LA PUISSANCE DU NÉANT – roman


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Ouvrage: La puissance du néant

Auteur: Alexandra David-NéelLama Yondgen

Année: 1978 pour la présente traduction

 

 

Ils surgissent dans l’esprit.
Et dans l’esprit ils s’engloutissent.
MILARESPA.

 

CHAPITRE PREMIER
À travers l’immensité vide des Tchang
thangs1 un homme seul, chargé d’un sac,
s’avance à pas précipités. La nuit vient. Autour
du voyageur l’ombre se fait plus insistante,
plus opaque, l’enserre insidieusement,
avec une sorte de persistance agressive. Les
rocs isolés, les éperons des montagnes affectent
des formes insolites, inquiétantes ; tapis
dans les herbages, les yeux glauques des lacs2
épient le sortilège nocturne. C’est l’heure où
les cohortes des Esprits malfaisants sortent
de leurs repaires et rôdent en quête de proies.


1 Les solitudes herbeuses du Tibet septentrional.
2 D’après le folklore tibétain ces lacs sont les « yeux » par lesquels des êtres
appartenant à des mondes souterrains épient ce qui se passe dans le nôtre.


La peur rampe, progresse avec les ténèbres…
L’homme solitaire frissonne, il s’est
trop attardé… Haletant, il presse davantage
sa marche.

*
* *
Loin de là un cavalier galope à bride abattue,
en proie à une terreur affolante dont la
force supérieure le rend insensible à l’effroi
que distillent les solitudes enténébrées.
Fantoches, tous deux, que des fils mystérieux
font s’agiter sur la haute scène du Tibet
septentrional.

*
* *
Cependant l’homme au sac avait atteint
son but : le pied d’une pente vers le milieu de
laquelle une caverne encastrée dans le roc de

la montagne avait été sommairement aménagée
pour servir d’ermitage3.
Cet ermitage était celui d’un gourou4 dont
Munpa Dés-song5 recevait l’enseignement
spirituel en commun avec quelques autres
disciples. Mais, tandis que, par une faveur
spéciale, il lui était permis de vivre auprès de
l’anachorète pour le servir, ses condisciples
devaient se contenter de brefs séjours dans
son voisinage pendant les périodes
d’instruction, fixées à son gré, auxquelles il
les convoquait.
C’est ainsi qu’en sa qualité de discipleserviteur,
Munpa Dés-song avait parcouru les
campements y recueillant les dons de provisions


3 Ces ermitages sont appelés riteuds (rikhrod).
4 Gourou est un terme sanscrit qui a été adopté dans la langue tibétaine, il
désigne un Maître et guide spirituel.
5 Munpa Dés-song : « passé par-delà les ténèbres », compris dans un sens religieux,
comme « étant spirituellement éclairé ».


que les pasteurs offraient libéralement
pour la subsistance du gömpchén6.
La vénération témoignée à celui-ci venait
de ce qu’il était tenu pour le descendant spirituel
d’une longue lignée de Maîtres doctes en
sciences secrètes, qui, tous, à mesure qu’ils se
succédaient, adoptaient le nom de leur glorieux
ancêtre : Gyalwai Odzér7 dont l’esprit
croyait-on, continuait en eux, sa vie et ses
oeuvres.
Une légende fantastique était attachée à la
mémoire de ce premier des Gyalwai Odzér.
Cette légende, considérée comme la narration
de faits absolument authentiques, n’avait
pas d’âge car nul, parmi les pasteurs du Tso


6 Gömpchén (sgom chén), littéralement : « grand contemplatif ». Titre usuel
des ermites tibétains.
7 Gyalwai Odzér (Rgyal bai hodzer) : « victorieux rayon de lumière ».


