Aux sources de l’erreur libérale


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Auteurs : Guyot-Jeannin Arnaud – Guillemaind Benjamin
Ouvrage : Aux sources de l’erreur libérale Pour sortir de l’étatisme et du libéralisme
Année : 1999

 

 

AVANT-PROPOS

L’idée de cet ouvrage est née du colloque tenu en 1996 à l’Auberdière où « L’Institut d’Étude pour la restauration des solidarités économiques et sociales »1 avait réuni quelques chefs d’entreprise, philosophes, économistes, artisans, paysans, syndicalistes … pour réfléchir aux moyens de sortir de la pensée unique libérale-socialiste. De cette réflexion est née une association:« L’Alliance Sociale des peuples et pays de France» 2 à vocation plus spécifique de formation et d’étude. Parallèlement l’Institut, lieu de rencontre informel, a souhaité réaliser un ouvrage en faisant appel à des personnalités qui ne se reconnaissent ni à droite, ni à gauche, mais au-delà des classifications politiques, devant la dérive de notre société, recherchent la trame d’un ordre naturel perdu. Le lecteur ne sera donc pas étonné de trouver des représentants de philosophies différentes qui ont accepté de présenter ici des points de vue et des analyses assez convergentes en matière économique et sociale. Cet ouvrage doit sa réalisation pratique à la collaboration étroite de Benjamin GUILLEMAIND, Arnaud GUYOT-JEANNIN et Benoît MANCHERON.

  1. 11, rue du Bel Air 94 230 Cachan.
  2. 11, rue du Bel Air 94 230 Cachan.

 

INTRODUCTION :

LES RAVAGES DU LIBÉRALISME

ARNAUD GUYOT-JEANNIN

« Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour argent ni pour vivres, ni pour aucune chose qui se prête à intérêt. » Deutéronome (XXIII, 19-20)

 

« Le don véritable paraît être souhaité dans une certaine mesure, mais /’idéologie de l’avarice (on n’a rien pour rien} et celle de la supériorité de l’avoir sur l’être qui correspondent à la doctrine des intérêts égoïstes ne paraissent pas plus rationnelles que la mise en valeur d’un esprit de solidarité. » François PERROUX, Économie et Société, PUF, 1960.

 

Le marché unique fait des ravages. Maintenant que le modèle communiste

s’est effondré à l’Est, les thuriféraires de 1′ économie de marché nous

expliquent très doctement que le système libéral annonce la fin de l’histoire.

Or, il n’annonce que la fin d’une histoire: celle de la modernité présente.

Le règne sans partage du capitalisme moderne sur toute la surface de la terre

achève sa phase optimale de destruction planétaire sous les assauts de ses

dysfonctionnements patents. L’histoire reste en effet un éternel recommencement.

C’est précisément à la fin du cycle actuel que le libéralisme n’ayant

plus son repoussoir communiste, ne pouvant plus instrumentaliser ses tares

à son profit, affronte ses propres scories. André Comte-Sponville a le

mérite de le reconnaître avec lucidité : « La déconfiture du socialisme marxiste

est évidemment l’un des événements majeurs de cette fin de siècle: un monde

s’écroule, et l’on en conclut que l’autre-qu’on appelait le monde libre a triomphé.

C’est peut-être aller un peu vite en besogne. Rien n’interdit que deux systèmes

concurrents échouent l’un et l’autre, et l’on n’a jamais vu qu’une civilisation,

même invaincue, soit immortelle. Au reste, à quoi bon vaincre, si l’on ne sait pour

quoi vivre? .. Économiquement, militairement, l’Occident n’a jamais été aussi

fort. Mais à quoi bon la force quand on n’a plus la foi? Le capitalisme est nu : il

a triomphé du communisme, mais qui le sauvera de lui-même? » Bonne question

en effet, à laquelle nous nous efforçons de répondre dans cet ouvrage

collectif qui regroupe des sensibilités diverses, mais dont 1′ objectif commun

est de définir une troisième voie identitaire et communautaire alternative

au matérialisme marxo-libéral.

Nous pouvons constater en effet que partout où la valeur d’usage se

réduit à la valeur d’échange, les identités communautaires s’affaiblissent. De

sorte que ce sont toujours les sociétés matériellement les plus riches qui sont

spirituellement, culturellement et socialement les plus pauvres. L’abondance

matérielle de quelques-uns s’affirme au détriment de l’abondance spirituelle

de tous (et matérielle d’un nombre toujours croissant de personnes).

Le principe de « liberté » mis en avant par les libéraux a bon dos lorsqu’on

voit l’anomie actuelle conjuguée à une misère exponentielle. Charles Maurras

le constatait déjà, au début du siècle, lui qui pouvait écrire

ironiquement : « La liberté économique aboutit donc, par une déduction rapide,

à la célèbre liberté de mourir de faim. » 1 Les 2 millions de pauvres additionnés

aux 500 000 sans-abris associés aux plus de 4 millions de chômeurs actuels

en France prouvent la faillite du social-libéralisme comme du libéralisme

social. Les autres pays européens ne sont pas mieux logés. Et ne parlons pas

des Etats-Unis, où !’économisme gigantique et rationalisé à courte vue

aboutit à un désastre généralisé que l’idéologie des droits de l’homme vient

maquiller habilement aux yeux du monde. Libre-échangisme et socialedémocratie

marchande cumulent tous les maux engendrés par la société

occidentale moderne. Le marxisme, lui, part des mêmes postulats pour

aboutir à une réalité légèrement différente. Là où le libéralisme tue l’âme

des peuples par la consommation comme fin en soi, le marxisme la supprime

par son utopie égalitaire : le communisme qui affirme que tout vaut

tout et que tous valent tous. L’impossibilité de parvenir à 1′ égalité parfaite

conduit à ce que celui qui possède moins d’argent ou de pouvoir envie le

voisin, provoquant ainsi la guerre de tous contre tous. Or, le régime ne pouvant

tolérer ces conflits, il met au pas la population et se réserve tous les

droits et privilèges. On aboutit alors au capitalisme d’état. A propos de

  1. « Libéralisme et liberté: démocratie et peuple », L’Action française, 1 cr février 1906,
p.168.

