Les nouveaux remèdes naturels


  

Ouvrage: Les nouveaux remèdes naturels

Auteur: Pelt Jean-Marie

Année: 2001

 

 

Quand la nature guérit…

Partout dans le monde la recherche de nouvelles plantes actives bat son plein. Chaque année, des milliers d’entre elles subissent par exemple des tests systématiques afin de tenter de mettre en évidence chez elles des propriétés anticancéreuses ou antisida. Ces tests sont notamment effectués aux États-Unis dans le cadre du National Cancer Institute.

Pas moins de 36 000 extraits ont ainsi été testés, parmi lesquels cent vingt-trois espèces ont manifesté in vitro une certaine activité sur le VIH. Sur ces dernières, deux ont fourni des molécules actives, actuellement en phase d’évaluation clinique, ultime étape avant la mise sur le marché d’un nouveau médicament. L’une d’elles, la michellamine-B, provient des feuilles d’une liane camerounaise 1. D’autres, les calanolides, sont isolées à partir d’un arbre originaire de Malaisie 2.
Qui eût jamais songé que cet arbre extrêmement répandu en lisière des plages tropicales, et qui avait déjà fourni à la cosmétologie une huile appréciée, s’inscrirait un jour au « top niveau » dela recherche contre le sida ?
D’autres espèces repérées pour leurs propriétés antivirales font également l’objet de
recherches intenses, quoique moins avancées. Rappelons néanmoins que l’ AZT, premier
médicament du sida, aujourd’hui obtenu par synthèse, fut initialement fabriqué à partir du sperme de hareng…
Par ces exemples empruntés à la thérapeutique d’une maladie grave et récente, on voit le
poids important que représentent les substances naturelles dans les stratégies thérapeutiques en cours d’évaluation. Quant à la prévention du sida, est-il besoin de souligner qu’elle recourt aux préservatifs en latex, autre substance d’origine naturelle. Ainsi la nature est-elle fortement sollicitée face à une maladie qui mobilise désormais des milliers de chercheurs à travers le monde.

Pour le cancer, des scénarios analogues sont déployés ; mais, ayant débuté beaucoup plus tôt, les recherches ont d’ores et déjà abouti à la diffusion de plusieurs médicaments importants.
Ainsi la nature est-elle sollicitée, et ce, depuis la nuit des temps, pour fournir à l’homme des armes thérapeutiques que les progrès de la recherche rendent de plus en plus sophistiquées.

La première moitié du xxe siècle fut largement consacrée à la mise au point de médicaments de synthèse. L’on pensait alors que ceux-ci finiraient par remplacer peu à peu toutes les vieilles préparations à base de plantes qui, dans leurs flacons ou leurs bocaux, faisaient le charme des officines d’autrefois. Mais la découverte de la réserpine au début des années 50 allait infléchir ce scénario. Cette molécule issue d’un arbrisseau de l’Inde (Rauwolfia serpentina) révéla des propriétés « tranquillisantes », selon le terme inventé par F. Youkman et qui désigne aujourd’hui la vaste série des benzodiazépines. Elles justifiaient l’usage courant des racines de cette plante
que Gandhi, dit-on, consommait chaque soir sous forme d’infusion. On s’interrogea alors sur les trésors que devaient recéler les pratiques traditionnelles des divers continents qui, en matière thérapeutique, avaient largement recours aux plantes. On entreprit donc de les explorer.

