LES FEMMES


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Auteur: Alphonse Karr

Ouvrage: Les Femmes

Année: 1860

 

 

I.
OÙ L’AUTEUR ÉTABLIT LA MODESTIE DE
SES INTENTIONS.
Je n’ai pas l’intention de faire à propos des femmes ni un
livre, ni un traité, ni de rien prouver. Tout homme de bonne foi
qui se voudra rappeler les diverses opinions qu’il a eues sur les
femmes depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse y trouvera un
étrange chaos et verra qu’il n’est pas beaucoup plus avancé que
le premier jour, et que, s’il pouvait recoudre une autre existence
au bout de celle qui lui a été donnée à dépenser, il aurait encore
à apprendre pendant tout le temps de cette seconde vie, et ne
saurait rien quand elle prendrait fin à son tour. D’ailleurs, que
sait-on jamais ? Le vieillard ne sait, pas plus comment doit se
conduire le vieillard, que le jeune homme ne connaît ce qu’il y a
de mieux à faire pour le jeune homme :
Il ne profite pas à l’homme qu’il vieillisse ;
À chaque âge, il arrive ignorant et novice.
Je dirai des femmes ce que je sais et ce que je me rappellerai,
ce que j’ai vu et ce que j’ai lu – à peu près sans ordre,
comme dans une conversation. Mais avant de commencer je
dois me défendre contre une accusation que je vois déjà suspendue
sur ma tête. Il m’est arrivé quelquefois de parler aux
femmes avec une certaine amertume ; j’aurai en cette circonstance
occasion de leur faire par-ci par-la quelques observations,
quelques reproches, et quelques-unes de mes lectrices diront :
« Fi ! voilà un homme qui n’aime guère les femmes. » Je les prie
de ne pas admettre légèrement une pareille accusation et de

prendre en considération quelques arguments que voici : Lorsque
les femmes me choquent, c’est lorsque, cédant à une mode
ridicule ou à une idée fausse, elles semblent s’efforcer d’être
moins femmes ; – c’est lorsqu’elles veulent se dépouiller de
quelques-uns de leurs charmes, et s’exposent à perdre de leur
précieux empire et de leur chère tyrannie. Dirait-on qu’un
homme n’aime pas le vin, parce qu’il prendrait tous les soins
possibles pour ne rien lui laisser perdre de sa saveur et de son
arôme ? et l’accuserait-on, en le voyant, boucher soigneusement
les bouteilles, d’être un affreux despote qui condamne la liqueur
de Bacchus à un esclavage insupportable, parce qu’il l’empêche
de devenir un insipide breuvage et une fade piquette ?
Mais quand j’aurais dit autre chose, quand j’aurais adressé
aux femmes des reproches tout autrement graves et même injustes,
ne savent-elles pas que ceux-là seuls peuvent avoir à se
plaindre d’elles qui les aiment le plus, et l’histoire, depuis celle
qu’on lit jusqu’à celle que l’on voit et à celle que l’on fait tous les
jours, ne nous montre-t-elle pas tous ces grands détracteurs des
femmes n’être que des fanfarons qui expient par un esclavage
particulier la liberté de leurs discours publics ? Salomon, qui,
dans ses proverbes, ne leur ménage pas les duretés, qui les déclare
« plus amères que la mort », leur sacrifie jusqu’au Dieu
des Hébreux. Euripide, qui, dans ses tragédies, les traite généralement
fort mal, leur était si dévoué dans le particulier, qu’au
rapport d’Athénée il avait épousé deux femmes ainsi que la loi le
permettait, et allait encore volontiers chercher au dehors un
supplément aux chaînes dont il parlait avec tant de dédain. Pour
Boileau, c’est une autre affaire, et je plaiderai en sa faveur deux
circonstances tristement atténuantes.
La première, c’est que sa colère est traduite du latin ; la seconde,
c’est que c’est la faute d’un dindon.
On ne se représente guère Boileau enfant, l’imagination ne
le sépare pas volontiers de la grande perruque et de cet air cha-

