LES MÉTAMORPHOSES


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Auteur : Ovide (Publius Ovidius Naso)
Ouvrage : Les métamorphoses
L’An 1

Traduction de G.T. Villenave1806

 

 

Chant 1
Inspiré par mon génie, je vais chanter les êtres et les corps
qui ont été revêtus de formes nouvelles, et qui ont subi des
changements divers. Dieux, auteurs de ces métamorphoses, favorisez
mes chants lorsqu’ils retraceront sans interruption la
suite de tant de merveilles depuis les premiers âges du monde
jusqu’à nos jours.
Avant la formation de la mer, de la terre, et du ciel qui les
environne, la nature dans l’univers n’offrait qu’un seul aspect ;
on l’appela chaos, masse grossière, informe, qui n’avait que de
la pesanteur, sans action et sans vie, mélange confus d’éléments
qui se combattaient entre eux. Aucun soleil ne prêtait encore sa
lumière au monde ; la lune ne faisait point briller son croissant
argenté ; la terre n’était pas suspendue, balancée par son poids,
au milieu des airs ; l’océan, sans rivages, n’embrassait pas les
vastes flancs du globe. L’air, la terre, et les eaux étaient confondus
: la terre sans solidité, l’onde non fluide, l’air privé de lumière.
Les éléments étaient ennemis ; aucun d’eux n’avait sa
forme actuelle. Dans le même corps le froid combattait le chaud,
le sec attaquait l’humide ; les corps durs et ceux qui étaient sans
résistance, les corps les plus pesants et les corps les plus légers
se heurtaient, sans cesse, opposés et contraires.
Un dieu, ou la nature plus puissante, termina tous ces
combats, sépara le ciel de la terre, la terre des eaux, l’air le plus
pur de l’air le plus grossier. Le chaos étant ainsi débrouillé, les
éléments occupèrent le rang qui leur fut assigné, et reçurent les
lois qui devaient maintenir entre eux une éternelle paix. Le feu,
qui n’a point de pesanteur, brilla dans le ciel, et occupa la région
la plus élevée. Au-dessous, mais près de lui, vint se placer l’air
par sa légèreté. La terre, entraînant les éléments épais et solides,

fut fixée plus bas par son propre poids. La dernière place
appartint à l’onde, qui, s’étendant mollement autour de la terre,
l’embrassa de toutes parts.
Après que ce dieu, quel qu’il fût, eut ainsi débrouillé et divisé
la matière, il arrondit la terre pour qu’elle fût égale dans
toutes ses parties. Il ordonna qu’elle fût entourée par la mer, et
la mer fut soumise à l’empire des vents, sans pouvoir franchir
ses rivages. Ensuite il forma les fontaines, les vastes étangs, et
les lacs, et les fleuves, qui, renfermés dans leurs rives tortueuses,
et dispersés sur la surface de la terre, se perdent dans son
sein, ou se jettent dans l’océan ; et alors, coulant plus librement
dans son enceinte immense et profonde, ils n’ont à presser d’autres
bords que les siens. Ce dieu dit, et les plaines s’étendirent,
les vallons s’abaissèrent, les montagnes élevèrent leurs sommets,
et les forêts se couvrirent de verdure.
Ainsi que le ciel est coupé par cinq zones, deux à droite,
deux à gauche, et une au milieu, qui est plus ardente que les autres,
ainsi la terre fut divisée en cinq régions qui correspondent
à celles du ciel qui l’environne. La zone du milieu, brûlée par le
soleil, est inhabitable ; celles qui sont vers les deux pôles se couvrent
de neiges et de glaces éternelles : les deux autres, placées
entre les zones polaires et la zone du milieu, ont un climat tempéré
par le mélange du chaud et du froid. Étendu sur les zones,
l’air, plus léger que la terre et que l’onde, est plus pesant que le
feu.
C’est dans la région de l’air que l’auteur du monde ordonna
aux vapeurs et aux nuages de s’assembler, au tonnerre de gronder
pour effrayer les mortels, aux vents d’exciter la foudre, la
grêle et les frimas ; mais il ne leur abandonna pas le libre empire
des airs. Le monde, qui résiste à peine à leur impétuosité,
quoiqu’ils ne puissent franchir les limites qui leur ont été assignées,
serait bientôt bouleversé, tant est grande la division qui

règne entre eux, S’il leur était permis de se répandre à leur gré
sur la terre !
Eurus fut relégué vers les lieux où naît l’aurore, dans la
Perse, dans l’Arabie, et sur les montagnes qui reçoivent les premiers
rayons du jour. Zéphyr eut en partage les lieux où se lève
l’étoile du soir, où le soleil éteint ses derniers feux. L’horrible
Borée envahit la Scythie et les climats glacés du septentrion. Les
régions du midi furent le domaine de l’Auster pluvieux, au front
couvert de nuages éternels ; et par-delà le séjour des vents fut
placé l’éther, élément fluide et léger, dépouillé de l’air grossier
qui nous environne.
À peine tous ces corps étaient-ils séparés, assujettis à des
lois immuables, les astres, longtemps obscurcis dans la masse
informe du chaos, commencèrent à briller dans les cieux. Les
étoiles et les dieux y fixèrent leur séjour, afin qu’aucune région
ne fût sans habitants. Les poissons peuplèrent l’onde ; les quadrupèdes,
la terre ; les oiseaux, les plaines de l’air.
Un être plus noble et plus intelligent, fait pour dominer sur
tous les autres, manquait encore à ce grand ouvrage. L’homme
naquit : et soit que l’architecte suprême l’eût animé d’un souffle
divin, soit que la terre conservât encore, dans son sein, quelques-
unes des plus pures parties de l’éther dont elle venait
d’être séparée, et que le fils de Japet, détrempant cette semence
féconde, en eût formé l’homme à l’image des dieux, arbitres de
l’univers ; l’homme, distingué des autres animaux dont la tête
est inclinée vers la terre, put contempler les astres et fixer ses
regards sublimes dans les cieux. Ainsi la matière, auparavant
informe et stérile, prit la figure de l’homme, jusqu’alors inconnue
à l’univers.
L’âge d’or commença. Alors les hommes gardaient volontairement
la justice et suivaient la vertu sans effort. Ils ne
connaissaient ni la crainte, ni les supplices ; des lois menaçantes

