LA RUINE DE LA CIVILISATION ANTIQUE


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Ouvrage: La ruine de la civilisation antique

Auteur: Ferrero Guglielmo

Année: 1921

 

 

Sources : universalis.fr
Issu de la bonne bourgeoisie piémontaise, formé aux disciplines juridiques et littéraires par des études universitaires poursuivies à Pise, à Bologne, à Turin — où il reçut les leçons de son futur beau-père, Cesare Lombroso —, Ferrero a très tôt manifesté pour l’interprétation historique un intérêt que le constant souci de comprendre son temps n’a cessé de soutenir. Dès l’époque de sa dissertation de licence sur les symboles, envisagés d’une manière que l’on qualifierait aujourd’hui de pluridisciplinaire, il s’est interrogé sur les conséquences de la politique coloniale exaltée par Crispi, l’avenir de l’Europe après Sadowa et Sedan, le destin des peuples latins. Une série de voyages à travers les « nécropoles » du vieux continent (1891-1896) l’a enrichi d’informations nouvelles, exposées dans L’Europa giovane (1897) et, en le confortant dans son jugement négatif sur le militarisme, l’a conduit à poser la question décisive : à quels signes peut-on reconnaître qu’une société entre en décadence ?
La méditation qui a abouti à la publication de Grandezza e decadenza di Roma (1902-1906) est d’abord une réponse aux interrogations et aux inquiétudes nées de cette représentation du présent, notamment marquée par la guerre des Boers et le débat sur la légitimité du gouvernement d’un empire. Décidément anti-académique, le travail qu’elle a inspiré ne s’inscrit pas dans le cadre universitaire officiellement tracé ; aussi, et en dépit de l’abondance des sources auxquelles il se réfère, l’a-t-on dit d’amateur. Rebelle à toute exploitation nationaliste, sans lien avec les investigations philologiques alors à la mode ni rapport avec le matérialisme historique et dialectique, la première grande œuvre de Guglielmo Ferrero appartient bien à cette Kulturgeschichte, cette historiographie artiste, qui a trouvé en Jacob Burckhardt son maître incomparable.[]

 

I
LES CAUSES PROFONDES

On croit généralement que la civilisation
antique s’est éteinte peu à peu
après une agonie de plusieurs siècles.
Cette opinion n’est nullement conforme
à la vérité, du moins en ce qui concerne
l’Occident. Au moment où l’empereur
Alexandre Sévère fut tué par ses légions
révoltées, en l’an 235 de notre ère, la
civilisation antique était encore intacte
en Europe, en Afrique et en Asie. Au fond de leurs temples,

édifiés ou restaurés
au cours des derniers siècles
avec toute la magnificence qu’autorisait
une prospérité croissante, les dieux
du polythéisme grec et romain et les
dieux indigènes, hellénisés ou romanisés,
des provinces qui n’étaient ni grecques
ni latines, veillaient sur l’ordre social
de tout l’Empire. Du sein fécond du
polythéisme était même né, pendant les
deux derniers siècles, un culte nouveau,
le culte de Rome et d’Auguste, qui symbolisait
encore, au début du troisième
siècle, des bords du Rhin à ceux de
l’Euphrate, la majestueuse unité de
l’Empire. Sorte de mixture cosmopolite,
épaisse et colorée, d’hellénisme, de romanisme
et d’orientalisme, une civilisation
brillante et superficielle s’étendait,
comme un vernis de prix sur une faïence
rustique, sur tout l’Empire.
Deux aristocraties, l’une impériale, qui
résidait à Rome, l’autre provinciale, qui
résidait dans les villes secondaires, étaient
préparées par la culture grecque, par la
culture latine, ou par les deux ensemble,
à gouverner l’Empire, avec sagesse, justice
et magnificence. Les beaux-arts —
sculpture, peinture, architecture — florissaient,
bien que, pour satisfaire aux
goûts d’un public trop vaste et cosmopolite,
ils eussent perdu la simplicité et la
pureté des grandes époques. La philosophie
et la littérature étaient cultivées
avec zèle, quoique sans grande originalité,
par une foule croissante d’hommes
et de femmes, dans les classes moyennes
et les classes supérieures. Partout, même
dans les petites villes, les écoles se multipliaient.
L’étude qu’on tenait alors
en plus haute estime, qu’on poursuivait
avec le plus d’ardeur et qu’on jugeait
digne des récompenses les plus élevées,
était la jurisprudence. L’Empire fourmillait
de juristes. Les qualités qui font
un grand jurisconsulte, la perspicacité,
la subtilité, la force dialectique, le sens
de l’équité, l’esprit d’invention dans

