La mort étrange de Conrad Kilian – inventeur du pétrole Saharien


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Auteur : Fontaine Pierre
Ouvrage : La mort étrange de Conrad Kilian inventeur du pétrole Saharien
Année : 1959

Source: lettresdestrasbourg.wordpress.com

Illustration représentant Conrad Kilian en tenue saharienne. Parue dans le N° 107 du magazine Pilote
Patriote charnel, il dépense dès lors toute sa vie et toute son âme dans un combat dramatiquement ingrat, qui était de mettre à la disposition de la France, les moyens de devenir une véritable puissance pétrolière indépendante, dès à l’avant-guerre. Hélas, on ne trouve aucun hommage strasbourgeois ou alsacien, rendu à cet homme absolument exceptionnel, même s’il faut bien avouer que tout fils d’une famille d’alsaciens qu’il est (forgés du modèle alors très symbolique de l’Ecole Alsacienne de Paris entre 1870 et 1918), Conrad n’a jamais eu l’occasion de passer beaucoup, voire pas du tout de temps en Alsace. Mort le 29 Avril 1950 dans des circonstances mystérieuses, alors que ses découvertes dans le Sahara lui avaient valu des années de traque et de paranoïa infernale, il s’agit aussi de célébrer l’anniversaire de sa mort par « suicide », acte qui, connaissant le caractère extraordinairement optimiste et déterminé de Kilian, ne pouvait qu’être qu’un très mauvais maquillage, masquant des intérêts bien trop puissants et réalistes, pour cet esprit libre, aventurier et toutefois brillamment scientifique.
Le texte qui suit est extrait des trois premiers chapitres du livre à paraître en ligne en juin 2012 : « Guerres et pétroles d’Algérie ».
« Alors que la guerre d’Algérie, au plus fort de ses combats entre 1954 et 1962, se déroule principalement sur le front nord dans les campagnes, aux frontières, dans les maquis et dans les zones urbanisées de la côte, c’est en réalité dans le sud désertique qu’il faut concentrer son attention, pour l’affaire qui nous occupe, si l’on considère les aspects pétroliers comme essentiels dans la nature des enjeux algériens.
Remontons donc au début des années 20, avec l’ouvrage « Au Hoggar, mission de 1922 ». C’est dans ce récit de voyage retraçant la toute première des nombreuses et romanesques expéditions du fameux aventurier français d’origine alsacienne Conrad Killian, que ce dernier y affirme avoir découvert cette année-là dans le Hoggar, des schistes à graptolites. De quoi s’agit-il ?
Son père, le très réputé géologue Wilfrid Killian, professeur grenoblois émérite originaire de Schiltigheim en Alsace (Jacob, 1927), lui a expressément demandé d’en rapporter du désert. Pourquoi ? Parce que la présence de ces pierres signifierait potentiellement l’existence de matières organiques à l’origine de la formation de pétrole ! Conrad Kilian donc, issu d’une famille d’érudits, enfant à l’esprit précoce, aventurier à la vie incroyable, par ailleurs géologue de génie et surtout doté d’un instinct scientifique rare, joue un rôle premier dans l’histoire française du pétrole saharien, puisque c’est à lui que l’on attribue incontestablement l’origine des premières découvertes, notamment dans le sud-est Algérien, mais aussi dans l’ouest du Fezzan voisin. Il est donc le premier, dès son rapport de1922, à établir la possibilité de la présence d’hydrocarbures dans le sud-est des territoires sahariens de l’Algérie française, ceci alors qu’il n’a que son baccalauréat en poche et n’a pas même encore fini ses études de géologie ! Né en 1898, il n’a alors que 23 ans.

 

 

AVANT-PROPOS
La mort étrange de Conrad Kilian ne remonte qu’à 1950. Histoire contemporaine et, en
même temps, actualité permanente, car les conséquences de l’ « affaire Kilian » ne sont pas terminées en Afrique.
La personnalité de Conrad Kilian accompagne l’importance des événements historiques
provoqués par les découvertes du géologue et par son inlassable activité politico-diplomatique pour doter la France du Fezzan conquis par Leclerc.
Le Fezzan ?
D’abord un bassin pétrolier peut-être unique au monde.
Ensuite, la route transafricaine n° 2 (après celle du Nil).
Enfin, la serrure de sécurité de l’Afrique française.

En temps opportun, Kilian prévint les gouvernants : si vous renoncez au Fezzan, vous
perdrez l’Afrique. Simple parallèle :

(1) Au lendemain de la première guerre mondiale, malgré les traités et les accords, la
France abandonna Mossoul da région pétrolifère providence de l’Iraq). Sous les
pressions étrangères, elle évacua l’Anatolie inférieure, la Cilicie et le sandjak
d’Alexandrette. Dès 1925, révolte druze en Syrie ; Lawrence essayait de chasser les
Français de leur mandat confié par la S.D.N. Cette fois, la France tint bon.
Jusqu’en 1945, quand, le moment étant opportun, les troupes britanniques du
général Spears se joignirent aux émeutiers syriens pour évincer définitivement la
France des régions pétrolifères du Moyen-Orient. ‘Vingt ans d’intrigues, mais le
but était atteint.
(2) Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le Fezzan (ex-italien), conquis par
Leclerc en 1942/43, était virtuellement attribué à la France : « C’est la part de la France dans la bataille d’Afrique », dira le général de Gaulle. Un seul homme
connaissait les richesses pétrolifères et la valeur stratégique du pays : Conrad
Kilian. Sous les mêmes pressions étrangères qu’en Asie, la France lâcha le Fezzan
en 1950. Ensuite, elle renonça à la Tunisie et au Maroc. En 1945, premier essai de
rébellion en Algérie (Kabylie) fomenté par des agents secrets étrangers. La France
réagit. 1954 : renaissance de la guerre en Algérie et les précédents tunisien et
marocain permirent à l’Afrique noire d’éclater à son tour.

