Les maisons hantées


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Auteur : Flammarion Camille
Ouvrage : Les maisons hantées (En marge de la mort et son mystère)
Année : 1923

 

AVERTISSEMENT
À la fin du troisième volume de ma trilogie métapsychique
La Mort et son mystère, j’ai annoncé que
l’abondance des documents à présenter dans ces
volumes m’a obligé à en éliminer un certain nombre
de forts importants et à les réserver pour des publications
ultérieures, notamment les phénomènes des
maisons hantées, les apparitions de défunts aux lits
des mourants, les fantômes sûrement vus, les apparitions
et manifestations posthumes historiques, etc.
Je tiens aujourd’hui une partie de cette promesse,
celle qui concerne les Maisons hantées, sujet qui est,
en lui-même, beaucoup plus complexe et plus rigoureusement
observé qu’on se l’imagine. J’ai eu toutes
les peines du monde à condenser ces faits importants
en un seul livre, et je les soumets avec confiance à
l’attention scientifique et philosophique des lecteurs.

 

 

PROLOGUE

SPIRITUALISME ET MATÉRIALISME

Réponse à Camille Saint-Saëns, par Camille Flammarion
(Article publié en tête de la Nouvelle Revue
du 15 décembre 1900)

Le désaccord entre les psychistes et les anti-psychistes
se continuant, malgré le progrès des observations
les plus significatives, il me semble que ces
pages déjà anciennes peuvent être placées ici en prologue
de ce livre, car elles mettent exactement en
parallèle les arguments des deux camps opposés. Mon
ami Camille Saint-Saëns venait de publier une étude
en faveur des facultés cérébrales, contre la théorie de
l’âme personnelle. Si l’on compare les termes de cet
article avec les lettres publiées dans La Mort et son
mystère (tomes II, p. 34 et III, p. 8), on verra que nous
ne nous tutoyions pas encore au XIXe siècle. Malgré
nos différences d’appréciations, nous avons continué
à nous lier de plus en plus jusqu’à sa mort, arrivée
le 16 décembre 1921. Les hommes qui cherchent la
Vérité en toute indépendance d’esprit peuvent, tout
en différant d’opinions, s’estimer et s’aimer. Ils ne
connaissent pas l’intolérance. Oui, cet article de la
dernière année du siècle dernier a sa place ici comme
prologue. Le voici :

« Mon Cher Ami,
Votre savant et charmant article de la Nouvelle
Revue vient de passer sous mes yeux, — un peu tardivement,
mais, comme vous le savez, j’habite plus
souvent le ciel que la terre, — et je l’ai lu comme on
écoute une de ces puissantes symphonies dont vous
avez le secret, dans lesquelles la science rivalise avec
l’art pour produire sur nos esprits le maximum de
l’effet. Vous semblez, dans cet article, effleurer le
sujet. En réalité, vous nous en laissez entrevoir toutes
les profondeurs.
Vous avez absolument raison de dire que les mots
spiritualisme et matérialisme ne sont vraiment plus
aujourd’hui que des mots, puisque l’essence des
choses nous reste inconnue et que les récentes découvertes
de la science font reposer le monde visible
sur un monde invisible qui en est, en quelque sorte,
le substratum. Je vous remercie d’avoir signalé
ma modeste excursion dans ce domaine de « l’Inconnu
» mais je viens vous demander la permission
de répondre à votre interprétation. Vous paraissez
craindre que l’étymologie du mot psychique ait exercé
une influence sur ma pensée. Les faits exposés dans
mon livre ne conduisent pas, selon vous, à admettre
l’existence de l’âme. Ces faits, que d’ailleurs vous
acceptez avec raison comme authentiques, établiraient
seulement ceci : « la force inconnue qui produit
la pensée aurait le pouvoir de se projeter en dehors
des limites du corps, un cerveau pourrait agir à distance
sur d’autres cerveaux ; il ne s’ensuivrait pas que cette force soit
de nature spirituelle indépendante du cerveau. »
Voilà l’argumentation que je voudrais examiner et
disséquer.
Prenons un fait, si vous le voulez bien, et analysons-
le. Une jeune femme m’a apporté, dans mon
cabinet, à Paris, la relation suivante, dans laquelle je
supprime les noms :
« Le jour de notre première entrevue, j’avais vingt
ans, lui en avait trente-deux : nos relations durèrent
pendant sept ans. Nous nous aimions tendrement.
« Un jour, mon ami m’annonça, non sans chagrin,
que sa situation, sa pauvreté, etc., le forçaient au
mariage, et dans ses explications embarrassées je sentais
un vague désir que nos relations n’en fussent pas
trop interrompues.
« Je coupai court à ce pénible entretien et, malgré
mon immense chagrin, je ne revis plus mon ami, ne
voulant pas, dans mon amour unique et absolu, partager
avec une autre et de bonne grâce cet homme
que j’aimais tant.
« J’appris plus tard, indirectement, qu’il était marié
et père d’un enfant.
« Quelques années après ce mariage, une nuit
d’avril 1893, je vis entrer dans ma chambre une forme
humaine : cette forme, de haute taille, était enveloppée
d’un voile blanc qui lui cachait presque toute la
figure. Je la vis avec terreur s’avancer, se pencher sur
moi, puis je sentis des lèvres se coller aux miennes ;

