LE MAÎTRE IGNORANT


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Ouvrage: Le maître ignorant – Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle

Auteur:  Rancière Jacques

Année: 1987

 

 

Sur l’auteur
Professeur émérite au département de philosophie de
l’université de Paris VIII, Jacques Rancière est notament l’auteur de La Nuit des prolétaires (19.81), La Mésentente. Politique et philosophie (1995), Aux bords
du politique (1998) et Le Partage du sensible. Esthétique
et politique (2000).

 

 

CHAPITRE PREMIER
Une aventure intellectuelle

En l’an 1818, Joseph Jacotot, lecteur de
littérature française à l’université de Louvain,
connut une aventure intellectuelle.
Une carrière longue et mouvementée aurait
pourtant dû le mettre à l’abri des surprises: il
avait fêté ses dix-neuf ans en 1789. Il enseignait
alors la rhétorique à Dijon et se préparait
au métier d’avocat. En 1792 il avait servi
comme artilleur dans les armées de la République.
Puis la Convention l’avait vu successivement
instructeur au Bureau des poudres,
secrétaire du ministre de la Guerre et substitut
du directeur de l’École polytechnique.
Revenu à Dijon, il y avait enseigné l’analyse,
l’idéologie et les langues anciennes, les
mathématiques pures et transcendantes et le
droit. En mars 1815 l’estime de ses compatriotes
en avait fait malgré lui un député. Le
retour des Bourbons l’avait contraint à l’exil
et il avait obtenu de la libéralité du roi des

Pays-Bas ce poste de professeur à demi-solde.
Joseph Jacotot connaissait les lois de l’hospitalité
et comptait passer à Louvain des jours
calmes.
Le hasard en décida autrement. Les leçons
du modeste lecteur furent en effet vite goûtées
des étudiants. Parmi ceux qui voulurent
en profiter, un bon nombre ignorait le français.
Joseph Jacotot, de son cote, ignorait
totalement le hollandais. Il n’existait donc
point de langue dans . laquelle il pût les instruire
de ce qu’ils lui demandaient. Il voulut
pourtant répondre à leur vœu. Pour cela, il
fallait établir, entre eux et lui, le lien minimal
d’une chose commune. Or il se publiait en ce
temps-là à Bruxelles une édition, bilingue de
Télémaque. La chose commune était trouvée
et Télémaque entra ainsi dans la vie de Joseph
Jacotot. Il fit remettre le hvre aux etudiants
par un interprète et leur demanda d’apprendre
le texte français en s’aidant de la traduction.
Quand ils eurent atteint la moitié du
premier livre, il leur fit dire de répéter sans
cesse ce qu’ils avaient appris et de se contenter
de lire le reste pour être à même de le
raconter. C’était là une solution de fortune,
mais aussi, à petite échelle, une expérience
philosophique dans le goût de celles qu’on
affectionnait au siècle des Lumières. Et
Joseph Jacotot, en 1818, restait un homme du
siècle passé.
L’expérience pourtant dépassa son attente.

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