La nouvelle révélation


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Auteur : Doyle Arthur Conan
Ouvrage : La nouvelle révélation
Année : 1918

Traduction de A. Tougard de Boismilon

 

A tous ceux,

Hommes et femmes, du plus humble au plus instruit,

Qui ont eu la force de caractère, pendant soixante-dix ans,

d’affronter le ridicule ou les préjudices de ce monde,

afin d’affirmer leur foi en une vérité suprême.

Mars 1918

Préface

Beaucoup d’esprits, plus philosophiques que le mien, ont été attirés par le côté religieux de ce sujet et de nombreux cerveaux, plus scientifiques, ont tourné leur attention vers ses phénomènes physiques. Autant que j’en suis informé, on n’a pas encore essayé de démontrer l’exacte relation existant entre les deux aspects de ce problème. Je considère que si je réussissais à jeter quelque lumière sur ce point j’aurais aidé à résoudre la question qui importe le plus à l’humanité.

Un célèbre médium, Mrs. Pipper, prononça en 1899 des paroles, qui furent alors consignées par le docteur Hodgson. Étant en état d’hypnose, elle vint à parler de l’avenir du spiritisme religieux et déclara : « Au siècle prochain, le spiritisme sera étonnamment accessible à l’entendement humain. Je vous annoncerai en outre une chose dont vous constaterez l’accomplissement. Une terrible guerre, bouleversant différentes parties du monde, précédera la perception évidente de nos rapports avec l’Au-delà ; avant que les mortels puissent voir, par leurs visions spirituelles, leurs amis à côté d’eux, il faut que le monde entier soit purifié et c’est par là qu’il atteindra à la perfection. Amis, réfléchissez-y bien. »

Nous avons eu la terrible guerre dans les différentes parties du monde, nous attendons que la seconde moitié de la prédiction se réalise.

 

Chapitre I

Recherches

La question des recherches psychiques est une de celles qui m’ont le plus captivé et celle de toutes sur laquelle j’ai été le plus lent à me former une opinion. Au fur et à mesure que l’on avance dans la vie, certains incidents surviennent qui vous convainquent forcément du fait que le temps passe et que la première jeunesse et même l’âge moyen ont fui. Cela m’arriva dernièrement. Il y a, dans l’excellente revue intitulée Light, une colonne rétrospective consacrée aux événements vieux d’une génération – c’est-à-dire de trente ans – ; en parcourant récemment cette colonne, je tressaillis en retrouvant sous ma propre signature une lettre que j’avais écrite en 1887, et dans laquelle je retraçais une curieuse expérience, survenue au cours d’une séance de spiritisme. Il est donc manifeste que ce sujet m’intéresse depuis longtemps, et aussi que je n’ai pas été inconsidéré dans l’élaboration de mon jugement, puisque c’est seulement depuis un an ou deux que je me suis déclaré satisfait par l’évidence. Si je rapporte ici quelques-unes de mes expériences et difficultés, mes lecteurs ne penseront pas, je l’espère, que c’est par égotisme, mais admettront que c’est le meilleur moyen d’esquisser une réponse aux questions qui se présenteront le plus vraisemblablement à leur esprit. Ayant passé par une phase analogue, ma réponse aura quelque chose de plus général et de plus impersonnel dans sa nature.

Lorsque j’eus terminé mes études médicales, en 1882, je me trouvai être – comme la plupart des médecins – un matérialiste convaincu, en ce qui concerne notre destinée. Je n’avais jamais cessé d’être un fervent théiste, car il me semblait que nul n’avait encore répondu à cette question de Napoléon aux professeurs athées, qui voyageaient avec lui en Égypte par une nuit étoilée : « Qui donc, Messieurs, créa ces étoiles ? » Dire que l’univers résulte de lois immuables fait surgir une seconde question : qui alors est l’auteur de ces lois ? Je ne croyais naturellement pas en un Dieu anthropomorphe ; mais je croyais alors, comme maintenant, en une force intelligente en dehors de toutes les interventions de la nature – une force si grande et si infiniment complexe que mon cerveau limité ne concevait

rien au delà de son existence. Le bien et le mal m’apparaissaient de façon si certaine, qu’aucune révélation divine n’était nécessaire pour les expliquer ; mais quand je venais à la question de nos faibles personnalités survivant à la mort, il me semblait que les nombreuses analogies, contenues dans la nature, démentaient cette survivance. Quand la bougie est consumée, la lumière s’éteint ; quand l’étincelle se brise, le courant cesse ; quand le corps périt, la matière disparaît. Chacun, dans son for intérieur, peut sentir qu’il devrait survivre ; cependant, si l’on considère la moyenne des inutiles, quelle raison évidente découvrira-t-on en faveur de la survivance de leur personnalité ? Cela me semblait une illusion, et j’étais convaincu que la mort, en vérité, mettait fin à tout, bien que cela ne me parût pas un motif suffisant pour affecter nos devoirs envers l’humanité, pendant notre existence transitoire.