Le parallèle est terminé.
Les méthodes des pétroliers anglo-saxons ne varient pas, sans guerre d’Algérie, pas de 13
mai 1958 à Alger avec ses conséquences politiques métropolitaines.
Le Fezzan étant indiscutablement le point de départ du bouleversement nord-africain, son « inventeur », qui avait tout prévu, entre donc dans l’Histoire. Cet inventeur est Conrad Kilian.
D’autres écrivains, plus savants de nous, s’empareront un jour du personnage pour le
magnifier dans son comportement intime et scientifique. Le but de cet ouvrage est de situer le rôle historique de Kilian. L’importance de ce rôle est tellement considérable dans ses répercussions, qu’il nous fallut continuer l’examen des faits après la mort de Kilian pour démontrer combien la présence de cet homme s’avérait gênante dans l’application implacable d’un plan en tout point semblable à celui qui se déroula de 1920 à 1945 en Asie mineure.
Précisons que les menées étrangères n’eussent pas été couronnées de succès sans des
carences et des complicités françaises, en Afrique comme en Asie.
L’histoire Kilian-Fezzan est peut-être l’épisode d’après-guerre le plus dramatique des
erreurs volontaires. La sincérité nous oblige à n’omettre aucun des détails du cadre. Nous exposons, le lecteur jugera. Les personnalités citées s’intègrent dans la petite et dans la grande Histoire des grandeurs et des servitudes.
Leclerc et Kilian, deux vicTimes des services secrets menant impitoyablement les batailles occultes de la paix pour des hégémonies économiques. Deux hommes qui moururent d’avoir cru au rayonnement de leur pays.
P. F.

 

I

PREMIÈRE PARTIE
AVEC CONRAD KILIAN

ESSAI SUR CONRAD KILIAN
« Si l’on me demandait de désigner l’homme de ma génération qui symbolisait la noblesse, je répondrais : Conrad Kilian.
« Car le mot noblesse, dans le sens d’élévation, englobe un ensemble de vertus, physiques et morales, rarement réuni chez un seul être.
« Conrad Kilian, physiquement et moralement, avait toutes ces vertus : la beauté, le courage, la générosité, l’intelligence, je dirai même le génie. Il les avait à un degré démesuré, à la seule échelle possible : son Sahara. »
Ainsi s’exprime M. François de Chasseloup-Laubat, un des amis d’enfance de Kilian que
ce dernier appelait »mon frère ».
Quand le premier pétrole saharien jaillit à Edjeleh, en 1956, qui connaissait le nom de
Conrad Kilian ? Quelques savants, un cercle d’amis restreint, les hommes politiques touchés par les communications du géologue et de rares spécialistes en matière pétrolifère. Les services
secrets étrangers, eux, ne l’ignoraient pas. Le grand public de son pays n’avait pas encore été touché par ce nom.
Jusqu’alors, l’incompréhension scientifique et politique se révélait à peu près totale à
l’égard de Kilian. Mais, quand en Fezzanie, à la frontière saharo-libyenne, les prospecteurs trouvèrent le pétrole à faible profondeur, alors on s’écria : « Kilian avait raison ! » Ses rares défenseurs, comme Georges Daumain, le professeur Bourcart et quelques autres triomphèrent.
Conrad était mort depuis six ans dans un assassinat camouflé en suicide.
Le nom de Kilian commença à filtrer dans la presse. Quelques journaux et magazines
s’emparèrent du curieux personnage disparu à l’âge de 52 ans. L’exotisme se mêla aux récits.
L’homme et le cadre se prêtaient à une belle histoire du pionnier méconnu. On se garda
d’approfondir, l’affaire Kilian étant une affaire de pétrole.
Une légende naquit. Colporter une légende n’est pas notre dessein, car Conrad Kilian se

suffit à lui-même sans légende si l’on fouille son étrange aventure. L’homme pouvait réaliser une immense fortune en vendant ses renseignements acquis en des missions montées de ses deniers personnels. Il voulait que la France, et rien qu’elle, profitât de ses découvertes. Alors, il mourut dans la gêne, traqué par des puissances invisibles et intouchables. Il convient, avant de développer l’ »affaire Kilian », d’essayer une explication du personnage, assez complexe reconnaissons-le.
Conrad avait du génie et il le savait. Le génie pour un géologue ? L’intuition jointe à la
science. Il disait lui-même qu’il « dialoguait avec les pierres ». Un sixième sens l’incitait à
s’accrocher à un détail plutôt qu’à un autre, à ne pas demeurer dans les limites des choses apprises et ce détail le mena vers la grande oeuvre. Conrad Kilian est le créateur de la géologie saharienne.
Aujourd’hui, personne ne lui conteste plus ce génie, mais Kilian ne douta jamais qu’il ne
le possédât. D’où, surtout dans le monde scientifique, des rancunes, des heurts et des
animosités qui, pour n’être point déclarés, ne s’en révélèrent pas moins agissants. Son ami, M. France Ehrmann, géologue de la Faculté d’Alger, eut raison de parler de
« l’incompréhension du monde savant et des pouvoirs publics » à l’égard de Kilian et de ses répercussions sur son caractère (1). Fort heureusement, le géologue eut assez de confiance en lui-même pour ne jamais sombrer dans le doute.
Le caractère entier de Kilian le fit juger soit vaniteux, soit orgueilleux. M. France
Ehrmann assure que lorsque son jeune collègue débarqua de France en 1922, il lui demanda si « une paire de gants blancs était seyante au Sahara », et il se présenta « tout bouffi d’orgueil et de vanité ». Doit-on confondre vanité et panache ?
Au cours d’une discussion, son « frère », M. de Chasseloup-Laubat et ses deux anciens
amis, le professeur J. Alloiteau et M. Henri Dupriez se mirent d’accord sur le mot
« suffisance » pour situer moralement Kilian dans ses rapports avec la société. S’il est vrai qu’un écrivain doit « vivre » avec son héros pour le bien comprendre, le mot suffisance nous paraît celui qui convient le mieux au comportement du géologue.
Cet homme de génie extériorisait ses gamineries et ses canulars avec un tel sérieux que ses interlocuteurs, tout en se taisant, le taxaient facilement d’ « orgueil ». Par exemple, lorsqu’ il annonça, en 1942, que le gouvernement l’avait nommé « ambassadeur de France au Fezzan »
et qu’il fallait l’appeler « M. l’ambassadeur », on le crut et on l’accusa de vanité, mais lui seul rit en son for intérieur. Si vraiment son orgueil avait été tel qu’on voulut bien le dépeindre, il ne serait pas venu déjeuner chez son ami Ehrmann pendant la guerre (1942-45) « lorsqu’ il n’avait pas d’argent, c’est-à-dire très souvent ». (B. Collin du Bocage).


