LA CITE D’ISIS – Histoire vraie des Arabes


Le bouquin indispensable dans sa bibliothèque, d’autant plus qu’il fait grincer quelques dents…

Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas !

Merci M. Rossi

Résultat de recherche d'images pour "pierre rossi la cité d'isis"

Ouvrage: La Cité D’Isis Histoire vraie des Arabes 

Auteur: Rossi Pierre

Année: 1976

« La théorie de Jésus était celles des philosophes arabes ses contemporains. »

Stendhal: Chroniques italiennes Les Cenci.

PREFACE
Une vision bornée de l’histoire nous a imposé d’en localiser
les sources non loin de chez nous, dans l’aride péninsule
hellénique et sur les misérables rives du Tibre. Les
Européens réduisent volontiers les origines de leur culture
aux cantons athénien et romain. C’est là une appréciation
erronée ; elle nous a été inspirée par des partis
pris confessionnels et politiques. Il n’est guère douteux
en effet que les historiens de l’Eglise catholique romaine,
seuls maîtres durant plus de mille ans des archives de
l’antiquité, en ont orienté l’interprétation pour la plus
grande gloire de l’Occident européen.
C’est pourtant sous la lumière torrentielle de l’Asie,
mater gentium, et du ciel nilotique que s’est accomplie
toute l’histoire de l’Orient et de l’Occident. L ’Egypte et
la Babylonie ont rassemblé les puissants effluves dont
est née la grande civilisation arabe qui, depuis l’aube des
temps, a étendu son savoir vivre à l’ensemble des terres
comprises entre l’Indus et le Tage, le Nil bleu et la Baltique.
Athènes et Rome n’en furent que des reflets. En rendant
à l’Asie et aux espaces arabes leur juste place, en
précisant honnêtement leur rôle dans Vélaboration d’une
culture qui est la nôtre, nous souhaitons rétablir, par
delà les seuils athénien et romain, les liens de parenté
qui ont uni l’Europe à un ensemble de dimensions singulièrement
plus vastes où se liront mieux les lignes de son
avenir. L ’Europe n’est ni le centre du monde ni le miroir

du souverain Bien. Fille de l’Orient afro-asiatique elle ne
représente dans cet océan d’espace et de temps qu’une
région où s’exercent des forces dont la puissance l’entraine.
Tout comme elles entraînaient autrefois les Césars.
Mais les préjugés demeurent ; mais un enseignement
doctrinaire fausse nos jugements ; mais les images dont
nous sommes hantés ont pris la place de l’évidence. Nous
croyons que les cours d’histoire que nous suivons dans
nos écoles sont identiques à ceux que professent Le Caire,
Téhéran, Caboul ou Calcutta. Ce n ’est pas vrai. Sur cette
illusion nous n’en avons pas moins établi nos prétentions
à régenter les nations non occidentales. Quand nous
aurons appris à peser l’exact poids des mondes qui nous
entourent, nous découvrirons peut-être, outre la vraie
fraternité, tout à la fois nos horizons et nos limites. Prestige
du verbe, orgueil de soi, volonté de surélévation : lorsque
nous avons prononcé le mot Occident, nous avons
tout dit. Comme si l’Occident était autre chose que la
pente déclinante de l’Orient…
Quant à l’univers arabe (et il s’agit bien d’un univers)
nous en avons ramené les frontières à deux ou trois
arpents de désert infécond où flotteraient quelques résidus
de mythes. Nous l’avons rabaissé, caricaturé, presque
entièrement enterré. Or le voici qui remonte à la réalité
de la vie. Il est temps de nous apercevoir que si notre
Occident est plaisant, riche, beau, encore ordonné, il le
doit aux grands empires arabes qui ont créé les conditions
d’un tel bonheur. Nous sommes semblables à ce
coquelicot d’Omar Al Khayyam qui puisait sa pourpre
au sang d’un empereur enseveli.
Paris, mai 1976.

 

 

I

DES PYRAMIDES A LA CHAPELLE MÉDICIS

A Florence dans la chapelle Médicis, Michel-Ange a
statufié en quatre figures monumentales les quatre moments
du temps : l’Aurore et le Crépuscule, le Jour et la
Nuit, c’est-à-dire Isis et Osiris, Apollon et Perséphone.
Tentative de transposer l’angoisse du temps en beauté
de l’espace ; appel à notre esprit pour l’inviter à communiquer
avec son éternité. La chapelle délimite un espace
esthétique consacré à la méditation sur le destin de
l’homme dans le mouvement universel, sur la mort dépassée,
sur la résurrection annoncée et déjà présente,
sur la Perfection immuable et inaltérable, à l’image du
marbre qui la figure. Les traits de pierre de Julien Médicis
n’en finissent plus dans leur songerie consternée de
refléter les antinomies de ce monde. Art, philosophie et
religion sont ici confondus, utilisant les rigueurs de la
géométrie à trois dimensions pour en suggérer une quatrième,
celle de l’invisible porté par le Visible. Le visiteur
qui pénètre seul dans la chapelle est gagné par le sentiment
très sensible que ce tombeau et ces statues, dans le

silence de leur géométrie pure, suggèrent l’existence d’un
domaine inviolable situé au-delà des apparences. Le même
visiteur retirerait une émotion identique de la contemplation
du temple de Memphis ou de la colonnade de
Baalbek entourés de leur ciel et de leur désert. Les Pyramides
et les Colosses de Ninive, la mosquée d’Omar et la
chapelle Médicis relèvent d’un même paysage mental ;
niant à l’éphémère toute valeur, ces monuments affirment
que l’art n’est rien d’autre qu’une poussée de la terre
entière vers le ciel. Pour aboutir à la chapelle Médicis,
joyau de l’art occidental, il a donc fallu que se perpétuent
et se confondent en un essor continu l’Egypte et la Chaldée,
la Palestine et l’Anatolie, le Yémen et le Pont-Euxin,
la Grèce et Rome enfin, c’est-à-dire toutes les puissances
culturelles de l’espace arabe. C’est le monde arabe qui a
donné à notre esprit occidental la mesure orientale, sans
laquelle il n’aurait pu ni se définir ni se stabiliser dans
son harmonie.
En parlant d’espace arabe nous avons conscience d’aller
à l’encontre d’une théorie sacrée qui fait de l’Arabe un
personnage désertique surgi dans l’histoire à une époque
indéterminée. « Les premiers temps de l’histoire des Arabes,
écrit doctement l’Encyclopédie de l’Islam, sont encore
très obscurs ; nous ne savons ni d’où ils viennent ni quelle
fut leur existence primitive. » Une chose paraît sûre
pourtant, à l’auteur de l’article, c’est qu’ils étaient et
sont des « sémites ». Et voilà la grande explication
lâchée. Explication en réalité parfaitement vide de
sens. Tellement vide que la même Encyclopédie de l’Islam
n’a pas osé faire figurer le paragraphe « sémites »
à la table des matières. Est-il besoin d’ajouter que l’expression
« sémite » ne figure ni dans le vocabulaire grec,
ni dans la langue latine ? Ce qui en dit long. On ne la
trouve nulle part avant la fin du XVIIIe siècle. C’est en
effet l’érudit allemand A.L. Schlôzel qui a forgé l’adjectif
« sémite » dans un ouvrage publié en 1781 et intitulé
Répertoire de la littérature biblique et orientale ; comme
si la littérature biblique n’était pas orientale ! Qu’il soit
venu à l’esprit de A.L. Schlôzel d’établir un tel démarquage

