La notion de politique-Théorie du partisan


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Ouvrage: La notion de politique-Théorie du partisan

Auteur: Schmitt Carl

Année: 1963

Traduit de l’allemand par
Marie-Louise Steinhauser

 

 

Préface
A l’origine de la présente étude sur la Théorie du
partisan, il y a deux conférences que j’ai faites au
pt intctnps 1962, le 15 mars à Pampelune, sur invitation
de l’Estudio General de Navarra, et le 17 mars à l’université
de Saragosse, dans le cadre des manifestations de la
Catedra Palafox, sur invitation de son directeur, le
professeur Luis Garcia Arias. Cette conférence a paru
dans les publications de la Catedra fin 1962.

Le sous-titre Note incidente relative à la notion de politique
s’explique par le moment concret de cette publication.
Le texte de mon écrit de 1932 va être rendu à nouveau
acccessible par les soins de son éditeur. Les décennies
écoulées dans l’intervalle m’ont valu d’élaborer plusieurs
corollaires du sujet. L’étude ci-dessous n’est pas
un corollaire de ce genre, elle constitue, tout en n’étant
qu’une esquisse, un travail indépendant dont le sujet
rejoint inévitablement le problème de la discrimination
de l’ami et de l’ennemi. C’est pourquoi je présente,
en plus développé, mes conférences du printemps 1962
sous la forme modeste d’une note incidente, espérant
les rendre accessibles de la sorte à tous ceux qui ont
suivi avec attention, jusqu’à ce jour, la discussion ardue
autour de la notion de politique.
CARL SCHMITT
Février 1963

 

 

Introduction

REGARD SUR LA SITUATION DE DÉPART, 1808-1813
La situation qui fournit le point de départ de nos
réflexions sur le problènte du partisan est la guerre de
guérilJa menée par le peuple espagnol de 1 8o8 à 1813
contre les forces armées d’un envahisseur étranger.
C’est la guerre qui vit, pour la première fois, un peuple
(un peuple d’avant l’ère bourgeoise, industrielle en
conventionnelle) affronter une a1·mée régulière bien
organisée, issue des expériences de la Révolution fran·
çaise, une armée moderne. Ce fait ouvrit de nouveaux
espaces à 1a guerre, il fit se développer de nouveaux
concepts stratégiques, il fut à l’origine d’une doctrine
nouvelle de la guerre et de la politique.
Le partisan combat en irrégulier. Mais la différence
entre combat régulier et combat irrégulier est fonction
de ]a nette définition de ce qui est régulier, et une
antinomie concrète, donnant lieu à une délimitation
du concept, n’apparaît qu’avec les fo􀃛mes d’organisation
modernes nées des guerres de la Révolution française.
Toutes les époques de l’humanité, avec leur
grand nombre de guerres et de combats, ont connu
des règles de la guerre et du combat et aussi, par
conséquent, des violations et des non-observations de
ces règles. En particulier, toutes les époques de désagrégation,
par exemple celle de la guerre de Trente Ans

sur le territoire allemand (1618· 1648), toutes les guerres
civiles et toutes les guerres coloniales de l’histoire
universelle ont vu l’apparition renouvelée d’éléments
que l’on peut qualifier de partisans. Il convient cependant
de remarquer à ce sujet que dans la perspective
d’une théorie générale du partisan, la force et l’importance
de son irrégularité sont déterminées par la force
et l’importance de l’organisation régulière qu’il met
en cause. Et c’est bien cette régularité de l’Etat qui,
tout comme celle de l’armée, est définie avec une précision
nouvelle par Napoléon dans l’Etat français aussi
bien que dans l’armée française. Les innombrables
guerres des conquérants blancs contre les Peaux-Rouges
américains du XVIIe au XIXe siècle, et aussi les méthodes
par lesquelles les Riflemen de la guerre d’Indépendance
combattaient l’armée régulière anglaise (1774-1783)
ainsi que la guerre civile vendéenne entre Chouans et
Jacobins ( 1793·1796) appartiennent toutes encore au
stade prénapoléonien. Le nouvel art militaire des
armées régulières de Napoléon était issu des nouvelles
méthodes révolutionnaires de combat. Aux yeux d’un
officier prussien de l’époque, la campagne tout entière
de Napoléon contre la Prusse en 18o6 n’avait été
qu’une «opération partisane de grande envergure». 1*
Le partisan de la guérilla espagnole de 18o8 fut
le premier à oser se battre en irrégulier contre les
premières armées régulières modernes. A l’automne
de 1808, Napoléon avait vaincu l’armée régulière
espagnole; la guerre de guérilla espagnole proprement
dite ne se déclencha qu’après cette défaite de l’armée
régulière. Il n’existe pas encore d’histoire complète et
documentée de la guerre de partisans espagnole 2*
Ainsi que l’affirme Fernando Solano Costa (dans son