Tel était mon état d’esprit, lorsque les phénomènes spirites attirèrent mon attention. J’avais toujours considéré ce sujet comme parfaitement absurde ; j’avais lu la condamnation de médiums frauduleux et je me demandais comment un homme sensé pouvait ajouter foi à de semblables choses. J’avais des amis, cependant, qui s’intéressaient à la question, et je pris part avec eux à quelques séances de tables tournantes, au cours desquelles nous eûmes des communications, assez en rapport les unes avec les autres. Je dois, à regret, convenir que la seule impression qu’elles firent sur moi fut que je regardai mes amis avec une certaine suspicion ; il y eut souvent de longs messages, qui nous parvinrent épelés par soulèvement de la table, et il était impossible qu’ils fussent dus au hasard. Quelqu’un, en ce cas, faisait bouger la table ; je pensais que c’étaient mes amis ; ils pensaient probablement que c’était moi. J’étais embarrassé et perplexe, car mes amis n’étaient pas des personnes que je pouvais imaginer susceptibles de tricher, et cependant je ne pouvais expliquer les manifestations en question, sinon par consciente pression de la table.

Vers cette époque – ce devait être en 1886 –, le hasard me mit entre les mains un livre intitulé : The Reminiscences of Judge Edmunds. Son auteur était membre du Conseil d’État aux États-Unis, et un homme de haute valeur ; dans son ouvrage, il racontait comment, sa femme étant morte, il avait pu, pendant des années, rester en contact avec elle, ce qu’il relatait avec toutes sortes de détails.

Je lus ce livre avec intérêt, mais avec un absolu scepticisme ; il me paraissait un exemple de faiblesse mentale chez un homme de caractère fer

me et pratique ; une sorte de réaction, pour ainsi dire, à ses habituelles occupations terre-à-terre. Quel était cet esprit dont il parlait ? Supposons qu’un homme, à la suite d’un accident, ait une lésion de la boîte crânienne ; son intelligence pourrait en être affectée, et une nature élevée se ravaler à un niveau très inférieur. De même, sous l’influence de l’alcool, de l’opium, ou de toute autre drogue, le caractère d’un individu pourrait entièrement changer.

Cela démontrait donc que l’esprit dépend de la matière. Telle était, à cette époque, ma façon de raisonner. Je ne distinguais pas que ce n’était pas l’esprit qui s’était modifié dans les cas en question, mais le corps à travers lequel il évoluait, car il serait vain de contester le talent d’un musicien si, ayant abîmé son violon, il n’en sortait plus que des sons discordants.

Ma curiosité avait été assez stimulée pour que je fusse désireux de cultiver une telle littérature, quand l’occasion s’en présentait. Je fus grandement surpris de constater qu’un nombre important d’hommes supérieurs – des hommes dont les noms étaient l’éclat des sciences – croyaient entièrement que l’esprit était indépendant de la matière et pouvait lui survivre. Lorsque je considérais le spiritisme comme une vulgaire illusion des ignorants, j’étais disposé à le regarder avec mépris ; mais quand il était défendu par des savants comme Crookes, que je savais être le chimiste le plus éminent d’Angleterre, par Wallace le rival de Darwin, et par Flammarion le plus connu des astronomes, je ne pouvais me permettre semblable désinvolture. Il était trop facile de rejeter les études de ces hommes, contenant leurs minutieuses investigations et les conclusions qui en découlent, et de dire : « Soit ! il y a une lacune chez eux. » Car un individu doit être très satisfait de lui-même si, à un moment donné, il n’est pas amené à se demander si la « lacune » n’existe pas dans son propre cerveau. Je fus quelque temps entretenu dans mon scepticisme par la considération que d’autres savants réputés, tels que Darwin lui-même, Huxley, Tyndall et Herbert Spencer se moquaient de cette nouvelle branche d’études. Mais quand j’appris que leur dédain avait atteint ce point, qu’ils n’avaient pas même voulu l’examiner ; que Spencer avait déclaré à plusieurs reprises qu’il s’était décidé contre elle sur des principes a priori ; tandis que Huxley avait avoué que cela ne l’intéressait pas, je dus admettre que, si grands qu’ils fussent dans leurs spécialités, ils faisaient preuve de faiblesse, car leur théorie à cet égard était des plus dogmatiques et des moins scientifiques. Par contre, selon moi, ceux qui avaient étudié les phénomènes spirites et essayé de dégager les lois qui les régissent avaient suivi la véritable voie de la science et du progrès. La logique de mon raisonnement ébranlait mon scepticisme.

Celui-ci cependant fut renforcé par mes propres expériences. Il est bon de rappeler que je travaillais sans médium, ce qui est semblable à un astronome n’usant pas de télescope. Je n’avais pas de puissance psychique par moi-même, et ceux qui collaboraient avec moi n’en avaient guère plus. A nous tous, nous pouvions à peine réunir assez de force magnétique – ou ce que nous appelions ainsi – pour obtenir des tables parlantes leurs messages suspects et, souvent, stupides. J’ai encore des notes concernant ces séances et la relation de quelques-unes, au moins, de ces communications ; elles n’étaient pas toujours stupides. Par exemple, je trouve que, dans une occasion, en réponse à une de mes questions, telle que de me dire combien j’avais de pièces de monnaie dans ma poche, la table épela : « Nous sommes ici pour instruire et élever les âmes, non pour deviner des énigmes. » Et ensuite : « Un état d’esprit religieux, et non critique, est celui que nous désirons inculquer. » Certes, on conviendra que ceci n’était pas un message puéril. D’un autre côté, j’étais toujours hanté par la crainte d’une pression involontaire de la part des assistants.