nous invite à la méfiance. Il est certes péremptoirement
admis que le partage des peuples entre orientaux
et occidentaux est la clé de notre histoire et qu’à cette
division géographique correspond une double frontière
ethnique et linguistique, qui est celle des Indo-européens,
appelés parfois Aryens, et des Sémites. Tous les bons
esprits ont jusqu’à ce jour plié le genou devant cette
invention née de l’imagination de philologues allemands.
Les historiens de demain s’étonneront du triomphe paradoxal
de la crédulité et du conformisme en une époque,
la nôtre, qui s’affirme sceptique, rationaliste et contestataire.
En effet, à partir des documents et des matériaux
dont dispose le savant, il est rigoureusement impossible
de prouver l’existence de peuples sémites et aryens,
à plus forte raison d’en donner les frontières et les particularités
propres ; de même qu’est fausse tant dans ses
principes que dans ses énoncés la doctrine selon laquelle
Orient et Occident trouvent leur définition et leur différence
en des langues indo-européennes et sémitiques.
Dans l’état actuel de nos connaissances nous n’avons pas
le droit d’avancer de tels concepts. Les termes de Sémites
et d’Aryens ne sont rien, ne signifient rien. Pour qu’ils
acquièrent quelque réalité et servent de points d’histoire
il aurait fallu d’abord que des peuples en aient pris intérieurement
possession et se soient reconnus aryens ou
sémites. Jamais personne, aucune culture ni société ne
s’est encore réclamée du destin sémite ou aryen. Il faut
que cela soit dit. Mais notre monde est devenu tellement
théorique qu’il se complaît à demeurer dans les formes
imaginaires où l’ont installé les intellectuels. La dimension
universelle des théories qu’ils enseignent, la solidarité
(pour ne pas dire la complicité) qui les lient, l’appareil
doctoral dont ils s’entourent donnent à leurs paroles
une autorité qui en impose à l’opinion et la séduit ; tant
il est vrai, écrit Erasme, que « l’homme est ainsi fait que
les fictions l’impressionnent plus que la vérité ». Or la
vérité n’a rien à voir avec la distinction naïve ou suspecte
entre « Aryens » et « Sémites ». De ces deux termes le
premier est une invention pure et simple, le second un

néologisme dérivé de Sem, fils de Noé et personnage mythique
s’il s’en fut. De plus, pour respecter la tradition
biblique c’est « Japhetites » et non « Aryens » qu’il conviendrait
de dire, puisque parmi les trois fils de Noé,
Japhet aurait engendré les Grecs, les Anatoliens et nos
parents européens. Avec quelle impardonnable légèreté
notre école scientifique s’est avancée en un domaine
aussi incertain ! Il ne suffit pas de bien parler, encore
faut-il parler juste. A force de se vouloir créateur de
mots, certains ont fini par devenir créatures des mots.
Tous les savants certes n’ont pas fait chorus ; il y a eu
ça et là des voix discordantes ; de vives critiques se sont
parfois élevées contre les prétentions aberrantes des théories
accréditées ; mais il est connu que l’université est un
corps protecteur de ses fidèles et impitoyable aux contestataires.
Les critiques se sont tues quand elles n’étaient
pas étouffées. Craignant d’indisposer les maîtres dont ils
étaient les disciples bien des professeurs et exégètes ont
préféré entrer dans le rang, se condamnant ainsi à dispenser
un enseignement auquel ils ne croyaient plus et à
perpétuer une illusion qui n’était plus la leur, devenus
en somme des faussaires malgré eux. Il est non moins
vrai que les Arabes eux-mêmes, fascinés par ce qu’ils
croyaient être l’infaillibilité universitaire de l’Occident,
ont accepté de s’entendre définir par des observateurs
étrangers ; ils ont gobé docilement les jugements téméraires
de nos orientalistes, sans se dire que les Occidentaux,
mieux avertis, auraient pour leur part accueilli avec
un scepticisme cinglant les thèses que se seraient permis
de fonder sur leur compte des écoles « d’occidentalistes
> installées au Caire ou à Bagdad. Mais s’il existe
des orientalistes chez nous, il n’est point d’occidentalistes
au Caire. Lacune significative. Car bien entendu elle
n’est nullement innocente cette disparité. Au Xe siècle de
notre ère, traitant des insondables secrets de l’histoire, le
saint égyptien Niffari s’exprimait ainsi : « la surface de
la mer est une clarté qui nous aveugle par ses miroitements
; le fond de la mer est une obscurité impénétrable.
Entre les deux nagent de gros poissons qui sont à redouter ».

Les égarements de la science sont plus dangereux
que ceux de l’ignorance. Dieu sait les mauvaises causes
qu’a pu recouvrir du manteau de Noé la discrimination
entre Sémites et Indo-européens… discrimination d’autant
plus arbitraire qu’une des constantes de l’histoire
de l’Orient est l’absence de frontières ethniques ou confessionnelles
; constante assortie d’une autre évidence,
celle que, Orient et Occident ne sont nullement des domaines
antinomiques mais bien au contraire les pôles
d’une même vérité, d’une même culture, d’une même histoire.
Les Grecs étaient des orientaux. Les Romains se
réclamaient d’Enée. Les racines phonétiques et les écritures
sont à ce point enchevêtrées que toute analyse
relève de la gageure. L’erreur a été précisément de la
tenter à partir de postulats plus ou moins dérivés d’un
enseignement pseudo-chrétien et d’une connaissance
tronquée des littératures antiques. Simplifiant à l’extrême
l’énorme accumulation culturelle accomplie dans notre
monde méditerranéen depuis le 4′ ou le 5“ millénaire
avant notre ère, résumant en trois ou quatre épisodes exigus
un passé vertigineux, nous en avons donné des schémas
dérisoires et conformes à nos goûts, c’est-à-dire propres
à justifier nos dégoûts. Avant même de nous dire
que la plupart des événements d’autrefois nous sont devenus
inintelligibles, que les difficultés sémantiques demeurent
quasiment insurmontables, nous avons tranché
du nécessaire sans avoir pour autant acquis la moindre
certitude. Une autre disposition plus périlleuse nous a
amenés à confier à une oligarchie de savants confinés
dans leur monastère, leur université ou leur laboratoire,
l’étude des immenses sociétés antiques dont la vie essentiellement
collective, communautaire, anonyme et religieuse
n’a guère de rapport avec ces oiseaux rares que
sont les spécialistes.
Dans un ouvrage récent sur « l’archéologie devant
l’imposture s> qui vient d’être publié aux éditions Laffont
par J.-P. Adam, directeur du bureau d’architecture
antique de Paris, est dénoncé le caractère mystificateur et
purement hypothétique d’une certaine science du passé.