mais quelles lèvres ! je n’oublierai jamais l’impression
qu’elles me produisirent ; je ne sentis ni pression, ni
mouvement, ni chaleur, rien que du froid, le froid
d’une bouche morte !
« Cependant, j’éprouvai une détente, un grand bienêtre
pendant ce long baiser, mais à aucun moment de
ce rêve, ni le nom, ni l’image de l’ami perdu ne se présentèrent
à mon esprit. Au réveil, je ne pensai plus ou
peu à ce rêve, jusqu’au moment où, vers midi, parcourant
le journal de…, je lus ce qui suit :
« On nous écrit de X… qu’hier ont eu lieu les
obsèques de M. Y… » (ici les qualités du défunt) ; puis
l’article se terminait en attribuant cette mort à une
fièvre typhoïde causée par le surmenage de fonctions
remplies avec conscience.
« Cher ami, pensai-je, débarrassé des conventions
mondaines, tu es venu me dire que c’est moi que tu
aimais et que tu aimes encore par-delà la mort ; je te
remercie et je t’aime toujours. »
« Mlle Z. »

Voilà le fait tel qu’il s’est produit : l’ancienne et
commode hypothèse d’une hallucination simple ne
nous satisfait plus aujourd’hui. Ce qu’il s’agit d’expliquer,
c’est la coïncidence de la mort avec cette apparition.
Les manifestations de ce genre sont si nombreuses
que les coïncidences ne peuvent plus être
considérées comme fortuites, et qu’elles indiquent
une relation de cause à effet. Vous et moi, libres de

tous préjugés, nous admettons que Mlle Z… a vu et
senti la présence de son ami à ce moment critique de
son départ de ce monde. Des centaines d’exemples du
même ordre sont là. Mais nous différons dans l’interprétation
: vous ne voyez là qu’un acte cérébral du
mourant. Moi, j’y vois un acte psychique.
(Je me suis demandé si, par hasard, la narratrice
n’aurait pas parcouru le journal la veille du rêve, sans
y prendre garde, et si l’association des idées n’aurait
pas pris corps dans son rêve, mais elle m’a affirmé
que c’est le lendemain seulement qu’elle a lu le journal.
Cette hypothèse doit donc être écartée. Il y a bien
eu là communication entre les deux êtres.)
Sans doute, il est toujours difficile de faire la part
de ce qui appartient à l’esprit, à l’âme, et de ce qui
appartient au cerveau, et nous nous laissons naturellement
guider dans nos appréciations et dans nos
jugements par le sentiment intime qui résulte en
nous de la discussion des phénomènes. Or, n’est-ce
pas essentiellement ici une manifestation de l’esprit ?
Deux hypothèses se présentent. Ou bien, comme la
description l’indique, l’ami était déjà mort lorsqu’il
a agi, ou bien il était encore vivant, et, au moment
de mourir, cet homme a pensé à cette femme, à cette
amie des jours ensoleillés, a eu pour elle un regret,
un remords peut-être, et, qui sait, peut-être aussi une
espérance en l’au-delà, et cette communication télépathique
n’a pas été ressentie immédiatement pendant
les agitations diurnes et a été retardée jusqu’aux
heures de sommeil et de tranquillité. Ce n’est pas,

