reste à tout jamais marquée. Marc-Aurèle avait aimé la poésie, et c’est sans doute cet amour qui lui apprit, comme l’écrit A. Puech, op. cit., p. XXV,•
à donner à la pensée abstraite la puissance concrète de l’image.


Si l’exemple, en effet, que nous donna la vie de Marc-Aurèle, fait qu’on a,
comme l’écrit Montesquieu *, « meilleure opinion de soi-même, parce qu’on a meilleure opinion des hommes », la lecture et la méditation de ses
Pensées nous restent comme un ferment d’énergie
vitale, d’acceptation détachée, de conscience sereine, de dignité divine et,
en un mot, comme l’introduction à la vie la plus noble et la plus généreuse que puisse mener un mortel à son poste, en vivant en compagnie des dieux et en se consolant, en pratiquant le bien, du mal que font les hommes.
Mario MEUNIER.

* Cf. MONTESQUIEU, Considérations sur la grandeur et sur la

décadence des Romains, chap. XVI.


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