grin et sévère qu’il se plaisait à attribuer à l’ennui de se voir mal
gravé. Cependant, tous ceux qui ont parlé de lui s’accordent à
dire qu’il a été enfant, et il n’est guère permis d’en douter. Donc,
Boileau enfant et encore en jaquette fut, dit-on, renversé dans
une cour par un dindon très malfaisant, du bec duquel on ne
l’arracha que fort maltraité pour le présent et pour l’avenir.
C’est le seul des critiques des femmes qui n’ait pas expié notoirement
aux pieds des belles les fanfaronnades qu’il se permettait
la plume à la main, qui n’ait pas payé à chacune le mal qu’il
disait de toutes ; le seul auquel on ne puisse prêter cette confession
:
Je hais ce sexe en gros – je l’adore en détail.
Il est curieux de voir le concert de mauvais propos tenus
sur les femmes depuis l’origine du monde, et de le rapprocher
de l’empire qu’elles ont exercé sans intervalles sur les hommes
de tous les temps. Écoutez Salomon : « La grâce de la femme est
trompeuse et sa bonté n’est que vice, » dit-il dans ses proverbes
; et plus loin : « L’homme amoureux suit la femme comme
un boeuf que l’on mène au sacrifice. »
« Autant il y a de poissons dans la mer, disait Codrus, autant
il y a d’étoiles au firmament, autant il y a de fourberies dans
le coeur de la femme. »
Le grave Hippocrate reproche aux femmes « leur malice
naturelle. »
Socrate disait : « Il vaut mieux demeurer avec un dragon
qu’avec une femme, » et il ajoutait : « Il faut craindre l’amour
d’une femme plus que la haine d’un homme. »
Saint Paul rappelle aux femmes leur subjection à l’homme ;
elles doivent à l’homme, suivant cet apôtre, tout le respect que
l’homme doit à Dieu. Il leur défend sévèrement de parler dans

l’église et même de mêler leur voix à celle des prêtres pour
chanter les louanges du Seigneur.
L’histoire et la Fable de concert attribuent aux femmes tous
les maux qui ont affligé l’espèce humaine. – Ève, Dalila, Pandore,
Déjanire, Hélène, les filles de Danaüs, etc.
Les chrétiens défendent aux femmes les fonctions sacerdotales
; la jurisprudence leur interdit le barreau. – Mahomet les
exclut de son paradis, et cependant il y donne place au mouton,
qui remplaça le fils de Jacob au moment où il allait être sacrifié ;
à la baleine, qui avala Jonas ; à la fourmi, que Salomon, dans
ses Proverbes, propose à l’homme pour modèle, et au perroquet
de la reine de Saba.
« En général, dit Tite-Live, les femmes sont plus douces en
public qu’à la maison. »
« Il ne faut pas choisir entre les femmes, dit Piaule : aucune
ne vaut rien. »
Saint Chrysostome dit encore pis. – Sénèque le Philosophe
prétend que « la seule chose qui puisse faire supposer la vertu
chez une femme, c’est la laideur. »
Les rabbins, dans les commentaires sur la loi zélotypia, – la
jalousie, – à cette question : «Combien de temps faut-il qu’une
femme reste seule avec un homme autre que son mari pour que
celui-ci ait le droit de la supposer adultère et de la traiter
comme telle ? » les rabbins répondent : « Le temps de faire
cuire un oeuf à la coque et de l’avaler. »
« La femme la plus naïve, dit Brantôme, vend au marché
l’homme le plus retors sans qu’il s’en prenne garde. »