bien entendu, un fantôme quelconque qui s’est transporté
d’une ville à une autre ; c’est une transmission
mentale dont les ondes de la télégraphie sans fil nous
offrent une image physique. La distance était de 100
kilomètres ; on sait que cette distance ne compte pas.
Cette communication de pensée a pris la forme
décrite par la narratrice. Telle est l’impression que
nous donne l’examen de tous ces faits, et elle est de
plus en plus démonstrative, à mesure que nous avançons
dans l’étude de ces phénomènes. Voyons, par
exemple, un second cas.
« Étudiant à l’Université de Kiev, déjà marié, j’étais
allé passer l’été à la campagne chez ma soeur, habitant
une terre non loin de Pskow. En revenant par
Moscou, ma femme adorée tomba subitement malade
de l’influenza, et, malgré son extrême jeunesse, fut
rapidement brisée. Une paralysie du coeur l’emporta
subitement, comme un coup de foudre.
« Je n’essayerai pas de vous dépeindre ma douleur
et mon désespoir. Mais voici ce que je crois devoir
signaler à votre compétence, le problème dont je
désire ardemment connaître la solution.
« Mon père habitait Pultava ; il ignorait la maladie
de sa charmante belle-fille, et la savait avec moi à
Moscou. Quelle ne fut pas sa surprise de la voir à côté
de lui, comme il sortait de sa maison, l’accompagnant
pendant un instant ! Elle disparut aussitôt. Saisi d’effroi
et d’angoisse, il nous adressa à l’heure même un

télégramme pour s’informer de la santé de ma chère
compagne. C’était le jour de sa mort…
« Je vous serais reconnaissant pour toute ma vie de
m’expliquer ce fait extraordinaire.
Wenecian Bililowsky,
studiosius medicinx, Nikolskaja, 21, à Kiev
Ici, également, l’observation a eu lieu après la mort.
Dans cet exemple encore, n’avons-nous pas l’impression
d’une origine non matérielle du phénomène,
d’une cause morale, mentale, indiquant non seulement
l’existence de facultés inconnues dans l’être
humain, mais encore l’existence d’un être intellectuel
agissant ? Je ne puis pas voir l’oeuvre de l’anatomie,
de la physiologie animale ou de la chimie organique
dans ce genre de faits.
Examinons encore un autre exemple, différent aussi
des deux précédents, quoiqu’appartenant comme eux
à la télépathie. Écoutons le récit de l’observateur :
« Dans les premiers jours de novembre 1869, je partis
de Perpignan, ma ville natale, pour aller continuer
mes études de pharmacie à Montpellier. Ma famille se
composait de ma mère et de mes quatre soeurs. Je la
laissai très heureuse et en parfaite santé.
« Le 22 du même mois, ma soeur Hélène, une
superbe fille de dix-huit ans, la plus jeune et la préférée,
réunissait à la maison maternelle quelquesunes
de ses jeunes amies. Vers trois heures de l’après

dîner, elles se dirigèrent, en compagnie de ma mère,
vers la promenade des Platanes. Le temps était très
beau. Au bout d’une demi-heure, ma soeur fut prise
d’un malaise subit : « Mère, dit-elle, je sens un frisson
étrange courir par tout mon corps ; j’ai froid, et ma
gorge me fait grand mal. Rentrons. »
« La nuit suivante, à cinq heures du matin1, ma
bien-aimée soeur expirait dans les bras de ma mère,
asphyxiée, terrassée par une angine couenneuse que
deux docteurs furent impuissants à dompter.
« Ma famille, — j’étais le seul homme pour la représenter
aux obsèques —, m’envoya télégramme sur
télégramme à Montpellier. Par une terrible fatalité,
que je déplore encore aujourd’hui, aucun ne me fut
remis à temps.
« Or, dans la nuit du 23 au 24, je fus en proie à une
épouvantable hallucination.
« J’étais rentré chez moi à 2 heures du matin, l’esprit
libre et encore tout plein du bonheur que j’avais
éprouvé dans les journées des 22 et 23, consacrées à
une partie de plaisir. Je me mis au lit très gai. Cinq
minutes après, j’étais endormi. « Sur les 4 heures du
matin, je vis apparaître devant moi la figure de ma
soeur, pâle, sanglante, inanimée, et un cri perçant,
répété, plaintif, venait frapper mon oreille : « Que fais-tu,
mon Louis ? Mais viens donc, mais viens donc ! »
« Dans mon sommeil nerveux et agité, je pris une


