LA DOCTRINE DE DANTE


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Auteur : Peladan Joséphin
Ouvrage : Les idées et les formes – La doctrine de Dante
Année : 1908

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CONTEXTE HISTORIQUE
Dans un contexte de critique du positivisme, on assiste à partir de 1850 à un essor de
l’occultisme et à un engouement pour le spiritisme venu des Etats-Unis. Des personnalités s’insurgent contre le matérialisme ambiant, contre les mouvements artistiques réalistes et naturalistes et prônent un renouveau de la spiritualité qui s’exprime dans l’éclosion de nombreuses associations à caractère ésotérique. 
Joséphin Péladan (1858-1918) est une de ces personnalités. Dans Le Vice suprême (1884), un livre où le romantisme le dispute à l’occultisme, il dénonce vigoureusement la laideur du monde moderne qui, selon lui, s’incarne dans le naturalisme d’Emile Zola, dans le judaïsme affairiste et le laïcisme maçonnique. En 1889, Joséphin Péladan fonde l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix. Parmi les membres : Papus, Erik Satie ou Claude Debussy. En 1890 cependant, prétextant un refus de la magie opérative, il s’en sépare avec fracas et crée une société dissidente, l’Ordre de la Rose-Croix catholique et esthétique du Temple et du Graal. Il veut rénover le catholicisme en s’appuyant sur l’ésotérisme contenu dans cette religion. En 1892, il organise le premier Salon de la Rose-Croix à la célèbre galerie parisienne Durand-Ruel. Soixante artistes français et étrangers y exposent leurs œuvres que 22 000 visiteurs viennent admirer au son du prélude de Parsifal. En effet, Joséphin Péladan se passionne pour la musique de Richard Wagner qui constitue, à ses yeux, « une thérapeutique pour désintoxiquer la France de son matérialisme ». Il y aura au total six Salons de la Rose-Croix. Le dernier est organisé en 1897, dans la galerie Georges-Petit. Après celui-ci, Joséphin Péladan décide la mise en sommeil de son ordre : « Je rends les armes. La formule d’art que j’ai défendue est maintenant admise partout, et pourquoi se souviendrait-on du guide qui a montré le gué, puisque le fleuve est passé. »
ANALYSE DES IMAGES
Tout le mysticisme oriental de ce personnage original transparaît sur cette photographie prise par le photographe belge Walter Damry vers 1895. Depuis la publication de son livre Istar, Joséphin Péladan se pare du titre de Sâr – hérité, prétend-il, d’un ancêtre roi babylonien – et du prénom Mérodack. Il porte désormais un costume oriental et se décrit lui-même « drapé d’un burnous noir en poil de chameau filamenté de fils d’or, en velours vieux bleu, botté de daim, et, comme Absalon, chevelu […], la barbe ointe d’huile de cèdre. ». Grisé par le succès de son Vice suprême et par la curiosité qu’il éveille dans les salons parisiens, ses outrances vestimentaires lui permettent de faire sensation. Un contemporain, Michel de Lézinier, le décrit ainsi : « Il était parfumé des sept parfums de l’Orient correspondant aux sept planètes, mais où dominait impérieusement l’eucalyptus. Un large col de dentelle sans cravate entourait son cou, mais s’échancrait assez pour recevoir un gros bouquet de violettes; ses gants de peau grise avaient des baguettes à rehauts d’or. »
INTERPRÉTATION
Le terme « Rose-Croix » désigne un certain nombre d’associations à caractère ésotérique. Le rosicrucisme est né à Cassel, en Allemagne, en 1614, avec la publication d’un manifeste d’un ouvrage qui se présente comme une satire de la situation spirituelle, morale et sociale du luthéranisme ambiant. Du XVIIe siècle à nos jours, toutes les organisations se réclamant de la Rose-Croix ont puisé dans un vaste fonds commun, celui de l’ésotérisme au sens le plus large. Entre la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe, on assiste à une floraison d’ordres rosicruciens qui ont peu à voir avec la Rose-Croix des siècles précédents. L’Europe du XIXe siècle est bouleversée par l’essor de l’industrialisation qui modifie en profondeur l’organisation sociale. Les progrès scientifiques sont ressentis comme une menace. En Allemagne notamment, on tente de fuir l’urbanisation galopante et anarchique et de créer des communautés et des cités-jardins pour vivre en harmonie avec la nature. 
En France, Joséphin Péladan va jouer un rôle important dans l’évolution du rosicrucisme. Son roman Le Vice suprême témoigne d’une incontestable maîtrise de l’ensemble du corpus ésotérique. C’est un initié qui veut mettre ses connaissances au service d’un idéal élevé. En effet, son but est de restaurer le culte de l’idéal avec la Tradition pour base et la Beauté comme moyen. Pour Joséphin Péladan, la beauté exprimée dans les œuvres d’art peut conduire l’homme vers Dieu. Ainsi, l’ordre qu’il fonde en 1890 se présente davantage comme une confrérie rassemblant des artistes – musiciens, peintres, sculpteurs aussi bien qu’écrivains – que comme une société initiatique. Il se consacre essentiellement à l’organisation de salons, d’expositions et de soirées dédiées aux beaux-arts. L’art a donc pour lui une mission divine et peut sauver un Occident en pleine dégénérescence matérialiste.