Rabelais, entre autres choses, soutient que les femmes « se
mussent et contraignent en la vue et présence de leurs maris,
mais yceulx absents, prennent luer advantaige, déposent leur
hypocrisie et se déclairent. »
Et Montaigne : « De bonnes femmes il n’en est à douzaines,
comme chascun sçait, et notamment aux debvoirs du mariage. »
À son réveil, d’Éden, le premier hôte,
À ses côtés, en place de sa côte,
Vit « la chair de sa chair et les os de ses os. »
– Et son premier sommeil fut son dernier repos.
« Le renard est bien rusé, dit un proverbe espagnol, mais la
femme est plus rusée que le renard. »
« Voulez-vous, dit madame Necker, faire prévaloir une
opinion ? Adressez-vous aux femmes. Elles la reçoivent aisément
parce qu’elles sont ignorantes, elles la répandent rapidement
parce qu’elles aiment à parler ; elles la soutiennent longtemps
parce qu’elles sont têtues. »
« Savez-vous, mesdames, disait en chaire un prédicateur
moderne, pourquoi, après sa résurrection, Jésus-Christ apparut
d’abord aux femmes ? C’est que, sachant leur inclination à parler,
il ne pouvait mieux faire que de leur apprendre d’abord un
mystère qu’il voulait rendre, public. »
Il n’est pas besoin de multiplier les citations pour établir
que de tout temps les hommes ont dit du mal des femmes, et les
écrivains plus que les autres hommes.
Jamais tyran n’a été l’objet de plus d’invectives, même dans
les tragédies où la patience des tyrans est telle, qu’ils écoutent
des tirades d’injures dont les spectateurs se lassent parfois
avant eux, et que, lorsqu’ils se décident à appeler leurs gardes

pour y mettre un terme, ils attendent néanmoins que l’opprimé
en soit arrivé à une grossièreté qui présente une rime en oi, afin
de placer congrûment la phrase usitée pour les tyrans à bout de
patience :
« Holà ! gardes, à moi ! »
Eh bien ! malgré cette guerre acharnée, sans trêve ni merci,
que les hommes font aux femmes, le pouvoir de ce sexe faible et
timide n’a pas été le moins du monde entamé ni amoindri depuis
le commencement du monde.
Ce qui amène naturellement à penser qu’il ne s’agit que
d’une petite guerre où les armes ne sont chargées qu’avec des
fusées et des pièces d’artifices, que les hommes ne sont pas aussi
irrités contre les femmes qu’ils en voudraient avoir l’air, et
que toutes ces invectives prodiguées aux femmes dans tous les
temps et dans tous les pays ne sont qu’une preuve de l’universalité
de leur inébranlable empire.
Quand j’entends les hommes se faire gloire de penser
beaucoup de mal des femmes et lutter entre eux d’appréciations
sévères ou ironiques à leur sujet, il me semble être dans une
antichambre où les domestiques, en gardant les manteaux, disent
à l’envi du mal de leurs maîtres ; ce qui n’empêche pas
qu’ils ne craignent rien tant au monde que de perdre leur place
et de se faire renvoyer : d’où il s’ensuit que, après examen, je
prends, comme il est d’usage, le parti du vainqueur et me range
résolument sous la bannière triomphante.
Cette conspiration des hommes contre les femmes n’a jamais
amené pour celles-ci qu’un danger réel, c’est de les dégoûter
de leur sexe, de les abuser sur leur empire, de les faire croire
à leur prétendue infériorité, et de leur faire faire de temps à autres
quelques invasions dans les prérogatives et dans les corvées
dont les hommes se sont arrogé et réservé le privilège.