Nieunpo8 n’aurait pu, même de la manière la
plus vague, assigner une date à son origine.
Si connue était-elle qu’on se dispensait de
la raconter. Tous la savaient depuis leur enfance.
Elle avait pris la forme d’un dogme
auquel on adhère avec une foi passive et inébranlable
sans jamais s’aviser d’en rechercher
la provenance ou d’en discuter la vraisemblance.
Or donc, à l’époque imprécise où cette histoire
nous reportait, vivait un de ces fabuleux
doubtobs9 dont le type atténué subsiste encore
de nos jours, dans les personnes des


8 Tso nieunpo (mtso sgnon po) : le « lac Bleu » qui figure sur les cartes sous
le nom mongol : Koukou-nor. Toute la région est appelée d’après le nom du lac.
Les Chinois l’appellent Ching hai : « la mer verte ».
9 Doubtob, littéralement : « un qui a réussi à obtenir du pouvoir ». Sousentendu
: des pouvoirs occultes.


gömpchéns et des naldjorpas10 vénérés et
craints par les bonnes gens du Tibet.
Ce doubtob s’appelait Gyalwai Odzér. Il
avait commerce avec les déités et les démons
dont il s’attirait l’appui ou qu’il subjuguait
par des rites occultes.
Obéissant à sa voix les nâgas11 émergeaient
des lacs aux bords desquels il
s’arrêtait et déposaient en hommage à ses
pieds d’étranges offrandes empruntées aux
trésors jalousement gardés dans les palais de
cristal et d’or situés sous les eaux des grands
lacs et de l’océan.
Cependant, l’esprit avide de domination
qui animait la forme humaine du doubtob,
exigeait davantage.


10 Naldjorpa, littéralement : « celui qui a atteint à une sérénité parfaite ». –
un yogui.
11 Nâga : nom sanscrit de divinités des eaux. Leur nom tibétain est lou (klu)
mais les Tibétains emploient couramment le terme nâga.


Un jour vint où l’un des princes des profondeurs
liquides incapable de résister aux
injonctions magiques qui l’attiraient, surgit
du lac élevant vers Odzér ses deux mains réunies
en forme de coupe et lui disant d’un ton
soumis : « Prends. »
Dans le creux de ses mains reposait une
grande turquoise d’un bleu céleste, extraordinairement
lumineuse.
— Écoute, dit le nâga.
« Le norbu gueu deud poungs djom12 a été
donné en partage aux hôtes des mondes divins
; par lui, tous les désirs sont immédiatement
satisfaits.
« La possession de ce joyau est-elle un
bien véritable ? – Les Sages en doutent. Les
dieux qui recueillent, dans les Paradis, les


12 Norbu dgos hdos spungs bdjom : le joyau qui procure ce que l’on désire.
Le cintâmani des auteurs sancrits.


fruits d’actions vertueuses accomplies dans
leurs existences antérieures, n’ont que rarement
atteint la Connaissance provenant
d’une vue parfaitement claire de la nature intime
des choses. Dès lors, leurs désirs, nés
d’impulsions aveugles, se portent vers les objets
dont la jouissance modifie de telle façon
les éléments constitutifs de leur être que des
incarnations en des mondes inférieurs peuvent
en résulter.
« En plus du joyau dispensateur des objets
désirés, nos trésors en contiennent une multitude
d’autres, chacun d’eux doué d’une vertu
différente. La turquoise que je t’apporte
est un fragment du norbu rimpotché13, la
gemme infiniment précieuse qui confère le
privilège de la vue pénétrante permettant de
sonder la substance de toutes choses et de


13 Norbu rimpotché : le très excellent joyau. Les Tibétains mentionnent
nombre de joyaux magiques. Entre autres celui qui accroît la prospérité : norbu
sam pél (norbu bsam hpel).


découvrir les lois qui les dirigent. Possédant
une telle connaissance ton pouvoir sera illimité.
« Regarde cette turquoise qui vient
d’émerger avec moi de l’Empire des eaux.
Elle est toute pénétrée d’une énergie occulte.
Pour la première fois la lumière du jour terrestre
s’est posée sur elle ; que ce soit, aussi,
la dernière.
« À l’avenir, nul ne devra ni la voir, ni la
toucher. Tu l’enfermeras dans un reliquaire,
lui-même enveloppé d’étoffe épaisse étroitement
cousue autour de lui.
« Lorsque tu émigreras vers un autre
monde14 tu légueras le reliquaire au plus
digne de tes disciples qui, sans l’ouvrir, le léguera,
à son tour, au plus digne des siens.
Ainsi, tout au long de ta lignée spirituelle qui