L’auteur se dit stupéfait de voir le bon sens bafoué à ce
point. Lui-même toutefois n’a pas osé aller jusqu’au bout
de sa logique.
Comment ne pas sourire en lisant sous la plume d’Ernest
Renan dans « l’histoire des langues sémitiques » que
« par une grâce particulière » Aryens et Sémites n’ont
jamais connu « l’état sauvage » et se sont trouvés d’emblée
portés au plus haut niveau de la culture ? Telle Minerve
sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Comment
prendre au sérieux des déclarations comme celles-ci :
« les Assyriens étaient assurément des Sémites ; quant
aux Chaldéens, impossible de savoir qui ils étaient ni
d’où ils venaient », affirmation aussitôt complétée par
celle-ci « rapidement Chaldéens et Assyriens constituèrent
une civilisation commune, dite assyro-babylonienne
». Quelle est donc dans cette civilisation-là la part
du sémite et du non-sémite ? Poursuivons : « pour les uns
les Hittites étaient des Sémites, pour les autres des Mongols,
pour d’autres enfin des Mongols-sémites ». Quant
aux Egyptiens ils sont pour les uns des Ethiopiens, pour
les autres des demi-sémites mâtinés de Hamitiques ou
Africains blancs (?) « Ils ont dû envahir la vallée du Nil
à une époque tellement lointaine que l’imagination ne
peut le supputer. » Certains sont allés se demander s’ils
n’étaient pas d’origine océanienne (sans préciser quel
océan). Eux-mêmes avaient leur idée là-dessus ; dans les
inscriptions de Karnak ils se disent descendants des Shesou-
Hor, c’est-à-dire des « serviteurs d’Horus » c’est-àdire…
des Egyptiens. Voilà au moins une lapalissade honnête.
« Il est établi aujourd’hui (?) que l’Arabie centrale
fut le berceau des Sémites. Les Sémites qui restèrent en
Arabie furent les ancêtres du peuple arabe. Ceux qui s’installèrent
dans le bas Euphrate et rayonnèrent ensuite sur
tout l’Asie antérieure furent les Assyriens et les… Israélites.
» Voilà une interprétation qui confond Chaldéens,
Assyriens, Israélites et suppose une « Asie antérieure »
vide d’habitants ; car si elle n’était pas vide, par qui étaitelle
peuplée ? Silence là-dessus. Selon Flavius Josèphe,
si souvent cité par nos exégètes, ni les Syriens ni les Egyptiens

ni les Libanais ne sont des Sémites, ni les juifs éthiopiens.
Mais les Perses le sont. Nos érudits précisent, de
leur côté, que les Perses sont des Aryens qui venaient
d’Asie et ont envahi le plateau iranien et le nord de l’Inde
vers l’an 3000 av. J.-C. Le malheur est qu’il existe une
version selon laquelle les Sémites aussi étaient originaires
d’Asie. En tous cas les seules inscriptions découvertes
en pays mède et perse, terre sacrée de l’aryanisme,
sont du cunéiforme, de l’égyptien ou de l’araméen, trois
langues dites sémitiques. La contradiction saute aux yeux
mais il est vrai que dans le domaine prétendu scientifique
nous n’en sommes pas à une contradiction près.
Poursuivant plus avant dans nos recherches sur les Sémites
nous avons consulté les derniers ouvrages publiés
sous le patronage de la Sorbonne, du Collège de France
et de l’Ecole Biblique de Jérusalem. Nous sommes tombés
sur des études fort intéressantes mais littéralement
truffées d’expression que nous livrons en vrac : « il y a
d’assez fortes chances pour que… tout se passe comme
si… ; nous avons choisi parmi les hypothèses celle qui
nous a paru la plus valable et la plus conforme à l’idée
que nous nous sommes tracée ; le texte aurait été transcrit
à partir d’un original hébraïque… introuvable. » Cette
idée de faire appel à la déposition d’un témoin absent
n’est-elle pas paradoxale ? On découvre aussi, au hasard
d’un commentaire, telle note d’un savant de Heidelberg
qui relève l’erreur commise par un copiste il y a 4 000
ans ! Est-ce sérieux ? Nous pourrions multiplier à l’infini
les exemples d’hypothèses problématiques, de conclusions
gratuites, le propre de tous ces experts étant de n’être
d’accord à peu près sur rien ; sauf, étrangement, sur le
terme « Sémite » mais nullement sur son contenu. Bref,
nous sommes en pleine ignorance, une ignorance
scientifique s’entend. Tout serait pourtant tellement simple
si, au lieu de parler des Sémites, héros fictifs d’une
étymologie imaginaire, nous parlions des Arabes, peuple
bien réel et dont la permanence sociologique, culturelle
et linguistique donne vie et équilibre à la Méditerranée
depuis plusieurs millénaires. Les monuments sont là pour

attester que la civilisation qui est la nôtre a pris naissance
et éclat dans un territoire compris entre le Nil et
l’indus, le Caucase et le détroit de Bab el-Mandeb. Quatre
nations s’y sont taillé un empire de longue durée : les
Egyptiens, les Syro-cananéens, les Gréco-hittites et les
Babyloniens. Une seule langue écrite et parlée a fini par
s’y imposer et par recouvrir ce grand ensemble : l’araméen
et son annexe occidentale le grec, étroitement apparentés
l’un à l’autre. Or l’araméen a évolué naturellement
et sans heurt en langue arabe, cette dernière se trouvant
désormais l’héritière des passés égyptien, cananéen, hittite
et babylonien. Telle est l’exacte mesure de la culture
arabe, mère et inspiratrice de l’hellénisme qu’elle a façonné
dans son esprit et dans ses lois. Arabe et Grec se
conjuguent et se coordonnent pour donner ce que nous
appelons la civilisation qui n’est, comme on le voit, pas
plus orientale qu’occidentale, pas plus sémite qu’aryenne,
mais une et indivisible en toutes ses parties, qu’elles
soient spirituelles ou matérielles. Témoins imposants de
cette vérité : les trois textes originaux de notre monothéisme
; ils sont rédigés l’un en arabe, le Coran ; les
deux autres en grec, l’ancien et le nouveau Testament.
Une mise au point sur l’hébraïsme est ici nécessaire,
car une illusion compliquée d’une perpétuelle prestidigitation
étymologique a pu entraîner bien des gens à voir
dans les Hébreux et dans leur « culture > les ancêtres
suprêmes de l’histoire de l’Orient et par là même de la
nôtre. Et tout d’abord il est bon de savoir qu’en dehors
des textes bibliques, l’histoire fait sur les Hébreux un
silence total. Nulle part ni l’archéologie, ni l’épigraphie,
ni la statuaire ne révèlent le moindre vestige hébraïque.
Sur les milliers de textes cunéiformes ou égyptiens qui
constituent les bibliothèques d’Egypte, de Ras Shamra ou
de Ninive, pas plus que dans les récits araméens le mot
hébreu n’est mentionné ; les fameux rois bibliques que
sont David ou Salomon ne défraient aucune chronique.
Aucune mention non plus de l’épopée et des batailles
liées à un exode des Hébreux. Nulle rupture de civilisation
n’est attestée par les fouilles faites en Palestine depuis1890.