n’étaient point gravées sur des tables d’airain ; on ne voyait pas
des coupables tremblants redouter les regards de leurs juges, et
la sûreté commune être l’ouvrage des magistrats.
Les pins abattus sur les montagnes n’étaient pas encore
descendus sur l’océan pour visiter des plages inconnues. Les
mortels ne connaissaient d’autres rivages que ceux qui les
avaient vus naître. Les cités n’étaient défendues ni par des fossés
profonds ni par des remparts. On ignorait et la trompette
guerrière et l’airain courbé du clairon. On ne portait ni casque,
ni épée ; et ce n’étaient pas les soldats et les armes qui assuraient
le repos des nations.
La terre, sans être sollicitée par le fer, ouvrait son sein, et,
fertile sans culture, produisait tout d’elle-même. L’homme, satisfait
des aliments que la nature lui offrait sans effort, cueillait
les fruits de l’arbousier et du cornouiller, la fraise des montagnes,
la mûre sauvage qui croît sur la ronce épineuse, et le gland
qui tombait de l’arbre de Jupiter. C’était alors le règne d’un
printemps éternel. Les doux zéphyrs, de leurs tièdes haleines,
animaient les fleurs écloses sans semence. La terre, sans le secours
de la charrue, produisait d’elle-même d’abondantes moissons.
Dans les campagnes s’épanchaient des fontaines de lait,
des fleuves de nectar ; et de l’écorce des chênes le miel distillait
en bienfaisante rosée.
Lorsque Jupiter eut précipité Saturne dans le sombre Tartare,
l’empire du monde lui appartint, et alors commença l’âge
d’argent, âge inférieur à celui qui l’avait précédé, mais préférable
à l’âge d’airain qui le suivit. Jupiter abrégea la durée de l’antique
printemps ; il en forma quatre saisons qui partagèrent
l’année : l’été, l’automne inégale, l’hiver, et le printemps actuellement
si court. Alors, pour la première fois, des chaleurs dévorantes
embrasèrent les airs ; les vents formèrent la glace de
l’onde condensée. On chercha des abris. Les maisons ne furent
d’abord que des antres, des arbrisseaux touffus et des cabanes

de feuillages. Alors il fallut confier à de longs sillons les semences
de Cérès ; alors les jeunes taureaux gémirent fatigués sous le
joug.
Aux deux premiers âges succéda l’âge d’airain. Les hommes,
devenus féroces, ne respiraient que la guerre ; mais ils ne
furent point encore tout à fait corrompus. L’âge de fer fut le
dernier. Tous les crimes se répandirent avec lui sur la terre. La
pudeur, la vérité, la bonne foi disparurent. À leur place dominèrent
l’artifice, la trahison, la violence, et la coupable soif de posséder.
Le nautonier confia ses voiles à des vents qu’il ne
connaissait pas encore ; et les arbres, qui avaient vieilli sur les
montagnes, en descendirent pour flotter sur des mers ignorées.
La terre, auparavant commune aux hommes, ainsi que l’air et la
lumière, fut partagée, et le laboureur défiant traça de longues
limites autour du champ qu’il cultivait. Les hommes ne se bornèrent
point à demander à la terre ses moissons et ses fruits, ils
osèrent pénétrer dans son sein ; et les trésors qu’elle recelait,
dans des antres voisins du Tartare, vinrent aggraver tous leurs
maux. Déjà sont dans leurs mains le fer, instrument du crime, et
l’or, plus pernicieux encore. La Discorde combat avec l’un et
l’autre. Sa main ensanglantée agite et fait retentir les armes homicides.
Partout on vit de rapine. L’hospitalité n’offre plus un
asile sacré. Le beau-père redoute son gendre. L’union est rare
entre les frères. L’époux menace les jours de sa compagne ; et
celle-ci, les jours de son mari. Des marâtres cruelles mêlent et
préparent d’horribles poisons : le fils hâte les derniers jours de
son père. La piété languit, méprisée ; et Astrée quitte enfin cette
terre souillée de sang, et que les dieux ont déjà abandonnée.
Le ciel ne fut pas plus que la terre à l’abri des noirs attentats
des mortels : on raconte que les géants osèrent déclarer la
guerre aux dieux. Ils élevèrent jusqu’aux astres les montagnes
entassées. Mais le puissant Jupiter frappa, brisa l’Olympe de sa
foudre ; et, renversant Ossa sur Pélion, il ensevelit, sous ces

masses écroulées, les corps effroyables de ses ennemis. On dit
encore que la terre, fumante de leur sang, anima ce qui en restait
dans ses flancs, pour ne pas voir s’éteindre cette race
cruelle. De nouveaux hommes furent formés : peuple impie, qui
continua de mépriser les dieux, fut altéré de meurtre, emporté
par la violence, et bien digne de sa sanglante origine.
Du haut de son trône, Jupiter voit les crimes de la terre. Il
gémit ; et se rappelant l’horrible festin que Lycaon venait de lui
servir, il est transporté d’un courroux extrême, digne du souverain
des dieux ; il les convoque ; à l’instant ils sont assemblés.
Il est dans le ciel une grande voie qu’on découvre quand
l’air est pur et sans nuages ; elle est remarquable par sa blancheur
; on la nomme lactée. C’est le chemin qui conduit au brillant
séjour du maître du tonnerre. À droite et à gauche sont les
portiques des dieux les plus puissants ; ailleurs habitent les divinités
vulgaires. Les plus distinguées ont fixé leur habitation à
l’entrée de cette voie, qui, si l’on peut oser le dire, est le palais de
l’empire céleste.
Dès que les dieux se furent placés sur des sièges de marbre,
Jupiter, assis sur un trône plus élevé, s’appuyant sur son sceptre
d’ivoire agite trois fois sa tête redoutable, et trois fois la terre, et
la mer, et les astres en sont ébranlés ; enfin le fils de Saturne
exprime sa colère en ces mots :
« L’empire du monde me causa de moins grandes alarmes,
lorsque j’eus à le défendre contre l’audace de ces géants, enfants
de la Terre, dont les cent bras voulaient soumettre le ciel.
C’étaient sans doute des ennemis redoutables ; mais ils ne formaient
qu’une race, et la guerre n’avait qu’un seul principe.
Maintenant, sur le globe qu’entoure l’océan, je ne vois que des
hommes pervers. Il faut perdre le genre humain. J’en jure par
les fleuves des enfers qui coulent, sous les terres, dans les bois