*Les notes ont été placées en fin de volume, p. 313.


article «Los Guerilleros» cité en note), il est nécessaire
mais aussi très difficile d’en écrire une, car la totalité
de la guérilla espagnole était faite de près de deux
cents petites guerres régionales dans les Asturies, en
Aragon, en Catalogne, en Navarre, en Castille, etc.,
commandées par de nombreux combattants dont les
noms s’entourent de bon nombre de mythes et de
légendes, parmi eux Juan Martin Diez, dit El Empecinado,
qui devint la terreur des Français en sévissant
sur la route de Madrid à Saragosse 3* Cette guerre
de partisans fut conduite des deux côtés avec la plus
effroyable cruauté et il n’est pas étonnant que les
pro-Français, les Afrancesados cultivés, auteuH de livres
et de mémoires, aient publié plus de documents relatifs
à l’histoire de leur temps que ne le firent les guérilleros.
Mais quelle que soit la relation entre les mythes et
légendes d’une part et l’histoire appuyée sur des docunlents
d’autre part, les grandes lignes de notre situation
de départ sont claires. Selon Clausewitz, c’était souvent
la moitié de toute la puissance de guerre française
qui était stationnée en Espagne, la moitié de celle-ci,
à savoir 250 ooo à 260 ooo hommes étant immobilisée
par la lutte contre les guérilleros, dont Gomez de
Arteche évalue le nombre à 50 ooo, alors que d’autres
l’estiment être bien inférieur.
L’élément principal de la situation du partisan espagnol
de 18o8 est qu’il risqua le combat sur le champ
limité de son terroir natal alors que son roi et la
famille de celui-ci ne savaient pas encore très bien
quel était l’ennemi réel. De ce point de vue, l’autorité
légitime ne réagit pas alors autrement en Espagne
qu’elle ne le fit en Allemagne. Un autre élément de
cette situation espagnole est que les couches cultivées
de la noblesse, du haut clergé et de la bourgeoisie
étaient en grande partie des afrancesados qui sympathisaient

avec le conquérant étranger. Là encore, il y a
des parallèles avec l’Allemagne, où le grand poète
allemand Goethe composa des hytnnes à la gloire de
Napoléon, et où les milieux cultivés allemands ne surent
jamais de façon certaine et définitive de quel côté
il convenait de se ranger. En Espagne, le guérillero
osa la lutte sans issue, un pauvre diable, un premier
cas typique de chair à canons irrégulière dans les
conflits de la politique mondiale. Tout cela rentre,
en guise d’ouverture, dans une théorie du partisan.
Le Nord fut touché, à l’époque, d’une étincelle partie
d’Espagne. Elle n’y alluma pas d’incendie pareil à
celui qui valut à la guélilla espagnole d’entrer dans
l’histoire universelle. Elle y déclencha cependant une
réaction dont Jes prolongements transforment aujourd’hui,
dans cette deuxième moitié du XXe siècle, le
visage de la terre et de son humanité. Elle fut à l’origine
d’une théorie de la guerre et de l’hostilité qui
culmine fort logiquement dans la théorie du partisan.
C’est en 1809, durant la brève guerre menée par
l’empereur d’Autriche contre Napoléon, qu’eut lieu
une première tentative méthodique d’imitation de
l’exemple espagnol. Faisant appel à des publicistes
célèbres dont Friedrich Gentz et Friedrich Schlegel,
le gouvernement autrichien de Vienne lança une
propagande nationale contre Napoléon. Des écrits
espagnols furent diffusés en langue alJemande 4* Heinrich
von Kleist accourut et, après cette guerre autrichienne
de 1809, il poursuivit sa camnpagne antifrançaise
à Berlin. Dans ces années, et jusqu’à sa mort
en novembre 1811, il devint le poète par excellence
de la résistance nationale à l’envahisseur étranger.
Son drame Die Hermannsschlacht (La bataille d’ Arminius)
est la plus grande oeuvre de littérature partisane
de tous les temps. Il a aussi composé un poème