Le néant est aussi parfait que définitif. Il ne
saurait donc être question d’histoire lorsqu’on ignore les
faits, ni de tenter de deviner les événements alors qu’on
ne possède aucun document. En 1973 a été publiée sous le
patronage des autorités israéliennes une belle édition de
l’oeuvre de Flavius Josèphe ; l’ouvrage est illustré de reproductions
babyloniennes, sumériennes, égyptiennes,
hittites, c’est-à-dire arabes. Nul hébraïsme là-dedans, pas
même dans le texte qui, comme chacun le sait, est une
traduction du grec, Flavius Josèphe écrivant en grec et
parlant araméen ainsi que tous les Palestiniens de son
époque. Ajoutons qu’ignorés des Evangiles, les Hébreux
le sont aussi du Coran qui parle seulement des Juifs, des
Israélites, ou des Enfants d’Israël. En tous cas chaque
fois que figure le mot hébreu dans les littératures arabe,
grecque ou latine, il désigne une religion et non pas une
nation. Il existe bien une épître aux Hébreux mais elle a
été rejetée par les exégètes ; d’abord pour des raisons
matérielles, la notation « aux Hébreux » ayant été ajoutée
marginalement ; ensuite parce que personne n’était d’accord
sur le sens du terme hébreu qui échappe à toute analyse
sérieuse. Il nous est actuellement impossible de définir
les Hébreux ni dans le temps, ni dans l’espace, ni
par la sociologie, ni par la confession. Et ce n’est pas
Flavius Josèphe qui nous aidera ; son Histoire ancienne
des Juifs est étonnante dans ses contradictions et dans
ses contes : il place la Chaldée hors de la Mésopotamie,
fait d’Abraham un roi de Syrie ; il signale aussi que les
« samaritains sont hébreux mais pas juifs ». (page 361
éditions Lidis 1973). Une certitude en tous cas, l’hébreu
n’est pas la langue originelle du judaïsme dont l’expression
vivante et parlée fut d’abord l’araméen, ensuite
l’arabe : le judaïsme ayant partagé le destin culturel des
autres religions égypto-babylonienne, orphique, chrétienne
ou islamique. Lorsque Jésus sur la croix jeta le
grand cri « Allah, Allah, limadha sabactani », c’est en
arabe qu’il cria ; tout Arabe en comprendra aujourd’hui
le sens : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi t’en vas-tu le
premier ?» ou bien « pourquoi me laisses-tu en arrière ? »

II n’y a rien d’hébreu là-dedans, malgré les commentaires
de certains érudits. Par acquit de conscience nous
avons relevé les termes donnés comme « hébreux » par les
exégètes chrétiens ; la plupart sont tout simplement des
mots arabes. Si on se décidait enfin, au lieu d’aller chercher
midi à quatorze heures, à réviser l’exégèse biblique
sous l’éclairage de la langue et de la culture arabes, toute
une scolastique artificielle s’effondrerait au bénéfice d’une
vision vivifiée et vivifiante des Testaments. Il est anormal
que la Révélation conçue pour la prédication et la prière
universelle, faite pour la compréhension populaire, soit
devenue la prisonnière de l’hébreu, écriture sacrée inventée
pour une minuscule secte sacerdotale. Les juifs
d’Orient, quant à eux, n’ayant jamais cessé de s’exprimer
en arabe, ont su donner à la littérature, à la pensée, à la
science arabes des représentants prestigieux. Nous avons
dit que la première version de la Bible juive se présente
dans un texte grec tel qu’il fut composé à Alexandrie au
n i” siècle avant notre ère sous le règne de Ptolémée III,
en même temps que furent collationnées les oeuvres homériques,
épiques ou ésotériques que la tradition nous
a transmises à peu près intactes. L’Egypte est donc la
mère de l’ancien Testament ; un même esprit arabo-hellénique
a présidé à l’épopée de David et d’Achille. Tout lecteur
attentif s’en apercevra aisément. Comme il fallait
s’y attendre, l’indiscutable originalité du texte grec dit
des Septante qui est la source de la tradition juive, gêne
les hébraïsants qui s’obstinent à n’y voir que la traduction
ou l’adaptation d’une première version en langue
hébraïque. Rien n’est venu jusqu’à ce jour confirmer une
telle hypothèse. C’est seulement à partir du m e siècle
après J.-C. qu’on se décida à rédiger en hébreu la Tradition
juive jusqu’alors formulée en arabo-araméen ; on
fit appel, pour la circonstance, au syriaque tel qu’il est
encore enseigné aujourd’hui. Quelques fragments hébraïques
figurent bien sur le papyrus Nash remontant au
Ie siècle av. J.-C., mais on en discute encore et il est probable
que les signes sont du néo-phénicien. (Le texte
hébraïque de la Bible juive ne sera fixé que fort tardivement,

 entre le ixe et le x” siècle de notre ère, par des savants
de l’école de Tibériade nommés Massorètes qui utilisèrent
quatre sources : le texte grec des Septante, la
Vulgate latine de Saint-Jérôme, les Targoumim en araméen
et enfin les éléments syriaques.) Il y a quelques
années beaucoup de bruit a été fait autour de la découverte
des manuscrits de la mer Morte à Khirbet-Quoumràn
; nous étions alors en pleine action sioniste en Palestine,
aux Nations Unies et dans l’opinion ; il y avait intérêt
à chercher une justification biblique à l’entreprise
militaire. Aussi l’opportunité de la découverte avait-elle
paru suspecte. Consultés sur la valeur du document les
savants avaient été fort prudents et, de toutes façons, en
avaient daté la rédaction au n e ou ni* siècle de notre ère.
De plus, à y regarder de près l’écriture était truffée de
signes phéniciens et araméens. Aujourd’hui les soupçons
se sont accentués et les manuscrits de la mer Morte
sont considérés avec scepticisme ; ils ne sauraient modifier
en rien l’opinion que se font les savants sérieux sur
le rôle de l’hébraïsme dans l’histoire de l’Orient. Nous
avons vu l’église romaine inventer un latin liturgique et
évangélique destiné à sa vie intérieure et dont la sonorité
archaïsante a été recherchée pour symboliser le décalage
entre la société des hommes et l’expression divine. Que
les résonances harmonieuses des psaumes en latin
d’église ou en langue hébraïque puissent atteindre le
coeur et réveiller des intuitions sur l’au-delà, c’est une
certitude. Mais personne n’est jamais allé y chercher une
documentation linguistique valable ni surtout l’origine
ou l’aboutissement d’une culture. La beauté de ces langues
liturgiques tient précisément à leur irréalité. Leur
valeur est d’ordre esthétique et non historique. Quant à
la langue hébraïque moderne, elle est une invention, dictée
par les circonstances à Eliezer ben Yéhouda qui publia
entre 1910 et 1922 un dictionnaire commandé par
le Mouvement sioniste mondial et destiné à procurer une
sorte d’espéranto aux juifs du monde appelés à émigrer
en Palestine. Elle est donc un instrum ent politique.
Quelles sont les raisons qui ont poussé la science occidentale

