L’esprit de la révolution et de la constitution de la France


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Auteur: Louis Antoine de Saint-Just (1767 -1794)

Ouvrage: L’esprit de la révolution et de la constitution de la France
Année: 1791

 

 

« Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de
nouvelles raisons d’aimer ses devoirs, son prince, sa patrie,
ses lois, qu’on pût mieux sentir son bonheur… je me croirais
le plus heureux des mortels. »
Montesquieu

 

 

Avant-propos

L’Europe marche à grands pas vers sa révolution, et tous les efforts du
despotisme ne l’arrêteront point.
Le destin, qui est l’esprit de la folie et de la sagesse, se fait place au
travers des hommes et conduit tout à sa fin. La Révolution de France
n’est point le coup d’un moment, elle a ses causes, sa suite et son terme :
c’est ce que j’ai essayé de développer.
Je n’ai rien à dire de ce faible essai, je prie qu’on le juge comme si l’on
n’était ni français ni européen ; mais qui que vous soyez, puissiez-vous en
le lisant aimer le coeur de son auteur ; je ne demande rien davantage, et je
n’ai point d’autre orgueil que celui de ma liberté.
Un Anglais m’en donna l’idée ; ce fut M. de Cugnières, de la Société
philanthropique de Londres, dans une lettre savante qu’il écrivit à M.
Thuillier, secrétaire de la municipalité de Blérancourt, quand elle brûla la
déclaration du clergé.

Tant d’hommes ont parlé de cette révolution, et la plupart n’en ont
rien dit. Je ne sache point que quelqu’un, jusqu’ici, se soit mis en peine
de chercher dans le fond de son coeur ce qu’il avait de vertu pour
connaître ce qu’il méritait de liberté. Je ne prétends faire le procès à
personne ; tout homme fait bien de penser ce qu’il pense, mais
quiconque parle ou écrit doit compte de sa vertu à la cité.
Il y eut sans cesse en France, pendant cette révolution, deux partis
obstinés, celui du peuple, qui, voulant combler de puissance ses
législateurs, aimait les fers qu’il se donnait lui-même ; celui du prince,
qui, se voulant élever au-dessus de tous, s’embarrassait moins de sa
propre gloire que de sa fortune. Au milieu de ces intérêts, je me suis
cherché moi-même ; membre du souverain, j’ai voulu savoir si j’étais libre,
et si la législation méritait mon obéissance ; dans ce dessein, j’ai cherché
le principe et l’harmonie de nos lois, et je ne dirai point, comme
Montesquieu, que j’ai trouvé sans cesse de nouvelles raisons d’obéir, mais que
j’en ai trouvé pour croire que je n’obéirais qu’à ma vertu.
Qui que vous soyez, ô législateurs, si j’eusse découvert qu’on pensait à
m’assujettir, j’aurais fui une patrie malheureuse, et je vous eusse accablés
de malédictions.
N’attendez de moi ni flatterie, ni satire ; j’ai dit ce que j’ai pensé de
bonne foi. Je suis très jeune, j’ai pu pécher contre la politique des tyrans,
blâmer des lois fameuses et des coutumes reçues ; mais parce que j’étais
jeune, il m’a semblé que j’en étais plus près de la nature.
Comme je n’ai point eu le dessein de faire une histoire, je ne suis
point entré dans certains détails sur les peuples voisins. Je n’ai parlé du
droit public de l’Europe que quand ce droit public intéressait celui de la
France. Je remarquerai ici toutefois que les peuples n’ont envisagé la
révolution des Français que dans ses rapports avec leur change et leur
commerce, et qu’ils n’ont point calculé les nouvelles forces qu’elle
pourrait prendre de sa vertu.

