MARABOUTS & KHOUAN ÉTUDE SUR L’ISLAM EN ALGÉRIE


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Ouvrage: Marabouts et Khouan Étude sur l’Islam en Algérie

Auteur: Rinn Louis

Année: 1884

 

 

PRÉFACE
Depuis une cinquantaine d’années, les puissances
occidentales de l’Europe ont fait de grands efforts pour
entraîner le Vieil Orient dans le courant de la civilisation
moderne. Les résultats obtenus ne sont pas considérables
; et cependant, les quelques progrès réalisés ont suffi pour
émouvoir profondément les chefs religieux de l’Islam, qui,
par conviction comme par intérêt, sont, opposés à ces tendances
et à ces réformes.
Pour combattre ce qu’ils regardent comme un danger,
ils ont, non sans succès, cherché à exalter le sentiment religieux
et à resserrer les liens spirituels qui unissent tous
les disciples du Prophète. Leur résistance, d’abord timide
et maladroite, s’est peu à peu organisée et développée, dans
tous les pays musulmans. Aujourd’hui, elle a réussi à déterminer
un mouvement panislamique qui, s’étendant des îles
de la Sonde à l’Atlantique, constitue un véritable danger
pour tous les peuples européens ayant des intérêts en Afrique
ou en Asie.
Ce panislamisme a surtout, comme force et comme
moyens d’action, les nombreuses congrégations et associations

religieuses qui, depuis le commencement du siècle,
ont pris partout un énorme développement et exercent une
grande infl uence sur les masses.
Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinages
et de discipline monacale, les innombrables agents de ces
congrégations parcourent ce monde de l’Islam, qui n’a ni
frontières ni patrie, et ils mettent en relations permanentes
La Mecque, Djerboub, Stamboul ou Bar’dad avec Fez,
Tinbouktou, Alger, Le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta
ou Java. Protées aux mille formes, tour à tour négociants,
prédicateurs, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants,
charmeurs, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients
de leur mission, ces voyageurs sont, toujours et
partout, bien accueillis par les Fidèles et effi cacement protégés,
par eux, contre les investigations soupçonneuses des
gouvernements réguliers.
Comme nation souveraine, suzeraine et limitrophe de
peuples musulmans, la France a un intérêt politique considérable
à être bien fi xée sur le nombre de ces Ordres religieux,
sur leurs doctrines, leurs tendances, leurs foyers de
propagande, leurs rayons d’action, leurs modes de recrutement,
leurs organisations, etc.
Tous ces renseignements ne sont pas faciles à se procurer.
Si les statuts des Ordres religieux ne sont pas absolument
tenus secrets, ils sont, du moins, mis, le plus possible,
à l’abri des regards des Européens. On ne nous en montre
guère que la partie connue de la masse des Khouan ou consignée
dans des livres de doctrines, tombés, en quelque
sorte, dans le domaine public des lettrés musulmans ; et
c’est encore une chose délicate et diffi cile que d’en avoir de
bonnes copies !
Aussi, même en Algérie, cette question des Ordres religieux

n’est pas connue comme il serait nécessaire qu’elle
le fût pour la bonne surveillance du pays. Les quelques publications,
qui ont été faites, en français, sur cette matière,
sont très rares, déjà anciennes, ou perdues dans des recueils
volumineux; la plupart ne se trouvent plus en librairie(1).
Nous pensons donc avoir fait oeuvre utile en offrant
aux lecteurs un exposé aussi impartial et aussi explicite que
possible de la situation de l’Islam en Algérie. Sans doute, il
est regrettable que cet exposé se borne à notre France transméditerranéenne,
alors que dans l’islam tout se tient, tout
est connexe, sans distinction de pays. Mais, tel qu’il est, et
malgré ses lacunes forcées ou ses imperfections involontaires,
ce livre facilitera toujours, dans une certaine mesure,
les recherches et études des travailleurs, comme aussi il
fournira des indications précieuses à tous les agents français
qui, à un titre quelconque, en Algérie ou a l’Étranger,
ont la délicate et diffi cile mission de surveiller les agissements
religieux ou politiques des Musulmans.
____________________
(l) Les meilleurs sont : Les Khouan, par le capitaine De Neveu, Paris,
1846. — Les Khouan, par M. BROSSELARD, Alger, 1862. — Ces deux
ouvrages n’existent plus en librairie. — Citons aussi les chapitres XXI,
XXII, XXIII du tome 2 de La Kabylie et les coutumes kabyles, par HANOTEAU
et LETOURNEUX, Paris, 1973.


Grâce à la haute bienveillance de M. le Gouverneur
général TIRMAN, à qui nous sommes heureux d’offrir ici
l’expression de notre respectueuse gratitude, nous avons eu
toutes les facilités désirables pour puiser nos informations
aux sources les plus autorisées ; nos relations personnelles
avec quelques notabilités religieuses, telles que SI AHMED
TEDJINI, CHEIKH EL-MISSOUM, ALI BEN OTSMAN,
nous ont permis de vérifi er et de compléter ces informations.
Plusieurs de nos camarades du Service des Affaires indigènes
et du Corps des Interprètes militaires ont bien voulu
nous prêter leur concours empressé ; parmi eux, nous avons
tout particulièrement à remercier M. le capitaine BISSUEL,
qui a été chargé d’établir la carte jointe à ce volume, et MM.
les interprètes ARNAUD et COLAS, qui ont consacré de
longues heures à des traductions ardues et hérissées de difficultés.