sacrés du Styx, j’ai tout tenté pour le sauver ; mais il faut porter
le fer dans les blessures incurables, pour que les parties saines
ne soient pas corrompues. J’ai, sous mes lois, des demi-dieux,
des nymphes, des faunes, des satyres, des sylvains qui habitent
les montagnes, divinités champêtres, que nous n’avons pas encore
jugées dignes des honneurs du ciel, et à qui nous avons accordé
la terre pour y fixer leur séjour. Mais comment pourriezvous
croire à leur sûreté parmi les hommes, lorsque Lycaon,
connu par sa férocité, a osé tendre des pièges à moi-même qui
lance le tonnerre, et qui vous retiens tous sous mon empire ? »
À ces mots, les dieux frémissent, et demandent à haute voix
la punition éclatante d’un si noir attentat. Ainsi, lorsqu’une
main sacrilège sembla vouloir éteindre le nom romain dans le
sang de César, la chute de ce grand homme étonna tous les peuples
de la terre, et l’univers frémit d’horreur. Alors, Auguste, tu
vis le zèle des tiens, et il te fut aussi agréable que celui des dieux
l’avait été à Jupiter. Ayant, du geste et de la voix, apaisé les
murmures, et les dieux attentifs gardant un silence profond devant
la majesté sévère de leur maître, il reprit son discours en
ces mots :
« Rassurez-vous, le coupable a subi sa peine. Apprenez cependant
et son crime et ma vengeance. Le bruit de l’iniquité des
mortels avait frappé mes oreilles : je désirais qu’il fût mensonger
; et, cachant ma divinité sous des formes humaines, je descends
des hautes régions de l’éther, et je vais visiter la terre. Il
serait trop long de vous raconter tous les excès qui partout frappèrent
mes regards. Le mal était encore plus grand que la renommée
ne le publiait.
« J’avais passé le Ménale, horrible repaire de bêtes féroces,
le mont Cyllène, et les forêts de sapins du froid Lycée. J’arrive
dans l’Arcadie au moment où les crépuscules du soir amènent la
nuit après eux, et j’entre sous le toit inhospitalier du tyran de
ces contrées. J’avais assez fait connaître qu’un dieu venait les

visiter. Déjà le peuple prosterné m’adressait des voeux et des
prières. Lycaon commence par insulter à sa piété : – Bientôt,
dit-il, j’éprouverai s’il est dieu ou mortel, et la vérité ne sera pas
douteuse.’ Il m’apprête un trépas funeste, pendant la nuit, au
milieu du sommeil. Voilà l’épreuve qu’il entend faire pour
connaître la vérité : et, non content de la mort qu’il me destine,
il égorge un otage que les Molosses lui ont livré. Il fait bouillir
une partie des membres palpitants de cette victime, il en fait
rôtir une autre ; et ces mets exécrables sont ensemble servis devant
moi. Aussitôt, des feux vengeurs, allumés par ma colère,
consument le palais et ses pénates dignes d’un tel maître. Lycaon
fuit épouvanté. Il veut parler, mais en vain : ses hurlements
troublent seuls le silence des campagnes. Transporté de
rage, et toujours affamé de meurtres, il se jette avec furie sur les
troupeaux ; il les déchire, et jouit encore du sang qu’il fait couler.
Ses vêtements se convertissent en un poil hérissé ; ses bras
deviennent des jambes : il est changé en loup, et il conserve
quelques restes de sa forme première : son poil est gris comme
l’étaient ses cheveux ; on remarque la même violence sur sa figure
; le même feu brille dans ses yeux ; tout son corps offre
l’image de son ancienne férocité.
« Une seule maison venait d’être anéantie ; mais ce n’était
pas la seule qui méritât la foudre. La cruelle Érynis étend son
empire sur la terre. On dirait que, par d’affreux serments, tous
les hommes se sont voués au crime. Il faut donc, et tel est mon
arrêt irrévocable, qu’ils reçoivent tous le châtiment qu’ils ont
mérité. »
Les dieux approuvent la résolution de Jupiter, les uns en
excitant sa colère, les autres par un muet assentiment. Cependant
ils ne sont pas insensibles à la perte du genre humain : ils
demandent quel sera désormais l’état de la terre veuve de ses
habitants ; qui désormais fera fumer l’encens sur leurs autels, et
s’il convient que le monde soit livré aux bêtes féroces, et devienne
leur empire. Le monarque des dieux leur défend de

s’alarmer. Il se charge de pourvoir à tout : il promet aux immortels
une race d’hommes meilleure que la première, et dont l’origine
sera merveilleuse.
Déjà tous ses foudres allumés allaient frapper la terre ;
mais il craint que l’éther même ne s’embrase par tant de feux, et
que l’axe du monde n’en soit consumé. Il se souvient que les
destins ont fixé, dans l’avenir, un temps où la mer, et la terre, et
les cieux seront dévorés par les flammes, et où la masse magnifique
de l’univers sera détruite par elles : il dépose ses foudres
forgés par les cyclopes ; il choisit un supplice différent. Le genre
humain périra sous les eaux, qui, de toutes les parties du ciel,
tomberont en torrents sur la terre.
Soudain dans les antres d’Éole il enferme l’Aquilon et tous
les vents dont le souffle impétueux dissipe les nuages. Il commande
au Notus, qui vole sur ses ailes humides : son visage affreux
est couvert de ténèbres ; sa barbe est chargée de brouillards
; l’onde coule de ses cheveux blancs ; sur son front s’assemblent
les nuées, et les torrents tombent de ses ailes et de son
sein. Dès que sa large main a rassemblé, pressé tous les nuages
épars dans les airs, un horrible fracas se fait entendre, et des
pluies impétueuses fondent du haut des cieux. La messagère de
Junon, dont l’écharpe est nuancée de diverses couleurs, Iris,
aspire les eaux de la mer, elle en grossit les nuages. Les moissons
sont renversées, les espérances du laboureur détruites, et,
dans un instant, périt le travail pénible de toute une année. Mais
la colère de Jupiter n’est pas encore satisfaite ; Neptune son
frère vient lui prêter le secours de ses ondes ; il convoque les
dieux des fleuves, et, dès qu’ils sont entrés dans son palais :
« Maintenant, dit-il, de longs discours seraient inutiles.
Employez vos forces réunies ; il le faut : ouvrez vos sources, et,
brisant les digues qui vous arrêtent, abandonnez vos ondes à
toute leur fureur. »