14 Lorsque tu mourras.


se perpétuera pendant longtemps, tes successeurs
porteront, comme tu vas le faire, le
prestigieux talisman caché sous leur vêtement
monastique. »
Ayant dit, le nâga s’était replongé dans les
eaux azurées du grand lac et Gyalwai Odzér,
demeuré seul et tenant la turquoise dans sa
main, avait regagné son ermitage.
Là, il avait enveloppé la gemme-talisman
dans une pièce de soie et gardée ainsi
jusqu’au jour où, ayant fait fabriquer un petit
reliquaire en argent, il l’y avait scellée.
Ensuite, le pouvoir surnaturel de Gyalwai
Odzér s’était considérablement accru.
Il suffisait qu’il le voulût et les rocs se
transportaient d’un endroit à un autre, les
montagnes changeaient de forme, les rivières
abandonnaient leurs lits pour s’en frayer de
nouveaux ou bien l’on voyait leurs eaux remonter
soudainement vers leur source.

Des prodiges analogues et bien d’autres
encore avaient été accomplis par les successeurs
les plus immédiats du premier Gyalwai
Odzér. Chez ceux qui les suivirent, les hauts
faits devinrent plus rares, moins spectaculaires.
Les détails de la légende se dissolvaient
peu à peu dans une brume
d’incertitude… Cela était si lointain.
Pourtant, la lignée spirituelle du grand
thaumaturge subsistait toujours et la foi en la
présence efficace de la turquoise-talisman
que les successeurs de Gyalwai Odzér portaient
sur eux demeurait entière, bien que
nul ne l’eût jamais vue et qu’elle ne manifestât
son existence d’aucune manière tangible.
Dans la région du grand lac Bleu le cours
des choses se poursuivait pareil ce qu’il avait
toujours été. Les saisons se succédaient, favorables
ou adverses, amenant la pluie nécessaire
à la fertilité des alpages ou la leur refusant.
Les troupeaux prospéraient, ou des épidémies
les décimaient. Dans les tentes noires des enfants naissaient,

la maladie en frappait certains ; la mort emportait des vieillards qui
l’attendaient et des hommes jeunes qui
s’insurgeaient et luttaient contre elle…
Est-il besoin de voir les dieux à l’oeuvre
pour croire en eux ?… La foi est un don. Les
naturels des Tchang thangs le possédaient
amplement.
Ayant gravi le raidillon, Munpa Dés-song
s’arrêta au bout de la montée, devant la porte
de l’ermitage. Celle-ci bâillait, entrouverte ; il
s’en étonna légèrement ; cependant son
Maître sortait, parfois, pendant la nuit, pour
célébrer certains rites dont nul ne devait être
témoin ; il pouvait être dehors. Munpa poussa
la porte et entra.
L’obscurité régnait, presque complète,
dans la demeure exiguë du gömpchén. Toutefois
l’on distinguait vaguement sa haute forme angulaire appuyée contre le dossier du
siège de méditation15.
Le Maître est plongé dans une profonde
tingnédzine16, pensa Munpa. Il avait été assez
souvent témoin de cet état de profonde
concentration d’esprit pendant lequel, pour
de longues périodes de temps, Odzér devenait
insensible à tout contact extérieur. Évitant
de faire du bruit, il se prosterna devant
l’anachorète, rangea son sac à l’entrée de
l’ermitage et s’assit les jambes croisées, en
posture de méditation, s’efforçant de diriger


15 Gamti (sgam khri), littéralement : caisse-siège. C’est en effet une sorte de
caisse sans couvercle dont trois des côtés sont bas et un est haut, servant de dossier.
Le fond de cette « caisse » peu profonde est garni de coussins. Sur ceux-ci le
lama ou le gömpchén s’assoit les jambes croisées. Les rebords de la caisse empêchent
d’étendre celles-ci. L’on s’assoit sur ces sièges pendant les périodes consacrées
à la méditation. Un certain nombre d’ermites contemplatifs dorment aussi
dans ces caisses-sièges sans jamais s’étendre, se contentant de s’appuyer contre le
dossier du siège qui est toujours plus haut que leur tête.
16 Tingnédzine (ting gne hdzin), littéralement : « saisir la profondeur » c’est à-
dire atteindre à une connaissance complète de la nature réelle des choses perçues
sous les apparences qu’elles présentent.