 

 

CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE POLITIQUE DE L’ISLAM

Lorsque, sans parti pris ni passion, on regarde autour de
soi en pays musulman, qu’on interroge l’histoire ou qu’on
étudie les livres des docteurs de l’Islam, on s’aperçoit bien
vite que le caractère dominant de la religion musulmane n’est
ni l’intolérance, ni le fanatisme.
Ce qui domine et déborde dans l’oeuvre de Mohammed,
c’est l’idée théocratique, et ce qui frappe chez ses adeptes,
c’est l’ardeur des convictions religieuses. Tous les Musulmans,
sans exception, ont cette foi robuste qui n’admet ni
compromis ni raisonnement, et qui, naïvement, se complaît
dans son « credo quia absurdum. »

Dans ses origines, comme dans son essence, la société
musulmane a toujours été et est restée foncièrement théocratique.
Ses premiers souverains n’étaient ni princes, ni rois, ni
chefs, ni juges, ils étaient prêtres, et eux-mêmes se nommaient
« pontifes et vicaires du Prophète. »
Les guerres qui, après la mort de Mohammed, divisèrent
et ensanglantèrent l’Islam pendant plusieurs siècles, curent
surtout pour objectif l’Imamat, c’est-à-dire le sacerdoce universel.
La plupart des fondateurs des dynasties musulmanes
du Mar’reb furent des personnages religieux avant d’être des
personnages politiques ; et, devenus souverains, ils se donnèrent
comme pontifes et successeurs du Prophète. Car Mohammed
lui-même n’avait fondé sa puissance temporelle qu’en
raison de la mission, qu’il disait avoir reçue du ciel, de ramener
les hommes au culte des anciens patriarches et à l’unité de
Dieu.
A travers les siècles, planant au-dessus de toutes les révolutions
politiques et de tous les progrès de la science ou de
la civilisation, l’idée théocratique est restée la clef de voûte de
l’édifice de l’Islam. Et, telle cette idée s’affirmait, en 681, lors
de l’assassinat d’Ali, chez les premiers puritains Ouahbites(1),
telle elle s’affirme encore aujourd’ hui, en plein XIXe siècle,
non seulement dans les doctrines mystiques des Senoussya et
autres ordres religieux, mais même dans tout l’enseignement
officiel, normal et orthodoxe des écoles publiques musulmanes.
Dans un livre, classique en Orient, et l’un des catéchismes
les plus autorisés et les plus en faveur chez les professeurs des
établissements où se donne l’instruction islamique, le « très
vénéré » imam Nedjem Ed-Din-Nassafi (mort à Bar’dad en
537-1142) résume, en 58 articles, les dogmes fondamentaux
____________________
(1) Voir chapitre XI.


de l’Islam, et s’exprime ainsi(1) :
« Les Musulmans doivent être gouvernés par un imam
qui ait le droit et l’autorité : de veiller à l’observation » des
préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre
les frontières, de lever les armées, de percevoir les dîmes
fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer
la prière publique du vendredi et les fêtes de Beyram, de
juger les citoyens, de vider les différends qui s’élèvent entre
les » sujets, d’admettre les preuves juridiques dans les causes
litigieuses, de marier les enfants mineurs de l’un et l’autre
sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au
partage du butin légal. »
Tout l’Islamisme est renfermé dans ces quelques lignes,
qu’un des commentateurs les plus autorisés et les plus connus,
Sad-Ed-Din-Teftazani (mort à Boukhara en 808-1405)
précise et complète en ces termes :
« L’établissement d’un imam est un point canonique arrêté
et statué par les Fidèles du premier siècle de l’Islam. Ce
point, qui fait partie des règles apostoliques et qui intéresse,
d’une manière absolue, la loi et la doctrine, est basé sur cette
parole du Prophète : Celui qui meurt sans reconnaître l’autorité
et l’imam de l’époque, est censé mort dans l’ignorance,
c’est-à-dire dans l’Infidélité… Le peuple musulman doit donc
être gouverné par un imam. Cet imam doit être seul, unique;
son autorité doit être absolue; elle doit tout embrasser ;
tous doivent s’y soumettre et la respecter ; nulle ville, nulle
contrée ne peut en reconnaître aucun autre, parce qu’il en
____________________
(1) C’est l’article ou le chapitre 33. Voir, dans l’excellent ouvrage du
chevalier de Mouradja d’Ohssou, Tableau de lempire ottoman, l’exposé et le
développement de ces 58 dogmes fondamentaux.