1 Les heures de la première narration ont été modifiées après
examen précis.


voiture ; mais, hélas ! malgré des efforts surhumains,
je ne pouvais pas la faire avancer.
« Et je voyais toujours ma soeur pâle, sanglante, inanimée,
et le même cri perçant, répété, plaintif, venait
frapper mon oreille : « Que fais-tu, mon Louis ? mais
viens donc, mais viens donc ! »
« Je me réveillai brusquement, la face congestionnée,
la tête en feu, la gorge sèche, la respiration
courte et saccadée, tandis que mon corps ruisselait
de sueur. « Je bondis hors de mon lit, cherchant à me
ressaisir… Une heure après, je me recouchai ; mais je
ne pus retrouver le repos.
« À 11 heures du matin, j’arrivai à la pension, en
proie à une insurmontable tristesse. Questionné par
mes camarades, je leur racontai le fait brutal tel que
je l’avais ressenti. Il me valut certaines railleries. À
2 heures je me rendis à la Faculté, espérant trouver
dans l’étude quelque repos.
« En sortant du cours, à 4 heures, je vis une femme
en grand deuil s’avancer vers moi. Elle souleva son
voile. Je reconnus ma soeur aînée qui, inquiète sur
moi, venait, malgré son extrême douleur, demander
ce que j’étais devenu.
« Elle me fit part du fatal événement que rien ne
pouvait me faire prévoir, puisque j’avais reçu des
nouvelles excellentes de ma famille le 22 novembre
au matin.
« Je vous livre, sur l’honneur, ce récit absolument

 vrai. Je n’exprime aucune opinion, je me borne
raconter.
« Vingt ans se sont écoulés depuis lors, l’impression
est toujours aussi profonde, — maintenant surtout, —
et si les traits de mon Hélène ne m’apparaissent pas
avec la même netteté, j’entends toujours ce même
appel plaintif, multiplié, désespéré : « Que fais-tu
donc, mon Louis ? Mais viens donc, mais viens donc ! »
Louis Noell,
Pharmacien à Cette
Telle est la narration du phénomène psychique.
Si vous ne sentez pas, mon cher ami, que le corps
de la morte, vingt-trois heures après le décès, n’est
pas la cause de cette impression ; qu’il y a là autre
chose que l’organisme matériel ; que, soit que l’esprit
de M. Noell se soit transporté pendant le sommeil
vers sa soeur morte, soit que l’action télépathique ait
eu celle-ci comme point d’émanation, nous sommes
en présence d’une action appartenant au domaine de
l’âme et non à celui du corps et nous portant à penser
que l’âme existe personnellement et n’est pas un
effet, une fonction, une sécrétion du cerveau ; non, si
vous ne le sentez pas, vous, l’artiste et le penseur que
je connais, c’est que vous ne vous êtes pas donné le
temps de poser le problème.
Que voulez-vous que le cerveau de cette jeune fille
ait fait après sa mort ?
Toute hypothèse « matérielle » est invraisemblable.

On peut supposer qu’elle a appelé son frère avant
de mourir, et que la réception de cet appel est restée
latente dans l’esprit de son frère jusqu’à ce qu’une
heure de tranquillité ait permis à son cerveau de la
percevoir. On peut supposer aussi que l’appel a été
fait après la mort. Tout est à étudier.
Le plus simple serait de nier, je veux dire de déclarer
que le jeune étudiant a eu là tout simplement
un cauchemar, et que par hasard ce cauchemar ait
coïncidé avec la mort de sa soeur. Oui, c’est là le
plus simple. Mais cette solution vous satisfait-elle ?
Vous satisfait-elle surtout lorsque vous avez sous
les yeux des centaines de relations du même ordre ?
Vous satisfait-elle aussi dans les cas où le narrateur
a vu, ce qui s’appelle vu, à distance, tous les détails
d’une mort, d’un suicide, d’un accident, d’un incendie
? Non. Vous avez l’esprit trop scientifique et d’une
exigence trop rationnelle pour pouvoir être satisfait
de cette vieille hypothèse du hasard, et vous savez
que le calcul des probabilités nous prouve qu’elle est
inacceptable.
Alors quoi ?
Alors autre chose : le problème psychique est
ouvert, avouons-le sans réticence.
Je ne me charge pas de l’expliquer. La science n’en
est pas encore là. Admettre et expliquer sont deux.
Nous sommes forcés d’admettre les faits, lors même
que nous ne les expliquons pas. Un homme passe au
coin d’une rue et reçoit un pot de fleurs sur la tête : il