Mais, le « progrès » pénétrant partout, y compris dans les milieux et les ethnies les plus
isolés, le savoir des chamans, des tradipraticiens et autres guérisseurs est de moins en moins transmis aux jeunes générations « branchées » sur leurs transistors jusqu’au fin fond des jungles les plus reculées. Et l’étrange phénomène qui, par une révolution dont on n’a sans doute pas encore mesuré toutes les conséquences, fait des enfants de ce siècle les formateurs de leurs parents, et non plus l’inverse, s’étend désormais à l’ensemble de la planète. De sorte que « ceux qui savent » disparaissent sans transmettre leur savoir à leurs descendants. Des pans entiers de la connaissance basculent ou risquent ainsi de disparaître dans l’oubli et l’on conçoit d’autant
plus la validité d’une jeune discipline, l’ethnopharmacologie, qui s’emploie à sauvegarder ces savoirs ancestraux. Par là sont aujourd’hui repérées, répertoriées et consignées partout dans le monde des plantes réputées actives et dont il appartient à la science moderne de préciser les propriétés et les usages – une tâche à laquelle s’emploient d’innombrables laboratoires publicsou privés.
Plus récemment, l’irruption du génie génétique a imprimé un nouvel élan à l’effort de
prospection. On a vu de grandes multinationales effectuer des collectes de plantes censées contenir des gènes intéressants, susceptibles d’être réutilisés sous forme de plantes transgéniques. Ces entreprises – Monsanto à leur tête – ont ainsi entrepris d’écumer littéralement la planète, passant au peigne fin les jungles les plus hostiles. Les modes d’approche varient, mais relèvent toujours de trois types de stratégie : le premier vise à récolter systématiquement toutes les plantes rencontrées dans les milieux prospectés, comme on le fit voici plus de trente ans pour la recherche de nouveaux « anticancéreux » ; le second s’appuie sur des recherches
ethno-pharmacologiques effectuées à partir du savoir des guérisseurs, souvent abusivement approprié, au demeurant, sans que ces derniers ou leurs ethnies en tirent en retour quelque bénéfice que ce soit ; le troisième vise à limiter la collecte aux seules plantes appartenant à des « familles phares » connues pour leur richesse en molécules pharmacologiquement actives. Les chances de tomber sur une molécule intéressante s’en trouvent du coup accrues.
Ces trois types de prospection sont souvent menés simultanément et doivent être considérés comme complémentaires. Ainsi l’approche ethnopharmacologique, quoique plus lente et exigeant de solides connaissances en ethnologie, permet d’augmenter significativement le rythme des découvertes, comme le montrent les recherches effectuées par Mickael Balick
auprès des guérisseurs du Belize. Il signale que sur cent trente et une espèces recueillies auprès de ceux-ci, quatre se sont révélées de puissants agents de relaxation des muscles vasculaires, manifestant par conséquent des propriétés hypotensives. En revanche, sur un nombre égal d’espèces récoltées au hasard, aucune n’a produit d’effet comparable.
Ce travail de terrain accompli, l’aventure se poursuit au laboratoire : les progrès de la chimie extractive et de la chimie de synthèse permettent d’obtenir rapidement les molécules contenues dans ces plantes, d’en déterminer la structure, de les reproduire si possible par synthèse, et de tester leurs activités pharmacologiques. Puis ces molécules sont copiées et des homologues de synthèse voient le jour en vue d’améliorer leurs performances thérapeutiques ou de diminuer leurs effets secondaires indésirables. Ainsi s’accumulent des banques de molécules très fournies dont les réserves sont puissamment démultipliées par les techniques modernes dites de « synthèse combinatoire », celles-ci conduisant à la fabrication automatisée par robot de milliers
de substances artificielles voisines d’un modèle dont elles ne diffèrent que par quelques menues modifications. Ces molécules sont ensuite soumises à des tests pharmacologiques, eux-mêmes robotisés à grande échelle. Bref, les molécules présentes dans les plantes et leurs analogues synthétiques sont soumises à des robots sommés de faire connaître dans les plus brefs délais l’éventuel intérêt pharmacodynamique révélé par tel ou tel test.
Des milliers et des milliers de plantes ont ainsi été disséquées, analysées, testées, et leurs
molécules synthétisées sans que beaucoup d’entre elles aient pour autant émergé en
thérapeutique. Seules quelques dizaines de molécules et donc quelques dizaines de plantes ont réussi à survivre à ces impitoyables screenings qui laissent en chemin une infinité de végétaux rejetés ou de molécules orphelines : soit que n’aient pas été confirmés lors des essais cliniques les espoirs suscités par les essais pharmacologiques ; soit encore que la synthèse des molécules étudiées soit difficile et coûteuse et que leur culture apparaisse parallèlement comme aléatoire ; soit enfin que par leurs effets elles ne réussissent pas à se hisser à un niveau de « service médical » suffisant qui leur ferait dominer la plupart des médicaments existants sur le marché dans la même classe pharmacologique. Car la compétition en la matière est d’autant plus sévère