1 M. France Ehrmann fut de ceux qui crurent, par raisonnement géologique, à la présence du pétrole au Sahara.
Il envoya, voici une trentaine d’années, un mémoire en ce sens à l’Académie des Sciences qui refusa de le publier et le lui retourna avec cette mention : « Peut-être vrai, mais trop hardi. En tout cas, contraire au sentiment du secrétaire a. (B. Collin du Bocage.)


Sans humour, Kilian n’eût pas été un génie, car c’est encore du génie que de recevoir
100.000 frs pour effectuer une mission, croquer la somme avant de se mettre en route, et
réaliser quand même la mission avec les moyens du bord, avec le même soin et les mêmes scrupules que s’il avait l’argent en poche.
Les origines de Conrad Kilian peuvent expliquer son caractère et son sens inné des
grandeurs morales. Sa mère était une Boissy d’Anglas, descendante du président de la
Convention. Son père, Wilfred, professeur de géologie à la Faculté des Sciences de Grenoble, venait d’une vieille famille strasbourgeoise dont les membres s’illustrèrent dans la gravure sur bois ; avec Pierre Ternier, il demeure le fondateur de la géologie des Alpes. Le frère de Conrad, officier de marine, deviendra le contre-amiral Robert Kilian. Ses deux soeurs, Mathilde et Magalie, excellentes musiciennes, formaient avec Conrad, violoncelliste, un orchestre de chambre sous l’oeil attendri d’une mère passionnée d’art et de musique. La rigueur, de jadis, de la confession protestante, surtout en Dauphiné, ajoutait la culture permanente des vertus morales.
Le 25 août 1898, Conrad Kilian naquit au château des Sauvages, près de Lamastre, clans
l’Ardèche.
L’amiral Kilian résuma la jeunesse de son frère en ces termes :
« A la mort de mes grands-parents, la propriété des « Sauvages » a été vendue quand
Conrad avait cinq ou six ans. Mes parents s’installèrent à Grenoble. Même dans sa prime
jeunesse, Conrad a toujours été original et assez personnel. Dès le Lycée de Grenoble, il a
toujours été, de plus en plus, comme vous l’avez connu : conscient de sa supériorité
intellectuelle et aussi de son rang social, voulant imposer ce qu’il croyait bien et vrai aux
autres, souvent avec brutalité, cinglant quelques fois dans ses remarques avec les gens qu’il n’aimait pas ou n’estimait pas ; mais bon et dévoué à ceux qu’il aimait… trop même parfois.
J’ajoute que ce sont peut-être les traditions de famille et ses lectures, dans sa jeunesse, de
romans de chevalerie, qui ont orienté son caractère dans cette direction. Du reste, il s’est
toujours intéressé à l’histoire, à la féodalité, à la vie des grands capitaines de l’antiquité, du moyen-âge et de la Renaissance et il avait une grande érudition là-dessus. De plus, à un moment de sa jeunesse, quand il était encore au lycée, il s’est attaché, pendant assez
longtemps, aux choses préhistoriques et avait acquis une bonne culture dans cette branche.
« Dès dix à onze ans, il s’était intéressé à tout ce qui touchait les sciences naturelles et il a
fait collection de coléoptères, de papillons et également d’échantillons géologiques, dont il avait encombré sa chambre et notre appartement. Il suivait, en effet, les excursions
géologiques que mon père faisait, soit seul pour étudier certaines questions qu’il avait à coeur, soit avec ses étudiants. Il s’y intéressait beaucoup, ce qui faisait évidemment très plaisir à mon père…
« Il a fait ses études au lycée de Grenoble jusqu’au deuxième baccalauréat mais, en
grandissant, le caractère que vous lui connaissez s’est affirmé et il s’est trouvé en mauvais termes, assez souvent, avec certains de ses professeurs qui étaient exaspérés par ce qu’ils appelaient, à tort, son « esprit dédaigneux », mais ils reconnaissaient son intelligence et son aptitude aux sciences grâce à ses dons d’observation… » (2)
L’École Navale attirait Conrad ; il pensait suivre les traces de son frère, mais il dut y
renoncer à cause de son état de santé.
Nous étions en 1916 ; il voulut s’engager, mais pour le même motif, le service de santé le
refusa à trois reprises différentes. Il intrigua et se fit recommander afin d’être reconnu « bon pour le service ». Envoyé à Fontainebleau dans l’artillerie, il décrocha son galon d’aspirant et termina la guerre comme sous-lieutenant avec croix de guerre.
Démobilisé, il revint à Grenoble pour terminer ses études.
Il préparait sa licence lorsque des « explorateurs », suisses en majeure partie, sollicitèrent son père de leur trouver un jeune étudiant en géologie pour les accompagner au Sahara. Cette
expédition ne cherchait pas du pétrole ou les traces de l’Atlantide ; elle espérait découvrir les fameuses, autant que légendaires, émeraudes garamantiques qui devaient leur procurer la fortune. Conrad insista tant auprès de son père que ce dernier consentit à désigner son fils.
En 1922, la petite expédition s’enfonça au Sahara par le sud-Constantinois. La caravane
partit de Touggourt sous la conduite d’un ancien sous-officier des compagnies sahariennes dont Kilian fera un portrait peu flatteur à son retour ; disons même qu’il le peindra sous les traits d’un aventurier, dans le sens le plus péjoratif du terme, uniquement soucieux de gagner de l’argent. Les rapports entre les deux hommes se transformèrent en une véritable hostilité.
La course aux émeraudes manquait-elle d’intérêt pour le géologue au point qu’il négligea cet objectif pour se livrer à des recherches géologiques plus pures ? Cette évolution nous paraît vraisemblable. Bref, dans les premiers jours d’avril 1922, après une dispute avec le chef de la mission, ii abandonna le convoi en compagnie du guide qui s’était joint à eux à Fort-Flatters.
A l’époque, le Sahara était encore l’objet de passionnantes discussions. S’agissait-il d’un
continent qui se desséchait ou d’une ancienne mer qui se comblait ? La question paraît
tranchée, aujourd’hui, par les résultats de nombreuses explorations, mais en 1922 les
controverses allaient bon train et Kilian commençait à être bouleversé par les découvertes qu’il effectuait en « auscultant » les pierres et en examinant les fossiles trouvés.
Fils d’un géologue renommé, petit-neveu de Cuvier père de l’anatomie comparée et de la
paléontologie, ce qu’il n’avait pas encore eu le temps d’apprendre, il le découvrait au contact direct des éléments comme si la science de ses ascendants stagnait dans son subconscient pour lui venir tout à coup en aide. Il collectionna les cailloux et couvrit ses carnets de notes et de croquis.
Toujours seul avec son guide, deux carabines pour se défendre, il erra au hasard de son
instinct, bivouaquant avec les nomades de rencontre ou s’arrêtant dans les rares villages