 

 

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DES PRESSENTIMENTS DE LA RÉVOLUTION
Les révolutions sont moins un accident des armes qu’un accident des lois. Depuis plusieurs siècles la monarchie nageait dans le sang et ne se dissolvait pas. Mais il est une époque dans l’ordre politique où tout se décompose par un germe secret de consomption ; tout se déprave et dégénère ; les lois perdent leur substance naturelle et languissent ; alors, si quelque peuple barbare se présente, tout cède à sa fureur, et l’État est régénéré par la conquête. S’il n’est point attaqué par les étrangers, sa corruption le dévore et le reproduit. Si le peuple a abusé de sa liberté, il tombe dans l’esclavage ; si le prince a abusé de sa puissance, le peuple est libre.
L’Europe, qui par la nature de ses rapports politiques n’a point encore de conquérant à redouter, n’éprouvera de longtemps que des révolutions civiles. Depuis quelques siècles la plupart des empires de ce continent ont changé de lois et le reste en changera bientôt. Après Alexandre de Macédoine et le Bas-Empire, comme il n’y avait plus de droits des gens, les nations ne changèrent que de rois.

Le nerf des lois civiles de France a maintenu la tyrannie depuis la découverte du Nouveau Monde ; ces lois ont triomphé des mœurs et du fanatisme ; mais elles avaient besoin d’organes qui les fissent respecter ; ces organes étaient les parlements ; ces parlements, s’étant dressés contre la tyrannie, l’ont entraînée.
Le premier coup porté à la monarchie est sorti de ces tribunaux ; on sait tout.
Il faut ajouter à cela que le génie de quelques philosophes de ce siècle avait remué le caractère public, et formé des gens de bien, ou des insensés également fatals à la tyrannie ; qu’à force de mépriser les grands on commençait à rougir de l’esclavage ; que le peuple ruiné d’impôts s’irritait contre des lois extravagantes, et que ce peuple fut heureusement enhardi par de faibles factions.
Un peuple accablé d’impôts craint peu les révolutions et les barbares.
La France regorgeait de mécontents prêts au signal, mais l’égoïsme des uns, la lâcheté des autres, la fureur du despotisme dans les derniers jours, la foule des pauvres qui mangeaient la cour, le crédit et la crainte des créanciers, le vieil amour des rois, le luxe et la frivolité des petits, et l’échafaud ; toutes ces causes réunies arrêtaient l’insurrection.
La misère et les rigueurs de l’année 1788 émurent la sensibilité. Les calamités et les bienfaits unirent les cœurs ; on osa se dire qu’on était malheureux, on se plaignit.
La sève des vieilles lois se perdait tous les jours. Le malheur de Kornman indigna Paris. Le peuple se passionnait par fantaisie et par conformité pour tout ce qui ressentait l’infortune. On détesta les grands qu’on enviait. Les grands s’indignèrent contre les cris du peuple. Le despotisme devient d’autant plus violent qu’il est moins respecté ou qu’il s’affaiblit. M. de Lamoignon qui redoutait les parlements les supprima, les fit regretter : ils se rétablirent. M. Necker vint après, qui multiplia les administrations pour accréditer les impôts, qui se fit adorer, appela les États, rendit le peuple altier, les grands jaloux, et mit tout en feu : on bloqua Paris ; c’est alors que l’épouvante, le désespoir et l’enthousiasme saisirent les âmes ; le malheur commun ligua la force commune ; on osa jusqu’à la fin, parce qu’on avait osé d’abord ; l’effort ne fut point grand, il fut heureux ; le premier éclat de la révolte renversa le despotisme. Tant il est vrai que les tyrans périssent par la faiblesse des lois qu’ils ont énervées.