Marx, le grand économiste et corporatiste autrichien Othmar Spann pouvait

ainsi déclarer dans les années 20: «Loin de contredire les doctrines de la

science économique libérale et bourgeoise, il les a adoptées et c’est là-dessus qu’il

fonde ses convictions. C’est aux économistes libéraux qu’il emprunte les preuves

de la spoliation nécessaire du travailleur, de f anéantissement progressif des petites

et moyennes entreprises, de la marche inévitable et victorieuse vers le communisme.

A ces principes, Marx ajoutait seulement de son cru sa philosophie de

l’histoire : le fameux « matérialisme historique~ » 2 Pour Marx en effet, poursuit

Spann, «le contenu spirituel d’une civilisation n’est qu’une suprastructure,

et celle-ci n’est qu’une manifestation superficielle dé l’infrastructure

économique. » 3 Voilà pourquoi nous ne sommes pas marxistes. Marxisme et

libéralisme découlent du même réductionnisme économisciste. Face à ces

deux matérialismes de !’Avoir, nécessité se fait jour de réenchasser l’économie

dans le spirituel et le politique, dans !’Être et le Devenir, c’est-à-dire

dans le Divin comme dans !’Humain afin qu’émerge une nouvelle civilisation

traditionnelle.

Il y a peu, le très suffisant Guy Sorman a pu déclarer : « Les Français sont

libéraux ». Il prêche pour sa paroisse. Chantre du libéralisme californien

figarisé, Sorman utilise un slogan qu’il espère mobilisateur, mais qui se

révèle tout simplement faux. Les Français ne sont pas libéraux. (ht’historiquement,

le processus de marchandisation capitaliste ait contribué à créer

chez eux un puissant individualisme n’est pas niable. Mais, rien ne dit que,

dans son essence, la France soit acquise au libéralisme. Si tout a été fait pour

l’exalter, et si aujourd’hui tout est fait pour le consolider, la thèse de Guy

Sorman semble être néanmoins invalidée. De nombreux réflexes de type

anthropologique ne trompent pas. Si les Français sont de plus en plus nombreux

à vouloir gagner de l’argent, réduisant leur vie à cette seule dimension,

ils restent très suspicieux vis-à-vis de celui-ci. Les aides sociales sont plutôt

bien vues. Certes beaucoup veulent en bénéficier pour leur seul avantage,

mais les esprits demeurent favorables à cette solidarité. La Bourse, les multinationales,

les banques, etc. sont des organismes considérés comme fortement

corruptibles par beaucoup de nos compatriotes. Il faut dire que la

réalité vérifie tous les jours cette méfiance. Bien que toutes les institutions

concourent à changer les mentalités, des lois de permanence existent. Sil’ on

fait facilement changer la vie des gens, on n’oblitère pas aussi facilement

leur réflexe premier. En tous cas, l’idéologie libérale, qui n’a de cesse de critiquer

le constructivisme, sait de quoi elle parle, tant elle cherche pour sa

  1. Les Aberrations du Marxisme, conférence prononcée en 1927 à Düsseldorf, in La
Revue universelle, 15 Avril 1937, p. 157.
  1. Ibid., p. 157.

part à fabriquer un modèle antithétique des sociétés traditionnelles pour

lesquelles le don, le partage, «la dépense improductive» (Georges Bataille)

sont des vertus ou des attitudes naturelles et cardinales.

Le capitalisme occidental peut enfin se montrer pour ce qu’il est: une

gigantesque machine à tuer les peuples. La compétition marchande internationale

des entreprises vue comme un moyen d’accélérer la croissance, la

concurrence de tous avec tous, mais en réalité de tous contre tous, devraiton

dire, comme façon de stimuler les individus, la liberté de « laisser faire,

laisser aller, laisser passer» comme forme d’épanouissement d’une communauté,

relèvent d’une confusion totale. Elle reste néanmoins symptomatique

d’une crise de valeurs. Toute l’anthropologie libérale fonde sa

conception du monde sur les principes de l’individualisme et de l’utilitarisme.

En effet, pour un libéral conséquent, l’homme n’est qu’un atome

interchangeable, calculateur rationnel et égoïste qui ne répond qu’à ses seuls

intérêts. Il considère que la société n’est que la somme des intérêts particuliers.

Les notions de solidarité, de prodigalité, de gratuité, de désintéressement,

de sociabilité sont absentes. Il s’en moque. Seule la volonté de

puissance économique trouve grâce à ses yeux. Le darwinisme social dont

Herbert Spencer est le principal théoricien induit une compétition-sélection

des individus à travers leur capacité à produire ou s’enrichir le plus possible

dans une optique du « Toujours Plus », se trouve au centre de la

représentation de la société moderne. Le sociologue allemand Ferdinand

Tonnies avait bien montré dans son livre Communauté et société 4 que ces

deux « catégories fondamentales » renvoient pour l’une aux traditionnelles

notions de fraternité et d’organicité où le lien de participation à l’ensemble

populaire s’accorde avec chaque particularité qui le compose, alors que

l’autre statue de l’existence et de l’action que chaque individu s’assigne pour

se constituer dans un Tout autonome. La Communauté est holiste (primat

de la totalité sociale sur l’individu) alors que la société est individualiste (primat

de l’individu sur la totalité sociale), pour reprendre la distinction paradigmatique

de Louis Dumont 5•

Une vision du monde traditionnelle, personnaliste et communautaire

demeure hiérarchisante parce que l’Un et le Multiple ne s’affrontent pas,

mais s’articulent harmonieusement pour le respect de la Communauté.