Il ordonne : les fleuves partent, et désormais sans frein, et
d’un cours impétueux, ils roulent dans l’océan. Neptune luimême
frappe la terre de son trident ; elle en est ébranlée, et les
eaux s’échappent de ses antres profonds. Les fleuves franchissent
leurs rivages, et se débordant dans les campagnes, ils entraînent,
ensemble confondus, les arbres et les troupeaux, les
hommes et les maisons, les temples et les dieux. Si quelque édifice
résiste à la fureur des flots, les flots s’élèvent au-dessus de
sa tête, et les plus hautes tours sont ensevelies dans des gouffres
profonds.
Déjà la terre ne se distinguait plus de l’océan : tout était
mer, et la mer n’avait point de rivages. L’un cherche un asile sur
un roc escarpé, l’autre se jette dans un esquif, et promène la
rame où naguère il avait conduit la charrue : celui-ci navigue sur
les moissons, ou sur des toits submergés ; celui-là trouve des
poissons sur le faîte des ormeaux ; un autre jette l’ancre qui s’arrête
dans une prairie. Les barques flottent sur les coteaux qui
portaient la vigne : le phoque pesant se repose sur les monts où
paissait la chèvre légère. Les néréides s’étonnent de voir, sous
les ondes, des bois, des villes et des palais. Les dauphins habitent
les forêts, ébranlent le tronc des chênes, et bondissent sur
leurs cimes. Le loup, négligeant sa proie, nage au milieu des
brebis ; le lion farouche et le tigre flottent sur l’onde : la force du
sanglier, égale à la foudre, ne lui est d’aucun secours ; les jambes
agiles du cerf lui deviennent inutiles : l’oiseau errant cherche
en vain la terre pour s’y reposer ; ses ailes fatiguées ne peuvent
plus le soutenir, il tombe dans les flots.
L’immense débordement des mers couvrait les plus hautes
montagnes : alors, pour la première fois, les vagues amoncelées
en battaient le sommet. La plus grande partie du genre humain
avait péri dans l’onde, et la faim lente et cruelle dévora ceux que
l’onde avait épargnés.

L’Attique est séparée de la Béotie par la Phocide, contrée
fertile avant qu’elle fût submergée ; mais alors, confondue avec
l’océan, ce n’était plus qu’une vaste plaine liquide. Là le mont
Parnasse élève ses deux cimes jusqu’aux astres, et les cache
dans le sein des nuages. C’est sur son double sommet, seul endroit
de la terre respecté par les eaux, que s’arrêta la frêle barque
qui portait Deucalion et Pyrrha son épouse. Ils adorèrent
d’abord les nymphes coryciennes, les autres dieux du Parnasse,
et Thémis qui révèle l’avenir, et qui rendait alors des oracles en
ces lieux.
Nul homme ne fut meilleur que Deucalion ; nul plus juste
que lui. Aucune femme n’égalait Pyrrha dans son respect pour
les dieux. Lorsque le fils de Saturne a vu le monde changé en
une vaste mer, et que de tant de milliers d’êtres qui l’habitaient
il ne reste plus qu’un homme et qu’une femme, couple innocent
et pieux, il sépare les nuages ; il ordonne à l’Aquilon de les dissiper
; et bientôt il découvre la terre au ciel et le ciel à la terre.
Cependant les vagues irritées s’apaisent. Le dieu des mers
dépose son trident, et rétablit le calme dans son empire : il appelle
sur ses profonds abîmes Triton, qui couvre d’écailles de
pourpre ses épaules d’azur ; il lui ordonne de faire résonner sa
conque, et de donner aux ondes et aux fleuves le signal de la
retraite. Soudain Triton saisit cette conque cave, longue et recourbée,
qui va toujours s’élargissant, et qui, lorsqu’elle retentit
du milieu de l’océan, prolonge ses sons des bords où le soleil se
lève aux derniers rivages qu’il éclaire de ses feux.
Dès que la conque eut touché les lèvres humides du dieu
dont la barbe distille l’onde, et qu’elle eut transmis les ordres de
Neptune, les vagues de la mer et celles qui couvraient la terre les
entendirent, et se retirèrent. Déjà l’océan découvre ses rivages ;
les fleuves décroissent et rentrent dans leur lit ; et selon que les
eaux s’abaissent, les collines se découvrent et la terre semble

s’élever. Les arbres, longtemps submergés, montrent leurs cimes
dépouillées de feuillages et couvertes de limon.
La terre entière avait enfin reparu. À l’aspect de ce monde,
immense solitude où règne un silence effrayant, Deucalion verse
des larmes, et s’adressant à Pyrrha sa compagne, il lui parle en
ces mots :
« Ô ma soeur, ô mon épouse, seul reste de toutes les femmes
! nous avons une même origine : nous fûmes unis par le
sang, ensuite par l’hymen, et maintenant le malheur resserre
nos noeuds. Le soleil ne voit que nous deux sur la terre ; les flots
ont englouti le reste des humains : peut-être même notre vie
n’est-elle pas encore en sûreté ; ces nuages suffisent pour
m’épouvanter. Infortunée ! quel serait ton destin, si sans moi tu
fusses échappée seule au naufrage général ? qui pourrait dissiper
tes craintes et calmer ta douleur ? Ah ! crois-moi, chère
épouse, si les flots n’eussent pas respecté tes jours, les flots
m’auraient aussi reçu dans leur sein. Que ne puis-je, à l’exemple
de Prométhée mon père, créer de nouveaux hommes, et animer
l’argile comme lui ? Nous sommes à nous deux le genre humain
: ainsi les dieux l’ont voulu ; et nous seuls témoignons
maintenant qu’il exista des hommes sur la terre. »
Il dit, et tous deux pleuraient. Ils veulent sans délai implorer
le secours des dieux, et consulter les oracles : ils se rendent
ensemble sur les bords du Céphise, dont les eaux sont encore
chargées de limon, mais qui déjà coule resserré dans son lit.
Quand ils ont arrosé leurs têtes et leurs vêtements de son onde
sacrée, ils dirigent leurs pas vers le temple de Thémis : le faîte
en est couvert d’une mousse fangeuse ; les feux sacrés sont
éteints sur les autels. Dès que leurs pieds ont touché le seuil du
temple, ils se prosternent, et, saisis d’un saint effroi, ils baisent
avec respect le marbre humide :

« Si les dieux, disent-ils, se laissent fléchir aux prières des
mortels, si leur courroux n’est point implacable, apprends-nous,
ô Thémis, par quel moyen la perte du genre humain peut être
réparée, et montre-toi propice et secourable dans ce grand désastre
de l’univers. »
La déesse entendit leurs voeux, et rendit cet oracle :
« Éloignez-vous du temple, voilez vos têtes, détachez vos
ceintures, et jetez derrière vous les os de votre grand-mère. »
Ils restent longtemps étonnés. Pyrrha la première rompt
enfin le silence. Elle refuse d’obéir aux ordres de la déesse ; et
d’une voix tremblante, elle la prie de lui pardonner. Elle craint,
en dispersant les os de son aïeule, d’offenser ses mânes. Cependant
l’un et l’autre examinent ensemble avec attention les paroles
ambiguës de l’oracle ; ils cherchent à pénétrer le sens mystérieux
qu’elles enveloppent. Enfin Deucalion soulage par ces
mots l’inquiétude de la fille d’Épiméthée :
« Ou je me trompe, ou l’oracle ne nous conseille point un
crime. La terre est notre mère commune, et les pierres renfermées
dans son sein sont les ossements qu’on nous ordonne de
jeter derrière nous. »
Cette interprétation de l’oracle frappe l’esprit de Pyrrha ;
mais le doute accompagne encore son espérance : tant est
grande l’incertitude que leur laisse l’oracle divin ! mais que hasardent-
ils ? Sortis du temple, ils voilent leurs fronts, détachent
leurs ceintures, et, selon qu’il leur a été prescrit, ils marchent et
jettent des pierres derrière eux.
Aussitôt (qui le croirait, si l’antiquité n’en rendait témoignage
?) ces pierres s’amollissent, semblent devenir flexibles, et
revêtir une forme nouvelle : on les voit croître et s’allonger ; et,
prenant une plus douce substance, elles offrent de l’homme une