2 Propos recueillis par M. F. de Chasseloup-Laubat :» Hommage à Conrad Kilian.


échelonnés sur son périple. Il ne se contenta plus de géologie, il se pencha attentivement sur le saraoui (habitant du désert), voulut le comprendre, parler sa langue, lui rendre les services en son pouvoir. Comme il ne cherchait pas à exploiter ses hôtes, les Touareg le reçurent avec sympathie. Quand il arriva au mois de juin à In Salah, les autorités le croyaient mort et des recherches étaient effectuées pour le retrouver.
Eprouvé par cette longue randonnée avec des moyens matériels réduits, il dut recevoir des soins pendant un mois et demi avant de reprendre la route du nord en compagnie du
capitaine Dupré. Trois semaines après, il rejoignait Touggourt, la capitale des oasis et, bientôt, la France et Grenoble.
Malgré son enthousiasme, il ne réussit pas à convaincre d’emblée son père à ses théories
sur la géologie saharienne. Il réduisait à néant tant de théories…
Conrad se remit à ses études et, de 1923 à 1925, passa trois certificats de licence
ès-sciences, géologie, zoologie et chimie générale. Son frère rappellera que, pour ne rien devoir à l’influence de son père, professeur à Grenoble, il se rendit à Lyon pour son certificat de géologie. Il ne lui restait plus qu’à tenter le doctorat lui permettant d’accéder à une chaire de géologie dans une faculté. Vie tranquille, avenir assuré…
Ce destin eût sans doute semblé normal à Conrad Kilian s’il n’avait pas déjà pris contact
avec le Sahara. Sa vie se trouvait bouleversée par sa première exploration. Fut-il « envoûté » comme on l’écrivit ? Il ne le semble pas. Il était passionné et sa passion avait deux racines : la révélation géologique du Sahara qui malmenait toutes les conceptions généralement admises (ce qui ne déplaisait pas à son tempérament de « casseur d’assiettes ») et le sentiment de noblesse qui se dégageait de la plupart des Touareg qu’il avait rencontrés et au contact desquels il se sentait parfaitement à l’aise.
Les populations désertiques possèdent leur code de leur honneur. Avant Kilian, Charles de Foucauld, Laperrine, Gautier, expliquèrent longuement que les grandes tribus — qu’il ne faut pas confondre avec les pirates ou les écumeurs des sables — se révélaient sociables et même amicales sans qu’il soit nécessaire de tirer un coup de fusil, à la condition que l’on respectât leurs coutumes, leurs moeurs et leur sens particulier de la grandeur. L’amenokal du Hoggar, Ag Amastane, fut un grand ami de la France, fidèle et sûr, qui par respect à la parole donnée, minimisa la révolte fomentée par les Sénoussis au Sahara en pleine première guerre mondiale.
Un des côtés du génie intuitif de Kilian, bercé, ne l’oublions pas, de récits de chevalerie et de bravoure, fut d’assimiler, dès son premier voyage, le sentiment de noblesse qui s’exhalait de ces gens inconnus de lui malgré leur vie primitive et l’odeur due au manque de soins d’hygiène les plus élémentaires.
Le devoir de l’homme qui veut comprendre consiste à ne pas juger autrui suivant sa propre éducation ou sa civilisation. Kilian réalisa très rapidement les mots, les comparaisons, les gestes à éviter et qui, usuels et logiques en France, peuvent devenir des vexations ou des injures dans une autre civilisation. Ses bonnes relations avec les Touareg expliquent sa quiétude pendant son voyage dans un pays alors réputé peu hospitalier aux roumis isolés. Il ne rencontra pas que
des « nobles guerriers » de métier des armes est le seul métier « noble » au Sahara), mais il ne retint que la fière allure de ceux qui l’accueillirent. Cet aspect saharien séduisait
incontestablement Conrad Kilian.
A Grenoble, pour prolonger l’illusion, il se vêtit en Targui avec zarouel, boubou, long
cheich et naïls ; il pensait ainsi se trouver encore dans le désert. Physiquement à Grenoble et moralement au Sahara, ainsi peut-on résumer la période 1922-1926 pendant laquelle il prépara ses certificats de licence.
Il se fiança, mais, par malheur pour son doctorat et ses projets matrimoniaux et par
bonheur pour son désir d’évasion, son père mourut en 1925. Le temps de réaliser sa part
d’héritage et il repartit pour le Sahara, sans mission officielle, à son compte personnel.
Pendant trois ans, il parcourra le Sahara oriental et cette deuxième exploration sera la plus importante pour ses travaux géologiques qui lui permettront d’affirmer la présence du pétrole en Fezzanie.
Kilian n’organisa tout d’abord qu’une petite caravane d’une demi-douzaine de chameaux
avec deux guides assez peu rassurés de s’avancer vers le Ténéré du Taffasset, une région que le nomade refusait de traverser car « elle constituait un désert absolu sans point d’eau ». Kilian se dirigea à la boussole et au repère astronomique. Une marche de la soif. Sa carabine menaça un guide qui voulait l’abandonner dans ce pays de mauvaise réputation. Les rares puits rencontrés étaient ensablés. On a dit « empoisonnés », mais sans preuve et sans que rien ne vienne justifier, à ce moment, un acte de malveillance. La petite expédition sera sauvée par la mise à mort d’un chameau dont la poche stomacale donna un liquide qui, après filtrage, apporta les quelques litres d’eau nécessaires aux trois hommes pour achever leur traversée.
Le géologue se trouvait en Fezzanie. Ce Fezzan est-il italien ou français, nul ne le sait trop.
La région manque de poteaux-frontière. Kilian n’était pas par hasard de ce côté du Sahara oriental. Les indices géologiques lui indiquaient une continuité de formation terrestre dont, jusqu’à présent, il n’avait surtout exploré que les contreforts. Le bassin principal lui manquait.
C’est en Fezzanie qu’il allait le découvrir après un an et demi de recherches en tous sens.
La région n’étant pas renommée comme un lieu de tourisme tranquille, Conrad engagea,
toujours à ses frais, une. vingtaine d’indigènes méharistes, qu’il baptisa « goumiers », mal
armés d’antiques fusils à un coup, mais assez nombreux pour inspirer un minimum de respect aux pilleurs de caravanes toujours à l’affût d’une razzia lorsqu’ils ne redoutent pas le nombre.
Il créa la fonction d’écuyer – banneret ; attachés au sommet d’une lance, flottent un oriflamme français et la bannière des Kilian frappée de la devise « Avec Kilian, toujours vaillants ». Le savant et le chevalier ne se quittent pas.
A cheval, c’est-à-dire à méhara, sur le Fezzan français dit Sahara oriental et sur le Fezzan