à faire de l’hébreu le fil d’Ariane de ses recherches
orientales, alors qu’elle disposait d’une langue arabe
vivante, sûre, expression fidèle d’une continuité plusieurs
fois millénaire et propre à élucider aisément le mystère
des hautes époques ? On pourrait chercher une explication
dans le parti pris de l’église catholique romaine et
de ses érudits qui avaient fait de leurs couvents les forteresses
d’une exégèse militante. Depuis les iv* et v* siècles
qui avaient vu l’affrontement des églises d’Orient et
d’Occident dans les violents conflits christologiques autour
des Nestoriens, des Monophysites, Aryens et autres
« hérétiques », Rome était en guerre ouverte ou latente
contre les dialectiques arabes. Les Croisades que devait
entreprendre plus tard la puissance pontificale contre
l’Orient n’étaient pas seulement dirigées contre l’Islam
mais bien contre tous les systèmes religieux et philosophiques
inspirés directement de la pensée arabe, tels qu’ils
animaient l’Orient ou tels que les avaient adoptés certaines
sociétés d’Espagne, de Russie ou de la France méridionale.
Les anciennes chroniques nous apprennent qu’on
appelait « arabes » les Aquitains, les Basques, les Andalous
ou Castillans peu touchés par le christianisme trinitaire
et ouverts tant au judaïsme qu’à l’Islam. Il est à cet
égard instructif que le christianisme oriental (si riche de
foi et de traditions évangéliques) n’ait jamais cherché
dans l’hébreu les voies de sa justification, alors qu’il était
particulièrement bien placé pour le faire. Ce catholicismelà
est resté attaché à la langue ancestrale, l’arabe. C’est
bien le christianisme latin et lui seul qui s’est adressé
à une forme retirée et excentrique de la Tradition, utilisant
de bonne heure l’hébreu comme une arme et un instrum
ent de croisade contre la métaphysique orientale.
Ainsi donc de même qu’il est aberrant au nom d’un prétendu
sémitisme de séparer les Arabes de l’ensemble culturel
égypto-cananéo-babylonien dont ils sont partie intégrante,
il tient de la superstition de faire à la langue hébraïque
une place à part ; elle n’est qu’un rameau tardif
et liturgique de la langue arabe, rameau intellectuel très
longtemps ignoré des peuples et par là même infécond

parce que dans une large mesure fabriqué. Aujourd’hui
encore l’hébreu appartient au petit monde clos des savants.
Au sens populaire et historique du terme il n’a pas
d’existence propre. Déjà la faveur de ses défenseurs s’estompe
et la science moderne est en train de remettre en
cause la valeur de cet emblème liturgique drapé dans le
manteau de la propagande apostolique et romaine. A l’expression
« référence hébraïque s le moment est venu de
substituer celle de « référence biblique », car, comme
nous le voyons, l’une ne coïncide guère avec l’autre, le
terme « biblique » ayant infiniment plus d’affinité avec le
terme arabe (ou araméen, ce qui revient au même). Remplaçons
Noé par son nom arabe Nùh, Job par Ayyùb,
Jonas par Yùnous ben Matta, Sem par Sam bin Nùh,
Abraham par Ibrahim, David par Daoud, Aaron par Haroun,
Salomon par Soleïman, Goliath par Djalloud, Jésus
pas Issa, Marie par Myriam, et alors nous retrouverons
la fraîcheur primitive du Testament et sa présence
réelle ; nous sentirons combien il a perpétué, de millénaire
en millénaire, une parole qui est demeurée en intonation
et en esprit celle des millions d’hommes qui peuplent
aujourd’hui l’Orient dont ils sont les indiscutables
héritiers. Alors il tombera sous le sens que non seulement
le judaïsme, le christianisme et l’Islam, mais encore les
religions zoroastriennes, solaires, orphiques, religions de
mystères et de salut, cultes grecs et romains dérivent
comme frères et soeurs du cosmos oriental tel qu’il régnait
autrefois entre le Nil et l’Indus, porté par une langue
commune, l’araméen toujours vivante dans l’actuelle langue
arabe. Lorsque Jésus déclare : « Avant qu’Abraham
fût, je suis » il affirme que sa parole n’est pas une leçon
tirée du judaïsme mais qu’elle procède d’un univers spirituel
bien antérieur. Entre le Nil, le Caucase, le Yémen
et l’Indus se sont croisés, et entrecroisés en un tissu serré,
des courants mystiques qui se sont parfois confondus au
point qu’il est vain d’en chercher les lignes de partage
géographiques. Le monde culturel, religieux et poétique
de l’Orient des premiers âges était parfaitement oecuménique
et le demeura longtemps. Ainsi dès le 2‘ millénaire

avant notre ère la déesse Ishtar était-elle honorée à Thèbes,
Babylone, Karkémish ou Suse avant de l’être par les
Grecs sous le nom d’Aphrodite et par les Romains sous
les traits de Vénus ; de même au in° siècle de notre ère
l’empereur Alexandre Sévère, élevé à Antioche et éduqué
par l’égyptien Origène, adorait-il dans un même oratoire
une trinité rassemblant Abraham, Orphée et Jésus. La
société antique n’analysait pas en effet la religion mais la
vivait, comme elle vivait la nature, le ciel et la terre. Elle
ne se posait point les épineuses questions dont notre rationalisme
fait son jeu quotidien. Quelles qu’aient pu être
les particularités doctrinales des religions de Baal, de
Jéhovah, d’Isis, d’Orphée ou de Jésus, toutes avaient de
l’homme la même idée ; elles le regardaient du haut des
cieux ; n’ayant nullement en vue son bonheur personnel
elles ne se préoccupaient que de son entente harmonieuse
avec les Eléments, avec les Origines, la Mort, l’Univers.
Et comme l’histoire de l’Univers ne se mesure pas à la
durée d’un jour mais à l’année lumière, la société antique,
imbue de religion, établissait ses calculs politiques ou
historiques à partir d’énormes quantités d’espace et de
temps. C’est dire combien alors une vie humaine ne comptait
qu’à la seule condition de se trouver enchâssée dans
une réalité tout à la fois cosmique et épique donc mythique,
car Dieu ne peut être qu’épique. Il n’est pas là pour
faire le décompte de nos états d’âme ou des intermittences
de notre coeur. L’histoire au jour le jour, à l’événement
l’événement, telle que nous la concevons n’est pour l’homme
antique qu’une aventure misérable. Son destin il le
voit, il le vit sous la forme d’un drame à plusieurs registres
où s’affrontent des peuples entiers, des cités célestes,
des Puissances fabuleuses. A ce niveau là les différences
s’effacent. Toutes les religions se rejoignent au ciel. Le
ciel est un, la religion est donc une. Les querelles théologiques
n’apparaîtront que tardivement. Temples de Baal
ou de Mithra, églises d’Axoum ou d’Arménie, sanctuaires
d’Osiris ou oratoires de Mésopotamie, mosquées ou
synagogues du Yémen ou de Syrie exprimeront longtemps
une mentalité identique. Et cela est tellement vrai qu’on