image encore informe et grossière, semblable au marbre sur
lequel le ciseau n’a ébauché que les premiers traits d’une figure
humaine. Les éléments humides et terrestres de ces pierres deviennent
des chairs ; les parties plus solides et qui ne peuvent
fléchir se convertissent en os ; ce qui était veine conserve et sa
forme et son nom. Ainsi rapidement la puissance des dieux
change en hommes les pierres lancées par Deucalion, et en
femmes celles que jetait la main de Pyrrha. De là vient cette dureté
qui caractérise notre race ; de là sa force pour soutenir les
plus rudes travaux ; et l’homme atteste assez quelle fut son origine.
D’elle-même la terre enfanta sous diverses formes les autres
animaux. Lorsque le soleil eut échauffé le limon qui couvrait
la terre, lorsque ses feux eurent mis en fermentation la
fange des marais, les semences fécondes des êtres, nourries
dans un sol vivifiant comme dans le sein de leur mère, se développèrent
insensiblement, et chacun de ces êtres revêtit sa
forme particulière. Ainsi lorsque le Nil aux sept bouches a quitté
les champs qu’il fertilise en les inondant, et qu’il a resserré ses
flots dans ses anciens rivages, le limon qu’il a déposé, desséché
par les feux de l’astre du jour, produit de nombreux animaux
que le laboureur trouve dans ses sillons : ce sont des êtres imparfaits
qui commencent d’éclore, dont la plupart sont privés de
plusieurs organes de la vie ; et souvent dans le même corps une
partie est animée et l’autre est encore une terre grossière.
L’humide et le chaud tempérés l’un par l’autre sont la source de
la fécondité, et la cause productrice de tous les êtres. Quoique le
feu combatte l’onde, tout est engendré par la vapeur humide ; et
l’union de deux éléments contraires est le principe de la génération.
Ainsi, quand la terre couverte de l’épais limon que laissa le
déluge eut été profondément pénétrée par les feux du soleil, elle
produisit d’innombrables espèces d’animaux, les uns reparaissant
sous leurs antiques traits, les autres avec des formes inconnues

jusqu’alors. Ainsi, mais comme en dépit d’elle-même, elle
t’engendra, monstrueux Python, serpent nouveau, effroi des
hommes qui venaient de naître, et qui de ta masse énorme couvrais
les vastes flancs d’une montagne. Le fils de Latone, qui
n’avait encore poursuivi que les daims et les chevreuils aux
pieds légers, épuisa son carquois sur le monstre, qui vomit par
ses blessures livides son sang et son venin ; et, pour conserver à
la postérité le souvenir et l’éclat de ce triomphe, Apollon institua
des jeux solennels qui furent appelés Pythiens. Le jeune athlète
vainqueur dans ces jeux, à la lutte, à la course, ou à la conduite
du char, recevait l’honneur d’une couronne de chêne. Le laurier
n’était pas encore ; les feuilles de toutes sortes d’arbres formaient
les couronnes dont Phébus ceignait sa blonde chevelure.
Fille du fleuve Pénée, Daphné fut le premier objet de la
tendresse d’Apollon. Cette passion ne fut point l’ouvrage de
l’aveugle hasard, mais la vengeance cruelle de l’Amour irrité. Le
dieu de Délos, fier de sa nouvelle victoire sur le serpent Python,
avait vu le fils de Vénus qui tendait avec effort la corde de son arc :

« Faible enfant, lui dit-il, que prétends-tu faire de ces armes
trop fortes pour ton bras efféminé ? Elles ne conviennent
qu’à moi, qui puis porter des coups certains aux monstres des
forêts, faire couler le sang de mes ennemis, et qui naguère ai
percé d’innombrables traits l’horrible Python qui, de sa masse
venimeuse, couvrait tant d’arpents de terre. Contente-toi d’allumer
avec ton flambeau je ne sais quelles flammes, et ne compare
jamais tes triomphes aux miens. »

L’Amour répond :
« Sans doute, Apollon, ton arc peut tout blesser ; mais c’est
le mien qui te blessera ; et autant tu l’emportes sur tous les
animaux, autant ma gloire est au-dessus de la tienne. »

Il dit, et frappant les airs de son aile rapide, il s’élève et
s’arrête au sommet ombragé du Parnasse : il tire de son carquois
deux flèches dont les effets sont contraires ; l’une fait aimer,
l’autre fait haïr. Le trait qui excite l’amour est doré ; la
pointe en est aiguë et brillante : le trait qui repousse l’amour
n’est armé que de plomb, et sa pointe est émoussée. C’est de ce
dernier trait que le dieu atteint la fille de Pénée ; c’est de l’autre
qu’il blesse le coeur d’Apollon. Soudain Apollon aime ; soudain
Daphné fuit l’amour : elle s’enfonce dans les forêts, où, à
l’exemple de Diane, elle aime à poursuivre les animaux et à se
parer de leurs dépouilles : un simple bandeau rassemble négligemment
ses cheveux épars.
Plusieurs amants ont voulu lui plaire ; elle a rejeté leur
hommage. Indépendante, elle parcourt les solitudes des forêts,
dédaignant et les hommes qu’elle ne connaît pas encore, et
l’amour, et l’hymen et ses noeuds. Souvent son père lui disait, –
Ma fille, tu me dois un gendre !’ ; il lui répétait souvent, – Tu
dois, ma fille, me donner une postérité.’ Mais Daphné haïssait
l’hymen comme un crime, et à ces discours son beau visage se
colorait du plus vif incarnat de la pudeur. Jetant alors ses bras
délicats autour du cou de Pénée : – Cher auteur de mes jours,
disait-elle, permets que je garde toujours ma virginité. Jupiter
lui-même accorda cette grâce à Diane.’ Pénée se rend aux prières
de sa fille. Mais, ô Daphné ! que te sert de fléchir ton père ?
ta beauté ne te permet pas d’obtenir ce que tu réclames, et tes
grâces s’opposent à l’accomplissement de tes voeux.
Cependant Apollon aime : il a vu Daphné ; il veut s’unir à
elle : il espère ce qu’il désire ; mais il a beau connaître l’avenir,
cette science le trompe, et son espérance est vaine. Comme on
voit s’embraser le chaume léger après la moisson ; comme la
flamme consume les haies, lorsque pendant la nuit le voyageur
imprudent en approche son flambeau, ou lorsqu’il l’y jette au
retour de l’aurore, ainsi s’embrase et brûle le coeur d’Apollon ; et