dédié à Palafox, où il place le défenseur de Saragosse au
même rang que Léonidas, Arminius et Guillaume
Tell 5* On sait que les partisans des réformes au sein
de l’état-major prussien, principalcment Gneisenau et
Scharnhorst, étaient très fortement impressionnés et
influencés par l’exemple espagnol; c’est un fait sur
lequel nous reviendrons plus en détail par la suite.
Les idées de ces officiers d’état-major prussiens de
t809-1813 sont également à l’origine du livre De la
guerre qui a valu au nom de Clausewitz une résonance
quasi mythique . La formule sur la guerre, continuation
de la politique, contient déjà in nuce une théorie
du partisan dont la logique a été menée jusqu’au bout
par Lénine et Mao Tsé-toung, ainsi que nous aurons
à le montrer.
Une véritable guérilla du peuple, à citer en relation
avec notre problème du partisan, n’a été engagée
qu’au Tyrol, où Andreas Hofer, Speckbacher et le
capucin Haspinger entrèrent en action. Les Tyroliens
devinrent un puissant flambeau, selon l’expression
de Clausewitz 6* Au demeurant, cet épisode de
l’année 1809 fut vite terminé. Il n’y eut pas davantage
de guerre de partisans contre les Français dans
le reste de l’Allemagne. Le vigoureux élan national
qui se manifesta par des soulèvements et des corps
francs isolés déboucha très vite et sans réserve dans
les voies de la guerre régulière. Les combats du printemps
et de l’été de 1813 eurent lieu sur le champ de
bataille et la décision fut emportée dans une bataille
en rase campagne, en octobre I813, près de Leipzig.
Le congrès de Vienne de 1814/1815, dans le cadre
d’une restauration générale, rétablit également les
concepts du droit européen de la guerre 7* Ce fut l’une
des restaurations les plus étonnantes de l’histoire universelle.
Elle eut pour énorme succès ce fait que le

droit continental de la guerre terrestre limitée régit
jusque dans la Première Guerre Mondiale de 1914-1918
la praxis européenne de la conduite militaire de la
guerre terrestre. De nos jours encore, ce droit est dit
le droit classique de la guerre, et c’est une appellation
méritée. Car il comporte des distinctions nettes, principalement
entre guerre et paix, entre combattants et
non-combattants, entre un ennemi et un criminel. La
guerre y est conduite d’État à État en tant que guerre
des armées étatiques régulières entre sujets souverains
d’un Jus belli, qui se respectent jusque dans la guerre
en tant qu’ennemis sans se discriminer mutuellemcnt
comme des criminels, de sorte que la conclusion d’une
paix est possible et même demeure l’issue normale et
toute naturelle de la guerre. En regard de cette régularité
toute classique, du moins tant qu’elle faisait
réellement loi, le partisan ne pouvait être qu’une figure
marginale, ce qu’il fut effectivement encore durant
toute la Première Guerre mondiale (1914-1918).

L’HORIZON DE NOTRE ÉTUDE

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