italien, Conrad inventoria de Ghadamès et Rhat (ou Ghat) jusqu’au-delà de Toummo (voir
cartes page 46). Découvrant une vaste région qu’aucun blanc n’avait parcourue avant lui et qui lui parut sans maître, le côté chevalier de Kilian se réveilla ; il se déclara « explorateur souverain » et en prit possession au nom de la France. Nous consacrerons un chapitre à ce res nullius après avoir esquissé les différends franco-italiens sur les frontières libyo-fezzano-sahariennes.
Les traités avaient donné Rhat à l’Italie qui ne s’occupait pas, ou très peu, de l’arrière-pays libyen. Plus de quinze ans après le traité italo-turc, Rhat se trouvait toujours sous l’absolu contrôle des indigènes et aucun Italien ne s’était encore aventuré dans cette cité « importante » pour la stratégie désertique, mais réputée coupe-gorge pour les blancs. Les allées et venues de Kilian et de sa petite troupe ne passant pas inaperçues, le cheikh de Rhat mit à prix la tête de Kilian.
Le géologue réalisa vite que, tôt ou tard, un musulman — même parmi ceux de sa troupe
— ne résisterait pas à l’attrait de la prime en échange de sa tête… qui vaudrait, par surcroît, à son assassin, un certificat de félicité au paradis d’Allah pour avoir supprimé un infidèle. Pour éloigner cette menace permanente, Kilian décida de tenter un coup de maître en misant sur le caractère « noble » du saraoui.
Afin d’indiquer que ses intentions n’étaient pas belliqueuses, il laissa ses « goumiers » à une bonne distance de la ville et s’avança au pas lent de son mehara vers Rhat, suivi de son seul écuyer-banneret.
La vue de cet homme blanc, sans arme, qui n’épie pas, ne paraît pas inquiet, produisit une forte impression sur les gens de Rhat l’observant derrière leurs remparts. Les rhati ouvrirent les portes de la ville et Kilian entra dans Rhat en regardant droit devant lui. Les chefs indigènes lui ménagèrent une réception d’égal à égal et le géologue repartit aussi sereinement qu’il était venu. Par la suite, jamais il ne sera menacé par les indigènes agissant de leurs propres sentiments. La chronique assure que Conrad Kilian fut le premier blanc reçu en visite amicale à Rhat.
Si la deuxième exploration de Kilian se déroula sans trop de heurts dans le cadre purement local, il n’en fut pas de même du côté de ses compatriotes. Animosités, inimitiés, débordant du cadre scientifique sur le plan administratif, se manifestèrent. Convenons que le caractère du géologue fournissait une partie de l’huile mise sur le feu ! « Il était persuadé qu’il avait raison, et il nous le faisait voir ! », nous confia un de ses collègues des plus acharnés à la défense de sa mémoire.
Indépendant, procédant à l’autofinancement de ses recherches, le géologue se montrait
peu enclin à suivre les conseils et les suggestions surtout des services officiels dont certains ne lui ménagèrent ni les coups fourrés, ni les rapports défavorables. En haut lieu, on le dépeignait comme une sorte d’aventurier sans scrupule ; les uns iront jusqu’à prétendre qu’il cherchait de l’or. A l’époque, Kilian ne paraissait pas versé à fond dans la connaissance des coulisses de la guerre secrète du pétrole. Il ignorait qu’au moment précis où il prospectait géologiquement le Fezzan, le groupe britannique Pearson, dont un des associés était Basil Zaharoff, s’occupait fort activement — déjà — du pétrole algérien des Territoires du Sud (Sahara) étaient reliés à
l’Algérie). Il était alors interdit aux Français de parler du pétrole en Algérie. (3)
Ce qui nous incite à penser que Kilian ne devait pas connaître toute l’âpreté de cette lutte, c’est l’accent qu’il mit sur le sens de ses recherches lorsqu’il fit une conférence sur sa deuxième expédition à la Royal Geographical Society de Londres. Ce n’est pas un paradoxe de penser que Kilian, lui-même, attisa la curiosité des Britanniques qui devaient devenir ses implacables ennemis, bien qu’il eût, fait unique et sans précédent, refusé la grande médaille d’or décernée par cette docte society.
Bref, pour plusieurs raisons plus ou moins avouées, Kilian ne jouissait pas de toutes les
sympathies en haut lieu et le gouverneur général de l’Algérie, Cardes, le lui fit bien sentir.
Kilian se trouvait sur le chemin du retour à Ouargla, cette oasis du Grand Erg oriental
déjà curieuse avant de devenir un centre pétrolier. L’excellent méhariste que fut le
lieutenant-colonel Carbillet, estimant que la ville de son P. C. manquait d’attraits, avait fait construire des ruines « romaines » à proximité d’Ouargla. Quand je les vis, elles étaient neuves ; de quoi réjouir un touriste américain tellement le tout était bien propre. Donc, à Ouargla, le gouverneur général Cardes, en tournée d’inspection, passa en revue les autorités locales et sublocales. On pria Kilian de se joindre à la présentation gubernatoriale. Kilian n’était plus un inconnu des responsables algériens. Cardes serra les mains des chaouchs et du menu fretin réservant le géologue pour ses dernières effusions. Kilian crut à une insolence (sic) et quitta dignement l’assemblée suivi de son guide avant que le gouverneur ne revint à sa hauteur.
Cardes digéra mal cette sortie remarquée et convoqua Kilian pour lui raconter sur le ton
de la colère ce qu’il pensait de lui et ce qu’il avait entendu sur son compte. L’explorateur ne répondit pas. De sa ceinture, il détacha son fouet à chameau targui et le posa devant le gouverneur en lui demandant de s’en servir pour fouetter les gens qui lui diront du mal de lui.
Notre héros manquait évidemment de souplesse et d’esprit courtisan pour réussir
rapidement.
Quand il revint en France, presque trois ans après son départ, il s’enquit de sa fiancée qui n’avait pas attendu son retour pour se marier, car il avait, de son côté, oublié de répondre à ses missives. Il fut stupéfait de cette nouvelle. Il croyait que leur engagement réciproque par parole devait suffire à faire de sa fiancée sa femme selon le code de l’honneur. Et il alla le dire dignement à son heureux concurrent légitime. Il sembla affecté par cette désertion sentimentale et s’enfonça un peu plus dans son isolement volontaire ; d’autres affirmeront : sa misanthropie.
Kilian avait laissé presque toute sa fortune dans sa dernière expédition saharienne.
Grenoble ne le retenait plus ; ses idées et ses conceptions ne pouvaient triompher qu’à Paris, il le savait. Il vint donc s’installer dans la capitale en hôtel meublé, 23 rue du Bac.