 

 

 

LA DOCTRINE DE DANTE
L’obscurité des textes affecte deux formes : ou ils parurent obscurs, en
leur temps, en leur lieu, par la volonté ou la faute de l’auteur; ou ils le sont
devenus, par l’abolition du milieu et la succession des jours.
Il n’est pas sûr que les contemporains de saint Jean aient mieux compris
l’Apocalypse que nous : les voiles accumulés sur la pensée l’ont été à dessein ;
les termes se concrétisent en images si nettes que le crayon pourrait entièrement
se substituer à l’écriture du voyant.
Au contraire, le Songe de Poliphile ne se révèle pas à la description, parce
que les amours de Polia représentent autre chose que des amours ; il faut réduire
chaque scène à une formule métaphysique cachée sous un véritable rébus.
Parmi les oeuvres admirables que l’humanité a élevées au-dessus des
autres comme synthétiques d’une période, aucune n’égale en beauté littéraire
celle de Dante Alighieri. Homère de l’ère chrétienne, c’est le plus grand de tous
les poètes. Découvrir sa doctrine, la dégager du symbole vieilli, semble une
entreprise téméraire. On peut du moins la conduire avec piété et coordonner les
éclaircissements qu’il a donnés lui-même et qui serviront de base à la recherche

 

 

VITA NUOVA
La Vita Nuova se présente à nous, par sa date, comme le premier mot
d’une immense énigme.
A neuf ans, Allighieri vit pour la première fois une fillette également âgée
de « neuf » ans. Dès lors l’amour s’empara de son âme.
Neuf jours après les neuf ans, depuis l’apparition de cette très noble
créature et merveilleuse dame, elle se montra au poète… L’heure à laquelle elle
lui fit grâce de son doux salut était précisément la neuvième heure du jour.
Le Dante a pris soin de se commenter lui-même : « Parce que le nombre
neuf s’est offert souvent dans ce que j’ai dit, et que Ton peut, croire que cela n’a
pas été sans raison ; qu’en outre ce nombre remplit un grand rôle, surtout à sa
mort, il me faut en dire quelque chose. Je dirai d’abord comment le nombre neuf
intervint dans l’événement de sa mort ; puis je signalerai quelques raisons pour
lesquelles ce nombre fut tellement favorable à cette Dame. Je dirai donc que la
belle âme de cette Dame s’est séparée de son corps pendant la première heure du
neuvième jour du mois, et selon l’usage de Syrie pendant le neuvième mois de
l’année qui équivaut chez nous au mois d’octobre, et, selon notre usage, elle
quitta cette vie dans cette année du Seigneur en laquelle le nombre parfait (10)
s’était écoulé « neuf» fois dans^ce siècle. « Si l’on désirait savoir pourquoi ce
nombre neuf sympathisait autant avec elle, je pourrais en donner une raison
probable, car il y a neuf cieux et ces neuf cieux se transmettent ici-bas les
diverses combinaisons harmoniques auxquelles ils sont soumis là-haut. Ce
nombre fut ami de Béatrix ; quand elle fut engendrée, tes neuf mobiles
s’harmonisaient parfaitement ensemble. Voilà déjà une de ces raisons. Mais en
pénétrant plus au fond de la chose, selon l’infaillible vérité, ce nombre fut
Béatrix elle-même.
« Voici comment j’entends la chose : le nombre trois est la racine de celui
de neuf, qui, sans l’aide d’un autre nombre et multiplié par lui-même, fait neuf.