Cette communauté organique reste pacifiée structurellement, mais tensionnelle

spirituellement (au sens de l’élévation surnaturelle). Ce qui évite de

sombrer dans l’ennui. A rebours, la vision du monde moderne, individualiste

  1. Communauté et société, PUF, Paris, 1944, pour l’édition française, 1977.
  2. Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie
moderne, Éditions du Seuil, 1983.

et rationaliste reste égalitaire parce que le Multiple veut devenir l’Un,

produisant ainsi la jalousie, l’envie, la cupidité, ainsi donc, la guerre de tous

contre tous. Cette société totalitaire à fondement égalitaire ne peut certes

se réaliser pleinement parce que les réalités sociales sont plus fortes que les

contrats. Il n’empêche que l’on peut aménager l’utopie. C’est ce que font de

nombreux hommes politiques et hommes d’affaires influents. L’égalitarisme

tant vanté par nos bonnes consciences morales en Occident reste fondamentalement

anti-organiciste. L’Égalité est le contraire de la Diversité

dans l’Unité, de la pluralité dans un modèle de civilisation intégrateur.Julius

Evola le montre bien quand il affirme avec une grande cohérence qu’« un

être qui serait à tous points de vue parfaitement identique à un autre, ne fanerait

qu’un seul et même être avec lui. Le concept exprimé par le mot« plusieurs:

implique donc celui d’une diversité fondamentale: «plusieurs» êtres égaux, complètement

égaux, ne seraient pas« plusieurs» mais un. Vouloir l’égalité de

«plusieurs » implique une contradiction dans les termes, à moins de se référer à

un ensemble d’objets inanimés fabriqués en série ( .. . ) Vouloir l’égalité c’est vouloir

l’informe. Toute idéologie égalitaire est l’indice sûre d’un climat de dégénérescence

où le « sceau » de farces qui tendent à produire une dégénérescence. Voilà, dans

/’ensemble, ce qu’il faut penser du « nohle idéal» et de /' »immortel principe

d’égalité:» 6 Or, le projet du Nouvel Ordre Mondial est bien de standardiser

les individus pour s’en servir comme esclaves à des fins productivistes.

L’entreprise d’unifomisation planétaire par le capitalisme occidental doit se

soumettre d’abord à l’impératif d’égaliser les individus pour mieux les monnayer

ensuite. L’égalitarisme bourgeois prépare ainsi le cycle inégalitaire du

darwinisme social, où la mutation-sélection des meilleurs opère, comme

nous 1′ avons vu, sur la volonté de puissance économique elle même fondée

sur le mythe de l’abondance et l’axiomatique de l’intérêt.« La lutte pour la

vie» s’exerce à partir de critères purement économiques et quantitatifs. Or,

là encore, Evola a raison de mettre en cause plus généralement la modernité

économiste : « Ce n’est pas la valeur d’un système économique ou d’un autre qu’il

faut mettre en question, mais celle de l’économie en général. L’antithèse entre

capitalisme et marxisme, hien qu’elle nous apparaisse gigantesque sur la toile de

fond de notre époque, doit être considérée comme une pseudo-antithèse. Le mythe

de la production, et ce qui en découle sous forme de standardisation, monopoles)

cartels, technocratie, etc., obéit, dans les civilisations capitalistes, à la même

démonie de l’économie que dans le marxisme et n’accorde pas moins la préséance

aux conditions matériel/es de la vie.» 7 Et Evola d’appeler implicitement au

renversement de ce système au nom de valeurs spirituelles et politiques

  1. Les hommes au milieu des ruines, Guy Trédaniel & Pardès, 1984, pp. 46-48.
  2. Ibid. p. 90.

transcendant la pure horizontalité matérielle : « La véritable antithèse ne se

situe donc pas entre capitalisme et marxisme, mais entre un système où l’économie

est souveraine, quelle que soit sa forme, et un système où elle se trouve subordonnée

à des facteurs extra-économiques, à l’intérieur d’un ordre beaucoup plus vaste et

plus complet, de nature à conférer à la vie humaine un sens profond et à permettre

le développement de ses possibilités les plus hautes » 8 Avant lui, Othmar Spann

avait déclaré que la « théorie de la productivité» devait orienter une pratique

contraire à celle qui prédomine : « Non seulement il faut affirmer avec farce

qu’une activité spirituelle peut être « immédiatement » un bien économique, mais

que, dans son principe même, cette activité est productive. Nous irons même plus

loin en disant que c’est nécessairement r activité de l’esprit qui doit avoir le rôle

directeur. » 9

Bien sûr, le libéral peut être moins conséquent, plus opportuniste. Il peut

demander plus ou moins de régulation étatique. Il n’en reste pas moins

favorable à la soumission du spirituel, du politique et du social à l’économique.

C’est cette « tyrannie du dividende » qu’évoque Thierry Maulnier qui

nous anéantit, lequel proclamait d’ailleurs : « L’ordre capitaliste redoute la

conscience plus encore que la violence, car il est un ordre à fégard duquel la conscience

est destructrice» 10• Le culte de la performance, la dictature du rendement

et le totalitarisme du profit réduisent la personne à un simple agent

économique (/’Homo oeconomicus) dont la vocation est de produire, d’acheter

ou d’accumuler, de consommer et de mourir en jouissant au.maximum des

biens matériels. Une vie à gagner de l’argent. La volonté de puissance

comme hiérarchie des dilections indexées sur l’argent parodie l’idéal du

monde traditionnel pour qui l’économie est encastrée, c’est-à-dire contextualisée

dans les sphères spirituelles, culturelles, familiales, politiques, etc.

L’autonomie du Sujet telle que la philosophie libérale et kantienne la présente

est une façon toute moderne de paralyser l’homme qui se trouve

déconnecté de ses appartenances multiples. La voie est alors ouverte au système

des Objets puisque le Sujet n’a plus d’intermédiaire entre lui et la marchandise.

Il n’existe plus de voie de passage. La réification des objets sociaux

s’accomplit tout naturellement. Déifier l’argent pour accomplir sa puissance

devient ainsi l’horizon indépassable des sociétés marchandes occidentales.