est bien forcé de l’enregistrer sans pour cela deviner
immédiatement d’où il vient et comment la verticale
et l’horizontale se sont rencontrées juste à point sur
sa tête.
Non, vraiment, ce que nous appelons la matière et
ses propriétés ne suffit pas pour expliquer ces faits,
et voilà pourquoi ils sont d’un autre ordre, d’un ordre
qui a tous les droits à être qualifié de « psychique » et
qui conduit à admettre l’existence d’âmes, d’esprits,
d’êtres intellectuels, spirituels, qui ne sont pas de
simples fonctions cérébrales. La transmission mentale,
la vue à distance sans l’aide des yeux et la vue
des choses à venir ne donnent-elles pas les mêmes
témoignages ?
La transmission mentale n’est pas douteuse, notamment
entre un magnétiseur et son sujet. Je pourrais
vous en rappeler mille exemples. En voici un, peu
sentimental, assurément, mais bien caractéristique,
cité par le Dr Bertrand, l’un des expérimentateurs les
plus compétents dans la question.
Un magnétiseur fort imbu d’idées mystiques
avait un somnambule qui, pendant son sommeil, ne
voyait que des anges et des esprits de toute espèce :
ces visions servaient à confirmer de plus en plus le
magnétiseur dans sa croyance religieuse. Comme il
citait toujours les rêves de son somnambule à l’appui
de son système, un autre magnétiseur de sa connaissance
se chargea de le détromper en lui montrant que
son somnambule n’avait les visions qu’il rapportait

que parce que le type en existait dans sa propre tête.
Il proposa, pour prouver ce qu’il avançait, de faire
voir au même somnambule la réunion des anges du
paradis à table et mangeant un dindon.
Il endormit donc le somnambule, et au bout de
quelque temps lui demanda s’il ne voyait rien d’extraordinaire.
Celui-ci répondit qu’il apercevait
une grande réunion d’anges. « Et que font-ils ? dit
le magnétiseur. « Ils sont autour d’une table et ils
mangent ». Il ne put indiquer cependant quel était le
mets qu’ils avaient devant eux.
C’est là un exemple de suggestion mentale comme
vous en connaissez beaucoup vous-même. La volonté
de magnétiseur agit, sans la parole, sur le sujet. Sans
doute, nous pouvons dire ici que c’est l’action d’un
cerveau sur un autre, mais ne semble-t-il pas que
le cerveau n’est qu’un instrument de la volonté ? Je
ne féliciterais pas plus le cerveau de penser que je
ne féliciterais une lunette de bien voir Saturne. Ne
semble-t-il pas que le cerveau est l’organe de la pensée,
comme l’oeil est l’organe de la vision ?
Et la vue à distance, en rêve ? Ne nous met-elle pas
en présence d’un être spirituel doué de facultés spéciales
? Un marin, par exemple, m’écrit de Brest :
« De 1870 à 1874, j’avais un frère employé à l’arsenal
de Fou-Tchéou en Chine, comme monteur mécanicien.
Un de ses amis, mécanicien et compatriote de
la même ville (Brest), également à l’arsenal de Fou-Tchéou,
vint un matin voir mon frère à son logement

et lui raconta ce qui suit : « Mon cher ami, je suis
navré, j’ai rêvé cette nuit que mon jeune enfant était
mort du croup, sur un édredon rouge. » Mon frère se
moqua de sa crédulité, parla de cauchemar, et pour
dissiper cette impression invita son ami à déjeuner.
Mais rien ne put distraire celui-ci : pour lui, son
enfant était mort.
« La première lettre qu’il reçut de France après
ce récit, et qui était de sa femme, lui annonçait la
mort de leur enfant, mort du croup, dans de grandes
souffrances, et, coïncidence bizarre, sur un édredon
rouge, la nuit même du rêve. « À la réception de cette
lettre, il vint tout en larmes la montrer à mon frère,
duquel je tiens ce récit. »
Ces sortes de faits, très nombreux également,
n’indiquent-ils pas dans l’homme autre chose que le
corps ?
Que pensez-vous aussi de la vision suivante ?
« Mon père avait un ami d’enfance, le général
Charpentier de Cossigny, qui m’avait toujours témoigné
beaucoup d’affection. Comme il était atteint
d’une maladie nerveuse qui rendait son humeur
assez bizarre, nous ne nous étonnions jamais qu’il
nous fît, quelquefois, trois ou quatre visites coup sur
coup, puis qu’il restât des mois sans se montrer. En
novembre 1892 (il y avait près de trois mois que nous
ne l’avions pas vu), comme je souffrais d’une forte
migraine, j’étais allé me coucher de bonne heure. Je