Tantôt, en effet, vous les voyez prendre la plume et écrire,
c’est-à-dire se remettre en question ; venir disputer à une nouvelle
épreuve inutile, et conquérir par pléonasme, une royauté
qu’elles ont déjà par droit de naissance, descendre dans la lice
avec les vilains et les plus obscurs chevaliers, et s’exposer aux
horions pour s’efforcer de gagner des couronnes qu’elles devaient
distribuer en en doublant le prix par un de leur regard.
Il semble encore voir un dieu descendre de l’autel où on lui
offre des sacrifices pour venir, les pieds dans la boue, se mêler à
la foule de ses adorateurs, et se faire coudoyer par eux pour le
plaisir d’envoyer concurremment avec eux de l’encens à sa niche
déserte, – ce qui semble dire, contre toute probabilité, qu’on
s’ennuie même du ciel, quand c’est à perpétuité. D’autres affectent
d’emprunter aux hommes leurs idées, leurs sentiments et
leur prétendue bravoure, – se dérobant ainsi à l’instinct naturel
qui, pour rendre les deux sexes le plus différents possible l’un de
l’autre, porte les hommes à exagérer leur force et leur courage,
comme les femmes à exagérer leur faiblesse et leur timidité.
Quelques-unes vont plus loin et semblent faire des efforts
pour se métamorphoser en homme et en prendre l’aspect. On
les a vues sacrifier à cette absurde tentative leur charmante chevelure
et se coiffer en cheveux courts comme les hommes ; on
les voit encore, pour monter à cheval, joindre à la jupe longue,
qui donne tant de majesté et de décence, le chapeau, qui est la
partie la plus laide de l’ajustement masculin ; et, depuis quelque
temps, d’aucunes ont essayé de mettre des gilets de piqué blanc,
des cravates noires et des cols de chemise empesés comme les
hommes. Je voudrais bien savoir ce que ces femmes penseraient
d’un homme qu’elles rencontreraient au bois de Boulogne, trottant
à cheval avec des bottes à l’écuyère, une culotte de daim et
un chapeau de crêpe à plumes ou un bonnet orné de fleurs ou de
rubans sur la tête.

Pour ce qui est des gilets, leur règne éphémère avance
grand train : au piqué blanc succède le satin et le brocart – les
boutons sont déjà en pierreries, et on ouvre les gilets du haut
pour laisser voir le col ; le gilet est en train de redevenir un corsage
décolleté. Ne semble-t-il pas, quand on voit certaines femmes
affubler leur esprit et leur corps des sentiments et des hardes
de notre sexe, que l’on aperçoit quelque monstre hybride,
comme un centaure ou une sirène, ou une harpie ?
Cette aberration est, du reste, encore de la faute des hommes,
car je l’ai étudiée, et elle ne vient pas d’une admiration
exagérée pour notre sexe. Il n’y a pas besoin de faire beaucoup
parler les femmes pour savoir qu’elles sont loin d’éprouver cette
admiration : chacune trouve l’amour qu’elle voit les hommes
éprouver pour les autres si aveugle, si bête, qu’elles en conçoivent
une médiocre opinion du sexe tout entier. – Les femmes,
pour la plupart, ne nous aiment pas ; elles ne choisissent pas un
homme parce qu’elles l’aiment, mais parce qu’il leur plaît d’être
aimées par lui. Les femmes aiment assez l’amour de tout le
monde, mais il y a bien peu de gens dont elles aiment la personne.
Donc elles n’ont pas en réalité envie de nous ressembler,
mais elles prennent au sérieux la supériorité que nous nous attribuons,
et l’admiration que nous feignons d’avoir pour nousmême,
dans l’espoir de la leur faire partager ; elles écoutent nos
dédains sur leurs faiblesses, et elles en viennent à penser qu’elles
acquerront de nouveaux droits à notre admiration en s’efforçant
de nous montrer en elles les précieux avantages dont nous
nous targuons – car elles veulent prélever l’amour à tout prix,
comme un prince lève les tributs ou les impôts ; elles considèrent
les hommes ainsi que les anciens rois des Perses considéraient
leur vaste empire. Une province avait tous les revenus
affectés aux pierreries de la reine – une ville était consacrée à
ses ceintures – une autre à ses pendants d’oreilles – dans une
autre, les habitants ne travaillaient et ne payaient le tribut que
pour ses pantoufles.