a pu voir tout au long des siècles des sanctuaires passer
successivement du culte d’Ishtar, à celui d’Orphée, de
l’Eternel des juifs à celui de Jésus ou à l’Islam ; le fanatisme
religieux ou philosophique étant la caractéristique
du monde contemporain. De cet oecuménisme dans l’espace
et dans le temps la langue grecque donne un témoignage
singulièrement précieux mais plus encore la langue
arabe puisque, sans interrution, depuis ses origines
nilotiques et mésopotamiennes jusqu’à l’heure présente,
elle a porté en elle toutes les formes, sans exception, de
la religiosité dont est pétrie notre société, toutes les méditations,
les philosophies, les esthétiques et les sciences
occultes ou publiques. En arabe parlait le prêtre de Baal,
en arabe le dévot d’Isis ou Moïse l’Egyptien, en arabe
bien entendu le Christ quand il s’entretenait avec Caïphe
ou avec le peuple de Palestine ; en arabe le prophète
Mohammed. La droite ligne de notre culture n’a point
dévié. C’est en effet un jeu d’enfant pour un philologue
de retrouver à la racine des langues égyptienne, cananéenne,
anatolienne ou assyro-babylonienne les éléments
essentiels de la langue arabe ; parfois même le mot a été
transporté dans son entier à travers les siècles qu’il résume
en un racourci stupéfiant. Quelques exemples :
dans les textes cunéiformes et araméens la Mésopotamie
est appelée Senaar ; l’arabe d’aujourd’hui l’appelle
Shenaar. Le dieu solaire Chamash correspond à l’arabe
moderne Chams qui désigne le soleil ou l’Orient ; le Baal
signifie en arabe « maître », et Rab (terme mésopotamien
qui donnera rabbin) veut dire « père » ; Rab el beït est
le « maître de maison ». Le suffixe « malek » accolé à tant
de noms bibliques veut dire « propriétaire ». Le dieu
babylonien de la foudre s’appelle Baraq ; l’arabe du xx*
siècle dit Barqua ; le dieu de la fortune est Djad ; en arabe
moderne Djada signifie prospérité ; le dieu Tammouz a
donné son nom au mois de juillet arabe. Les innombrables
termes mésopotamiens ou bibliques contenant la racine
Chalem, Chalom etc. rappellent l’arabe Salam. Le
dieu syro-palestinien des Enfers s’appelle Moût ; le même
terme désigne en arabe la mort. « Hag » signifie en mésopotamien

la fête rituelle ; en arabe « Hadj » est la fête
du Pèlerinage. Quand à Sabet qui veut dire en arabe
samedi, c’est-à-dire le Sabbat, il dérive directement du
babylonien Sabattu, fête de la pleine lune. Nous n’en
finirions plus. Il n’est pas jusqu’à la langue grecque qui
n’ait puisé dans le fonds mésopotamien et araméen une
part notable de son vocabulaire et de ses structures. Si
le mot grec « Sibylle » (Sibulla) désigne une personne
sacrée chargée d’énoncer des oracles, l’arabe « as sabil »
veut dire « chemin qui mène à Dieu » ; on s’en sert aussi
pour désigner l’emplacement qui, dans chaque ville ou
cité, sert de lieu de rencontre ou de méditation, généralement
orné d’une fontaine. Les Grecs, il est vrai, n’ont
jamais fait mystère de leur ascendance asiatique ; ils
se disaient disciples des Egyptiens et des Babyloniens ;
leur panthéon était arabe ; leurs cosmogonies et théogonies
directement inspirées d’Anatolie ou de Canaan.
Le père d’Hésiode n’était-il pas d’origine éolienne ? Hérodote
s’étonne qu’on distingue l’Europe de l’Asie car il
n’y voit, et ses compatriotes avec lui, qu’une seule et
même culture. Effectivement la Grèce est née de l’Asie,
recueillant par l’intermédiaire de la colonisation phénicienne
le fruit de quelque 4 000 ans d’efforts menés par
l’Egypte et la Babylonie. Son éclosion certes fut tardive
puisque 1 000 ans avant Homère, alors que les Grecs
végétaient encore dans l’obscurité, les sujets de Thoutntosis
jouissaient dans la vallée du Nil d’un art et d’un
confort raffinés. En transm ettant à l’Occident sicilien
et italique l’héritage asiatique la Grèce devait y introduire
les diverses religions arabes et notamment le christianisme
puisque c’est en grec que le nouveau Testament
parvint en Méditerranée occidentale. Pourquoi dans ces
conditions, nous qui sommes les fils de l’hellénisme, continuerions
nous à nous définir par rapport à la seule philosophie
judéo-chrétienne ? Juifs et Chrétiens ne sont qu’un
élément de l’apport hellénique. Fils de l’Asie, fils de
l’arabisme nilo-mésopotamien, voilà ce que nous sommes
en vérité. C’est la totalité du legs que nous revendiquons.
Défions-nous donc des clichés passe-partout. Judaïsme

et Christianisme sont des termes qui masquent
une vérité infiniment plus complexe et plus vaste, nous
l’avons vu, que les castes où nous les enfermons. Il y a
tant de choses troublantes au sujet des Juifs dans les
histoires de Flavius Josèphe, dans les littératures grecque
et latine, dans les Evangiles mêmes puisque saint
Jean appelle « Juifs » les ennemis du Christ. Comment
expliquer que Jésus, en contradiction ouverte avec la
loi de Moïse, soit allé jusqu’à fêter sa Pâque à lui, à
une date qu’il a choisie à contre-temps, puisque la célébration
de la Pâque juive a coïncidé avec sa mort ? Autre
question troublante : ces autres « Juifs », les Apôtres,
qui ont rédigé les Evangiles à partir de l’an 70 ou 80,
pourquoi ne mentionnent-ils nulle part un événement
dont on nous dit qu’il a secoué la société juive : la destruction
du Temple par Titus en l’an 70 précisément ?
Pourquoi de son côté, Flavius Josèphe ne parle-t-il qu’accidentellement
de Jésus de Nazareth ? Autre interrogation
tout aussi grave : les premières métropoles chrétiennes
ne furent ni Jérusalem ni Nazareth mais les
grandes capitales arabes de l’époque, Philadelphie, Ptolémaïs,
Sardes, Pergame, Damas, Smyrne, Ephèse, Laodicée.
Pourquoi l’Apocalypse qui est une lettre de Révélation
(du grec apokalupteïn, découvrir) fut-elle adressée
à la fin du i’p siècle au 7 églises arabes d’Asie, celles là
mêmes exactement qui abritaient les grands cultes d’Isis,
de Baal, d’Orphée ? L’Apocalypse contient une imprécation
contre « ceux qui se disent juifs et ne le sont pas,
mais qui appartiennent à la synagogue de Satan ».
Etrange aussi la déclaration de saint Paul qui appelle
« Israël » l’ensemble des croyants, ajoutant pour épaissir
l’énigme : « Ceux qui descendent d’Israël ne sont
pas tous d’Israël ». Les Evangiles disent aussi qu’il y
avait des « Grecs qui montaient adorer à Jérusalem ».
Que signifie, en l’occurrence, « Grecs » ? Que signifie
« Juifs » ? Non décidément rien n’est simple dans ce jeu
de terminologie et il faut penser sérieusement à nous
défaire des habitudes prises concernant l’exclusivité de
notre prétendu héritage judéo-chrétien ; cessons de nous