commençais à m’endormir, quand j’entendis mon
nom, prononcé d’abord à voix basse, puis un peu plus
haut. Je prêtai l’oreille, pensant que c’était mon père
qui m’appelait, mais je l’entendis dormir dans la pièce
voisine et son souffle était très égal, comme celui de
quelqu’un endormi depuis longtemps. Je m’assoupis
de nouveau et j’eus un rêve. Je vis l’escalier de
la maison que le général habitait (7, cité Vaneau).
Il m’apparut lui-même accoudé à la rampe du palier
du premier étage ; puis il descendit, vint à moi et
m’embrassa au front. Ses lèvres étaient si froides que
le contact me réveilla. Je vis alors distinctement, au
milieu de ma chambre, éclairée par le reflet du gaz
de la rue, la silhouette haute et fine du général qui
s’éloignait. Je ne dormais pas, puisque j’entendis 11
heures sonner au lycée Henri IV et que je comptai les
coups. Je ne pus me rendormir, et l’impression froide
des lèvres de notre vieil ami me resta au front toute
la nuit. Au matin, ma première parole à ma mère fut :
« Nous aurons des nouvelles du général de Cossigny,
je l’ai vu cette nuit. »
« Quelques instants après, mon père trouvait dans
son journal la nouvelle de la mort de son vieux camarade,
arrivée la veille au soir, à la suite d’une chute
dans l’escalier. Aucun de nous n’avait vu ce journal.
Jean Dreuilhe,
6, rue des Boulangers, Paris

Comme dans le cas précédent, et comme dans tous

les autres analogues, il est difficile de ne pas admettre
que l’esprit voit à distance. Ce n’est ni l’oeil, ni la
rétine, ni le nerf optique, ni le cerveau.
Vous avez dû remarquer aussi le cas du maréchal
Serrano, cité par sa femme.
« Depuis douze longs mois, une maladie bien grave,
hélas ! puisqu’elle devait l’emporter, minait la vie de
mon mari. Sentant que sa fin approchait, son neveu,
le général Lopez Dominguez, se rendit auprès du président
du conseil des ministres, M. Canovas, pour
obtenir qu’à son décès Serrano fût enterré, comme
les autres maréchaux, dans une église.
« Le roi, alors au Prado, repoussa la demande du
général Lopez Dominguez.
Il ajouta pourtant qu’il prolongerait son séjour
dans le domaine royal afin que sa présence à Madrid
n’empêchât pas que l’on pût rendre au maréchal les
honneurs militaires dus au rang et à la situation qu’il
occupait dans l’armée.
« Les souffrances du maréchal augmentaient
chaque jour ; il ne pouvait plus se coucher et restait
constamment dans un fauteuil. Un matin, à l’aube,
mon mari, qu’un état de complet anéantissement,
causé par l’usage de la morphine, paralysait entièrement,
et qui ne pouvait faire un seul mouvement
sans l’appui de plusieurs aides, se leva tout à coup
seul, droit et ferme, et d’une voix plus sonore qu’il

ne l’avait jamais eue de sa vie, il cria dans le grand
silence de la nuit :
« Vite qu’un officier d’ordonnance monte à cheval
et coure au Prado : le roi est mort ! »
« Il retomba épuisé dans son fauteuil. Nous crûmes
tous au délire, et nous nous empressâmes de lui donner
un calmant. Il s’assoupit, mais quelques minutes
après, de nouveau, il se leva. D’une voix affaiblie,
presque sépulcrale, il dit : « Mon uniforme, mon épée :
le roi est mort ! »
« Ce fut sa dernière lueur de vie. Après avoir reçu,
avec les derniers sacrements, la bénédiction du pape,
il expira. Alphonse XII mourut sans ces consolations.
« Cette soudaine vision de la mort du roi par un mourant
était vraie. Le lendemain, tout Madrid apprit
avec stupeur la mort du roi, qui se trouvait presque
seul au Prado.
« Le corps royal fut transporté à Madrid. Par ce fait,
Serrano ne put recevoir l’hommage qui avait été promis.
On sait que lorsque le roi est au palais de Madrid,
les honneurs sont seulement pour lui, même s’il est
mort, tant que son corps s’y trouve.
« Est-ce le roi lui-même qui apparut à mon mari ?
Comment apprit-il la nouvelle ?
« Voilà un sujet de méditation.

Comtesse de Serrano,
Duchesse de la Torre

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