Il se produisit alors un incident qui m’embarrassa et me découragea beaucoup. Nous étions un soir en très bonnes conditions, et avions obtenu une certaine quantité de mouvements qui semblaient tout à fait indépendants de notre action. De longs messages nous étaient parvenus, lesquels, d’après leur teneur, émanaient d’un esprit qui donna son nom et nous dit qu’il fut un voyageur de commerce, ayant récemment perdu la vie dans l’incendie d’un théâtre à Exeter. Tous ces détails étaient précis, et il nous supplia d’écrire à sa famille qui vivait, disait-il, à un endroit appelé Slattenmere, dans le comté de Cumberland. Ainsi fis je ; mais ma lettre me fut retournée, par l’intermédiaire de l’office des lettres mises au rebut. Je ne sais ce qui, à cette séance, nous égara, ou s’il y eut quelque erreur dans le libellé de l’adresse ; cependant, tels sont les faits et je fus si désillusionné que, pour quelque temps, je cessai de m’intéresser à l’ensemble du sujet. Étudier un problème était rationnel en soi ; mais si, en l’approfondissant, on venait à douter du sérieux de sa donnée, il convenait de s’arrêter. S’il existe, en quelque endroit que ce soit, un Slattenmere quelconque, je serais, même maintenant, content d’en être informé.

A cette époque, je pratiquais ma profession à Southsea, où résidait le général Drayson, un homme de caractère remarquable et l’un des pion

niers du spiritisme dans cette contrée. Je lui confiai mes embarras, dont il écouta très patiemment l’énumération. Il fit peu de cas de mes critiques, quant à la nature insensée de nombre de ces messages et à l’absolue fausseté de quelques autres. « Vous ne possédez pas encore la vérité fondamentale, me dit-il. Cette vérité est que tout esprit de notre chair passe de ce monde dans l’autre, exactement comme il est, sans aucun changement. Ce monde est rempli d’individus faibles et insensés ; de même est l’autre. Vous n’avez pas besoin de vous mêler à eux, pas plus que vous ne faites sur cette terre. On choisit ses compagnons. Mais supposez un homme ici-bas, qui a vécu seul dans sa maison, ne fréquentant pas ses semblables, et qui à la fin mettrait sa tête à la fenêtre pour voir dans quelle sorte d’endroit il vit ; qu’arriverait-il ? de méchants gamins pourraient lui dire quelques impolitesses. Dans tous les cas, il ne verrait rien de la sagesse ou de la grandeur du monde ; il retirerait sa tête, en pensant que celui-ci est bien médiocre. C’est exactement ce qui vous est arrivé. Dans une séance mêlée, sans idée définie, vous avez passé la tête dans le nouveau monde et vous avez rencontré de méchants gamins. Poursuivez et essayez de parvenir à quelque chose de meilleur. » Ainsi s’exprima le général Drayson, et quoique son explication ne me satisfit point à cette époque, je pense maintenant qu’elle approchait de la vérité.

Tels furent mes premiers pas en spiritisme. J’étais encore un sceptique, mais au moins j’avais acquis quelques notions à son endroit, et quand j’entendais quelque critique de la vieille école dire qu’il n’y avait rien à expliquer, que tout était supercherie, ou qu’un prestidigitateur réussirait à tout démontrer, je savais au moins que ce genre de raisonnement était absurde. Il est vrai qu’à ce moment-là, le peu de preuves que j’avais réunies ne suffisait pas à me convaincre ; mais, poursuivant mes lectures, elles m’enseignaient combien l’on avait approfondi ce sujet ; et je reconnaissais que les preuves étaient si fortes en faveur du spiritisme, qu’aucun autre mouvement religieux au monde n’en pouvait alléguer d’aussi impressionnantes. Cela ne démontrait pas la vérité de ces preuves, mais établissait au moins qu’elles pouvaient être considérées avec respect et ne devaient pas être traitées en quantité négligeable.

Prenons en exemple un événement que Wallace a appelé un miracle moderne. Je le choisis parce qu’il est des plus invraisemblables. Je fais allusion au témoignage relatif à l’exploit accompli par D. D. Home – qui, soit dit en passant, n’était pas, ainsi qu’on le suppose généralement, un aventurier salarié, mais était le neveu du comte de Home – au témoignage, dis-je, attestant que Home s’élança d’une fenêtre à une autre, à une hauteur de soixante-dix pieds 1 au-dessus du sol. Je ne pouvais le croire ! Et cependant, quand je sus que le fait était affirmé par trois témoins oculaires, qui n’étaient autres que lord Dunraven, lord Lindsay et le capitaine Wynne, tous trois hommes d’honneur et fort estimés, qui voulurent par la suite le certifier sous la foi du serment, je fus forcé d’admettre que l’évidence était plus manifeste que pour aucun de ces événements lointains, que le monde entier est convenu d’accepter comme vrais.

Je continuai toujours, durant ces années, à prendre part à des séances de tables tournantes, qui, parfois, ne donnaient pas de résultats, d’autres fois de très insignifiants, et quelquefois d’assez surprenants. J’ai encore les notes de ces séances et je retrace ici les résultats de l’une d’entre elles, lesquels furent nettement définis et si en dehors de l’idée que je m’étais faite de la vie au delà du tombeau, qu’ils m’amusèrent plutôt qu’ils ne m’édifièrent à cette époque. Je trouve cependant qu’ils concordent très étroitement avec les révélations de Raymond 2 et de certains récits similaires, de sorte que maintenant je les considère autrement. Je sais que tous ces récits de la vie de l’Au-delà diffèrent par certains détails (je suppose que la plupart de ceux traitant de notre existence sur cette terre ne concorderaient pas davantage), mais en général il y a de grandes ressemblances. Or, dans la circonstance présente, ces renseignements nous étaient parfaitement inconnus, tant à moi-même qu’à l’une ou à l’autre des deux dames qui composaient le cercle des assistants. Deux esprits se mirent successivement en communication avec nous et nous envoyèrent des messages. Le premier épela son nom, « Dorothée Poslethwaite », nom que nous ignorions tous. Elle nous apprit qu’elle était morte cinq ans auparavant à Melbourne, à l’âge de seize ans, qu’elle était maintenant très heureuse, qu’elle avait à travailler et qu’elle avait été à la même école que l’une des dames présentes. A ma demande, cette dame leva ses mains et cita une série de noms ; la table se souleva au nom exact de la directrice de l’école ; ce qui nous parut confirmer la confidence précédente. L’esprit continua en disant que la sphère dans laquelle elle vivait entourait la terre, qu’elle connaissait les planètes, que Mars était habité par une race beaucoup plus avancée que la nôtre et