Donc si le trois par lui-même est facteur du neuf, et si le facteur des merveilles
est par lui-même trois, Père, Fils, Saint-Esprit, c’est qu’ils sont neuf pour donner
à entendre qu’elle était un neuf, c’est-à-dire une merveille dont la racine est
seulement l’adorable Trinité. Peut-être pourrait-on, par des raisons plus subtiles
encore établir cette vérité… »
II n’est pas besoin de recourir à la Kabbale, puisque le gibelin a défini luimême
le symbole numérique avec une extrême clarté.
Béatrice fut l’incarnation d’un nombre; mais à supposer qu’il s’agit
d’amour dans la Vita Nuova, le nombre d’e la femme est 2, et 6 celui de la
sexualité. La neuvième carte du Tarot s’appelle l’Ermite, et représente un
vieillard couvert de la bure franciscaine, qui se dirige prudemment, tenant d’une
main une lanterne (V. dans la Clé de Rabelais (Sansot) la signification de Dame
Lanterne comme figure de l’initiation et les spécimens de langage lanternais,
argot corporatif de la fin du xve siècle.), et de l’autre un bâton de pèlerin, exacte
figure du pauvre volontaire qui suit un idéal que les autres ne voient pas.
Les commentateurs ont essayé de découvrir dans ces expressions un
mélange de mysticisme et de kabbalisme, et une manifestation purement
littéraire du mauvais goût d’alors. Ce qui les a conduits à cette erreur c’est que
les sonnets de la Vita Nuova n’apparaissent pas isolés, ils s’intercalent dans une
série antérieure au Dante et qui se développa ensuite jusqu’au xvi siècle.
L’épithète de Vie neuve ou nouvelle appliquée à la neuvième année, n’a
aucun sens. Que serait donc la vie vieille, vita vecchia ? Celle des langes et de
l’abécédaire ? Quel enfant ou quel homme à la vue d’une petite fille s’écriera :
Ecce Deus fortior me, qui veniens dominabitur mïbi, et trouve en pleine
Florence de 1256, que la petite fille paraît née « non d’un mortel mais d’un Dieu».

Si nous acceptons ces expressions comme nées du délire passionnel, le
poète nous démentira: « la noble vertu dont elle était douée, ne permit jamais
que l’amour me guidât sans le fidèle conseil de la raison. »

Les commentateurs ont jugé plus simple d’assimiler les sonnets d’Alighieri
au sonnet d’Oronte, et d’y voir un maniérisme spécial, une préciosité, un jargon
amoureux, que d’accepter le problème d’une si singulière inspiration. A l’analyse,
on ne trouve ni concetti, ni gongorisme, mais au contraire une solennité
d’expression telle que les versets de Jérémie et du Psalmiste s’intercalent
naturellement dans cette oeuvre prétendument galante.
L’immense répertoire des rimes amoureuses fournit une comparaison qui
tourne à l’exceptionnalité de la Vita Nuova.
Il voit parfaitement TOUT SALUT qui voit ma dame parmi les autres dames
: et celles qui vont avec elle, doivent, de cette belle grâce, remercier Dieu. Car sa
beauté est de telle vertu que nulle envie elle ne donne aux autres, elle les fait
marcher à côté d’elle, elle les revêt de gentillesse, d’amour et de foi. Sa vue rend
tout humble, et non seulement elle plaît de soi mais chacune, par elle, reçoit du
prestige.
Une femme qui incarne le salut, qui n’inspire aucune envie aux autres
femmes, qui les fait marcher à côté d’elle et les revêt d’amour et de foi ; une
femme qui plaît aux femmes en les éblouissant, ne serait-ce pas l’absurdité la
plus niaise qui ait jamais été écrite ? Il faut trouver un sens plus rationnel.
O vous qui, parla voie d’Amour, passez,
arrêtez-vous et regardez : Est-il douleur aucune, autant que la
[mienne, grande.
Je prie seulement que d’écouter vous ayez
[patience ;
et puis vous imaginerez, si je ne suis pas de tout tourment la
[demeure et la clé 1
Amour, non pour mon peu de
[mérite,
mais par sa magnanimité, m’a mis dans une vie si douce et suave que
j’entendais dire derrière moi :