3 Cf. Bataille pour le pétrole français (du même auteur)


Ce séjour parisien marqua une nette évolution de Conrad Kilian. Le géologue comprit que ses découvertes, si captivantes fussent-elles, ne donneraient un résultat concret que si une action diplomatique les appuyait. La Libye était italienne et il n’était pas question de vouloir détacher le Fezzan de la colonie de l’Italie. Pourquoi ne pas essayer d’agrandir le Sahara français de cette région entre Rhat et Toummo qu’il a reconnue et dont il s’est déclaré « explorateur souverain » ?
En septembre 1929, il adressa à Gaston Doumergue un long mémoire sur ce res nullius en annonçant au président de la république qu’il avait donné son nom au massif exploré pour la première fois par lui.
Il convient de se mettre dans l’ambiance de l’époque. Les relations italo-françaises
n’étaient pas des meilleures ; M. Paul Boncour a traité le duce de « César de Carnaval », la
presse transalpine n’est pas tendre pour les Français et une partie des journaux français ne ménage pas le fascisme. A ces tensions internationales serait-il adroit d’ajouter une
revendication d’ordre colonial qui n’agite d’ailleurs personne à part Kilian ? L’Italie
n’émet-elle pas des prétentions sur la Tunisie ? L’intervention de Kilian tombait donc à un moment particulièrement inopportun et si son auteur enragea de ne pas obtenir satisfaction, personne ne doit s’en étonner.
Kilian ne voyait pas les choses avec cette optique de l’actualité. Pour lui, la rectification de frontière intéressait des terres à pétrole qui étaient le cadet des soucis des gouvernants français.
Articles, conférences, notes, communications, constituèrent l’essentiel des occupations de Conrad qui continua à fréquenter les cours de la Sorbonne. Des amis lui conseillèrent de passer son doctorat pour échapper à la vie médiocre qu’il menait ; les éléments nouveaux et révolutionnaires ramenés du Sahara lui assuraient un succès facile. Le caractère orgueilleux de Kilian intervint. Le géologue refusa de « s’abaisser à solliciter son doctorat » après l’importance de ses travaux. Toujours conscient de sa supériorité, il estimait qu’il avait droit à un diplôme sur titres.
En 1935, il protestera avec véhémence contre les accords franco-italiens qui
abandonnèrent une partie du Sahara à l’Italie. En pure perte ; Laval ne répondit pas à ses lettres. Puis, personne ne tenait à mettre en relief un homme qui parlait de pétrole ; le sujet était prohibé en France, il était réservé aux Britanniques depuis l’Entente Cordiale renforcée
par le traité de San Remo (1920). La guerre de 1939 arriva sans que Kilian ait réussi à éveiller l’intérêt des gouvernements français.
Conrad Kilian partit comme lieutenant d’artillerie, « Le 18 mai 1940, le 39e corps blindé de l’armée allemande, général Schmidt, atteint la Sambre. Il comprend les 5e et 7e divisions blindées. Son objectif est Cambrai. La 7e division, que commande Rommel, franchit la Sambre et pousse droit sur Le Cateau. Plus au nord, une
des formations de chars atteint Le Quesnoy ; elle y restera clouée par les contre-attaques de la Ve D.L.M. française s’appuyant sur deux obstacles : la forêt de Mormal et une place-forte, Le Quesnoy.
« Le lieutenant d’artillerie Kilian commande la place du Quesnoy. Ses hommes sont des
réservistes comme lui. Les canons, de vieux 75 avec peu de munitions.
« Le Quesnoy est un souvenir du XVIIe siècle, une citadelle à la Vauban. Le large et
profond fossé, avec escarpe et contre-escarpe, se révèle la plus efficace des défenses anti-chars.
C’est un combat d’artillerie qui s’engage à courte distance, furieux et sans merci. Contre les chars qui lui sont opposés, le 75 se révèle d’une efficacité extraordinaire. La lutte se prolonge pendant trois jours, acharnée ; les nuits sont éclairées par les chars qui flambent.
« Après deux refus de capituler, le lieutenant Kilian n’a plus un seul obus ; plus de la
moitié de son effectif est tué ou blessé. Il exige de l’officier allemand venu en parlementaire, des ambulances et des médecins pour ses blessés. Les Allemands acceptent, alors, il se rend.
Bientôt les ambulances se présentent avec leur personnel devant le pont mobile de la vieille forteresse.
« L’ennemi a décidé d’accorder au défenseur du Quesnoy les honneurs de la guerre.
Kilian, blessé mais debout, a conservé ses armes. Il s’avance à la droite de son adversaire qu’il domine de sa haute taille et passe lentement devant la formation ennemie. Les chars sont alignés, les équipages raidis, immobiles. Les gradés saluent ce Français dont les yeux clairs les fixent sans ciller » (4)