1 Environ 21 mètres au-dessus du sol.

2 Allusion à un ouvrage du professeur Lodge.


que les canaux étaient artificiels, qu’il n’y avait pas de maux corporels dans le monde où elle était, mais qu’il pouvait y avoir anxiété mentale ; que les esprits étaient gouvernés, qu’ils prenaient des aliments. Elle avait été catholique et l’était encore, et n’était pas mieux traitée que les protestants ; qu’il y avait des bouddhistes et des mahométans, que tous partageaient le même sort, sans distinction de religion. Elle n’avait jamais vu le Christ et ne savait rien de plus sur Lui que lorsqu’elle était sur la terre, et croyait en Son pouvoir. Les esprits priaient et mouraient dans le nouveau monde, avant d’entrer dans un autre ; ils avaient des plaisirs, celui de la musique entre autres, que là où elle vivait, il y avait abondance de lumière et de gaieté. Elle ajouta que les esprits n’étaient ni riches ni pauvres, et que les conditions générales d’existence étaient infiniment plus favorables au bonheur que celles de la terre.

Cette dame nous souhaita le bonsoir, et aussitôt une influence, beaucoup plus énergique, s’empara de la table qui se précipita en mouvements violents. En réponse à mes questions, l’esprit prétendit être celui d’un homme que j’appellerai Dodd, qui fut un fameux joueur de cricket, et avec lequel j’avais eu une sérieuse conversation au Caire, avant qu’il remontât le Nil avec l’expédition du Dongolese, expédition dans laquelle il devait trouver la mort. Ceci nous amène, ainsi que je dois le faire remarquer, dans la progression de mes études, à l’année 1896. Dodd était inconnu aux deux dames assises autour de la table. Je commençais par lui poser des questions semblables à celles que je lui aurais faites s’il eût été en face de moi, et il y répondit avec rapidité et décision, parfois dans un sens si opposé à celui que j’attendais, que je ne pouvais être soupçonné de l’avoir influencé. Il nous apprit qu’il était heureux, ne désirait pas retourner sur la terre. Il avait été un libre penseur, mais n’avait pas souffert pour cette raison dans sa nouvelle vie ; la prière était cependant d’après lui très salutaire, en nous mettant en contact avec le monde des esprits ; s’il avait prié davantage, il y aurait eu un rang plus élevé.

Ceci, je dois le souligner, était plutôt en contradiction avec son assertion première, « qu’il n’avait pas souffert d’avoir été libre penseur », et pourtant, on le sait, bien des gens négligent de prier sans être pour cela libres penseurs.

Revenons à Dodd et à ses confidences. Sa fin, nous dit-il, ne fut pas douloureuse, il évoqua celle de Polwhele, un jeune officier, qui mourut avant lui. Quand Dodd, mourut, il trouva dans l’autre monde plusieurs esprits venus pour l’accueillir, mais Polwhele n’était pas parmi eux. Il fut instruit en son temps de la chute de Dongola, mais ne fut pas présent en esprit au banquet du Caire, qui suivit. Il me rappela notre conversation du Caire ; puis nous confia qu’il avait à travailler, savait plus de choses que lors de sa première existence. Il nous dit encore que la durée de la vie dans le nouveau monde était plus courte que sur la terre ; il n’avait pas vu le général Gordon, ni aucun autre fameux esprit. Les esprits vivaient en famille et en communautés ; les époux ne se retrouvaient pas obligatoirement, mais ceux qui s’aimaient pouvaient de nouveau se réunir. J’ai donné le tableau synoptique d’une communication, afin de montrer le genre de résultats que nous obtenions, quoique, dans le cas présent, ceci soit un spécimen très favorable à la fois en étendue et en cohésion. Il montre que ce n’est pas juste de dire, comme tant de critiques le soutiennent, qu’il ne nous parvient que de folles communications. Il n’y a pas de folie ici, à moins d’appeler ainsi toute chose qui ne s’adapte pas à nos idées préconçues. D’autre part, quelle preuve avions-nous de la vérité de ces révélations ? Je n’en voyais pas et ces révélations me désorientaient. Maintenant, grâce à une plus grande expérience, je constate que le même genre d’informations avait été fourni à de nombreux individus inconnus les uns aux autres et habitant des pays différents ; je pense que la concordance des témoignages constitue, comme dans tous les cas d’enquête, quelque argument en faveur de la vérité. A cette époque, je ne pouvais concilier une telle conception du monde futur avec mon propre système de philosophie, et je la notais simplement en passant.