que des médicaments plus performants voient sans cesse le jour, rendant la concurrence de plus en plus vive et parfois… sauvage !
Beaucoup d’espèces végétales dont il sera question ici – comme le ginkgo, le ginseng ou le
millepertuis… – n’ont pas encore livré la totalité de leur composition chimique. Si leurs effets pharmacologiques et cliniques ont pu être démontrés par des tests appropriés, les molécules responsables de ces activités restent encore partiellement inconnues. Dès lors, il est nécessaire d’avoir recours à des extraits aux multiples composants. Or il est difficile, pour de tels extraits,
d’obtenir une autorisation de mise sur le marché, les États-Unis privilégiant la molécule
chimiquement définie et l’Europe n’étant pas loin de les suivre. Autant dire que les chances d’émerger, pour une plante dont les effets sont incontestables mais dont la composition demeure mystérieuse, sont pratiquement nulles…
Pourtant, un public de plus en plus large a recours aujourd’hui aux médicaments naturels. Les officines regorgent de gélules en tout genre, d’ailleurs souvent disponibles en d’autres points de vente, notamment dans la grande distribution. Si la qualité pharmacologique de ces médicaments peut parfois être mise en doute, il n’empêche qu’ils témoignent d’un appétit des consommateurs que les professionnels de la santé ne sauraient ignorer. Il nous a toujours semblé que, pour bon nombre de ces produits, un effort de moralisation s’imposait, en particulier une rigoureuse évaluation scientifique de leurs effets afin d’éviter à des consommateurs confiants les déboires d’une médication insuffisamment active et aux propriétés parfois discutables.
À l’heure où les progrès scientifiques et technologiques en matière de médicaments vont bon train, il nous a paru utile d’évoquer les grandes tendances qui se dessinent aujourd’hui en ce domaine des médicaments issus de la nature : extraits ou molécules déjà sur le marché ou susceptibles d’y figurer dans les années à venir en raison des tests pharmacologiques et cliniques en cours. Certes, il est actuellement de bon ton de nous rebattre les oreilles avec les miracles annoncés de la thérapie génique, censés finir par ravaler au magasin des accessoires tous les médicaments classiques. S’il est hors de question de nier les espérances justifiées que peut faire
naître le génie génétique appliqué au monde du médicament, il faut néanmoins bien se souvenir que les espoirs suscités par les thérapies géniques ne pourront se concrétiser que dans un avenir plutôt lointain et largement aléatoire, les déboires ayant jusqu’ici été en ce domaine plus nombreux que les succès…
D’autres voies radicalement nouvelles se présentent encore à nous, comme les médicaments issus des êtres peuplant le milieu marin ou du venin des animaux. Dans ces deux domaines fortement prospectifs, la recherche s’annonce prometteuse. Mais l’on s’intéressera aussi à des plantes jusqu’ici écartées du domaine thérapeutique en raison des dégâts désastreux qu’engendre
le mauvais usage qu’on en fait, mais qui sont pourtant aujourd’hui candidates à devenir des médicaments : tel est le cas, par exemple, du tabac ou du cannabis. On s’interrogera aussi sur l’avenir des antibiotiques, de moins en moins efficaces, confrontés qu’ils sont à des résistances bactériennes de plus en plus fréquentes. Cette arme formidable de la médecine va-t-elle s’émousser ? Saura-t-on éviter les décès par septicémie, de plus en plus fréquents dans les hôpitaux où se concentrent désormais des souches bactériennes résistant à tous les antibiotiques ? Quelles perspectives de renouveau en ce domaine où la recherche bat aussi son plein ?
Autant de questions qui font aujourd’hui l’actualité du médicament. À une bonne part d’entre elles, en tout cas, les réponses nous viendront de la nature.
Il est difficile d’évaluer avec précision la part des médicaments d’origine naturelle dans la thérapeutique mondiale. Celle-ci est estimée à 40 ou 50 % des médicaments mis sur le marché.
Parmi ceux-ci, les deux tiers proviennent de plantes, 5 à 10 % d’animaux, 20 à 25 % de microorganismes.
Si l’on y ajoute les molécules directement inspirées de modèles naturels mais
légèrement modifiées par synthèse, le chiffre global des remèdes naturels ou directement inspirés de la nature s’élèverait à environ 60 % de l’ensemble des médicaments actuellement utilisés.

Comme on le voit, la nature n’a vraiment pas dit son dernier mot !


1 Ancistrocladus korupensis.
2 Calophyllum inophyllum.


CHAPITRE PREMIER
Quand l’aspirine retrouve une nouvelle jeunesse…

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