ses pensées vers les sommets sur lesquels
planait l’esprit de son Maître immobile.
Au-dehors le silence régnait parmi les
vastes solitudes enroulées dans leur manteau
de ténèbres. Une paix indicible enveloppait la
terre impassible, souverainement indifférente
à l’agitation des êtres issus d’elle qui,
après quelques gestes vains, retournent se
dissoudre en elle.
Un loup hurla au loin… Rien ne bougeait
dans l’ermitage.
L’aube vint, l’aube claire et juvénile du Tibet.
Elle se glissa par les interstices de la
porte en vieux bois fendillé et mal joint, effleura
le front du disciple, le tirant de sa contemplation,
s’avança dans l’étroit ermitage,
glissant le long de ses murs rugueux de roc
nu et se posa sur la forme roide du gömpchén.

Munpa avait levé les yeux vers lui. Il vit le
zen17 déroulé, traînant sur le bord du siège de
méditation, découvrant la veste d’Odzér et
ses bras nus. Ce désordre insolite l’emplit
d’un subit effroi. D’un bond il fut debout près
de son Maître.
La face du vieil ermite était livide, ses yeux
fixes, démesurément ouverts ; un filet de
sang, déjà séché, avait coulé de sa tempe sur
sa joue et formait une trace brunâtre à
l’encolure de son gilet. Sur celui-ci pendait
l’extrémité d’un cordon, effiloché pour avoir
été violemment rompu.
Muet d’épouvante, ayant peine à comprendre
ce qu’il voyait, Munpa demeura un
instant comme cloué au sol, le regard attaché


17 Zen (gzan) ; un très long et large châle formant toge dans lequel les religieux
bouddhistes se drapent. C’est le vêtement monastique essentiel. Chez les
bouddhistes des pays du sud et au Tibet, les religieux le portent continuellement.
En Chine et au Japon où il est de forme moins ample, les religieux ne le revêtent
que pour méditer ou pour célébrer les offices.


au gömpchén, puis, soudain il s’affaissa au
pied du siège de méditation. Son Maître vénéré
avait été assassiné !
Munpa demeura longtemps immobile,
l’esprit vide de toute pensée, hébété, anéanti.
Puis, graduellement, le raisonnement se réveilla
en lui.
Gyalwai Odzér assassiné !… Comment cela
pouvait-il être possible ?… Ne possédait-il
pas des pouvoirs supra-humains, ne commandait-
il pas aux démons, aux dieux, à tous
les êtres, à toutes les choses… Comment
avait-on pu le tuer ?…
Qui était l’assassin ? – Aucun des pasteurs
du voisinage, certainement. Peut-être l’un ou
l’autre de ces soldats musulmans chinois
dont les détachements patrouillent dans les
Tchang thangs. Comment avaient-ils été
amenés à l’ermitage ? Dans quel but y
étaient-ils venus ? – Pour voler ?… Odzér ne
possédait que des livres religieux, les trois

lampes de cuivre qu’il allumait chaque soir
devant l’image de son dieu tutélaire et… la
turquoise magique…
Ah ! ce bout de cordon rompu ! C’était celui
auquel le reliquaire était suspendu… Le
reliquaire…
Munpa s’était redressé, il passa la main
sous la veste de l’ermite puis dans les replis
du zen déroulé. Il chercha autour du corps
sur le siège de méditation… Rien. Le reliquaire
n’était plus là.
Le vol, tel avait donc été le mobile du
crime. En rôdant à travers les campements,
les assassins avaient dû entendre les pasteurs
parler de l’antique et précieuse turquoise et
avaient formé le projet de s’en emparer.
Mais comment elle, la miraculeuse, la
toute-puissante qui opérait des prodiges, leur
avait-elle permis de la saisir, de l’emporter ?
Pourquoi ne les avait-elle pas foudroyés pour
protéger celui qui la gardait sur lui, son légitime possesseur,