Je continuais mes lectures, remarquant à tout moment quelle multitude de témoins pouvaient être invoqués et combien leurs observations avaient été méticuleuses. Ceci m’impressionnait beaucoup plus que les phénomènes limités qui venaient à portée de mon entourage. Alors, ou peu après, je lus un ouvrage de M. Jacolliot sur les Phénomènes occultes aux Indes. Jacolliot était président du Tribunal de la colonie française de Chandernagor ; il avait une tournure d’esprit très juridique, mais il était plutôt prévenu contre le spiritisme. Il prit part à une série d’expériences avec des Fakirs, qui eurent confiance en lui à cause de son caractère sympathique et parce qu’il parlait leur langage. Il décrit dans son ouvrage les nombreuses précautions dont il s’entoura, afin d’éliminer toute espèce de fraude. Pour abréger sa longue histoire, je dirai qu’il trouva dans ce milieu chacun des phénomènes de la médiumnité européenne avancée, toutes choses que Home, par exemple, a accomplies. Il fut initié à la suspension éthéréenne des corps, au maniement du feu, à faire mouvoir des objets à distance, à la lévitation des tables. L’explication des Fakirs, quant à la production de ces particularités, était qu’ils tenaient leurs pouvoirs des Pitris (ou esprits) et la seule différence entre leurs procédés et les nôtres semblait être qu’ils usaient davantage d’évocation directe. Ils prétendaient que ces pouvoirs leur furent transmis de temps immémorial et remontaient aux Chaldéens.

Ceci m’impressionna énormément, car les Fakirs et nous-mêmes, – en nous ignorant totalement les uns les autres –, arrivions aux mêmes résultats, sans qu’on pût les soupçonner de ces supercheries, si fréquentes en Amérique, ou de plus vulgaires encore, ainsi qu’on nous l’objectait si souvent à propos des phénomènes similaires d’Europe.

Je fus également influencé à cette époque par le rapport de la Dialectical Society, rapport qui remonte aussi loin que 1869. C’est un travail d’une lecture convaincante ; et quoiqu’il ait été ridiculisé, avec un ensemble parfait, par les périodiques ignorants et matérialistes de l’époque, on doit convenir que c’est un document de grande valeur. La Dialectical Society était composée d’un nombre de personnes distinguées et impartiales, désireuses de faire des recherches sur les manifestations extérieures du spiritisme ; le rapport en question était un compte rendu détaillé de leurs expériences et de leurs précautions contre les supercheries. Après lecture des preuves qui y sont accumulées, on ne parvient pas à voir comment ses auteurs auraient pu arriver à une autre conclusion que celle proclamée, à savoir que les phénomènes étaient sans aucun doute authentiques et indiquaient des lois et des forces encore inexplorées par la science. Ce qui est le plus singulier, c’est que si le verdict avait été contre le spiritisme, il aurait certainement porté un coup mortel au mouvement, au lieu, qu’en se faisant garant de la réalité des phénomènes, il ne recueillit que le ridicule. Ceci a été le cas de nombreuses enquêtes, depuis celles conduites à Hydesville, en 1848, ou celle qui suivit quand le professeur Hare de Philadelphie, comme saint Paul, s’élança pour s’opposer à la vérité, mais fut forcé de s’incliner devant elle.

Vers 1891, je devins membre de la Psychical Research Society, ce qui me permit de lire tous ses rapports. On doit beaucoup à l’infatigable activité de cette société et à la sobriété de ses exposés ; quoique j’admette que ceux-ci soient parfois impatientants et que leurs rédacteurs, dans leur désir d’éviter le sensationnel, découragent le public de s’intéresser à leurs remarquables travaux et d’en tirer profit. La demi-scientifique terminologie qu’ils emploient choque aussi le lecteur ordinaire, et on peut dire, après la lecture de leurs articles, ce qu’un trappeur américain des Montagnes Rocheuses me confiait au sujet d’un universitaire qu’il avait piloté pendant une saison : « Il est si savant, que vous ne pouvez le comprendre. » Mais en dépit de ces petites singularités, ceux d’entre nous qui ont désiré la lumière dans l’obscurité l’ont trouvée grâce aux procédés méthodiques d’informations de la Société. Son influence fut un des facteurs qui désormais m’aidèrent à orienter mes pensées. Je devais cependant en subir une autre.

Bien qu’ayant pris connaissance des prodigieuses recherches des grands expérimentateurs, il ne m’était pas encore venu à l’idée d’en recueillir le fruit, en édifiant quelque système qui en eût été le résumé. C’est alors que je lus le monumental ouvrage de Myers : Human Personality, une oeuvre dont les racines sont si puissantes qu’il doit en sortir un arbre entier de connaissances. Dans son étude, Myers ne pouvait donner aucune formule qui comprît tous les phénomènes désignés sous le nom de spiritisme ; toutefois, en discutant l’action de l’esprit sur l’esprit, ce qu’il a lui-même appelé télépathie, il exposait si clairement son opinion et il l’établissait si nettement, avec tant d’exemples, que tout le monde, sauf ceux qui se refusent volontairement à admettre l’évidence, considéra dorénavant son travail comme une oeuvre scientifique.