Werner Sombart le résume ainsi : «Autrefois, la richesse était touj<!urs d’origine

politique; la puissance conduisait à la richesse; aujourd’hui la richesse con:…

duit à la puissance, tandis que son origt »ne est dans féconomie. » 11 Hier, on

possédait de l’argent parce que l’on avait de la légitimité, alors

  1. Ibid., p. 90.
  2. Op. cit., p. 160.
  3. Violence et Conscience, Gallimard, 1945.
  4. Le socialisme allemand, révolution conservatrice, Pardès, 1990, p. 38.

qu’aujourd’hui, on a de la légitimité parce que l’on possède de l’argent. Sombart

analyse bien le processus de désenchantement du monde qui accompagne

la modernité individualiste bourgeoise:« Les étapes de la décadence ont

été les suivantes : de la valeur personnelle à la valeur des actes, à celle du succès,

de la valeur du succès à celle du succès visible, de la valeur du succès visible à la

valeur du succès monnayable .. On en arrive ainsi au fondement même du système,

au point où l’estimation de la valeur peut être fondée sur le revenu. » 12 Selon

Sombart, l’âge économique vérifie trois séries de développements conditionnant

notre existence :

Intellectualisation: mise à l’écart de l’âme, de l’initiative, de la

liberté et du droit de disposer de soi, dépendance à r égard d’un système

donné.

Matérialisation : mécanicisation, dictature de la machine, industrialisation.

Égalisation : uniformité, unification des modes de vie, atomisation.

L’idéal qui régit l’homme moderne revêt trois aspects:

La grandeur matérielle : le respect de la quantité

Le mouvement rapide : la vitesse

Le désir de nouveau : le changement

Le traditionalisme sombartien esquisse un socialisme communautaire et

populaire solide face au socialisme marxiste prédominant. Débarrassé de sa

conception dite « scientifique» ou« réelle» , progressiste, déterministe et

collectiviste, le socialisme de Sombart plonge ses racines dans l’identité du

peuple allemand. En Allemagne, socialisme ne rime pas obligatoirement

avec marxisme. Mais cela vaut pour tous les pays. Un autre jeune conservateur-

révolutionnaire allemand des années 20, Arthur Moeller Van den

Bruclc, pouvait déclarer:« Tout peuple a son propre socialisme».

En France, on l’oublie trop souvent, les catholiques sociaux, comme

René de la Tour du Pin par exemple, ainsi que de nombreux maurrassiens

ou post-maurrassiens influencés par Proudhon, se sont réclamés d’un socialisme

communal, national ou à vocation continentale. Devoirs envers le

prochain, esprit de camaraderie et de justice, volonté d’abattre l’exploitation

et l’usure, fondation d’un ordre social qui répartit équitablement les richesses

restent pour ces socialistes« nationaux» autant d’attitudes et de valeurs

saines, naturelles et harmonieuses pour le corps social tout entier. Le socialisme

est« un normativisme social», c’est-à-dire «un état de vie social où la

conduite de l’individu est déterminée en principe par des normes obligatoires, qui

doivent leur origine à une raison générale, intimement liée à la communauté

politique et qui trouvent leur expression dans le « nomos » »(loi), réitère Werner

  1. Ihid., p. 38.

Sombart 13• La véritable antithèse ne se situe pas entre le socialisme réduit

au marxisme et le libéralisme limité à la liberté d’initiative, mais entre un

traditionalisme identitaire dont le socialisme peut être le vecteur s’il est

débarrassé de ses oripeaux marxistes et le capitalisme bourgeois ou le

marxisme prolétarien qui empruntent tous deux à l’individualisme utilitaire

marchandisé. Deux mentalités en découlent:

Mentalité héroïque: tâche, désintéressement, abnégation, sacrifice,

fidélité, candeur, vénération, bravoure … , remplit ses devoirs.

Mentalité mercantile : utilitarisme, hédonisme, droit au bonheur

par l’argent … , réclame des droits.

Ainsi avec Sombart, on pourrait opposer un « socialisme de l’ensemble »

à un «socialisme de l’individu». Le premier étant revendiqué comme la

Communauté organique, et le second comme la société mécanique pour

reprendre les catégories de Tonnies. Othmar Spann prend le parti, lui aussi,

de la première, puisqu’il voit la société comme un tout englobant, c’est-àdire

comme une communauté en réalité : « L’entité première, la réalité dominante,

c’est /' »ensemble », c’est l’organisme tout entier. Les membres de cet ensemble,

qu’il s’agisse de membres individuels ou des organes partiels auxquels ils se

rattachent, ne sont qu’un élément secondaire qui ne peut avoir de valeur que dans

la mesure où il participe à la vie du tout. » 14 Cette conception communautaire

ou holiste épanouit chaque membre de la communauté populaire qui se sent

responsabilisé pour autant qu’il est solidaire des autres. Il développe un

comportement fait de gratuité, de générosité, de prodigalité, issu d’une

appartenance commune et partagée. L’individualisme libéral qui postule un

nomadisme permissif et laxiste : « laisser faire, laisser aller, laisser passer » se

trouve contredit par ce modèle anticollectiviste à souhait, chaque personne

conservant sa spécificité dans un cadre unitaire voulu. Un tel fédéralisme

personnaliste relève du modèle qu’on trouve historiquement dans toute

société traditionnelle d’Occident.

Ainsi, deux socialismes s’opposent radicalement. Si on a bien vu en quoi

résidait un socialisme organique et corporatif de type chrétien et traditionaliste

chez Sombart notamment, il reste à définir plus précisément l’autre.

Le socialisme marxiste est prolétariste dans son essence. Socialisme

prolétarien : amalgame de l’idéologie socialiste et du prolétariat industriel.