l’espérance nourrit un amour que le succès ne doit point couronner.
Il voit les cheveux de la nymphe flotter négligemment sur
ses épaules : Et que serait-ce, dit-il, si l’art les avait arrangés ? Il
voit ses yeux briller comme des astres ; il voit sa bouche vermeille
; il sent que ce n’est pas assez de la voir. Il admire et ses
doigts, et ses mains, et ses bras plus que demi nus ; et ce qu’il ne
voit pas son imagination l’embellit encore. Daphné fuit plus légère
que le vent ; et c’est en vain que le dieu cherche à la retenir
par ce discours :
« Nymphe du Pénée, je t’en conjure, arrête ! ce n’est pas un
ennemi qui te poursuit. Arrête, nymphe, arrête ! La brebis fuit le
loup, la biche le lion ; devant l’aigle la timide colombe vole
épouvantée : chacun fuit ses ennemis ; mais c’est l’amour qui
me précipite sur tes traces. Malheureux que je suis ! prends
garde de tomber ! que ces épines ne blessent point tes pieds !
que je ne sois pas pour toi une cause de douleur ! Tu cours dans
des sentiers difficiles et peu frayés. Ah ! je t’en conjure, modère
la rapidité de tes pas ; je te suivrai moi-même plus lentement.
Connais du moins l’amant qui t’adore : ce n’est point un agreste
habitant de ces montagnes ; ce n’est point un pâtre rustique
préposé à la garde des troupeaux. Tu ignores, imprudente, tu ne
connais point celui que tu évites, et c’est pour cela que tu le fuis.
Les peuples de Delphes, de Claros, de Ténédos, et de Patara,
obéissent à mes lois. Jupiter est mon père. Par moi tout ce qui
est, fut et doit être, se découvre aux mortels. Ils me doivent l’art
d’unir aux accords de la lyre les accents de la voix. Mes flèches
portent des coups inévitables ; mais il en est une plus infaillible
encore, c’est celle qui a blessé mon coeur. Je suis l’inventeur de
la médecine. Le monde m’honore comme un dieu secourable et
bienfaisant. La vertu des plantes m’est connue ; mais il n’en est
point qui guérisse le mal que fait l’Amour ; et mon art, utile à
tous les hommes, est, hélas ! impuissant pour moi-même. »

Il en eût dit davantage ; mais, emportée par l’effroi, Daphné,
fuyant encore plus vite, n’entendait plus les discours qu’il
avait commencés. Alors de nouveaux charmes frappent ses regards
: les vêtements légers de la nymphe flottaient au gré des
vents ; Zéphyr agitait mollement sa chevelure déployée, et tout
dans sa fuite ajoutait encore à sa beauté. Le jeune dieu renonce
à faire entendre des plaintes désormais frivoles : l’Amour luimême
l’excite sur les traces de Daphné ; il les suit d’un pas plus
rapide. Ainsi qu’un chien gaulois, apercevant un lièvre dans la
plaine, s’élance rapidement après sa proie dont la crainte hâte
les pieds légers ; il s’attache à ses pas ; il croit déjà la tenir, et, le
cou tendu, allongé, semble mordre sa trace ; le timide animal,
incertain s’il est pris, évite les morsures de son ennemi, et il
échappe à la dent déjà prête à le saisir : tels sont Apollon et
Daphné, animés dans leur course rapide, l’un par l’espérance, et
l’autre par la crainte. Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes
de l’Amour ; il poursuit la nymphe sans relâche ; il est déjà prêt
à la saisir ; déjà son haleine brûlante agite ses cheveux flottants.
Elle pâlit, épuisée par la rapidité d’une course aussi violente,
et fixant les ondes du Pénée :
« S’il est vrai, dit-elle, que les fleuves participent à la puissance
des dieux, ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi
ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste ! »
À peine elle achevait cette prière, ses membres s’engourdissent
; une écorce légère presse son corps délicat ; ses cheveux
verdissent en feuillages ; ses bras s’étendent en rameaux ; ses
pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s’attachent
à la terre : enfin la cime d’un arbre couronne sa tête et en
conserve tout l’éclat. Apollon l’aime encore ; il serre la tige de sa
main, et sous sa nouvelle écorce il sent palpiter un coeur. Il embrasse
ses rameaux ; il les couvre de baisers, que l’arbre paraît
refuser encore :

« Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux plus être mon
épouse, tu seras du moins l’arbre d’Apollon. Le laurier ornera
désormais mes cheveux, ma lyre et mon carquois : il parera le
front des guerriers du Latium, lorsque des chants d’allégresse
célébreront leur triomphe et les suivront en pompe au Capitole :
tes rameaux, unis à ceux du chêne, protégeront l’entrée du palais
des Césars ; et, comme mes cheveux ne doivent jamais sentir
les outrages du temps, tes feuilles aussi conserveront une
éternelle verdure. »
Il dit ; et le laurier, inclinant ses rameaux, parut témoigner
sa reconnaissance, et sa tête fut agitée d’un léger frémissement.
Il est dans l’Hémonie une vallée profonde qu’entourent
d’épaisses forêts ; on l’appelle Tempé. C’est là que le Pénée,
tombant du haut du Pinde, roule avec fracas ses flots écumeux ;
forme dans sa chute rapide un humide brouillard qui arrose la
cime des bois environnants, et du bruit de son torrent fatigue au
loin les échos. C’est là qu’est la demeure de ce fleuve puissant ;
c’est là que des rochers de son antre il commande à ses ondes et
aux nymphes qui les habitent. Tous les fleuves voisins de cette
contrée se rendent auprès de Pénée, incertains s’ils doivent le
féliciter, ou le consoler de la perte de sa fille. On y voit le Sperchius,
au front ceint de peupliers, l’Énipée, dont les eaux ne sont
jamais tranquilles ; le vieil Apidane, le paisible Amphryse, et
l’Éas, et tous les autres fleuves qui, terminant enfin leur course
impétueuse et vagabonde, vont reposer dans l’océan leurs flots
fatigués d’un long cours.
Le seul Inachus ne vint point. Caché dans sa grotte profonde,
il grossissait ses flots de ses larmes. Il pleure Io, sa fille,
qu’il a perdue, ignorant si elle jouit encore de la vie, ou si elle est
descendue chez les morts ; et comme il ne l’a trouvée nulle part,
il ne peut croire qu’elle existe encore : il craint même pour elle
de plus grands malheurs.