en prévaloir ; invoquons plutôt la tradition gréco-asiatique.
Y a-t-il meilleure façon d’échapper aux fausses
catégories que sont l’aryanisme et le sémitisme ? Quant
au judaïsme, orphisme, christianisme, manichéiste, islam,
gnoses innombrables, les gens d’autrefois les considéraient
comme les éléments d’un ensemble indivisible ;
l’échange des dieux et des anges s’opérait aisément pour
la simple raison que ces gens d’autrefois étaient profondément
des Croyants. Et c’est bien sans doute parce que
nous ne le sommes plus que nous nous attachons furieusement
à quelques points de dialectique auxquels nous
avons réduit la religion. L’oeil inexorablement fixé sur les
mêmes fantômes nous perdons de vue la course du soleil.
Avouons que notre horizon se borne à nous-mêmes
et à quelques idées reçues qui nous confirment dans une
haute idée de notre valeur. Laborieusement, scrupuleusement
nous travaillons à parfaire l’image où nous nous
complaisons. Tandis que les peuples de grande culture
acceptent de vivre inconscients et intégrés corps et âme
à leur histoire, nous autres, Européens, sommes travaillés
par l’insomnie d’une quête perpétuelle. Les civilisations
égyptienne, cananéenne, babylonienne ou anatolienne
ont été étudiées séparément selon la méthode de
la monographie, de même qu’a été inventé un « monde
arabe » lui aussi à part ; poussant plus loin l’analyse
nous avons distingué à l’intérieur de ces civilisations des
sous-groupements provinciaux qui ont été à leur tour
divisés puis sous divisés en corpuscules confessionnels,
éthiques, familiaux etc. L’art de la dissection est allé si
loin que les civilisations, sous notre microscope meurtrier,
ont fini par se briser en miettes. Car dans le même
temps que progressait la démarche analytique, reculait
le goût de la synthèse sans laquelle pourtant il n’est pas
d’histoire possible. Il paraît inconcevable à nos critiques
de juger de l’histoire de l’Orient et de l’Occident non à
partir de tel ou tel pays isolé, non en se fondant sur tel
ou tel épisode, mais à partir d’une unité culturelle et
sociologique dont tous les documents démontrent la cohérence
indiscutable. Militaires ou politiques les frontières

tracées selon les besoins des professeurs ou des archéologues
ne passent pas nécessairement par le coeur des
hommes. Lorsque, dans une vision de synthèse, nous
affirmons que l’Orient se définit par une culture arabe
dans un espace arabe, nous n’inventons rien ; nous ne
faisons que rassembler et réajuster l’un à l’autre les éléments
géographiques et culturels maintenus jusqu’ici dispersés
par une volonté d’analyse excessive. Volonté qui
est la première responsable de notre exclusion du monde
réel.
Le second coupable est l’enseignement universitaire
dispensé depuis la Renaissance exclusivement en faveur
d’Athènes et de Rome devenues des Utopies rétrospectives
dans lesquelles l’Européen, depuis le xve siècle, a cru
découvrir l’apogée de ses idéaux. C’est à compter de cette
époque que les Arabes cessent d’intéresser la culture
européenne pour s’enfoncer dans des sables de plus en
plus reculés d’où ils seront extraits au xxe siècle par les
spécialistes du chameau, de la tribu, de la vendetta, des
Bédouins. C’est aussi à partir de la Renaissance que,
pour expliquer tout de même l’extrême raffinement artistique,
industriel et scientifique de la période des Califes,
on fait des Arabes les traducteurs et les adaptateurs des
Grecs. La légende a la vie dure et il se trouve aujourd’hui
encore, chez les Arabes eux-mêmes, des gens pour
s’en prévaloir dans la défense et l’illustration des thèses
arabisantes. Sous la plume d’un auteur bien intentionné
nous lisons : « Si Avicenne n’avait pas traduit Aristote,
saint Thomas d’Aquin n’aurait peut-être pas existé. »
La vérité est autre ; elle est celle-ci : « Si la Grèce n’avait
pas été formée à la culture arabe, Aristote n’aurait certainement
pas existé. « Oui, au firmament de la Renaissance
ne brillèrent qu’Athènes et Rome. Elles étaient
l’alpha et l’omega de l’honnête homme. » Je veux lire en
trois jours l’Iliade d’Homère « se promet Ronsard avec
gourmandise. Dans son admirable toile de « l’Ecole
d’Athènes » Raphaël s’est proposé de figurer l’architecture
mentale de la parfaite humanité. Les pontifes catholiques
de Rome revêtent la majesté militaire et juridique

des Césars. Mais sous l’apparence des retrouvailles intellectuelles
avec l’antiquité débute en fait l’ère du rétrécissement
culturel, car si Athènes et Rome, qui ne furent
que des puissances relativement modestes, envahissent à
partir du xve siècle toute la scène européenne, en contre
partie s’efface de notre tradition le souvenir de l’immense
culture arabe qui du Nil à l’Indus avait couvert une durée
plusieurs fois millénaire. Avec les XVIIIe et XIXe siècles,
sous l’influence des théoriciens de la démocratie et de la
libre pensée qui allaient s’emparer des écoles et régner
souverainement sur la rédaction des manuels scolaires,
Athènes devint l’idole de l’enseignement républicain, la
Rome des Brutus l’enseigne des vertus civiques. Caricaturées
en maîtresses du genre humain les deux capitales
figurent au fronton des chapelles politiques, des professions
de foi de la société libérale. La Prière sur l’Acropole
d’Ernest Renan reste un chef-d’oeuvre du genre en même
temps qu’un bel exemple de niaiserie littéraire. En regard
des Pyramides et des temples de Karnak ou de Louqsor,
le Parthénon n’est pourtant qu’une bien petite chose ;
petite chose la république athénienne qui entre la victoire
de Salamine et la capitulation aux mains du Spartiate
Lysandre ne brilla guère plus de 70 ans. Les quelques
1 150 ans de la puissance romaine que sont-ils face
aux 5 000 ou 6 000 ans des civilisations égyptienne et
babylonienne, issues de la nuit des temps, prolongeant
encore de nos jours en terre d’Orient leur règne invulnérable ?
Et encore est-ce à l’Orient que l’empire romain
a dû de se perpétuer si longtemps, absorbé qu’il fut dès
le règne d’Octave Auguste dans un ensemble culturel,
religieux, politique qui coalisait l’Egypte, l’Anatolie,
l’Asie mésopotamienne et syrienne. L’empire fut marqué
du signe arabe sitôt qu’à la commande d’Agrippa, fut
édifié à Rome par un architecte syrien le temple du Panthéon
à l’aube de l’ère chrétienne. Avec les Flaviens débutent
les dynasties asiatiques. Rome se survivra en Byzance,
Justinien sera le précurseur des Califes. Athènes
dans tout cela ? Une bourgade perdue. Si l’imagination
et les partis pris esthétiques ou politiques l’ont magnifiée,