Le socialisme prolétarien est hédoniste. Il a pour centre « la valeur de la vie

des masses» (prix élevé qu’on attache à la vie, caractère quantitatif accordé

au prix de la vie du point de vue matériel et personnel : « Le plus grand bonheur

pour le plus grand nombre » ). Marx : « Le développement maximum de la

  1. Ibid., p. 77.
  2. Op. cit., p. 165.

productivité de la société et le développement intégral de l’individu. » Sombart

considère que le marxisme désire faire accéder le prolétariat aux conditions

de vie de la bourgeoisie. « L’idéologie prolétaro-socialiste » revendique la

liberté et l’égalité. Cette liberté souhaitée est purement « naturaliste» ,

jouissive. L’égalité souhaitée est avant tout économique et sociale. Cette

revendication est fondée sur l’affirmation utopique que les hommes naissent

libres et égaux. Il faut donc que le travail rentre dans un processus de production

sociale afin que disparaissent les différences qualitatives. Alors par

la machine, la qualité sera supprimé au profit de l’égalité. En fait, le

marxisme n’apprécie pas le travail bien fait, il aime le travail pour le travail.

Les penseurs prolétariens prétendent substituer à l’économie privée l’économie

collective fondée sur la possession collective des moyens de production

supprimant l’appât du gain en le remplaçant par la satisfaction

minimale des besoins de consommation.« L’économie communiste» supprime

tout droit de propriété permanente, détruit le lien qui unit le propriétaire

de l’entreprise au produit du travail, collectivise la consommation,

éradique le travail salarié, 1’« exploitation». Pour résumer, le socialisme prolétarien

tient pour progrès : « le bien être, la richesse, le savoir, la technique, la

liberté, l’égalité, le rôle des masses » 15 selon Sombart.

C’est le capitalisme qui a produit le marxisme, non le contraire. Les

tenants de la vulgate libérale ont tendance à l’oublier. Lorsque le capitalisme

industriel s’est imposé de façon violente au xrxc siècle créant ainsi misère

et anarchie sociale, des réactions hostiles se sont manifestées. Des rectifications

étatiques se révélaient nécessaires, puisque les corps intermédiaires

(corporations) entre l’État et le Marché avaient été éradiqués par l’inique et

sinistre Loi Le Chapelier le 14 juin 1791, en France du moins. Certes, l’un

renforce l’autre, mais ponctuellement, il est compréhensible, que la communauté

soit protégée du danger qu’incarne un marché despotique dont

l’unique but reste la rentabilité. Rappelons que le terme de « libéralisme »

apparaît en 1821 en France. Balzac décrit en 1839 dans Le Curé de Village:

« Une ville industrielle où l’esprit de sédition contre les doctrines religieuses et

monarchiques a poussé des racines profondes, où le système d’examen né du protestantisme

et qui s’appelle aujourd’hui le libéralisme( … ) s’étend à toutes choses»

16• D’où l’apparition logique du marxisme qui s’efforce de proposer une

fausse alternative : la « dictature du prolétariat » , la « lutte des classes » dans

un monde où «l’économie est notre destin» (Marx). La tyrannie égalitaire

apparaît, comme nous 1′ avons vu, avec son cortège de jalousie, d’envie, de

vénalité, puisque régalité parfaite étant utopique, l’individu dépossédé voudra

  1. Op. cit., pp. 125-126.
  2. Éd. Castex, La Pléiade, vol. IX, p. 702.

 toujours plus d’égalité par rapport à celui qui possède plus que lui. La

voie est ouverte à l’embourgeoisement de l’esprit.« Le socialisme qui était un

système économique de la saine et de la juste organisation du travail social, est

devenu sous le nom dejaurressisme et sous le nom identique et conjoint de sabotage,

un système de désorganisation du travail social et en outre, et en cela, une

excitation des instincts bourgeois dans le monde ouvrier, un entraînement des

ouvriers à devenir, à leur tour, de sales bourgeois » , observait Charles Péguy

en son temps 17• Un Georges Sorel tentera bien de mobiliser très énergiquement

la classe ouvrière en l’identifiant à un pôle antibourgeois radical,

mais sera, au bout du compte, vite dépassé, cette dernière servant plus un

mythe incapacitant qu’un enthousiasme collectif et révolutionnaire réel 18•

Mais Charles Péguy pouvait poursuivre : « Il est de toute évidence que ce sont

les bourgeois et les capitalistes qui ont commencé. je veux dire que les bourgeois et

les capitalistes ont cessé de faire leur office social avant les ouvriers le leur, et longtemps

avant» 19• Charles Maurras confirme en ajoutant dans son Dictionnaire

politique et critique : « L’histoire de la grande industrie en témoigne; si le

prolétariat résiste, si cette résistance a pris la forme d’une offensive violente, ce

n’est pas lui qui a commencé; l’oppression où l’exploitation capitaliste est la première

en date» 20• Au XIXe siècle, Alban de Villeneuve-Bargemont fut le

premier à décrire cet ordre des choses dans son Traité d’économie politique

chrétienne (1834} bientôt rejoint par d’autres contre-révolutionnaires

comme Frédéric Le Play, et plus encore Louis de Bonald affirmant dans ses

Réflexions sur la révolution de juillet 1830 : « On s’occupe beaucoup du prolétariat

et du paupérisme qui marche à sa suite, les uns dans des vues de bienfaisance,

d’autres dans des vues moins innocentes; mais que peuvent les systèmes des uns ou

des autres contre l’extension immodérée de l’industrialisme et la division toujours

croissante des propriétés qu’on peut regarder comme le père et la mère du prolétariat

et du paupérisme ». Cette analyse sera reprise par René de la Tour du Pin

ou Albert de Mun dans le sillage des encycliques papales et du catholicisme

social. Les vrais aristocrates ont toujours été du côté du peuple contre la

bourgeoisie accumulatrice. Au :XXe siècle, après la Seconde guerre mondiale,

Evola lui aussi remarque lucidement : « Sans la Révolution française et

sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n’eussent pas existé.

Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers-état, il n’y

aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation

du radicalisme, il n’y aurait pas eu de socialisme, ni enfin de communisme à base

antinationale et internationale-prolétarienne » 21 • Le corporatisme chrétien

  1. L-.Argent, suivi de f argent {suite}, Gallimard, 1932
  2. Voir notamment Réflexions sur la violence, Le Trident, 1987.
  3. Notre jeunesse, Gallimard, 1933.
  4. Cité des livres, 1935.

demeure par conséquent le paradigme auquel l’esprit libre peut s’identifier.

Othmar Spann l’avait bien perçu, lui qui déclarait: «Le plus grave tort du

capitalisme n ,est pas d’avoir appauvri une partie du peuple, mais de l’avoir

déraciné». Spann considère en effet que c’est le déracinement spirituel et

culturel qui appauvrit matériellement l’homme, et non l’inverse. Il

poursuit : « Le mal est surtout grand dans la grosse industrie. Le peuple était un

« état » (stand), on en a fait une masse. On a déraciné, déclassé, désintégré le peuple

ouvrier, c’est là le tragique de fexistence de la masse ouvrière qui se trouve, de

ce fait, chaque jour plus exposée, chaque jour plus opprimée. Certes, on a déjà fait

beaucoup de ce côté … Mais l’insécurité demeure ( … )Autre vice: fimpossibilité

pour les membres de l’économie de sentir entre eux une solidarité spirituelle, de se

sentir unis aux autres économies nationales. La destruction de tous ces liens que

les anciennes corporations avaient créés, voilà le vice majeur de /1économie

capitaliste» 22• Othmar Spann ne se contente pas d’être un sociologue de

r économie de son temps tout en étant nostalgique de celui d’hier. Il propose

une alternative à la fois anthropologique, institutionnelle et plus technique

que nous faisons nôtre dans la mesure où elle s’adapte à un espace fédérée

européen garant des libertés collectives qui le compose:« Nous opposons à

l’économie individualiste-capitaliste l’économie corporative. Dans cette économie,

chaque groupement professionnel doit être organisé corporativement afin que

l’économie soit formée comme un ensemble dans un tout, un « état » {stand), qui

s’administre lui-même au sein de « f état » (Staat). Un « état » administré par des

professionnels qui organisera les branches qui lui seront subordonnées. Organiser,

c’est appeler à la vie, c’est fonder des communautés, créer des liens. Ces unions ne

doivent pas être rigides comme ces organisations centralisées que /' »État » crée parfois

avec trop de facilité. Mais il faut laisser la vie agir, il faut laisser les groupements

professionnels s’entendre entre eux. Avec une pareille organisation,

l’économie retrouvera une vie, une solidarité, un esprit inconnu. C’est l’esprit

communautaire qui régnera et qui permettra aux travailleurs de trouver leur

véritable place. Car, en livrant l’économie à une liberté sans contrôle, les théories

individualistes, libérales, capitalistes, ont entraîné d’un côté la prolétarisation des

masses, de l’autre la périodicité des crises » 23•

L’ambiguïté du mot « socialisme » doit être dissipé. Lorsque les auteurs

de l’ouvrage présent font référence au socialisme, il s’agit généralement du

socialisme marxiste transformé en socialisme étatiste ou collectiviste, ou

encore d’un socialisme qui ne mérite plus son nom : une sociale-démocratie

monétarisée qui peut aussi bien servir le libéralisme puisque leur matrice est

  1. Op. cit., p. 61.
  2. Op. cit., pp. 167-168.
  3. Ibid., p. 168.

commune: le matérialisme bourgeois. Social-libéralisme ou libéralismesocial,

l’individualisme délave le premier comme le second pour l’intégrer

au même système marchand mondialisé. Cela nous conduit tout droit à

l’existence de plusieurs variantes de libéralisme économique dont, encore

une fois, la sociale-démocratie d’aménagement du capital.

Les libéraux qui nous intéressent le plus parce qu’ils pensent et veulent

réformer la société dans un sens négatif, pouvant trouver un échos favorable

chez les « élites »aussi bien que chez quelques Français, sont les libertariens

ou anarcho-capitalistes dont le théoricien de l’économie Frédéric Bastiat est

la figure de proue, et dont les défenseurs actuels se nomment Henri Lepage,

Jacques Garello, Bertrand Lemennicier, etc. Illustration parfaite du libéralisme

intégral, leur homme politique préféré reste Alain Madelin, qu’ils

trouvent encore un peu trop dirigiste. Sans rire. En 1997, un ouvrage collectif

sous sa direction a été publié sous le titre, Aux sources du modèle libéral

.français 24• Leur souci premier : faire disparaître 1′ état. Qy’y substituer? Le

système de la main invisible dont Adam Smith parle dans La richesse des

nations (1776). Ce qu’ils appellent la « catallaxie », à la suite de Friedrich

  1. von Hayek, c’est-à-dire un système où les échanges se font spontanément

par le marché libre, offert au jeu d’une providence interindividuelle et

concurrentielle régulatrice des comportements sociaux. Une utopie dangereuse.

Pourquoi? Parce que le libéralisme, en exaltant les vertus de la liberté,

les trahit fondamentalement. En fait de liberté, le libéralisme ne fait que

légitimer le renard libre dans le poulailler libre. Le modèle idéal de ces économistes

demeure les Etats-Unis de Ronald Reagan ou l’Angleterre de

Margaret Thatcher. Deux faillites : liberté marchant avec uniformité, consommation

rimant avec exclusion, privatisation avec exploitation. Le nombre

d’heures de travail ne trouve pas de limites, mais le chômage croît. La

misère est à son comble, mais l’obésité atteint des records. L’individualisme

commande, mais les ghettos se répandent. Le puritanisme réglemente, mais

la pornographie s’alimente. La démocratie de droit prime, mais les guerres

génocidaire purifient. La morale impose, l’argent dispose. Privatisation de

la sécurité sociale, chacun peut vivre ou plutôt survivre, mais attention, à

condition d’en avoir la possibilité matérielle. Les autres? Tant pis! Ils n’ont

qu’à être plus riches. « Solidaire, si je le veux » 25 a pu écrire Alain Laurent,

un de ces économistes libertariens en vogue. La marchandisation du lien

social sous les effets d’un économisme boursouflé destitue à la société la spécificité

de chacun au profit de la ressemblance de tous. La technique étant

là pour arraisonner des individus interchangeables, atomisés. La réification

  1. Perrin, 1997.
  2. Les Belles Lettres, coll. Laisser faire, 1991.

des rapports humains est en marche. Mais, c’est sans doute, à écouter ces

économistes libéraux, qu’il s’y trouvait encore trop d’entraves étatiques.