l’ordre des principes, menaient tout
droit aux plus hautes charges de la cour
et de l’armée. Apporter la justice au
monde par un droit qui fût l’oeuvre pure
de la raison et de l’équité, était devenu
la mission du grand empire que tant de
guerres avaient fondé : mission noble
et élevée entre toutes celles que pouvait
se proposer un État du monde ancien,
et qui réalisait complètement la grande
doctrine d’Aristote, d’après laquelle le
but suprême de l’État n’est ni la richesse,
ni la puissance, mais la vertu.
Les villes grandes et petites s’efforçaient
dans toutes les provinces de construire
de beaux édifices, d’établir des
écoles, d’organiser des fêtes et des cérémonies
somptueuses, d’encourager les
études les plus en faveur de l’époque, de
pourvoir au bien-être des classes populaires.
L’agriculture, l’industrie, le commerce
prospéraient, les finances de l’Empire
et des villes n’étaient pas encore en
trop mauvaises conditions, et l’armée
était encore assez forte pour imposer
aux barbares, rôdant sur les frontières,
le respect du nom romain.
Cinquante ans plus tard tout cela est
changé. La civilisation gréco-romaine
agonise avec le polythéisme. Les dieux
fuient leurs temples désertés et croulants,
pour se réfugier dans les campagnes.
Les aristocraties raffinées qui
gouvernaient l’Empire avec tant de magnificence
et de justice, et qui avaient
édifié le grand monument du droit
rationnel, ont disparu. L’Empire est la
proie d’un despotisme tout ensemble
faible et violent, qui recrute son personnel
de fonctionnaires civils et militaires
dans les populations les plus barbares
de l’Empire. Les provinces d’Occident,
y compris la Gaule et l’Italie, sont
presque complètement ruinées. Les campagnes
et les petites villes se dépeuplent ;
ce qui reste d’hommes et de richesses va
congestionner quelques grands centres ;
les métaux précieux disparaissent ; l’agriculture,

l’industrie et le commerce dépérissent ;
les arts et les sciences périclitent.
Tandis que les deux siècles précédents
s’étaient efforcés de réaliser dans
l’Empire une grande unité politique
par-dessus l’immense variété des religions
et des cultes, l’époque nouvelle
qui commence va créer une grande unité
religieuse, au milieu du morcellement
de l’Empire. La civilisation gréco-latine,
détruite dans ses éléments matériels par
l’anarchie, la dépopulation, la ruine économique,
est décomposée dans sa vie
spirituelle par le christianisme, qui remplace
le polythéisme par le monothéisme
et s’efforce de bâtir une société religieuse
universelle, uniquement préoccupée du
perfectionnement moral, sur les ruines
de l’esprit politique et militaire. En
somme la civilisation antique n’est plus
qu’une immense ruine. Aucun effort
humain ne réussira à en empêcher
l’écroulement final. Comment s’expliquer
un pareil changement? Qu’est-il donc arrivé pendant ces cinquante
années?

 

I
Pour comprendre cette grande crise
de la civilisation humaine, il faut remonter
aux débuts de l’Empire et comprendre
la nature de l’autorité impériale
telle qu’elle s’était formée au sein de la
petite république latine. Les historiens
persistent à faire de l’empereur romain,
aux deux premiers siècles de notre ère,
un monarque absolu, conçu selon le type
des dynasties qui ont gouverné l’Europe
aux dix-septième et dix-huitième siècles.
Et, en vérité, l’empereur romain ressemblait
aux monarques des derniers
siècles soit en ce que son pouvoir durait
autant que sa vie, soit parce que si ce
pouvoir n’était pas à proprement parler
absolu, il était assez grand pour que sa

différence d’avec un pouvoir absolu n’apparaisse
pas immédiatement à des esprits
habitués aux formes et aux principes de
l’État moderne. Pourtant l’Empire romain
se différencie de la véritable monarchie
ancienne ou moderne parce qu’il
n’a jamais reconnu, jusqu’à Septime
Sévère, le principe dynastique ou héréditaire
comme la base de son organisation.
L’empereur n’acquiert ses pouvoirs
que grâce à une élection, comme les
magistrats républicains : la parenté et
la naissance n’ont jamais été considérées
comme des titres légitimes de son
autorité. Il est vrai qu’à plusieurs reprises
une même famille détint le pouvoir
pendant plusieurs générations, mais
ce fut toujours pour des raisons de fait
et non de droit. Dans tous les cas l’historien
peut retracer ces raisons de fait.
Cette différence suffirait à nous faire
conclure que jusqu’à Septime Sévère,
l’Empire ne fut pas une monarchie absolue,
sans qu’on puisse non plus l’appeler
une république. Ce fut un régime
intermédiaire entre l’un et l’autre principes
; et ce caractère incertain a été
pour lui une cause de faiblesse que les
historiens ont trop négligé d’étudier, mais
qui a exercé la plus grande influence
sur les destinées de la civilisation gréco-latine.
Dans tout système politique fondé
non sur l’hérédité, mais sur le choix, le
grand problème est de trouver un système
d’élection qui empêche le principe
électif d’être faussé dans son application
par la fraude ou par la violence.
Pour des raisons nombreuses qu’il serait
trop long d’examiner ici, mais dont les
principales découlent justement du caractère
incertain de l’autorité impériale,
Rome ne parvint pas à fixer les règles
de l’élection impériale de telle sorte que
toute hésitation dans la procédure fût
impossible , et les tentations de fraude
et de violence écartées. En principe,