Ce déguisement des femmes en hommes réussit en effet
auprès de certains. – De même que les hommes de petite taille
aiment les grandes et grosses femmes, et ne sont pas volontiers
amoureux à moins de cent cinquante kilogrammes de beauté,
les hommes d’une âme faible, d’un esprit étroit, préfèrent naturellement
les femmes énergiques et viriles, et ce goût, nonseulement
avoué, mais affecté, leur présente de plus l’avantage
de les déguiser eux-mêmes en gaillards terribles – car le mâle
d’une lionne est un lion – c’est ce qui a fait depuis quelques années
le succès d’un certain nombre d’empoisonneuses. Mais
remarquez cependant que les femmes ne sont pas de bonne foi
dans leur regret de ne pas être nées hommes ; en effet, au moment
même où vous leur entendez réclamer avec le plus d’insistance
le partage de nos privilèges et de nos corvées, elles n’entendent
pas abandonner la moindre partie de leurs avantages, et
la femme qui vous dit avec dédain : – « Je suis peu sensible aux
feints hommages et aux hypocrites respects que vous nous accordez
en place de la liberté, » se trouvera fort scandalisée si
vous négligez de ramasser son mouchoir qu’elle aura laissé
tomber dans la chaleur de sa plaidoirie. Lorsque la nymphe
Coenis dit à Neptune :
…………Da femina non sim,
Omnia præstabis.
« Faites que je ne sois plus femme, et vous m’aurez tout
donné. »
C’est un homme qui lui prête ces paroles que, j’en suis sûr,
elle n’a pas prononcées, du moins de bon coeur.
Cependant, comme il y a peut-être des femmes qui pourraient
être de bonne foi dans ce voeu, je vais leur donner un
moyen de changer de sexe une fois pour toutes ; – il n’est pas de
mon invention, il est expliqué par un des plus brillants écrivains
de l’antiquité. La femme qui, de bonne foi, s’ennuie d’être

femme, n’a qu’à chercher deux serpents qui soient entortillés
ensemble, – les serpents trouvés, il faut les frapper résolument
d’une baguette, et la métamorphose sera tellement rapide, que
le coup de baguette commencée par la main délicate d’une
femme sera terminé par le bras musculeux d’un homme.
Ovide raconte, au IlI° livre de ses Métamorphoses, que
c’est ainsi que Térésias changea deux fois de sexe.
Mais ne tentez pas l’épreuve, si vous n’êtes pas bien résolues
; pensez qu’il vous faudra renoncer non-seulement à votre
peau fine et soyeuse, à vos petits pieds cambrés, à votre taille
svelte et souple, et à une certaine quantité de mines et menues
grimaces très-séduisantes, mais aussi aux belles jupes de soie,
aux fleurs dans les cheveux, aux pierreries aux oreilles, et à l’exhibition
de vos beaux bras et de vos épaules nues.
La nature n’avait donné à l’homme que sa femelle, comme
aux autres animaux ; elle ne lui devait pas davantage ; c’est lui
qui a créé la femme à force d’amour ; de même que, malgré leur
divin talent, Praxitèle ou Pradier ne tireront d’un bloc de marbre
qu’une belle statue, parce qu’il est réservé à la première
vieille femme qui s’agenouillera devant la statue et qui lui demandera
quelque chose d’en faire un dieu.
Abandonnez donc à leur bizarre caprice, sorte de pica et de
malacie qui fait que certains esprits affectionnent les idées absurdes
et saugrenues, comme certains estomacs s’accommodent
pour nourriture des fruits verts et du charbon, toutes ces femmes
insensées qui prouvent par leur peu de conscience qu’elles
n’ont pu s’élever à l’état de femmes, et qu’elles ne sont que des
hommes femelles.
Ne croyez pas non plus aux injures des hommes, et ne vous
en laissez pas influencer ; restez ce que vous êtes, gardez vos
qualités si vous pouvez, mais au nom du ciel, au nom de vous