le descendant en ligne directe
du grand premier Gyalwai Odzér, à qui
un nâga l’avait donnée.
Tout cela ne pouvait être que fantasmagorie,
oeuvre d’un démon. Ou, plutôt, son
Maître avait voulu l’éprouver par une illusion
qui allait se dissiper. Gyalwai Odzér sortirait
de sa méditation, il n’y aurait pas de sang sur
sa joue, le reliquaire reposerait sur sa poitrine
et le vieil ermite lui sourirait un peu
ironiquement.
Munpa Dés-song se prosterna de nouveau
devant le siège du gömpchén puis se releva…
Son Maître n’avait pas bougé. Il revit les
traces du sang séché sur la joue du vieillard,
le zen traînant sur le bord du siège, le bout du
cordon rompu pendant sur la veste de soie
jaune.
Pourtant il doutait encore, malgré
l’évidence des preuves qu’il contemplait. Machinalement,
par un geste coutumier de profond respect,

il s’inclina et du bout des doigts
toucha les pieds de son Maître. Près de ceuxci,
sa main rencontra un objet dur dont il se
saisit inconsciemment. Redressé, il regarda la
chose serrée dans sa main. C’était une tabatière
en bois, très commune, comme les Tibétains
pauvres en portent dans leur ambag18.
Elle ne pouvait pas appartenir à Odzér, qui
ne prisait pas.
Pour l’examiner au jour, Munpa alla vers
la porte et l’ouvrit. Un cri de stupéfaction et
d’horreur lui échappa. Il venait de reconnaître
la tabatière : c’était celle de son condisciple
Lobzang. Il l’avait vue dans ses
mains et s’était moqué de lui qui, tentant de


18 Les Tibétains portent des robes longues et très amples qu’ils serrent à la
taille avec une large et épaisse ceinture enroulée plusieurs fois autour du corps. La
robe soulevée et retenue par la ceinture forme une poche sur la poitrine. Cette
poche est appelée ambag. Les vêtements des Tibétains ne comprennent pas
d’autre poche. C’est dans l’ambag qu’ils mettent tout ce qu’ils veulent conserver
sur eux. L’ambag prend souvent les proportions d’un véritable sac, du moins chez
les gens du peuple. Les Tibétains appartenant aux classes sociales supérieures
s’habillent à la mode mongole avec des robes relativement étroites.


l’orner en y sculptant une fleur, n’avait réussi
qu’à produire des entailles informes.
Tous les doutes se trouvèrent subitement
balayés dans l’esprit de Munpa. Le motif du
crime était évident et l’assassin avait signé
son forfait. Tandis qu’il se penchait pour saisir
le reliquaire et rompre le cordon qui le retenait,
la tabatière avait glissé hors de son
ambag et était tombée.
Il fallait, maintenant, rejoindre sans tarder
le disciple félon, lui reprendre le reliquaire, le
convaincre de son crime devant les dokpas et
confier à ceux-ci le soin de l’en punir.
Rejoindre Lobzang ne paraissait pas difficile.
Il vivait généralement avec les siens sur
le territoire de la tribu à laquelle ils appartenaient,
dont les pâturages s’étendaient le
long du fleuve Jaune dans la direction de
l’Amné Matchén. Munpa savait que le trajet
ne lui demanderait pas longtemps, mais il

devait auparavant rendre les derniers devoirs
à son Maître. Comment ?…
Pour incinérer le corps, il fallait du bois. Il
n’y avait pas d’arbres dans les Tchang thangs,
l’aide de plusieurs hommes était indispensable
pour en couper au loin et pour le transporter.
Pour donner le corps en suprême aumône
aux vautours, il fallait d’abord le dépecer,
puis, les os étant dénudés, la coutume
voulait qu’on les pilât et que, leur poudre
ayant été mélangée à de la terre et formée en
tsa-tsas, ceux-ci fussent préservés dans un
lieu pur. Toutes ces choses prenaient du
temps et ne pouvaient pas être accomplies
par un homme seul. Or il devait se hâter de
partir et il était seul.
Munpa se décida : les rites funèbres seraient
célébrés à son retour. Lorsqu’il aurait
retrouvé Lobzang et l’aurait remis aux mains
des dokpas, il convoquerait des lamas et les
restes de Gyalwai Odzér seraient honorés
comme il convenait.