Le maître des dieux l’avait vue lorsqu’elle revenait des
bords du fleuve de son père :
« Ô nymphe ! avait-il dit, nymphe digne de Jupiter, quel
est l’heureux mortel destiné à posséder tant de charmes ? Viens
sous les ombres épaisses de ces bois (et il les lui montrait),
viens, tandis que le soleil, élevé au plus haut des cieux, embrase
les airs. Ne crains pas de pénétrer seule dans ces forets, retraite
des bêtes farouches ; un dieu t’y servira de guide et de protecteur
; et ce ne sera pas un dieu vulgaire, mais celui-là même qui
de sa main puissante tient le sceptre des cieux et qui lance la
foudre. Arrête et ne fuis pas. »
Elle fuyait en effet. Elle avait déjà dépassé les pâturages de
Lerne, et les champs et les arbres du Lyncée, lorsque le dieu,
couvrant au loin la terre de ténèbres, arrêta la fuite de la nymphe,
et triompha de sa pudeur.
Cependant Junon, abaissant ses regards sur la terre,
s’étonne de voir que d’épais nuages aient changé soudain, en
une nuit profonde, le jour le plus brillant. Elle reconnaît bientôt
que ces brouillards ne s’élevaient point du fleuve ni du sein de la
terre humide. Elle cherche de tous côtés son époux qu’elle a si
souvent vu et surpris infidèle, et ne le trouvant point dans le
ciel :
« Ou je me trompe, dit-elle, ou je suis encore outragée ! »
Et s’élançant du haut de l’Olympe sur la terre, elle commande
aux nuages de s’éloigner.
Mais Jupiter avait prévu l’arrivée de son épouse, et déjà il
avait transformé en génisse argentée la fille d’Inachus. Elle est
belle encore sous cette forme nouvelle : Junon, en dépit d’ellemême,
admire sa beauté ; mais, comme si elle eût tout ignoré,
elle demande d’où elle est venue, à quel troupeau elle appartient,

et quel en est le maître. Jupiter, pour mettre fin à ces
questions, feint, et répond que la terre vient de l’enfanter. La
fille de Saturne le prie de la lui donner. Que fera-t-il ? sera-t-il
assez cruel pour livrer son amante à sa rivale ? un refus cependant
le rendra suspect. Ce que la honte lui conseille, l’amour le
lui défend, et l’amour sans doute eût triomphé : mais Jupiter
peut-il refuser un don si léger à sa soeur, à la compagne de son
lit, sans qu’elle ne soupçonne que ce n’est pas une génisse qu’on
lui refuse ? Junon, l’ayant obtenue, ne fut pas même entièrement
rassurée ; elle craignit Jupiter et ses artifices, jusqu’à ce
qu’elle eût confié cette génisse aux soins vigilants d’Argus, fils
d’Arestor.
Ce monstre avait cent yeux, dont deux seulement se fermaient
et sommeillaient, tandis que les autres restaient ouverts
et comme en sentinelle. En quelque lieu qu’il se plaçât, il voyait
toujours Io, et, quoique assis derrière elle, elle était devant ses
yeux. Il la laisse paître pendant le jour ; mais lorsque le soleil est
descendu sous la terre, il l’enferme et passe à son col d’indignes
liens. Infortunée ! elle n’a pour aliments que les feuilles des arbres
et l’herbe amère ; pour boisson, que l’eau bourbeuse ; pour
lit, que la terre souvent toute nue. Elle veut tendre à son gardien
des bras suppliants, elle ne les trouve plus ; elle veut se plaindre,
il ne sort de sa bouche que des mugissements dont elle est
épouvantée. Elle se présente aux bords de l’Inachus, jadis témoin
de ses jeux innocents ; à peine a-t-elle vu, dans les eaux du
fleuve, sa tête et ses cornes nouvelles, elle est effrayée et se fuit
elle-même. Les Naïades ignorent qui elle est ; son père même,
Inachus, ne peut la reconnaître. Cependant elle suit son père,
elle suit ses soeurs ; elle s’offre à leurs regards étonnés de sa
beauté ; elle se laisse caresser de la main. Le vieil Inachus arrache
des herbes et les lui présente ; elle lèche, elle baise les mains
de son père ; elle verse des larmes. Ah ! si elle avait encore
l’usage de la voix, elle implorerait son secours ; elle dirait et son
nom et ses malheurs. Mais, au défaut de la voix, des lettres que

son pied trace sur le sable apprennent au vieillard le destin déplorable
de sa fille.
« Malheureux que je suis ! s’écrie-t-il suspendant ses bras
au cou de la génisse gémissante, père infortuné ! est-ce donc toi
que j’ai cherchée par toute la terre ? Hélas ! en ce jour je te revois
et ne te retrouve pas. Ah ! j’étais moins à plaindre quand
j’ignorais ton sort. Tu te tais ; tu ne réponds pas à mes plaintes.
Seulement de profonds soupirs s’échappent de ton sein. Tu
voudrais parler, et tu ne peux que mugir. Incertain de ta destinée,
j’avais préparé pour toi les flambeaux de l’hymen ; j’attendais
de toi un gendre et des neveux : maintenant c’est dans un
troupeau que tu dois trouver un mari et placer tes enfants. Malheureux
d’être dieu ! la mort ne peut terminer mon déplorable
destin : la porte du trépas m’est fermée, et ma douleur doit être
éternelle comme moi. »
Le monstre aux cent yeux, interrompant ces plaintes, arrache
Io des bras de son père, la conduit dans d’autres pâturages,
s’assied sur le sommet d’une colline, et promène autour d’elle
des regards vigilants.
Cependant, le maître des dieux ne peut supporter plus
longtemps les malheurs de la soeur de Phoronée. Il appelle son
fils Mercure, né de la plus belle des Pléiades ; il lui commande
de livrer Argus à la mort. Aussitôt, Mercure attache ses ailes à
ses talons, couvre sa tête de son casque, arme sa main puissante
du caducée qui fait naître le sommeil, et du palais de Jupiter, il
descend rapidement sur la terre. Il dépose, à l’écart, et son casque
et ses ailes ; il ne retient que le caducée, dont il se sert,
comme un berger de sa houlette, pour rassembler un troupeau
de chèvres qu’il a dérobées dans les champs, et qu’il conduit en
jouant du chalumeau.
Séduit par l’harmonie de cet instrument nouveau :