« Par quel mérite a-t-il le coeur si léger, celui-là ! » Maintenant j’ai perdu
toute mon assurance qui venait de l’amoureux trésor.
Or, pauvre je demeure et â ce que je veux dire, j’hésite.
Ainsi voulant faire comme ceux qui par honte, cachent leur défaite, au
dehors je montre de l’allégresse et dans mon coeur je me consume et pleure.
Immédiatement, le poète se commente ainsi : «Je fais appel aux fidèles
d’amour.» Il n’y a aucun moyen de lire « au coeurs constants, ni aux amoureux
fidèles ». Cette appellation désigne non une catégorie flottante des soupirants,
mais une secte. Les trois premiers vers sont de Jérémie et font partie de l’office
de la Passion en qualité de répons. Vittoria les a illustrés d’une musique à trois
parties, adorable. « Je demande » à ceux qui suivent la voie d’Amour « de me
permettre de parler». S’agit-il d’une simple déférence ou bien s’excuse-t-il de
transgresser une défense ? « Dans la seconde partie, je dis où l’amour m’avait
placé con altro intindimento, que la fin du sonnet ne montre point. »
En soudant les uns aux autres les passages caractéristiques, voici à peu
près la page rouge (rubrica) qu’il écrivit à vingt-six ans (1291).
« La Dame glorieuse de mon esprit pour beaucoup de gens s’appelait
Béatrice, beaucoup d’autres ignoraient le nom. Quand elle apparut, les esprits
sensibles parlant aux esprits de la vision, dirent : Apparuii jam beattudo vestra.
« Alors l’esprit matériel se lamenta.
« En pensant à cette femme angélique, j’eus une vision merveilleuse (elle
se trouve dessinée à la fin du « Songe de Poliphile »…), je pris la résolution de la
faire connaître à plusieurs hommes qui étaient de fameux troubadours ; je
résolus d’écrire un sonnet pour saluer tous les fedeli in amore.
« Un jour cette gentilissima se trouvait dans une église ; j’étais placé de
façon à contempler l’objet de ma félicité. Entre elle et moi et en ligne directe
était assise une dame qui dirigea plusieurs fois ses yeux sur les miens. Il arriva
que l’on s’aperçut qu’elle me regardait et j’entendis même dire : « Vois-tu
comme cette dame détruit l’existence de ce jeune homme ! ». Mes yeux n’avaient

point trahi mon secret : je me décidai aussitôt à profiter de cette méprise et à
faire de cette dame une espèce de voile pour cacher la vérité. Grâce à cette dame,
je me mis à l’abri des curieux, pendant des mois et des années.
« Pendant le temps que cette personne servait de voile à mon véritable
amour, j’eus le désir de célébrer le nom de Béatrice en la plaçant parmi les noms
des « soixante » plus belles personnes de Florence. Le nom de Béatrice à cause
de la mesure ne put entrer dans les vers que le neuvième. Or la dame qui pendant
si longtemps m’avait servi à cacher mes véritables sentiments, fut obligée de
quitter notre ville et d’aller en pays lointain. J’en fus désappointé. »
L’Amour dit à Dante un jour qu’il chevauchait : « Je viens de chez cette
dame qui a été longtemps ta défense et je sais qu’elle ne reviendra pas; mais ce
coeur que je te faisais avoir par elle, je l’ai avec moi et je le porte à une autre
dame qui sera ta défense comme celle-ci l’a été, et il me la nomma… je trouvai
en effet, le moyen d’en faire ma sauvegardes bien que beaucoup de personnes en
parlaient, même au delà de ce qui est permis par certaines convenances. A cause
de ces discours, cette noble Béatrice qui n’était reine que des vertus, en passant
par un endroit, me refusa sa douce salutation… Après avoir imploré la
miséricorde de la Dame de courtoisie et m’être écrié: «Amour, viens au secours
de ton fidèle », je m’endormis comme un enfant qui pleure après qu’on l’a corrigé
et j’eus une vision. C’était la neuvième heure. »
Ici on a voulu voir les fiançailles de Béatrice avec le chevalier Messer
Simone de Bardi.
« Une noble dame avait été fiancée le jour même, et parmi les jeunes filles
qui devaient assister au premier repas qu’elle faisait dans la maison de son
fiancé, je vis la très noble Béatrice. Pour cacher mon émotion, je m’appuyai à
une peinture qui ornait cette demeure. Ayant un peu recouvré mes sens, je dis à
l’ami qui m’avait amené : j’ai mis les pieds dans cette partie de la vie d’où on ne
peut retourner sur ses pas. »
Le poète avoue qu’il présente des difficultés au lecteur qui ne serait pas au

