LA FRANCE VASSALE ?


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Auteur : Economies et sociétés
Ouvrage : La France vassale
Année : 1989

 

 

Introduction
Frédéric Poulon

Poser la question de la France vassale revient à poser la question des
rapports de la France avec la puissance aujourd’hui dominante (les Etats-
Unis d’Amérique) et, du même coup, avec les autres pays de la Communauté
Economique Européenne, tant il est vrai que la CEE est liée aux
Etats-Unis. Les rivalités commerciales entre les Etats-Unis et la CEE
n’empêchent pas celle-ci de faire acte d’allégeance envers le suzerain qui
lui garantit sa sécurité, en clair d’accepter l’hégémonie américaine.
La France est sans doute le pays de la Communauté où cette
subordination est le moins unanimement acceptée. Certes, il y a en France
beaucoup de personnes, en particuher parmi les dirigeants et dans les
rangs de l’intelligentsia, qui ont « une stratégie de soumission », mais il
y a aussi, et apparemment plus qu’ailleurs, de nombreux insoumis. C’est
cette division de l’opinion qui rend le débat sur la vassalité nationale si
intéressant à étudier dans le cas de la France.
Parler de la « France vassale » ne pouvait donc être fait qu’avec un
point d’interrogation. Tout n’est pas encore joué. Entre les triomphateurs
et les défaitistes, entre ceux qui se félicitent en croyant avoir amarré la
France au grand vaisseau américain et ceux qui se résignent au rôle de
vassal, il y a le grand nombre de ceux qui ne croient pas à la fatalité de la
sujétion. Parmi eux, il est vrai, seule une petite phalange a compris qu’il
était urgent d’entamer la lutte pour sauver l’autonomie. En somme, tout
n’est pas perdu, mais il faut se battre. La difficulté de l’entreprise est qu’il
faut être sur plusieurs fronts à la fois.
En posant le problème de la vassalité de la France sur les plans
politique, économique, culturel, nous couvrons, semble-t-il, les trois
domaines où se manifestent, avec une égale gravité, les menaces. Les
textes ci-après sont regroupés en trois parties, correspondant chacune à
l’un de ces trois domaines. Que le lecteur ne s’attende pas à trouver une
parfaite unité de pensée. Chaque auteur, dans le domaine qui lui est
propre, a une appréciation personnelle des menaces de vassalisation qui
pèsent sur la France, et les conclusions ne sont pas toujours à l’unisson.
Ainsi, s’agissant du domaine politique et social (1ère partie), on constatera
la différence de sensibilité de B. Renouvin (incrédule quant aux


In Economies et Sociétés, Hors Série n°32, août 1989, pp. 1 – 3


chances du modèle américain de pouvoir être adapté en France) et de S.
Latouche (qui se révèle un adepte des thèses du déclin américain et ne
craint pas, de ce fait, le risque de vassalisation de la France par les Etats-
Unis). De même, dans le domaine économique (Ilème partie), on trouvera
une opposition assez tranchée entre la préférence de P. Delfaud pour le
libéralisme et la prédilection deB.Schmitt pour le protectionnisme. Iln’y
a guère, fmalement, que dans le domaine de la langue et de la culture
(inème partie) que les auteurs se trouvent en commimion de pensée, unis
pour dénoncer le danger de submersion de notre culture par la culture
anglo-saxonne.
S’il est un domaine oii peut encore se réaliser, en France, l’union
sacrée, c’est celui de la culhire, peut-être parce que nous estimons avoir
là, en dépôt, un bien plus précieux que toutes nos institutions et toutes nos
entreprises. La levée de boucliers que l’on a vue après la fâcheuse
décision de l’Institut Pasteur de faire paraître ses Annales en anglais
témoigne bien de l’existence d’un réflexe profond, chez les Français, en
faveur de leur langue et de leur culmre. Le réflexe, hélas, ne suffit pas, on
l’a constaté. Il faut, en ces domaines, une vigilance de tous les instants,
un protectionnisme permanent, que nos préjugés libéraux nous empêchent
de mettre en oeuvre. Nous avons, comme le montre Ph. de Saint
Robert, des lois, des règlements, des commissions de terminologie, mais
il nous manque encore de la conviction pour faire de tout cela le meilleur
usage.
Ce n’est pas fortuitement que ce cahier s’achève par la question
linguistique et culturelle. Si vassalisation il y a, elle est, en effet, surtout
culturelle. Quel que soit le domaine considéré, on ne rejettera la sujétion
que du jour où l’on aura rejeté le savoir qui nous commande d’aimer cette
sujétion. Le savoir économique constitue, à cet égard, un enjeu considérable.
La science économique dominante, de nos jours, est fondée sur le
paradigme ricardien, dans le cadre duquel on démontre que toutes les
nations ont intérêt à instaurer entre elles un régime de libre-échange.
Ainsi, sauf à sortir du paradigme ricardien, toute politique protectionniste
est irrémédiablement condamnée. Keynes, qui avait comparé l’influence
de Ricardo sur l’Angleterre du XIXème siècle à celle de la Sainte
Inquisition sur l’Espagne du XVIème siècle, savait à quoi s’en tenir en fait
de paradigme. Le sien donne tous les éléments pour établir scientifiquement
le bien-fondé du protectionnisme. Il nous revient, à nous économistes
qui voulons combattre la vassalisation de notre pays, de recueillir
l’héritage keynésien, de le faire fmctifier et de le transmettre aux
générations nouvelles.