Fait rarissime, pour sa conduite, le lieutenant Kilian emmené en captivité, fut autorisé à
garder ses armes.
Libéré de l’oflag en 1942 au titre d’ancien combattant de la guerre de 1914-18, Kilian,
après de courts séjours à Vichy et à Paris, demanda à reprendre du service géologique au
Sahara. Il partit la même année pour Alger comme « attaché au laboratoire de géologie
appliquée de la Faculté des sciences d’Alger ». Il retrouva son ami France Ehrmann et rejoignit bientôt, en plein été, Colomb-Béchar, dans le sud-oranais. Là, il prépara son expédition d’ouest en est ; point de direction, Tamanrasset. Kilian écrira lui-même qu’il était « fou de joie ».
La guerre n’était pas terminée. L’ambiance a changé. Dès que les alliés prirent pied sur la
terre nord-africaine, on assista à une autre action plus discrète que celle des troupes, celle des affairistes et des prospecteurs. On s’aperçut alors que la plupart des services secrets étrangers étaient renseignés avec plus ou moins de précision, sur les possibilités du sous-sol algéro-saharien… que la France s’obstinait à ignorer depuis si longtemps. La compétition anglo-américaine en Afrique du Nord française commençait à se manifester. Les services
étrangers connaissaient le nom de Kilian et l’étendue de ses travaux, mais sans avoir pu percer le secret des points précis fixés par le géologue comme gisements probables, presque certains, de pétrole.
Cette nouvelle expédition de Kilian fut émaillée d’incidents qu’il n’avait pas rencontrés
jusqu’alors. Il se sentait pisté, épié. Un jour, il découvrit un de ses guides la tête trouée d’une balle non loin de sa monture. Mobile ? Kilian dira : « ON l’avait interrogé pour savoir où il m’avait précédemment accompagné. Le guide a refusé de parler, alors on l’a abattu ! »
Les puits furent-ils sciemment bouchés sur son passage pour le priver d’eau ? Les blocs de rocher qui se détachèrent de parois abruptes et manquèrent de peu d’écraser sa petite caravane, furent-ils poussés par des mains criminelles ? Les guides qui l’abandonnèrent cédèrent-ils à la corruption ? Kilian répondit par l’affirmative à ces questions.
Plus loin, il trouva des « étrangers » prospectant sans autorisation un minerai
« stratégique » ; il protesta, ne se rendit à aucune offre et rédigea un rapport pour Alger
« …Deux émissaires de l’Aramco (États-Unis) et de la Shell (Angleterre) le contactent et lui
proposent un pont d’or s’il accepte de livrer ses secrets. Conrad refuse… Kilian a peur. Non pour lui, il se moque de la mort et l’a prouvé. Il a peur de disparaître avec ce qu’il sait… Il est le seul homme au monde à avoir la carte des gisements pétrolifères du Sahara… » (D.Lefèvre-Toussaint).
Malgré ces difficultés d’un nouveau genre qui viennent s’ajouter à celles de la lente
reptation à travers les sables, Kilian mena à bien sa randonnée saharienne. Cette réussite, il la dut en partie à la fidélité de convoyeurs touareg spécialement choisis par ses amis du désert.
Quand il arriva à Tamanrasset, « il était à demi-mort, le corps ballottant sur le dos de son
mehara blanc du Hoggar », à la suite, nous le verrons, d’une tentative d’empoisonnement par un guide soudoyé qui disparut.
Les services secrets avaient déclenché leur guerre sournoise contre Kilian. Plus loin, dans l’ordre chronologique des faits, nous verrons quelles précautions ordonnera le général de Gaulle pour son retour en France.
Revenu à Alger, il rétablit sa santé très compromise et rédigea ses conclusions géologiques et diplomatiques concernant les terres à pétrole du Fezzan.
Un fait nouveau venait de surgir avec la conquête du Fezzan par l’armée Leclerc. Pour
Kilian, la situation et les perspectives d’avenir devenaient plus simples et plus lumineuses.
Alors, il commença, dès Alger, à alerter les responsables français sur les pétroles fezzanais par ses fameuses notes et communications.
Revenu à Paris en 1946 avec son secret valant des milliers de milliards, on ne trouva pour lui qu’une place de « chargé de mission par le Centre National de la Recherche Scientifique » dotée d’une bourse annuelle du Centre. En cette qualité, il était attaché au « Bureau d’études géologiques et minières coloniales » sous la direction effective de M. Georges Daumain, un des rares défenseurs de Kilian de son vivant.
Dans la crainte d’un « accident », Kilian déposa le 22 novembre 1948, un pli cacheté à
l’Académie des Sciences, enregistré sous le numéro 12.494.


4 Henri Dupriez (Nouvelle Revue Françaises d’Outre-Mer).


Ce pli secret est certainement le testament scientifique de Kilian. Nous ne savons pas ce
qu’il contient.