 

CHAPITRE II

DES INTRIGUES DE COUR
La multitude est rarement trompée. Louis, simple au milieu du faste, ami de l’économie plutôt qu’économe, ami de la justice sans qu’il pût être juste, quoi qu’on ait dit, quoi qu’on ait fait, a toujours été cru tel. Le peuple furieux criait dans Paris : Vive Henri IV, vive Louis XVI, périssent Lamoignon et les ministres !
Louis régnait en homme privé ; dur et frugal pour lui seul, brusque et faible avec les autres, parce qu’il pensait le bien, il croyait le faire. Il mettait de l’héroïsme aux petites choses, de la mollesse aux grandes ; chassait M. de Montbarey du ministère pour avoir donné secrètement un somptueux repas, voyait de sang-froid toute sa cour piller la finance, ou plutôt ne voyait rien, car sa sobriété n’avait fait que des hypocrites ; tôt ou tard cependant il savait tout, mais il se piquait davantage de passer pour observateur que d’agir en roi.
Autant le peuple juste appréciateur voyait-il qu’on jouait Louis et qu’on le jouait lui-même, autant le chérissait-il par malignité envers la cour. La cour et le ministère qui tenaient le gouvernement, sapés par leur propre dépravation, par l’abandon du souverain et par le mépris de l’État, furent à la fin ébranlés et la monarchie avec eux.
Marie-Antoinette plutôt trompée que trompeuse, plutôt légère que parjure, appliquée tout entière aux plaisirs, semblait ne régner point en France, mais à Trianon.

Monsieur avait pour toutes vertus un assez bon esprit ; parce qu’il n’était point fin, il ne fut point dupe.
La duchesse Jules de Polignac, seule rusée, trompa la cour, le ministère, le peuple, la reine, et s’enrichit ; elle cachait le crime sous la frivolité, fit des horreurs en riant, déprava les cœurs qu’elle voulait séduire, et noya son secret dans l’infamie.
Je passe sous silence le caractère de tant d’hommes qui n’en avaient point. L’imprudence et les folies du ministre de Calonne ; les sinuosités, l’avarice de M. de Brienne. L’esprit de la cour était un problème : on n’y parlait que de mœurs, de débauches et de probité, de modes, de vertus, de chevaux ; je laisse à d’autres l’histoire des courtisanes et des prélats, bouffons de cour ; la calomnie tuait l’honneur, le poison tuait la vie des gens de bien ; Maurepas et Vergennes moururent ; ce dernier surtout chérit le bien qu’il ne sut pas faire ; c’était un satrape vertueux ; la cour après sa mort n’offrit plus qu’un torrent d’impudicités, de scélératesses, de prodigalités qui acheva la ruine des maximes. La bassesse des courtisans se peut à peine concevoir ; la politesse couvrait les plus lâches forfaits : la confiance et l’amitié naissaient de la honte de se connaître, de l’embarras de se tromper ; la vertu était un ridicule :l’or se vendait à l’opprobre ; l’honneur se pesait ensuite au poids de l’or ; le bouleversement des fortunes était incroyable. La cour et la capitale changeaient tous les jours de visages par la nécessité de fuir les créanciers, ou de cacher sa vie ; l’habit doré changeait de mains ; parmi ceux qui l’avaient porté, l’un était aux galères, l’autre en pays étranger, et l’autre était allé vendre ou pleurer le champ de ses pères. C’est ainsi que la famille des Guémené engloutit la cour, acheta, vendit les faveurs, disposa des emplois, et tomba ensuite par l’orgueil comme elle s’était élevée par la bassesse ; l’avidité du luxe tourmentait le commerce et mettait aux pieds des riches la foule des artisans. C’est ce qui maintint le despotisme, mais le riche ne payait point, et l’État perdait en force ce qu’il gagnait en violence.
La postérité se pourra figurer à peine combien le peuple était avide, avare, frivole ; combien les besoins que sa présomption lui avait forgés le mettaient dans la dépendance des grands ; en sorte que les créances de la multitude étant hypothéquées sur les grâces de la cour, sur les fourberies des débiteurs, la tromperie allait par reproduction jusqu’au souverain, descendait ensuite du souverain jusque dans les provinces, et formait dans l’état civil une chaîne d’indignités.
Tous les besoins étaient extrêmes, impérieux, tous les moyens étaient atroces.

CHAPITRE III

DU PEUPLE ET DES FACTIONS
DE PARIS

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