Dans cette affaire, la langue, pourrait-on croire, n’a pas grand-chose
à voir. Une langue, entend-on dire, est un instrument de communication
tout à fait neutre ; autant donc se servir d’une seule et même langue : cela
améliorera Tefficacité des échanges, spécialement scientifiques. Et nos
savants économistes, convaincus par l’argument, de rêver colloques,
publications, etc., uniquement en anglais. Point n’est besoin, pourtant,
d’être grand observateur pour constater que l’imitation de la langue
s’accompagne presque toujours d’une imitation de la pensée : ceux qui
rêvent d’écrire en américain, et qui parfois le font, commencent par ne lire
que de l’américain, ne penser qu ‘en américain, au point que, lorsqu ‘ ils ont
obtenu leur brevet de bonne conformité, très peu d’Américains jugent
utile de se référer à un si parfait reflet de leur propre pensée. En réahté,
il en va de la neutrahté de la langue comme de celle de la monnaie : elles
sont aussi fausses l’une que l’autre. La langue, comme la monnaie, est un
véhicule qui charrie des signes pour le plus grand profit non de celui qui
les transmet, mais de celui qui les émet.
Ce parallèle entre la langue et la monnaie illustre le caractère au fond
très économique de notre réflexion sur la France vassale. Du reste, deux
des trois auteurs de la partie « langue et culture » sont d’authentiques
économistes, et la partie proprement économique occupe le centre du
recueil. C’est en outre dans un séminaire d’économie, le Séminaire
DECTA nr, que l’ensemble du travail fut d’abord présenté, en 1986-
1987, à l’université de Bordeaux I. Le travail initial a fait l’objet d’une
publication restreinte, constituant le tome Vlll de la Collection des
Travaux du Séminaire DECTA III. La pamtion de ce tome, à l’automne
1987, a été suivie d’une longue phase de révision des textes. C’est
l’ensemble entièrement refondu que nous présentons aujourd’hui au
lecteur d’Economies et Sociétés, comme nous lui avons déjà présenté
(dans le numéro 6/7 de Juin-Juillet 1988) le tome VII révisé de la
Collection des Travaux du Séminaire DECTA III, sur « la capacité
d’endettement international ». Comme pour ce numéro précédent, la
réahsation de ce numéro d’Economies et Sociétés doit beaucoup aux
encouragements de la direction de l’ISMEA, que nous remercions vivement.


• DECTA signifie : Dynamique Economique et Techniques Avancées. DECTA III
a été fondé en 1979, à l’Université de Bordeaux I, à la suite de DECTA II fondé en
1978 à l’Université de Franche-Comté par A. Parguez, et de DECTA I fondé en 1970
à l’Université de Paris I par B. Ducros. En outre, en 1988, un Séminaire DECTa IV
a été lancé à l’Université de Lyon III par B. Notin.


 

 

Partie l
POLITIQUE ET SOCIÉTÉ

Le modèle américain et les institutions politiques françaises
Bertrand Renouvin

Directeur politique du bi-mensuel Royaliste
Membre du Conseil Economique et Social

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