Qyand on dit que l’homme perd sa vie à la gagner, il ne faut pas oublier que

certains la perdent plus que d’autres, mais aussi plus ou moins volontairement

selon les possibilités qu’ils ont d’user de leur prérogative. Voilà où

nous en sommes. Et maintenant que Bill Clinton, et avant lui, Georges

Bush, est au pouvoir, il est normal que les Etats-Unis se délabrent puisqu’à

entendre nos libertariens, il s’agirait d’« un bolchevik». Il faut dire qu’ils considèrent

la France comme un pays économiquement« socialiste» dans sa

version communisante depuis très longtemps. Or, l’excès de bureaucratie,

les monopoles syndicaux, le fiscalisme galopant, la mauvaise gestion de la

Sécurité sociale ne sont critiquables que dans la mesure où les« hommes de

l’État» servent le système marchand capitaliste comme ce système les alimente

à son tour. Autrement dit, ils disent que leur libéralisme n’est pas

utilitariste, mais Jérémy Bentham, père de celui-ci, fondé sur le

«téléologique» (primat du bonheur sur le juste) et Condorcet, qui prône

un libéralisme jusnaturaliste (« l’ordre naturel») fondé sur le

«déontologique» (priorité du juste sur le bien) s’appuient sur des fondements

philosophiques antithétiques pour parvenir à une relative unité quant

à leur application. Pourquoi? Parce que le libéralisme de Bentham et celui

de Condorcet sont à l’oeuvre sur la planète. L’utilitarisme foncier et pratique

du premier répond efficacement à la modernité, tandis que l’individualisme

du second lui accorde un confort moral. On peut dresser une typologie du

libéralisme, on retrouvera toujours la présence de l’individualisme et de

l’utilitarisme comme valeurs centrales et l’absence de valeurs communautaires

(chose publique) et solidaires (bien commun) que nous faisons nôtre.

Seuls dépositaires de la« vérité économique», ces intégristes du marché

affirment péremptoirement que l’humanité se divise en deux catégories:

ceux qui connaissent 1′ économie – eux, les économistes libéraux – et les

autres qui n’y comprennent rien. Leur critère de qualité d’appréciation étant

fondé sur la pure efficacité monétaire comme l’émanation pratique de la

philosophie sociale et de la science économique autonome, seuls les économistes

réellement libéraux sont à même de saisir les mécanismes de l’économie.

Toute autre perspective est dès lors jugée fausse, voire mauvaise. On

comprendra facilement alors qu’une telle introduction et un tel livre ne

pourront que leur hérisser le poil puisque nous partons d’une anthropologie

strictement inverse de la leur, investissant tous les champs du social, ayant

recours aussi bien à des historiens qu’à des philosophes, à des sociologues

qu’à des hommes de terrain (artisans et agriculteurs notamment), à des économistes

qu’à des politiques. Ces économistes n’étant jamais des économicistes,

leur capacité à percevoir la totalité et la complexité du réel s’en trouve

décuplée. Mais les libertariens dialoguent le plus souvent avec d’autres libérawc

qui se définissent comme « libéraux nationaux ». Adeptes d’un

« capitalisme national » ou « populaire », favorables au « Tous capitalistes »

selon l’expression d’une de leur figure de proue, Michel de Poncins, ils

adoptent une rhétorique hybride. En effet, si nous prenons le terme de

«capitalisme» au sens du marché extensible à tout et à tous (ce qui est sa

nature propre) et le mot« national» au sens de la centralisation étatique (ce

qui est aussi sa nature propre), comme l’a bien vu Ernst Gellner 26 – les

deux vont de paire à la fin du Moyen Âge -, alors ils sont cohérents avec

eux-mêmes. En effet, le déracinement provoqué par la mobilité des individus

et des capitaux est le fruit de la captation étatique et marchande des

communautés jusque-là constituées et ordonnées selon un axe vertical, réellement

organique et politique. En revanche, s’ils font coïncider le mot de

« nation » conjugué au « marché» avec « identités », « diversité populaire » ou

«enracinement charnel» (ce qui peut paraître contradictoire à plus d’un

titre), ces libéraux-nationaux deviennent incohérents. Pourquoi? Simplement

parce qu’ils souhaitent que l’économie soit soumise au politique, contrairement

à leurs amis libertariens, dans un système qui depuis toujours et

par principe fait primer la première sur le second. On le voit, le bricolage

théorique et économique de ces« nationaux-libéraux »ne repose sur aucune

réalité historique (c’est pourquoi malgré leurs divergences, libéraux-nationaux

et libertariens s’entendent bien). Seules les expériences thatchériennes

et reaganiennes peuvent paraître contredire notre propos. Seulement, ce

n’est qu’un apparat, parce que le nationalisme ou le patriotisme reaganothatchérien

se revêt comme bien souvent de l’habillage contractuel de la

nationalité, l’exaltant même par l’intégration au commerce. Il n’y a là rien

d’identitaire, c’est le contrat que l’individu signe avec la nation qui l’identifie

au sein d’une société commerçante. Le marché centralisé nationalement ou

décentralisé mondialement suppose toujours une logique accumulatrice et

quantitativiste. Tout au plus peut-il très ponctuellement être aménagé en

fonction des opportunités de la production, c’est-à-dire, en fin de compte,

toujours et encore dicté par l’impératif marchand.