Or, ceci était un pas considérable. Si l’esprit était capable d’agir à distance sur l’esprit, il y avait donc un pouvoir humain tout à fait indépendant de la matière, comme nous l’avions toujours compris. Le terrain se dérobait sous le pied du matérialiste et mon ancien raisonnement s’effondrait. J’ai dit que la flamme ne peut exister quand la bougie est consumée ; mais ici il y avait une flamme très éloignée de la bougie, agissant en toute indépendance. L’analogie n’était par conséquent qu’apparente. Si la pensée, l’esprit, l’intelligence de l’homme, pouvait opérer à distance du corps, c’était donc une chose, jusqu’à un certain point, séparée de ce corps. Pourquoi alors l’esprit n’aurait-il pas existé par lui-même, aussi bien quand le corps avait péri ? Non seulement ces manifestations se produisaient à distance, dans le cas de ceux qui étaient morts depuis peu ; mais elles revêtaient les apparences mêmes de la personne morte, démontrant que ces manifestations étaient transmises par quelque chose qui était exactement comme le corps, et cependant agissait en dehors de lui et lui survivait. L’enchaînement des preuves – depuis le plus simple cas de lecture de la pensée, d’une part, et la manifestation même de l’esprit indépendamment du corps, d’autre part – était ininterrompu, chaque phase succédant à l’autre. Et l’ensemble de ces conjonctures me semblait contenir les premiers éléments d’un système scientifique, et classer ce qui avait été une simple collection de faits confus et plus ou moins sans rapport les uns avec les autres.

Vers cette même époque, j’eus l’occasion de participer à une intéressante expérience, ayant été désigné avec deux autres délégués, par la Psychical Society, pour passer la nuit dans une maison hantée. C’était un cas de polter-geist 3, c’est-à-dire un cas où l’on entendait des bruits et des coups incompréhensibles, rappelant considérablement celui de la famille de John Wesley, à Epworth en 1726, ou celui encore de la famille Fox à Hydesville, près de Rochester, en 1848, lequel motiva des enquêtes qui furent le point de départ du spiritisme moderne. Rien de sensationnel ne marqua notre voyage, qui ne fut cependant pas tout à fait stérile dans ses résultats ; la première nuit fut indemne d’incident ; tandis qu’au cours de la seconde, nous perçûmes d’effroyables bruits, semblables à ceux que l’on occasionnerait en frappant une table avec un bâton. Nous nous étions, bien entendu, entourés des précautions les plus élémentaires, et ne pouvions expliquer la provenance de ce vacarme ; sur le moment, nous n’aurions pu jurer qu’on ne nous avait pas joué quelque ingénieux mauvais tour. Toutefois l’affaire en resta là.

Quelques années plus tard, cependant, je rencontrai un membre de la famille habitant cette maison, qui m’apprit, qu’après notre visite, les ossements d’un enterré selon toute probabilité, avaient été trouvés dans le jardin. On admettra que ceci était très remarquable ; les maisons hantées sont rares, et celles dans le jardin desquelles sont enfouis des restes humains sont, nous l’espérons, non moins rares. Que ces circonstances exceptionnelles se soient trouvées réunies dans une même maison constitue sûrement quelque argument en faveur de l’authenticité du phénomène. Il est intéressant de rappeler, qu’en ce qui concerne la famille Fox, il fut aussi question d’ossements humains et qu’il y eut preuve de meurtre dans la cave, bien qu’aucun crime récent ne fût jamais établi. Je ne doute pas que si la famille Wesley eût pu entrer en conversation avec son persécuteur,


3 Esprit malfaisant qui se plaît à des manifestations confuses, difficilement explicables.


elle ne serait arrivée à découvrir quelque motif à sa persécution ; ce qui semblerait démontrer que si une existence a été violemment abrégée, une certaine quantité de vitalité, non dépensée, voudrait encore se manifester d’une façon étrange et malfaisante. Plus tard, j’eus personnellement une autre aventure du même genre, dont on trouvera la relation à la fin de ce récit 4.

Depuis cette période jusqu’à celle de la guerre, je continuai à consacrer les heures de loisir d’une existence très occupée à l’étude attentive de ce sujet. J’assistai, entre autres choses, à une série de séances qui donnèrent de très étonnants résultats, y compris plusieurs matérialisations (ou apparitions) vues dans une demi-obscurité. Comme le médium fut, peu après, surpris mystifiant son auditoire, je dus renoncer à considérer ces séances comme probantes. Ce qui me permet d’ajouter, car il faut se mettre en garde contre de trop faciles présomptions, que bien des médiums, comme Eusapia Palladino, ont pu se rendre coupables de tricheries, quand leur pouvoir venait à leur manquer, encore qu’à d’autres moments il n’y ait pas à suspecter l’authenticité de leurs talents. La médiumnité, dans ses plus vulgaires manifestations, est un don purement physique (sans aucune relation avec la moralité), qui peut parfois être intermittent et ne pas être contrôlable à volonté. Eusapia fut au moins deux fois convaincue de grossières et stupides fraudes, au cours de longs examens portant sur toutes les possibilités de preuves que lui firent subir des comités scientifiques, composés des plus éminents spécialistes de France, d’Italie et d’Angleterre. Cependant je préférai retrancher de mes observations tout ce qui avait trait à des expériences avec un médium discrédité ; car je considère que les phénomènes physiques qui se produisent dans l’obscurité, perdent nécessairement de leur valeur, s’ils ne sont pas en outre accompagnés de communications probantes.