l’histoire l’a mise à sa juste place. Ni le christianisme
ni l’Islam n’ont pris le chemin de la capitale de
Périclès ; ils ont pris celui de Damas, de Médine, de Jérusalem.
Le Moyen-Age fasciné par l’Egypte et la Terre
Sainte ne se souvient guère d’Athènes. L’oeuvre maîtresse
de l’époque, la Légende Dorée, qui rassemble au xiii” siècle
les traditions populaires de l’Europe, célèbre la Palestine,
la Syrie, l’Egypte, Byzance, l’Anatolie ; quelques
mots à peine sur Athènes. Or cette Légende Dorée, bien
ignorée de nos jours, est une somme de connaissances et
de sciences de toutes sortes qui constitue, avec l’oeuvre
de Dante qu’elle a inspirée, la plus importante réserve de
thèmes artistiques, poétiques, liturgiques, qu’ait jamais
connue la chrétienté. Ainsi des deux capitales de nos
Humanités classiques, l’une Athènes a péréclité en banlieue
de l’histoire ; météore au ciel des intellectuels, elle
n’a rien apporté aux peuples d’Orient ou d’Occident ;
l’autre, Rome, s’est fondue au creuset de la culture arabe
dont elle est devenue par Byzance et par l’Eglise une
héritière et un témoin. Tirons-en les réflexions propres à
la remise en ordre de nos convictions.
Il est aussi grand temps que la confusion cesse entre
l’histoire de certaines tribus malheureuses de la presqu’île
arabique et l’histoire des Arabes. Pas plus que l’histoire
de France ne se confond avec celle de la Lozère ou des
cantons déshérités des régions alpines, la réalité et la
culture arabes ne se limitent aux champs de parcours de
ces trois ou quatre familles errantes dont les experts nous
racontent lyriquement et confusément le destin miraculeux.
Il n’est point de miracle en notre monde. Si la
civilisation arabe s’est, en un clin d’oeil, étendue des Pyrénées
à l’Insulinde, c’est qu’elle n’était point l’apanage
d’une poignée de mangeurs de lézards soudainement divinisés.
Si la religion musulmane s’est propagée sur des
continents entiers, si la langue arabe a connu une fortune
que n’a encore atteinte aucune autre, si elle a été la langue
du judaïsme, du christianisme, de l’Islam, de la
gnose, des mystères et des magies, c’est bien parce qu’une
imposante civilisation lui donnait une autorité dépassant

de loin telle colline du Hedjaz. A cette autorité ont
obéi les Grecs puis les Romains et avec eux les Etrusques,
avant que ne s’y rallient les royaumes Wisigoths d’Occident
et les princes de l’Inde. C’est la raison pour laquelle
il est aussi difficile de croire à une victoire grecque lors
des guerres médiques qu’à une conquête d’Alexandre en
Asie ; tout aussi difficile d’admettre une invasion militaire
de l’Espagne par les seuls Arabes du Hedjaz. Dans
un cas comme dans l’autre la disproportion des forces
était telle qu’elle conduit à chercher ailleurs que dans
les explications scolaires les raisons profondes de ce qui
fut non pas un conflit mais une collaboration. Dans cette
quête il suffira de se fier au bon sens. Il est généralement
plus honnête que l’érudition.
Si nous rejetons comme fantaisiste et dénué de la moindre
valeur scientifique le concept de « peuple et langue
sémitiques », si nous réfléchissons afin de voir clair et
nullement pour nous complaire dans les idées reçues, si
nous sommes résolus à ne rien emprunter au rêve, alors
il faut définir l’arabisme comme une culture, comme la
seule culture de l’Orient et entreprendre à la lumière de
cette culture la révision de ce qui nous a été enseigné à
l’école sous le titre l’Orient et la Grèce.
Nous n’y parviendrons qu’à la condition d’écarter la
vision incohérente et fragmentaire de l’Orient que nous
avons reçue de nos maîtres, précisant d’abord ce qui
revient à l’Islam et ce qui ne lui revient pas. La politique
de l’Islam, si elle a centralisé les pouvoirs, n’a point unifié
les nations ; cette unité nationale et territoriale dont
Alexandre avait profité avant les Califes, l’Islam l’a héritée
des siècles antérieurs. La politique de l’Islam n’a pas
davantage promu la société arabe : cette société avait
déjà été portée au plus haut niveau de la civilisation palles
ancêtres pharaoniques ou babyloniens. Sorti du désert
l’Islam n’est pas retourné au désert mais s’est adressé
dans leur langue et dans leur mentalité aux foules innombrables
des grandes cités maritimes et fluviales. La religion
révélée au Prophète était conforme à leur entendement
; n’étant ni une innovation insolite ni une révolution ;

elle accomplissait simplement les Traditions et
les Ecritures précédentes ; elle ne niait ni ne reniait, elle
intégrait ; les spiritualités de l’Orient multiples en apparence
mais une en essence elle les résumait en un acte
de foi unique sur l’unicité de Dieu. Le Coran n’ajoute
pas, il totalise ; le Coran ne discute pas, il conclut ; il ne
divise pas, il rassemble. A proprement parler il n’est point
une religion nouvelle. Il clame la soumission au Dieu de
toujours, présent au passé comme à l’avenir, seul, immuable
et incréé, remplissant l’univers. Ce n’est certes
point là une conception née de l’écho au coin d’un désert
mais bien la quintessence d’une méditation portée de siècle
en siècle au travers des plaines nilotiques, cananéennes
et mésopotamiennes ; on y retrouve la cosmogonie
chaldéenne, la résurrection égyptienne ou chrétienne,
l’espérance apocalyptique qui, avant de résonner dans
la bouche de saint Jean avait déjà été entendue des disciples
de la gnose. L’Islam n’a donc nullement surpris
les peuples de l’Orient, il les a éclairés, ce qui est différent.
Point n’a été besoin d’épée ni de persécutions pour
les convertir. Ils étaient naturellement conduits à l’Islam
par la pente de leur croyance ancestrale. Non seulement
les Juifs et les Chrétiens mais encore les Mages, les Grecs,
les adorateurs des diverses divinités y ont reconnu une
parole qui ne leur était point étrangère. Pas plus que
l’Islam n’a eu à conquérir de haute lutte l’opinion, les
Arabes n’ont eu à conquérir militairement l’Orient et la
Méditerranée où ils étaient chez eux depuis les temps
reculés. En revanche ils ont culturellement conquis l’Occident
européen et, par voie de conséquence, l’Occident
américain en y introduisant leurs religions, leur philosophie,
leur esthétique. Vaste entreprise dans laquelle ils
eurent pour alliés et intermédiaires l’hellénisme et le
rejeton étrusque, levain des sociétés italiques. Durant
longtemps c’est à l’hellénisme seul qu’on attribua cette
initiation culturelle sans mesurer le miracle que cela
aurait supposé, sans voir non plus que la Grèce n’était
qu’un balcon et une annexe de l’édifice arabe de l’Orient,
ce que les Grecs reconnaissaient eux-mêmes parfaitement.

Mais en l’occurrence nous fûmes plus Grecs que les Grecs.
On risque de ne rien entendre à Périclès et à Eschyle si
on ignore leur parenté asiatique. On se méprendrait sur
l’Islam et sur les Arabes si on les détachait de leur géographie
et de leur spiritualité maternelles.

 

 

II

CINQ MERS, CINQ FLEUVES, CINQ EMPIRES

 

« Temps, image mobile éternité. » de l’immobile Platon.

 

suite… PDF