mêmes, ne vous avisez pas de perdre vos défauts, c’est par eux
que vous êtes puissantes et que vous régnez ; nous les haïssons
comme on hait les soldats et les satellites du tyran, mais ce n’est
pas une raison pour le tyran de licencier son armée. Pour les
hommes qui parlent le plus mal des femmes, ils se divisent en
trois classes : – ceux qui n’aiment pas les femmes, – ceux qui les
aiment trop, – ceux qui n’en sont plus aimés. Pour les premiers,
nous n’en parlerons pas, ils ont eu un dindon au moins dans le
coeur. Les seconds ont droit à votre reconnaissance, et les troisièmes
à votre générosité et à vos aumônes ; pauvres gens qui
subissent la peine réservée à ceux qui aiment réellement les
femmes ! c’est, – dit un sage, – de les aimer toute leur vie.
En général, ce n’est que très-tard qu’on s’aperçoit si bien
des défauts des femmes – comme le renard s’aperçoit que les
raisins sont verts. L’homme n’a de ces horreurs éloquentes que
contre les pièges qu’on ne daigne plus lui tendre ; c’est quand on
lui a rendu tristement sa liberté qu’il s’indigne contre les chaînes.
Nous commençons à mourir bien plus tôt qu’on ne se plaît
à le croire. – Nous commençons à mourir à la première dent qui
tombe, au premier cheveu qui blanchit. – Heureusement qu’on
meurt assez longtemps. – Quelques-uns meurent progressivement
en commençant par l’extérieur : la vie, assiégée par le
néant lorsqu’elle est obligée d’abandonner les ouvrages avancés,
se réfugie dans les murailles et ensuite dans la citadelle, c’est-àdire
dans le coeur. – D’autres, au contraires, meurent d’abord
par le coeur, et promènent pendant trente ans un mort dans une
peau vivante. Sachez reconnaître les vivants.
Défiez-vous des gens raisonnablement sages ; ils le sont
quelquefois réellement : c’est une infirmité. Amusez-vous des
sages à grand orchestre, ce sont des fanfarons et des hypocrites.

J’ai connu un homme qui avait apporté, je crois, de la
bonne et poétique Allemagne un usage assez singulier : consistait,
dans un festin, à boire soi-même et à faire boire ses convives
à l’objet de son amour, sans se rendre coupable d’une
condamnable indiscrétion. On buvait un verre de vin du Rhin
par lettre du nom de la femme chérie ; imitation plus intelligente
que l’invention de l’usage des anciens, qui faisaient des
libations aux dieux, mais jetaient niaisement le vin par terre. Il
est vieux aujourd’hui, et il a eu le bonheur de n’aimer qu’une
seule femme pendant sa vie.
Cependant, malgré cette constance, d’autres que moi peuvent
se rappeler que, lorsqu’il avait vingt-cinq ans, il ordonnait
neuf santés en l’honneur de ses amours, – plus tard il se contenta
de sept, – puis de cinq, – puis de quatre, – enfin je l’ai entendu
dire récemment que cet usage est absurde et montre plus
d’amour du vin que d’amour des femmes.
Pour expliquer la constance et le changement du nombre
de ses libations, – il m’a avoué que ce qui avait été une des causes
de sa première attention pour la femme qu’il a toujours aimée,
c’est qu’elle s’appelait Élisa, et qu’Élisa est un diminutif
d’Élisabeth, nom sous lequel il l’a préférablement adorée pendant
sa jeunesse ; – puis, son amour devenant plus familier ou
son estomac plus mauvais, il avait bu aux sept lettres du nom de
Lisbeth ; – puis il avait pensé qu’il était plus convenable de lui
rendre son nom d’Élisa ; – puis enfin il avait bu à Lise, – et,
pour finir, il ne buvait plus du tout.
Avant de poser la plume, je tiens à constater qu’il est bien
convenu que mes lectrices ne m’accuseront pas d’impiété pour
les vérités que je leur dirai, – car ceci n’est qu’une préface, –
mais qu’elles me considéreront, au contraire, comme un allié
qui les aime d’une façon assez imprudente pour ne rien leur refuser,
même de bons conseils.

II.
S’IL Y A DES VIEILLES FEMMES.

suite iCi