Ceux qui nous critiquent ont l’habitude de prétendre que si l’on renonce aux témoignages des médiums suspects, c’est renoncer à la plupart des preuves que nous invoquons. Il s’en faut du tout au tout que l’argument soit exact. Jusqu’à l’époque de l’incident que je viens de relater, je n’avais pas eu de rapport avec aucun médium professionnel, et cependant j’avais réuni un certain nombre de preuves. Le plus éminent de tous les médiums, M. D. D. Home accomplit ses phénomènes en plein jour ; il se prêta à toute


4 Annexe III 


les épreuves possibles et ne fut jamais convaincu de supercherie. Il en fut ainsi pour beaucoup d’autres. Il n’est que juste de déclarer, au surplus, que quand un médium public sert de réclame à ceux qui sont à l’affût de ce qui attire l’attention, à des détectives amateurs et à des reporters avides de ce qui est sensationnel, quand il s’occupe d’opérations obscures et décevantes l’obligeant à se défendre devant des jurys et des juges (qui, en règle générale, ne connaissent rien de ce qui influence les manifestations en question), il serait vraiment prodigieux qu’un tel homme se tirât d’affaire sans quelque scandale. Enfin, le système général de rétribuer les expérimentateurs d’après les résultats obtenus, ce qui est le système actuel, est une organisation déplorable. C’est seulement quand le médium professionnel aura des revenus assurés, sans relation avec les effets de ses expériences, que nous éliminerons de façon certaine toute tentation de substituer de prétendus phénomènes à ceux qui font défaut.

J’ai maintenant esquissé l’évolution de ma pensée jusqu’à l’époque de la guerre. Je ne crois pas être présomptueux en disant qu’elle fut sagement mûrie et ne montre aucune trace de cette crédulité aveugle que nos adversaires nous reprochent. Mon évolution fut parfaitement circonspecte, car je ne m’arrêtai que trop à jeter dans la balance de la vérité quoi que ce soit qui eût pu m’influencer. J’aurais probablement, sans la guerre, passé ma vie entière en me contentant de faire des recherches psychiques et de porter à ce sujet une sympathie de dilettante, comme lorsqu’il s’agit de questions impersonnelles, telles que l’existence de l’Atlantide ou la controverse baconienne ; mais la guerre vint, et cette terrible épreuve ramena nos âmes à la ferveur, elle revivifia nos propres croyances et en rétablit la valeur. En face d’un monde agonisant, en apprenant chaque jour la mort de la fleur de notre race dans la première éclosion de sa jeunesse, en voyant autour de nous les femmes et les mères qui n’avaient d’autre conception sinon que leurs bien-aimés n’étaient plus, il me sembla comprendre soudain que ce sujet, avec lequel j’avais badiné, n’était pas seulement l’étude d’une force en dehors des règles de la science, qu’il était réellement quelque chose d’extraordinaire, l’effondrement d’un mur entre deux mondes, un indéniable message de l’Au-delà, et un guide pour l’humanité au moment de sa plus profonde affliction. Son côté objectif cessait de m’intéresser, car ayant décidé que là était la vérité, il n’y avait plus à discuter. Son côté religieux était d’une signification infiniment plus considérable. La sonnerie du téléphone est en elle-même une chose enfantine ; elle peut aussi être le signal d’une communication de la plus haute importance. Il m’apparaissait que tous ces phénomènes, petits ou grands, n’avaient été que la sonnerie du téléphone, que sans aucun sens en eux-mêmes ils avaient crié au genre humain : « Debout ! Attention ! Tenez-vous prêts ! Ces signaux sont pour vous ; ils précéderont les messages que Dieu désire vous envoyer. » C’étaient les messages, non les signaux, qui étaient réellement importants. Une Révélation Nouvelle était, selon toute apparence, en voie de manifestation, quoiqu’elle fût encore à ce que nous pourrions appeler le degré de saint Jean-Baptiste, par rapport au Christ, et autant qu’on puisse le dire, assez éloignée d’une entière clarté. Mon opinion est que les phénomènes physiques, qui ont été surabondamment démontrés à tous ceux qui se soucient d’examiner l’évidence, n’ont qu’une importance secondaire, tandis que leur valeur réelle résulte de l’objectivité relative qu’ils donnent à un immense champ de connaissances. Ce sont ces connaissances qui modifieront nos vues religieuses initiales et doivent, après rationnelle compréhension et assimilation, faire de la réalité une religion, non plus un article de foi, mais une question effective. C’est ce côté de la question que je voudrais maintenant traiter ; toutefois, je dois ajouter à mes précédentes remarques que, depuis la guerre, grâce à des occasions exceptionnelles, j’ai été à même de confirmer toutes mes opinions quant à la vérité des faits généraux sur lesquels mes idées sont basées.

Ces occasions vinrent de ce qu’une dame qui vivait avec nous, une Miss L. S…, se montra douée de la faculté d’écrire automatiquement. De toutes les formes de la médiumnité, celle-ci doit, à mon avis, être prouvée plus rigoureusement qu’aucune autre, car elle se prête très aisément, non pas tant à une déception quelconque qu’à la sienne propre, ce qui est infiniment plus subtil et dangereux. Cette personne écrit-elle elle-même ? ou y a-t-il, comme elle l’affirme, un pouvoir qui la dirige, ainsi que le chroniqueur des Israélites, dans la Bible, affirmait l’être ? Dans le cas de Miss L. S…, il est incontestable que certains messages furent démontrés inexacts ; spécialement pour la question de temps, on ne pouvait en tenir compte. D’autre part, le nombre de ceux qui furent reconnus exacts était au delà de ce qu’aucune conjecture ou coïncidence pouvaient expliquer. Par exemple, quand le Lusitania fut coulé et que les journaux du matin annoncèrent, qu’autant qu’on en était informé, il n’y avait pas de victime, le médium écrivit aussitôt : « C’est terrible, terrible, et cela aura une grande influence sur la guerre. » En effet, ce fut la raison déterminante de l’intervention américaine dans le grand conflit ; la communication fut donc exacte aux deux points de vue. Une autre fois encore, Miss L. S… prédit l’arrivée d’un télégramme important, en indiquant la date de sa réception ainsi que le nom de l’expéditeur, la personne de qui on pouvait le moins l’attendre. La réalité de son inspiration n’était pas niable, quoiqu’elle se produisît avec des écarts notoires. C’était comme si nous avions reçu un très bon message à travers un appareil téléphonique très secondaire.