l’empereur devait être élu par le peuple
romain dans les comices. Cela est si vrai
que le pouvoir lui était conféré par une
lex de imperio dont nous pouvons affirmer
qu’au moins jusqu’à Vespasien, elle
fut soumise aux comices et formellement
approuvée par eux. Mais nous savons
aussi que sous l’Empire les comices
n’étaient plus qu’une fiction constitutionnelle
et qu’en votant la lex de imperio
ils ne faisaient que sanctionner le
texte du Sénatus-consulte par lequel le
Sénat avait conféré le pouvoir à l’empereur.
Le corps qui légitimait effectivement
l’autorité de l’empereur en lui
conférant le pouvoir constitutionnel,
était donc le Sénat. Le Sénat aurait dû
par conséquent choisir aussi l’empereur,
auquel il pouvait conférer les pouvoirs
légaux. Mais, pour différentes raisons
d’ordre politique et constitutionnel, le
Sénat ne fut pas à même de revendiquer
ce droit au point de pouvoir l’exercer
dans tous les cas et avec toute la liberté
nécessaire : si bien que quelquefois il
choisit et imposa à l’Empire le chef de
son choix, mais qu’il lui arriva aussi,
clans d’autres, de devoir se contenter de
ratifier le choix fait par d’autres forces
sociales. Nerva, par exemple, fut choisi
par le Sénat, mais Tibère fut imposé au
Sénat par une situation politique et militaire
qui n’avait rien de commun avec
les préférences et les vues de l’illustre
assemblée ; Claude et Néron furent imposés
par les prétoriens ; Vespasien par la
victoire et les soldats. De Nerva à Marc-
Aurèle, durant la période la plus brillante
de l’Empire, on adopta un système
mixte : l’empereur choisissait dans le
Sénat, et d’accord avec le Sénat, l’homme
qui lui semblait le mieux qualifié pour
lui succéder ; il l’adoptait comme fils,
l’associait au pouvoir comme aide et
adjoint.
L’empereur mort, le Sénat, en conférant
au fils adoptif le pouvoir impérial,
ne faisait que ratifier un choix auquel il

avait déjà consenti. En somme, il y avait
dans l’Empire un corps pouvant et devant
élire l’empereur ; mais ce corps, le
Sénat, n’eut pas toujours l’autorité et la
force nécessaires pour exercer la plénitude
de son pouvoir, et se borna souvent, au
lieu d’élire l’empereur, à ratifier le choix
de l’empereur choisi par d’autres. Cet
office lui resta pourtant toujours acquis :
l’autorité d’aucun empereur ne fut légitime
avant qu’il l’eût reçue du Sénat,
moyennant la lex de imperio. Le Sénat romain
sous l’Empire pourrait donc se comparer
aux parlements de bien des États
modernes qui, en principe, devraient choisir,
mais en réalité ne font très souvent
que légitimer, par leur approbation, les
gouvernements élus par la cour ou par
des coteries puissantes, étrangères au
parlement. C’est pour cette raison que
les historiens modernes affectent à l’ordinaire
un grand dédain pour le. Sénat
de l’époque impériale, qu’ils considèrent
comme une momie laissée en héritage par
la République à l’Empire, vénérable,
certes, mais inutile et encombrante dans
la nouvelle constitution. Le dix-neuvième
siècle a fait trop de révolutions
et il s’est trop habitué à confondre
l’autorité avec la force pour pouvoir
apprécier au juste une institution dont
le rôle était d’imprimer à l’autorité
impériale le caractère indélébile de ‘a
légitimité. Mais maintenant que la Révolution,
brusquement réveillée au fond
des steppes, s’avance vers les frontières
de la civilisation occidentale, il sera utile
et sage de s’efforcer de comprendre
comment la prospérité de l’Empire pendant
le premier siècle fut en partie due
à une institution qui semble à beaucoup
d’historiens modernes inutile, parce
que sa fonction était plus formelle que
substantielle.

 

II

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