* * *

Ce n’est qu’en 1948 que le pétrole saharo-fezzanais passa du cercle des initiés à la
connaissance d’un public un peu plus étendu.
Le 11 mai 1948, l’hebdomadaire parisien La Bataille publia, en première page, un article
dont le titre s’étalait sur six colonnes : « Le Fezzan conquis par Leclerc contient plus de pétrole que l’Iraq et l’Iran réunis »
Cet article était signé par M. Daniel-Rops, aujourd’hui membre de l’Académie Française.
Nous nous adressâmes à M. Daniel Rops pour recueillir plus de détails sur Conrad Kilian.
Il nous répondit : « Conrad K. avait été mon camarade de lycée, mais je ne l’avais jamais revu depuis 1919. Nous avions correspondu deux ou trois fois et c’est tout. Je ne sais rien de sa mort ». Rendons à M. Daniel Rops le mérite de nous avoir mis sur la piste de Conrad Kilian, car nous avouons que le premier ouvrage de Kilian « Mission au Hoggar, 1922 », s’il émut les milieux scientifiques, n’attira pas notre attention.
Nous ne sommes pas géologues : aussi pour éviter de dire des bêtises dans un domaine qui nous est totalement inconnu, laissons la parole aux savants.
M. F. de Chasseloup-Laubat a lapidairement défini l’oeuvre scientifique de Conrad Kilian
en ces termes :
« Les conclusions de Kilian reposent toutes sur deux notions magistrales et fécondes,
lumineuses et limpides, celle de l’âge précambrien des schistes cristallins du Sahara central, âge qu’il avait situé dès 1922, et celle du Continental intercalaire qu’il situe entre le Continental de base et le Continental terminal. Ces notions, qui bouleversent les idées émises et admises auparavant, établissent définitivement la statigraphie saharienne. »

Pour les scientifiques, il paraît que c’est formidable d’avoir fait cette découverte à 24 ans et de l’avoir amplement confirmée par la suite.
Le professeur Jacques Bourcart, géologue bien connu (des autres géologues évidemment
puisque la France mène plus de bruit sur ses amuseurs publics que sur ses savants) apportera ce témoignage :
« Quand je suis parti avec la mission Olufsen, Wilfred Kilian, doutant encore des
généralisations de son fils, me confia la mission de vérifier ses coupes. Partout où je franchis l’enceinte tassilienne, le même dispositif se retrouva et, dans la suite, au Maroc, en Algérie et jusqu’en Guinée. Les dénominations de Kilian sont devenues classiques au point qu’on en a le plus souvent oublié l’auteur »

Conrad Kilian cst donc bien le créateur de la géologie saharienne et comme le pétrole ne
se trouve que dans certaines formations de la croûte terrestre, il a fixé, à coup sûr, les lieux favorables aux gisements de pétrole, sans les coûteux appareillages modernes. C’est ça le génie.
Le professeur Bourcart a encore écrit :
« Certains semblent mépriser les sages règles communes ou même dédaigner tout effort
prolongé. Au grand scandale parfois de leurs contemporains, ils bouleversent pourtant toutes les notions qui paraissent certaines. Il est rare qu’ils soient compris, plus rare encore que nous nous apercevions à temps de leur valeur. Conrad Kilian était de ceux-là.
« Son oeuvre a été brève — 55 notes — dont trois ou quatre essentielles. Mais elle marque, dans son domaine propre, une vraie révolution de nos connaissances. Résoudre, presque sans effort, les problèmes les plus ardus, imaginer les hypothèses qui seront demain nos guides les plus précieux, tout lui était facile. Et ces vues audacieuses, qui nous ont heurtés ou même souvent choqués, lui semblaient évidentes. Aussi, il consacrait à la recherche de l’élégance de la forme, ou même d’un tour humoristique, le temps que les autres mettaient simplement à débrouiller la masse des faits. »

M. Denis Lefèvre-Toussaint écrit d’autre part :
« On peut le dire maintenant, nous confiait son ancien maître Léon Lutaud, professeur
honoraire de la Sorbonne, Conrad Kilian était un génie. C’était un garçon qui avait beaucoup plus d’intuition que de science péniblement acquise en laboratoire. Les indices étaient pratiquement inexistants, mais son instinct ne le trompait jamais. Quand il était sur le terrain il voyait tout de suite de quoi il s’agissait…
« C’était décourageant pour les officiels, nous disait une autre sommité de la Faculté des
sciences. Cet adolescent détruisait en six mois leurs théories. Ce fut magistral. Ses théories sont aujourd’hui enseignées dans nos Facultés. Vous comprenez, un Kilian valait dix prospecteurs munis du plus moderne outillage scientifique. »
Nous ne nous aventurerons pas plus loin dans le domaine scientifique de Kilian, car ce qui parait « lumineux et limpide » à certains pourrait ne pas être plus lisible que l’hébreu aux profanes ès-géologie.
Notons tout de même que l’hommage scientifique unanime à Conrad Kilian
n’interviendra surtout qu’à partir de 1956 quand ses théories seront confirmées par les
jaillissements de pétrole à Edjeleh et à Hassi Messaoud…
Le numéro 251 de la Chronique des mines d’outremer et de la recherche minière affirmait :
« Tous les géologues africains connaissent l’oeuvre saharienne de ce pionnier, mais ce
qu’on ignore généralement c’est que, depuis 1930 et jusqu’à sa mort tragique en 1950,
Conrad Kilian n’a pas cessé d’affirmer l’existence du pétrole dans le sous-sol saharien, non sans donner les fondements géologiques de sa certitude »

Pour terminer notre essai sur Conrad Kilian, redonnons parole au professeur Jacques Bourquart qui, le 4 juin 1951, à la Société Géologique de France, dit notamment :
« Il est encore difficile de mesurer tout ce qu’il nous a donné. Une oeuvre si riche n’a été
possible que par un don de toute sa personne et de toute sa vie consacrée au même but.
Comme Douis, Flatters, René Chudeau, ou leurs très jeunes émules, Meyendorff et Jacquet, Kilian a succombé à un effort trop intense. Par une série de fatalités, la plupart des géologues du Sahara disparaissent avant que nous ne nous soyons rendu compte de la valeur de leurs efforts, de l’importance de leurs conquêtes. Seuls, peut-être, ses camarades africains ont su ce qu’était Kilian, son extraordinaire acuité d’observation, sa profonde érudition et sa grande sûreté de jugement, mais aussi son patriotisme, son courage, son enthousiasme et sa générosité. C’était une des belles figures de l’exploration africaine. »
A nous d’examiner par quelle « série de fatalités » ce génial français, qui voulut doter son
pays d’un empire pétrolier extraordinaire, disparut à 52 ans dans la gêne et dans des
circonstances mystérieuses.

 

II
LES AVERTISSEMENTS DE CONRAD KILIAN

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