Un autre incident, qui se passa au début de la guerre, est resté fixé dans ma mémoire. Une dame, à laquelle je m’intéressais, mourut dans une certaine ville de province ; c’était une malade chronique et, détail à retenir, on trouva près de sa couche mortuaire de la morphine, ce qui donna prétexte à une enquête judiciaire, terminée par un non-lieu. Huit jours plus tard, j’assistai à une séance avec M. Vout Peters ; après de nombreux propos vagues et inconséquents, il dit soudain : « Il y a ici une dame ; elle s’appuie sur une personne plus âgée. Elle persiste à dire Morphine. Elle l’a déjà répété trois fois ; son esprit est obscur, elle ne le fait pas exprès. Morphine. » Ce furent presque exactement ses paroles. La télépathie fut absolument étrangère à cette communication, car je pensais à toute autre chose qu’à la mort de cette dame et ne m’attendais pas à ce message.

Le mouvement spirite acquerra au surplis une grande solidité, non seulement par les expériences personnelles, mais aussi grâce à la puissante littérature qui a jailli autour de lui récemment ; celle-ci a produit, cette année même ou peu avant, cinq ouvrages de tout premier ordre qui, selon moi, devraient suffire à convaincre tout esprit curieux non prévenu. Je veux parler de Raymond, par le professeur Lodge ; Psychical Investigations, par Arthur Hill ; Reality of Psychical Phenomena, par le professeur Crawford ; Treshold of the Unseen, par le professeur Barett, et Ear of Dionisius, par Gerald Balfour.

Avant d’étudier la question d’une Nouvelle Révélation religieuse et d’expliquer, comment elle nous parvint et en quoi elle consiste, je voudrais me permettre une dernière parenthèse. Nos adversaires, croyant nous embarrasser, se sont toujours retranchés derrière deux sortes de protestations : d’abord, que les faits sur lesquels nous nous appuyons sont faux ; ce à quoi j’ai déjà répondu. Secondement, que nous abordons un sujet défendu, que nous devons abandonner immédiatement. Comme je suis parti d’un point de vue comparativement matérialiste, je n’ai jamais été affecté par cette  objection ; mais aux personnes qu’elle atteint, je voudrais soumettre une ou deux considérations. La principale est que Dieu ne nous a pas donné de facultés, en limitant l’emploi que nous en ferions ; le fait que nous les possédons est une preuve en elle-même qu’il est de notre strict devoir de les étudier et de les développer. Il est vrai qu’en ceci comme pour toute autre disposition nous pourrions commettre des abus si nous perdions notre sens général de la proportion. Je répète que la simple possession de ces facultés est une forte raison pour soutenir qu’il est légitime, et même obligatoire, d’en faire usage.

On doit aussi se rappeler que l’argument de « science illicite », renforcé de la citation de textes plus ou moins appropriés, a toujours été invoqué à propos de tout progrès des connaissances humaines. Il fut opposé à l’astronomie nouvelle, et Galilée eut en fait à se rétracter. On s’en servit contre Galvani et l’électricité ; contre Darwin, qui aurait très certainement été brûlé, s’il eût vécu quelques siècles plus tôt. On a fait semblable objection à Simpson, quant à l’emploi du chloroforme pendant les accouchements, sous prétexte que la Bible déclare : « Vous enfanterez dans la douleur. » Une allégation, si souvent employée et si souvent abandonnée, ne peut pas être considérée très sérieusement.

A ceux, cependant, pour qui le point de vue théologique est encore une pierre d’achoppement, je voudrais conseiller la lecture de deux brochures, écrites l’une et l’autre par des ecclésiastiques. La preinière est Is Spiritualism of the Devil ? par le pasteur Fielding Ould, ne coûtant que vingt centimes ; l’autre est intitulée : Our self after Death, et a pour auteur le pasteur Arthur Chamber. Je peux aussi recommander les écrits du pasteur Charles Tweedale sur ce sujet. J’ajouterai enfin que, lorsque je rendis publique pour la première fois ma façon de voir, une des premières lettres de sympathie que je reçus était de feu l’Archdeacon Wilberforce.

Il y a quelques théologiens qui ne s’opposent pas au spiritisme seulement comme culte, mais vont jusqu’à dire que les phénomènes et les communications viennent des démons, lesquels se substituent à nos morts, ou prétendent être de célestes instructeurs. Il est difficile d’admettre que ceux qui expriment de semblables opinions aient jamais eu aucune expérience personnelle des effets consolants et vraiment élevés de ces communications sur ceux qui en bénéficient. Ruskin a déclaré que sa conviction de la vie future lui venait du spiritisme, quoiqu’il ait ajouté, tant soit peu illogiquement et avec ingratitude, que la notion lui en suffisait et qu’il ne

désirait pas aller plus loin. Le nombre est cependant considérable – quorum pars parva sum – de ceux qui, sans aucune réserve, peuvent déclarer qu’ils passèrent du matérialisme à la croyance de la vie future, avec tout ce qu’elle implique, rien que par l’étude du sujet. Si c’est là l’oeuvre du diable, on avouera que le diable est un ouvrier bien maladroit, puisqu’il obtient des résultats si éloignés de ceux qu’il était censé souhaiter.

 

Chapitre II

La Révélation

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