Munpa retourna vers le cadavre, le disposa
conformément aux règles traditionnelles,
les jambes croisées sur son siège, en posture
de méditation. Il maintint le buste droit en
l’attachant au dossier à l’aide de la corde de
méditation19. Plusieurs écharpes20 qui pendaient
près de l’autel servirent à consolider le
lugubre mannequin en lui enserrant le cou et
les membres. Plus d’une fois Munpa avait
ainsi procédé à la toilette funèbre des défunts
près desquels il devait, en compagnie
d’autres moines, psalmodier les textes sacrés
requis.


19 Gom thag (sgom thag), littéralement : corde de méditation. Un large ruban
ou cordon, en étoffe épaisse que l’on passe sur ses reins et devant ses genoux
en étant assis les jambes croisées. Ce cordon sert de soutien, et aide à conserver le
buste droit pendant le temps que dure la méditation.
20 Des khadags (kha btags) : une longue écharpe que l’on présente en guise
de salutation aux gens qui l’on rend respectueusement hommage. La qualité du
tissu et la longueur de l’écharpe varient suivant la condition sociale de celui à qui
elle est offerte et suivant les moyens de celui qui l’offre. Des écharpes sont aussi
offertes par les dévots, aux statues des déités.


Ayant achevé son triste ouvrage, Munpa
garnit les trois lampes d’autel de mèches
neuves, fit fondre du beurre et en remplit les
lampes. Dans les provisions apportées, il prit
de la tsampa21, quelques kabzés22 et une poignée
d’abricots séchés. Il versa la tsampa
dans un bol en formant un monticule pointu,
disposa les biscuits et les fruits dans de petites
assiettes et aligna ces offrandes sur la
table basse placée devant le siège de méditation.
Entre celles-ci il plaça les trois lampes
allumées.
Ces arrangements terminés, Munpa se
pourvut de copieuses provisions de voyage
prélevées sur les vivres qu’il avait apportés et


21 La tsampa est de la farine faite avec de l’orge préalablement grillée. Les
Tibétains l’humectent avec du thé, ou à défaut de thé, avec de l’eau, et en la pétrissant
dans une main (jamais avec les deux mains) ils en forment des boulettes
allongées dénommées pab. Ils mangent celles-ci en guise de pain, elles constituent
leur principal aliment.
22 Kabzés (khazas) : une sorte de pâtisserie.


qui étaient devenus inutiles à son Maître. Il
garda aussi, sur lui, un peu d’argent que des
pasteurs lui avaient remis pour être offert au
gömpchén. Cet argent, pensa-t-il, pourrait lui
être nécessaire en cours de route et il
n’éprouva aucun scrupule à se l’approprier
pour assurer le châtiment de l’assassin.
Se tournant de nouveau vers le corps de
l’ermite, Munpa se prosterna encore longuement,
puis, s’étant relevé, il chargea sur son
dos le sac contenant ses provisions, franchit
le seuil de l’ermitage, en referma soigneusement
la porte, la cala avec une grosse pierre
et s’en alla.
Dans la caverne, l’anachorète-magicien
Gyalwai Odzér, dernier possesseur de la turquoise
miraculeuse des nâgas, demeurait
seul, rigide sur son siège, semblant abîmé en
quelque infiniment profonde méditation.
Trois lampes brûlaient devant lui.

L’après-midi touchait à sa fin, le soleil
rougeoyant s’abaissait vers l’horizon, teintant
les montagnes de pourpre et d’or. Dans la
féerie colorée du bref crépuscule tibétain, le
justicier, infime forme sombre parmi
l’immensité des solitudes, partait à la poursuite
du criminel.

 

CHAPITRE II

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