Hors du libéralisme, point de salut! à les entendre. Marché unique,

quand tu nous tiens. A première vue, étonnant que des libéraux prennent

ce genre de position. A première vue seulement. Lorsqu’on voit les ravages

planétaires du libéralisme, on ne peut que constater qu’il fonde sa démarche

sur une entreprise totalitaire : l’uniformisation partout où cela est possible

des modes de vie différenciés sous la bénédiction du grand commerce international.

« Nomadisme permissif» avons-nous écrit, oui le« laisser faire, lais-

  1. Nations et nationalisme, Payot, 1989.

ser passer, laisser aller» contribue à créer un village sans visage, sans couleur,

sans parfum, sans rêve autre que celui de compter, d’additionner et de multiplier.

Un village globalitaire!

Le spirituel s’ordonne à l’Être. La politique s’enracine au sein du Devenir.

L’économie sert l’Avoir. Autonomisée des deux premières sphères,

r économie libérale quantifie r existence, mathématise la vie, rationalise

l’espace et le temps, bref déshumanise le réel. Fidèle à la permanence des

êtres et des choses, la pratique du développement quantifié et d’une croissance

illimitée imposée par l’idéologie libérale, déracinant les peuples à tous

les niveaux, ne peut que nous répugner. Devant cette réalité, nous devons

nous insurger. Pour que notre planète ne soit plus défigurée par la massification

productiviste qui arrache les personnes à leur héritage d’appartenance.

Pour que les rapports humains réifiés par la « Mégamachine » (Serge

Latouche) 27 technoscientifique trouve un autre échos: l’écologie. La vraie.

L’écologie radicale permet de retrouver l’harmonie avec l’univers, c’est-àdire

le Cosmos, la nature, la vie. Enraciné sur la Terre comme au Ciel,

l’homme traditionnel éprouve le sens de la permanence ontologique. C’est

pourquoi, les textes qui suivent communient soit avec Dieu soit avec la

nature, sans aucun panthéisme. « La doctrine sociale de l’Église face au

libéralisme » de l’abbé Guillaume de T anoüarn se couple avec « L’écologie et

le libéralisme : deux visions du monde irréconciliables » de Laurent Ozon. En

revanche, le texte d’Alain de Benoist « Le libéralisme contre les identités

collectives » se singularise par sa volonté de montrer en quoi le christianisme

est individualiste. Ce qui n’est pas notre position. Différents autres articles

montrent bien en quoi il est personnaliste mais pas au sens d’Emmanuel

Mounier (Alexis Arette, Claude Polin, Claude Rousseau). Recherchant son

salut personnel, le chrétien s’agrège à une communauté: l’Église qui fait

prévaloir la notion de « communion des saints » entre autre. Le salut personnel

n’est pas exclusif de la recherche du bien public. Au contraire. La

conception organique du christianisme traditionnel le démontre. Nous

souscrivons à l’idée qu’historiquement, le christianisme, notamment sous

l’influence du protestantisme, se soit sécularisé, laïcisé, modernisé et donc

individualisé, entrant ainsi de plein fouet dans la modernité; mais essentiellement,

le christianisme sous sa forme catholique est personnaliste et donc

communautaire. Un débat qu’il faudra en tout cas avoir dans d’autres lieux.

Autres textes:« Pour un nouveau protectionnisme» de Michel Sarlon-Mallasert

qui se conjugue à celui de Frédéric Valentin« Pour une Europe économique

autocentrée », insistant pour l’un à se protéger face à la mondialisation

  1. La mégamachine. Raison techno scientifique. Raison économique et mythe du progrès,
La Découverte/M.A.U.S.S.

et pour l’autre à créer une Europe unie qui n’emprunte pas nécessairement

la voie actuelle, mais au contraire réalise par le principe de subsidiarité

(Benjamin Guillemaind) une autogestion réelle Oanpier Dutrieux, JeanFrançois

Darras), c’est-à-dire un. vrai mutuellisme de type proudhonien

(Bruno Pottier) à l’échelle populaire-continentale. Joseph Fontanet écrivait

en 1977 des lignes qui résument bien notre propos d’ensemble : « Il serait

absurde de tout vouloir centraliser au niveau européen … L’Europe sera d’autant

plus fiable qu’elle sera construite selon une architecture en étages . .. L’idée de créer

de toutes pièces, par une sorte de contrat social à l’échelle du continent, une autorité

commune de style technocratique, court-circuitant les pouvoirs nationaux consacrés

par l’histoire, faisant fi des cultures et des tempéraments différents des peuples,

est un mythe dangereux, car on détruirait des communautés où les citoyens sont

fortement agrégés, avec les plus grands risques de ne pouvoir leur en substituer

une autre aussi réelle. » 28 « Les pouvoirs nationaux consacrés par /’histoire »

n’étant d’ailleurs pas moins centralistes et uniformisateurs que l’autorité

européenne. Malgré cette divergence, l’auteur montre bien la dimension

organique et non plus mécanique que l’Europe devra prendre si elle veut

assumer son destin. Un chefindien racontait en 1854 une histoire que beaucoup

de libéraux devrait méditer : « L’homme blanc traite sa mère, la Terre, et

son Frère, le Ciel, comme choses pillables, corvéables et vendables, au même titre

qu’un mouton ou de la verroterie. Son appétit dévorera le monde, ne laissant dans

son sillage qu’un désert. » C’est aussi pour cette raison que face au processus

de mondialisation capitaliste, il faut réfléchir à une vision d’ensemble permettant

de répondre au déracinement planétaire par une conscience planétaire

du déracinement. Cela doit se faire localement (proximité associative)

aussi bien qu’intellectuellement (diffusion des idées partout ou cela est possible).

L’article« du communautaire au planétaire» de Charles Champetier

illustre cet aspect des choses. Avec l’ouvrage présent, dont bien d’autres

contributions s’ajoutent à celles citées précédemment, nous espérons faire

réfléchir les lecteurs sur les ravages du libéralisme mondial.

  1. Le social et le vivant, nouvelle logique politique, Pion, 1977.

 

suite… iCi