même point que lui, comme fidèle d’amour; pour qui n’est pas fidèle, il parlerait
inutilement et en vain sans éclaircir une telle obscurité!
Des dames lui demandent: «Pourquoi aimes-tu cette Dame puisque tu ne
peux supporter sa présence ? Il faut que ton amour soit tout à fait d’un nouveau
genre. »
II réplique : « La fin de mon amour a été la salutation de cette Dame, car
dans cette salutation se trouvait la fin de tous mes désirs : désormais je n’attends
mon désir que de sa merci.» Ici se place la fameuse ode :
Dames qu’avez l’intellect d’amour
Je veux avec vous, de ma Dame, parler.
Comment croire à un poème sexuel lorsque, à la suite d’un sonnet, le
poète écrit: « II a quatre parties, quatre dames à qui je réponds eurent quatre
modes de parler ! »
Béatrice meurt. Survient une très noble dame, qui avait été jadis la dame
de Guido Cavalcanti le fidèle d’amour, initiateur de Dante et qui s’appelle
Giovanna « son nom dérive de Giovanni (Jean qui précède la vraie lumière)».
L’amour dit « celui qui voudrait considérer les choses subtilement appellerait
Béatrice l’Amour, à cause de la grande ressemblance qu’elle a avec moi ! »
Plus loin, on trouve « l’amour n’est pas en lui-même une substance, mais
un accident dans la substance ».
Selon Dante, anciennement « il n’y avait pas de diseurs d’amour en langue
vulgaire, puisqu’on ne trouve rien remontant à cent cinquante ans ».
En effet, avant 1141, on ne rencontre pas de textes occitaniens sur la
religion d’amour.
Le gibelin donne ces définitions ésotériques passim :
«J’appelle coeur, cette puissance qui désire, et âme la raison ; je rapporte
ce que Tune dit à l’autre, croyant convenable d’appeler la puissance sensible
coeur et la raison âme; cela est assez intelligible pour ceux à qui je désire qu’il le
soit. »

« Un jour, à l’heure de none, cette glorieuse Béatrice apparut vêtue de
couleur rouge, et du même âge que je la vis la première fois. Puis vint le temps
où le monde va voir cette sainte image que Jésus-Christ nous laissa de son
admirable figure, que regarde maintenant la glorieuse dame de mon esprit. » Il
rencontre des pèlerins et nous enseigne qu’il y en a de trois sortes : les palmieri
(porteurs de palmes) qui vont Outremer, les pérégrins, qui vont en Galice, et les
Roméens qui vont à Rome.
Les premiers sont des Johannites, les seconds des Albigeois et les
Roméens des fidèles d’amour. Voici maintenant la transcription en langue
vulgaire de la Vita Nuova.
Il y avait neuf ans que Dante était affilié à la secte (en langage mystique,
un homme a l’âge de son initiation), lorsqu’il connut une doctrine tellement
consolante, ou bien qu’il découvrit une loge tellement illuminée, que sa jeune
intelligence s’émerveilla et qu’il chanta cette doctrine ou cette communion, pour
y appeler de fameux troubadours.
Cependant, rien dans sa conduite ne révélait l’hérétique, il pratiquait, et
Rome orthodoxe le regardait avec complaisance. Il profita de cette méprise, et
pendant des années, il passa pour un excellent fidèle de l’Eglise romaine; il ne
parlait de sa croyance qu’en la mêlant à la foi officielle. Le nom de Béatrice qui
ne vient qu’en « neuvième » pour la mesure correspond aux premiers vers dorés
de Pythagore:
Rends aux dieux immortels le culte consacré Garde ensuite ta foi…
La Dame qui servait de voile quitte Florence ! Comment expliquer cela ?
S’agit-il d’une protection orthodoxe ? En tout cas, une protection lui était
nécessaire. Il lui faut une nouvelle défense. Contre qui ? Des rivaux ? La famille
de Béatrice ? Non. Contre l’Inquisition ! Une autre Dame devient sa sauvegarde,
à ce point que Béatrice lui refuse la salutation ou consolement des Albigeois.
Que signifie le mort de Béatrice, sinon que la communion à laquelle
Dante appartenait a disparu ? Une autre confrérie, plus ancienne, une confrérie

Johannite, recueillit ceux que la mort de Béatrice avait fait selon une expression
d’argot « fils de la Veuve ». Lorsque le grand lyrique nous avertit que
subtilement Béatrice n’est autre que l’Amour, il faut se reporter au Symposion de
Platon et y lire la dissertation sur Eros qui diffère beaucoup de la physionomie
basse et romaine de Cupido. Eros signifie Désir et non
Amour ; mais ce serait matière trop longue à énoncer.
La citation, pure et simple, établit que cet opuscule ne relève pas de
l’inspiration sexuelle, sinon dans la mesure où le peintre fera poser sa maîtresse
pour la Madone.
Le Dante a donné à sa pensée la forme qui lui fut chère ; il haussa la jeune
Florentine de son premier amour jusqu’à y voir une allégorie de la Sagesse. En
cette qualité Béatrice traverse les trois sphères de la « Divine Comédie », pour
s’épanouir dans le Convito, avec les traits d’une nouvelle Diotima.
L’opinion courante et superficielle qui fait de la Vita Nuova une poésie
amoureuse, se trouve ruinée, par le texte même.

 

LE CANZONIÈRE

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