« Qui que tu sois, dit le gardien préposé par Junon, tu peux
t’asseoir avec moi, sur cette roche : tu chercherais vainement un
meilleur pâturage pour tes chèvres, et cet ombrage frais, tu le
vois, invite le pasteur. »
Le petit-fils d’Atlas s’assied, et d’abord, par de longs discours,
il semble arrêter le jour qui s’écoule ; ensuite, par les accords
lents de la flûte, il veut endormir Argus. Cependant le
monstre combat le doux sommeil, et quoiqu’une partie de ses
yeux en soit vaincue, l’autre veillant encore, il demande quel art
a fait naître la flûte nouvellement inventée.
Mercure répond :
« Sur les monts glacés de l’Arcadie, parmi les Hamadryades
qui habitent le Nonacris, paraissait avec éclat une naïade que les
nymphes appelaient Syrinx. Plusieurs fois elle avait échappé à la
poursuite des satyres, à celle de tous les dieux des bois et des
campagnes. Elle imitait les exercices de Diane ; elle lui avait
consacré sa virginité : elle avait le même port, les mêmes vêtements,
et on l’eût prise pour la fille de Latone, si son arc d’ivoire
eût été d’or, comme celui de la déesse ; et cependant on s’y méprenait
encore. Un jour, le dieu Pan, qui hérisse sa tête de couronnes
de pin, descendant du Lycée, la vit, et lui adressa ce discours…
»
Mercure allait le rapporter. Il allait dire comment la nymphe,
insensible à ses prières, avait fui par des sentiers difficiles
jusqu’aux rives sablonneuses du paisible Ladon ; comment le
fleuve arrêtant sa course, elle avait imploré le secours des naïades,
ses soeurs ; comment, croyant saisir la nymphe fugitive, Pan
n’embrassa que des roseaux ; comment, pendant qu’il soupirait
de douleur, ces roseaux, agités par les vents, rendirent un son
léger, semblable à sa voix plaintive ; comment le dieu, charmé
de cette douce harmonie et de cet art nouveau, s’écria : – Je
conserverai du moins ce moyen de m’entretenir avec toi‘ ; comment

enfin le dieu, coupant des roseaux d’inégale grandeur, et
les unissant avec de la cire, en forma l’instrument qui porta le
nom de son amante.
Mais, lorsqu’il se préparait à raconter la fin de cette aventure,
il s’aperçoit que tous les yeux d’Argus ont été vaincus par
le sommeil. Il cesse de parler, et, les touchant de sa baguette
puissante, il épaissit encore les pavots dont ils sont surchargés.
Soudain, de son glaive recourbé, il abat la tête chancelante du
monstre ; elle tombe et roule sur le rocher ensanglanté.
Tu meurs, Argus ; tes cent yeux sont fermés à la lumière ;
ils sont couverts d’une éternelle nuit : Junon les recueille, et les
plaçant sur les plumes de l’oiseau qui lui est consacré, ils brillent
en étoiles, sur sa queue épandus.
Cependant le courroux de la déesse s’augmente par le
meurtre d’Argus. Elle cherche une prompte vengeance. Sans
cesse une furie impitoyable frappe les regards et trouble l’esprit
de sa rivale ; d’aveugles terreurs remplissent son âme : elle erre
et fuit épouvantée par tout l’univers. Le Nil devait être le terme
de ses infortunes : arrivée sur ses bords, épuisée de lassitude,
elle tombe sur ses genoux, et, repliant son col en arrière, elle
tourne son front vers les cieux ; par des gémissements, des larmes
et des mugissements plaintifs, elle semble se plaindre à
Jupiter, et lui demander la fin de ses malheurs. Alors ce dieu,
pressant dans ses bras son auguste compagne, la conjure de se
laisser fléchir :
« Cessez de craindre, dit-il, dans l’avenir ; Io ne sera plus
pour vous un sujet d’alarmes. »
Il le jure, et il commande au Styx d’entendre ce serment.
La colère de Junon s’apaise. Soudain, la nymphe reprend
sa forme première ; elle est ce qu’elle avait été. Son poil s’efface ;

ses cornes disparaissent ; l’orbe de ses yeux se rétrécit ; sa bouche
se resserre ; ses épaules et ses mains reviennent en leur
premier état ; cinq ongles séparent et divisent la corne de ses
pieds : il ne lui reste de la génisse que son éclatante blancheur.
Elle se relève sur deux pieds qui suffisent pour la porter : mais
elle n’ose parler encore ; elle craint de mugir, et sa bouche timide
ne fait entendre que des mots entrecoupés.
L’Égypte l’adore aujourd’hui comme une divinité bienfaisante,
et ses prêtres nombreux portent des robes de lin.
On croit qu’Épaphus dut le jour à la nouvelle déesse, et que
Jupiter fut son père. La mère et le fils partagent, en Égypte, les
temples et les honneurs divins. Épaphus, et Phaéthon, fils du
Soleil, avaient même âge et même caractère. Phaéthon, fier de
son origine, parlait avec orgueil, et ne cédait jamais à son ami.
Fatigué de sa présomption :
« Insensé, lui dit un jour Épaphus, vous ajoutez une trop
grande foi aux discours de votre mère ; cessez de vous enorgueillir
d’un père supposé. »
Phaéthon rougit, et la honte sert de frein à sa fureur. Il va
raconter à Clymène, sa mère, l’affront qu’il vient de recevoir :
« Plaignez-moi d’autant plus ajoute-t-il, que, malgré ma
fierté, j’ai pu dévorer cet outrage sans pouvoir le repousser. Ah !
si réellement je suis issu du sang des dieux, donnez m’en une
preuve éclatante. »
Il dit, et, se jetant dans les bras de sa mère, il la conjure par
elle-même, par la tête de Mérops son époux, et par l’hymen de
ses soeurs, de lui faire connaître son père à des signes certains.

Qui dira si Clymène fut plus touchée des plaintes de son
fils, qu’elle ne fut irritée de se voir soupçonnée d’imposture ?
Elle élève ses mains vers le ciel, et, fixant ses yeux sur le Soleil :
« Je jure, mon fils, s’écria-t-elle, par ces rayons qui nous
éclairent, par ce Soleil qui nous voit, et qui nous entend, que tu
es le fils de cet astre qui féconde l’univers. Si je mens, qu’il me
refuse ses feux, et que sa lumière brille à mes yeux pour la dernière
fois. Tu peux d’ailleurs aller facilement jusqu’au palais de
ton père : l’orient, où il réside, touche aux terres que nous habitons
; et si ton courage ne te trahit point, pars, le Soleil te
confirmera ta superbe origine. »
À ce discours, Phaéton a tressailli de joie. Il se croit déjà
transporté dans les cieux. Il traverse et les régions éthiopiennes
qui lui sont soumises, et les Indes placées sous la zone brûlante ;
et bientôt il arrive à l’orient, au palais du Soleil.

Chant 2

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