résulterait des troubles qui compromettraient et la religion et
l’État ; et, quand même une autre autorité indépendante serait
à l’avantage temporel de cette ville, de cette contrée, elle
n’en serait pas moins illégitime et contraire à l’esprit et au
bien de la religion, qui est le point le plus essentiel et le plus
important de l’administration des imams. »
A quelques variantes près, dans les détails, tous les anciens
docteurs musulmans reconnaissent et professent ces doctrines.
Le Coran n’a-t-il pas dit :(1) Soyez soumis à Dieu, au
Prophète et à celui d’entre vous qui exerce l’autorité suprême.
Portez vos différends devant Dieu et devant l’Apôtre, si « vous
croyez en Dieu et au jugement dernier. Ceci est le mieux. »
Et Mohammed a précisé dans ses hadits, en disant : « Celui
qui meurt sans reconnaître l’autorité de l’imam de son temps
meurt dans l’ignorance, c’est-à-dire dans l’Infidélité. »
Le Coran reste donc, en réalité, la seule loi légitime aux
yeux des Musulmans ; il renferme la loi politique, la loi civile
et la loi criminelle; il est l’enseignement par excellence ; il
suffit à tout, et dirige tout.
On comprend facilement les difficultés qu’un pareil
état de choses peut opposer à notre action gouvernementale
en Algérie. On s’explique aussi comment, avec la meilleure
volonté de ne pas heurter les sentiments religieux des Musulmans,
nous ne pouvons pas réaliser un progrès ni inaugurer
une réforme, sans nous attirer les malédictions des vrais
Croyants assez instruits pour connaître l’esprit et les dogmes
de leur religion.
Heureusement pour nous, les gens réellement instruits,
même en matière religieuse, sont rares en Algérie ; la masse
des Musulmans ne connaît guère que les pratiques d’une dévotion
étroite, limitée aux prières quotidiennes et à l’observance
___________________
(1) Chapitre IV, verset 62.


d’usages traditionnels que nos réformes n’atteignent pas directement.
Puis, la masse de la population est plutôt berbère
qu’arabe ; elle n’est pas insensible à la satisfaction de ses intérêts
matériels, et elle a déjà répudié une partie de la loi islamique,
pour la remplacer par des kanoun ou coutumes, qui se
rapprochent plus ou moins des nôtres.
Nous avons donc pu, sans user de procédés violents, et
sans nous créer des difficultés trop grandes, séparer, en Algérie,
trois choses ordinairement confondues dans tous les pays
musulmans : la justice, la religion et l’instruction.
La substitution de notre système pénal français aux répressions
prescrites par le Coran s’est faite, presque au lendemain
de la conquête (vers 1842), sans soulever d’objection
: c’était un progrès réel et un grand adoucissement à ce que
subissaient les Algériens sous le joug des Turcs. Quant à la
juridiction civile, elle a été laissée à des magistrats musulmans,
appliquant la loi islamique, sous certaines réserves qui
ne sont pas toujours subies sans froissement par les lettrés
musulmans, et qui sont sourdement exploitées, contre nous,
par les personnalités religieuses.
En matière d’instruction, tous nos efforts, depuis 1830,
ont eu pour objet de réduire l’enseignement coranique et d’y
substituer, progressivement, un enseignement plus rationnel,
plus pratique et, surtout, plus français. Bien que ces efforts
n’aient pas toujours obtenu les résultats que nous espérions, ils
ont suffi pour nous aliéner la grande masse des lettrés et marabouts
musulmans qui avaient, avant notre arrivée, la direction
exclusive des établissements d’instruction, et qui ont préféré
s’abstenir, ou s’éloigner, plutôt que de subir notre contrôle et
de modifi er leur enseignement dans un sens libéral et laïque.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la séparation que nous
avons cherché à réaliser, est aujourd’hui assez marquée, pour
que la question de l’instruction publique musulmane soit

tout à fait distincte de la question religieuse proprement dite,
la seule que nous ayons ici l’intention d’examiner.
Laissant donc de côté ces deux questions, malgré leur
connexité trop réelle, nous pouvons dire qu’en Algérie, l’action
religieuse musulmane est exercée par trois catégories
d’individus qu’il est important de ne pas confondre.

La première catégorie comprend le clergé musulman,
investi et salarié au même titre que celui des autres cultes reconnus
par les lois françaises.

La seconde catégorie se compose des marabouts locaux,
religieux libres, exerçant les devoirs du sacerdoce ou de l’enseignement
islamique, sans attaches offi cielles ni salaire, et
dans des édifi ces leur appartenant, ou construits et entretenus
par la piété des fi dèles (zaouïa, mammera, djamâ, mesdjed,
kobba, etc.).

La troisième et dernière catégorie comprend les ordres
religieux congréganistes (ou khouan).
Ces trois catégories sont presque toujours absolument
distinctes et séparées. Cependant, on rencontre quelquefois,
parmi les membres du clergé investi et parmi les religieux libres,
des individus et même des groupes affi liés à des sociétés.
religieuses, exactement comme on voit chez nous, soit dans
les clergés paroissiaux, soit dans la société laïque, des membres
isolés de certains ordres religieux ou confréries laïques,
subissant la direction spirituelle de congrégations appartenant
au clergé régulier.

CHAPITRE II
CLERGÉ INVESTI ET SALARIÉ
(MOFTI ET IMAM)

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